vendredi 25 mai 2007

La déesse Nation

lis du garde suisseSur le blogue de l'Action Française Etudiante, qui monte en qualité si régulièrement que tous les autres blogues roycos pourront passer à la livraison de poèmes - ce qui ne me déplairaît pas -, Doumenge Mistral vient de nous asséner un pavé sur le nationalisme, qui se lit sans effort tant il coule facilement. Vous pouvez cliquer ICI.

Chacun sait parmi le distingué lectorat qui se presse sur Royal-Artillerie, que je ne suis pas le thuriféraire du nationalisme pour la même raison que je ne soutiens pas la démocratie. L'un comme l'autre verse naturellement et inexorablement dans une perversion spécifique, la démagogie, dévorante de toutes valeurs y compris pécuniaires pour la démocratie, et pour le premier, l'agressivité la plus offensive, la plus aveugle, dès lors qu'un nationalisme extérieur cherche à affronter le nôtre. Pour mémoriser cela je dirais que le nationalisme "pur" est mort à Verdun ! Et la nation ne fut pas loin de le suivre !

L'auteur du billet AFE interpelle ma conscience maurrassienne quand il refuse la déification de la nation. Ecoutons Doumenge :

« Maurras écrivait dans Mes Idées Politiques : "Nous ne faisons pas de la nation un Dieu, un absolu métaphysique, mais tout au plus, en quelque sorte, ce que les anciens eussent nommé une déesse." L’appellation de déesse pourrait sembler choquante. Maurras pouvait se permettre plus facilement d’écrire cela que lui-même ne fut pas, avant sa mort, catholique. Sans doute eut-il plus modéré son verbe s’il l’avait été, car jamais il n’a souhaité déifier la nation : "Nous ne faisons pas de la nation un Dieu, un absolu métaphysique […] la nation occupe le sommet de la hiérarchie des idées politiques. De ces fortes réalités, c’est la plus forte, voilà tout."

La nation n’est pas un horizon indépassable pour le nationalisme, elle est simplement au "sommet de la hiérarchie des idées politiques", cela signifie que rien de politique ne peut avoir lieu au-delà de la nation, celle-ci demeure la limite humainement atteignable lors de la conduite d’une politique réaliste.

Cette conception ne nie pas les politiques de coopération internationales, mais, ainsi que leur nom l’indique, ces dernières sont "inter-nationales" elles ne peuvent avoir lieu que dans le cadre de la rencontre d’intérêts précis entre plusieurs nations. Enfin, le nationalisme n’entend pas fixer la nation en absolu : la nation n’est que la limite matérielle de l’action politique, mais elle-même s’inscrit dans une ordre plus large dont l’échelon supérieur est civilisationnel (l’Europe par exemple) ou encore métaphysique (la Chrétienté.)

Dès lors, toutes les idéologies qui ont entendu déifier la nation, la fixer comme point d’aboutissement ontologique de l’Homme lui-même, ne relèvent pas du nationalisme français. L’idéologie révolutionnaire dite française ou l’idéologie fasciste italienne, par exemple, ne s’inscrivent pas dans le courant du nationalisme maurrassien, ce dernier ne faisant qu’inscrire la nation au sommet de valeurs politiques et ne lui donnant, ainsi, aucune légitimité pour s’immiscer dans un domaine autre que la politique, c’est-à-dire la vie de la Cité : la nation n’est, par exemple, pas une notion spirituelle, même si le devoir du chrétien est de la servir. » (fin de l'extrait AFE)

Et c'est trop bien dit pour ne pas s'étonner que le nationalisme qui est l'exaltation de la Nation, ne sache pas se cantonner dans le Politique et déborde si largement à la fois sur la physique sociale jusqu'à la mysticisation du heimat. La dernière campagne électorale nous l'a montré, moins quand même que les commentaires et encouragements qu'elle a suscité parmi certaines élites qui ont pu débonder enfin le tonneau de leurs aigreurs chauvines et cachées. Mais ceci est subalterne.

Quand Maurras nous parle de la déesse Nation, il ne conteste pas l'ordre établi par la religion catholique. Il veut simplement transcender le concept affirmé par la Révolution au point de le détacher de sa gangue terrestre pour lui offrir une vie propre, accessoirement dotée des attributs rares de l'éternité. Bien sûr comment s'empêcher de penser à la Fête de la Fédération de 1790 présidée par la déesse Nation plus que par le roi, qui lui prêtera serment ainsi qu'à la Loi, déifiant cette trinité exotique pour l'époque et qu'on retrouvera sur toutes les monnaies, dans cet ordre : la Nation * la Loi * le Roi.
deniers Louis 16De la part de Maurras, "déesse" c'est un clin d'oeil, un trait d'autodérision. Mais vraisemblablement aussi le regret discret que cela ne soit jamais possible. Sa "nation" n'est peut-être pas aussi "sécularisée" qu'on le prétend et plus proche du nationalisme perverti qu'on ne le voudrait pour apparaître politiquement correct, mais sans le rejoindre quand même, heureusement ! Peut-être son retrait forcé des champs de bataille de la Grande Guerre lui évita-t-il ce piétinement de l'être par la nation que subirent les poilus, et qui, le laissant sur l'Aventin de son postulat du nationalisme intégral, le priva de sentir le pouls réel de la patrie qui avait sacrément dérouillé.

Si Maurras n'est pas "populaire" aujourd'hui on le doit à la "divine surprise" et à ce procès inique de collaboration. Le remettre en scène dans le courant central des idées populaires ne doit pas commencer par le nationalisme, ni même par son oeuvre politique, considérable et difficile. L'accès à Maurras c'est la philosophie et la métaphysique.

Maurras était pétri de divin, mais pas comme on l'entend aujourd'hui. Manichéen augustinien et agnostique à la fois, il était fasciné par le panthéon grec et son interaction avec le genre mortel : désordre métaphysique qui le poursuivra jusqu'au bout de son inquiétude et qui ne le prédisposait pas à cette inlassable quête de l'Unité. La Nation-déesse entrevue un instant, n'aurait pas déparé son riche désordre intime.

Incroyant le plus longtemps possible, il allait jusqu'à taquiner Gustave Thibon lors du repli de l'Action française à Lyon sous l'Occupation : "N'est-ce pas plus doux de croire aux dieux sans nombre de la mythologie, depuis Apollon, père des arts, ou Vénus, mère de l'amour, jusqu'aux petits lares qui protègent nos foyers. Un Dieu unique ? Quelle centralisation !"
Mais il faut être fils de Provence ou Languedoc pour résonner à cela.

Il faut commencer Charles Maurras par le Chemin de Paradis et par sa grécité, Anthinea, etc. C'est une torche puissante qui éclaire ensuite les arcanes de sa pensée politique et surtout permet de découvrir en chemin le diamant étincelant et glacé de sa poésie. Et nous finirons là-dessus en citant l'Ode Historique évoquant la bataille de la Marne :

La Montagne de la Victoire
Donne son souffle à nos drapeaux,
A sa voix deux mille ans d’histoire
Sortent en criant des tombeaux,
Comme un soleil sur la nuée
Toute la Gaule s’est ruée :
Mère des lois, mère des arts,
Notre Pallas est sœur d’Hercule,
Au double assaut déjà recule
Un germanique et faux César.

Toi, plus basse que les terres
D’où sont vomis tes combattants,
dans ta paix et dans ta guerre
Singe inutile des Titans,
Race allemande qu’enfle et grise
L’impunité de la traîtrise
Et l’ignorance de l’honneur,
Aucun reproche ne te presse
Comme le manque de sagesse
Qui de tout temps souilla ton cœur.

Tu ne sais pas la loi des mondes
Qui pour renaître fait mourir
En des épreuves si fécondes
Que le plus lâche y veut courir :
Pour égaler sa haute somme
L’être de l’âme se consomme,
De tous ses maux naît quelque bien,
Seule une race abandonnée
Des justes dieux est condamnée
Au crime qui ne sert à rien.

Le long de tes annales sombres
Hurle la flamme, pleut le sang
Et ton marteau dans les décombres
Frappe des coups retentissants,
Ce qui te plaît, ce qui t’importe
Est le charnier des villes mortes,
Ta seule gloire est de nourrir,
Qui te flétrisse d’âge en âge,
L’unique faim d’anéantir.

1 commentaire:

  1. "[la nation est] est une âme générale qui doit, à travers les siècles et un nombre infini de générations, subsister d'une manière sensible" Joseph de Maistre.

    "Aucune nation n'est destinée par la nature à être sujette d'une autre". Joseph de Maistre.

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