vendredi 21 septembre 2007

Pyramides de Werber

pyramides d'EgypteLa construction la plus solide qui soit en architecture est la pyramide. Posée sur un socle carrée et montée de quatre pans inclinés elle ne craint ni le défaut d'aplomb ni les mouvements de terrain. Son image a servi de symbole à la sagesse, à la connaissance avec un oeil dedans, et à l'illustration des sociétés humaines, les divers étages étant peuplés des catégories en vogue du temps. La monarchie est une belle pyramide.

« Comment construire 8 triangles équilatéraux avec 6 allumettes ? »


Mais une société humaine n'est pas un tas de sable inerte. Pour comprendre comment elle fonctionne il faut retourner la pyramide base en haut pour la mettre en pression, afin que les forces s'animent.

Bernard Werber, plus connu pour ses ouvrages passionnants d'entomologie romancée que pour la physique sociale, quoique le monde des fourmis puisse s'avérer très politique aussi, a esquissé l'équilibre des tensions internes à la pyramide en la posant sur sa pointe. (cf. le billet précédent "Propagande des idées"). Pour illustrer notre propos nous partons de sa pyramide inversée que nous allons déboucher.

De bas en haut nous trouvons la pointe inversée, la clé de voûte, représentée par le principe royal qui sert de bonde à notre pyramide débouchée, puis l'Ordre dit premier qui est celui de l'Ethique, représenté jadis par la religion.
Au-dessus de lui l'Ordre second, celui de la Dynamique, représenté il y a longtemps par les grands féodaux.
Et par dessus tout la masse importante de l'Ordre tiers qui donne sa consistance à la Nation et justifie une organisation sociale. Sans le Tiers, l'organisation est un couvent !


pyramide de Werber
L'Ordre tiers est le plus nombreux, le plus divers et le plus lourd. Il pèse terriblement sur les Ordres situés en dessous de lui, et même en son sein, ceux qui progressent vers la pointe de la pyramide ressentent le poids des rangs qu'ils ont quittés. La simple gravité universelle annonce la destruction de l'ouvrage en l'état. Mais pourquoi donc cette construction sociale dure-t'elle ? Parce que son équilibre interne est réalisé par compensation de la pression gravitaire générale au moyen de contre-pressions initiées par les ordres en charge de l'édifice. Ainsi la masse globale n'a pas de poids !

Si les étages intermédiaires et suprême ne ressentent pas la pression exercée par les étages plus nombreux, ils n'émettent pas les contre-pressions nécessaires au bon équilibre général ; nous avons affaire alors à une société de veaux et boeufs, en dehors de notre analyse. Plus simplement ils créent du poids par leur inertie et contribuent tôt ou tard à la ruine de l'édifice.
Cette mise en pression (doléances) suscitant la contre-pression (intérêt) des pouvoirs ne s'équilibre que dans la bonne gouvernance. C'est aux pouvoirs à adapter leur intérêt aux attentes des peuples du pays puisqu'il est dit que "le droit du prince naît du besoin du peuple" (Boutang ou La Tour du Pin).

Comme on le voit sur la figure, la pyramide, soumise à la gravité, est ouverte sur son destin et momentanément fermée par le roi (ou par le principe monarchique). Les contre-pressions d'équilibre véhiculées de la pointe à la base sont celles du Bien Commun, dont le concept aujourd''hui défraîchi doit infuser toute la société par le moyen de l'éducation, publique et familiale. En fait tout est là ; le champ moral est le seul lieu d'effort garantissant l'équilibre des tensions. Que vienne à diminuer la contre-pression du Bien Commun, c'est à dire un désintérêt des puissants, et la pyramide ne peut contenir son poids, explose, ou bien la bonde est expulsée. La pyramide se vide en désordre vers un néant. Elle s'écoule comme du sable tant qu'on ne l'a pas stabilisée, soit par la consolidation des pyramides intermédiaires, soit par une nouvelle bonde.
C'est bien ce qui s'est produit à la Révolution. La départementalisation de décembre 1789 (83 pyramides intermédiaires) étaient indispensable pour consolider la monarchie vermoulue que le second Ordre fuyait, on y intégra même un nouvel ordre éthique un an plus tard, celui des prêtres jureurs ; et finalement quand on eut tout essayé, on revint à la bonde avec Bonaparte et les trois ordres anciens appelés autrement.

Le système féodal qui avait précédé, était constitué de pyramides de tailles diverses liées et agencées dans la même direction pour constituer un ensemble complexe. Chaque pyramide intérieure de quelque importance disposait des 3 ordres et devait équilibrer ses propres tensions afin de ne pas peser sur l'ensemble de la construction. C'est la théorie applicable aux purs esprits. Certains grands seigneurs furent des "gestionnaires" avisés et les peuples en ont gardé un bon souvenir ; ils ont des plaques de rue. D'autres n'ont pas compris le schmilblick de la pyramide inversé - Werber n'était pas encore né - et le malheur s'abattit sur leurs possessions pour se communiquer parfois à tout le pays.

pyramides féodales
Si chaque pyramide féodale trouvait son équilibre par l'interaction des pressions et contre-pressions, la cohésion de la pyramide globale pouvait être perturbée par des agendas "corporatistes" transversaux agissant en dehors de la discipline interne à chaque pyramide. Les équilibres s'annulaient ouvrant la porte au Désordre et à la ruine de provinces entières, au simple motif idéologique. Mais si l'orgueil, la vanité, la bêtise voire le stupre, prirent parfois le pas sur la bonne gouvernance, le retour à la paix et au développement passa chaque fois par une remise en harmonie des trois ordres au sein de chaque pyramide particulière, et globale, si celle-ci avait été touchée. La pyramide ultime, celle du pouvoir suprême, avait la responsabilité de discipliner ces forces transversales conjurées pour les remettre dans le bon axe et ramener la paix du royaume. Quand le roi n'y parvint pas, il se mit en péril et avec lui toute la nation.

Illustration avec ce qui se passe de nos jours ?

La IIIè République s'est occupée à détruire la pyramide impériale qui s'était affaissée sous le poids de son incurie stratégique pour la remplacer par des réseaux de vertu civique et de concussion. La IVè, traumatisée par l'avènement du maréchal Pétain, ne voulait pas reformer de clef de voûte, ni même un Etat viable pour retrouver le souvenir d'un certain ordre. Il a fallu attendre 1962 et la reconstruction menée par un seul homme d'un semblant de pyramide sociale. Si l'Ordre dynamique (les chevaliers d'industrie) se mit en rangs encadré par un Plan et doté de financements abondants, l'Ordre éthique ne fut jamais convoqué à la reconstruction. Pire même, et faute de code moral autre que la revendication inlassable, on laissa diffuser dans la société les ferments de la destruction de l'Etat : le trotskysme et ses avatars nombreux. La cohésion recherchée par De Gaulle dans le triomphe du Verbe ne fut jamais parfaite, même si les peuples appréciait un retour aux Règles, et le "poids" du Tiers non compensé manqua de ruiner l'ouvrage en 1968.
Chevauchant des chimères existentielles, individualistes, hostiles à la société elle-même, on avait oublié le Bien Commun. Celui qui pouvait porter l'éthique au sommet avait proclamé : "l'Intendance suivra !".

Dès le départ du pharaon Giscard d'Estaing qui s'était pris au jeu de la bonde, le peu de valeurs qui avait survécu au naufrage gaulliste, disparut et avec elle le souci de l'avenir des générations futures. Le pouvoir socialiste et ses affidés dévorèrent littéralement le capital accumulé par la Nation pour une consommation immédiate. On peut rapprocher cette avidité aveugle de la brutalité du pillage barbare qui détruit aujourd'hui les récoltes qui pourraient le nourrir demain ! Les Ordres renouèrent avec le corporatisme ancien pour se tailler des "fromages" et se défirent du souci d'ensemble, passant au citoyen-moyen la patate chaude de la responsabilité générale vers une harmonie promise et jamais vue. L'électeur souverain était condamné d'avance par une convocation qui le dépassait. Qu'importe, l'idéologie dictait sa loi ! Le Tiers fracturé en tous sens rechercha alors une pointe de pyramide avant même d'en comprendre la construction et choisit le plus solide apparemment. Chirac ! La pyramide alors se remplit d'air !

Sur les conseils de l'Ordre second, l'industrie, la finance, et leurs courroies de transmission, la presse, les télévisions, les chambres de commerce, celles de métiers, celles d'agriculture et les intellectuels convertis, le Tiers vient de choisir cette année le principe autocratique qui doit servir de bonde. A charge pour le prince de faire diffuser les contre-pressions nécessaires à contenir le poids des revendications des catégories blindées, et celles de leurs syndicats campés sur les privilèges acquis.
On leur oppose astucieusement l'équité, l'intérêt général, la justice, l'avenir de la Nation, celui des enfants, le drapeau, etc., tous arguments moraux à la limite du gros mot. L'on voit bien qu'il y a un certain changement, au moins par le fait que les organisations ouvrières et professionnelles en tous genres, pendues dans le vide de l'impopularité, demandent à négocier.

Si l'Ordre éthique n'est pas reconstitué de jure dans le Sarkoland, sa fonction est prise en compte par l'Ordre dynamique. Sauf qu'il y a confusion grave des genres. Les acteurs économiques sont immergés dans un monde impitoyable où se dessinent les contours d'une guerre globale déclarée par les empires renaissants. Nos capitaines économiques devront s'affranchir des préceptes moraux et "faire à la guerre comme à la guerre". Les conflits d'intérêts entre leur posture éthique et la réalité du combat sont inévitables. Donc leurs messages valorisant le Bien Commun s'affaibliront fatalement, et les "contre-pressions" avec !

Par ailleurs, les pyramides intermédiaires de notre société que représentent les collectivités locales et régionales sont la proie du corporatisme transversal de l'Ordre second et d'une foultitude de parasites associatifs qui les ignorent sauf à les utiliser sans vergogne, à leurs frais.

La pyramide sarkozienne ne tiendra pas.
La "bonde" n'a pas la culture politique suffisante pour gouverner selon des principes éprouvés et s'en tient au "simple bon sens", ce qui dans l'état de déclin du pays n'est pas suffisant. Par ailleurs le régime oblige le chef de l'Etat à rester en campagne électorale permanente (on l'a vu ailleurs avec Tony Blair et George W. Bush), ce qui le contraint à un certain clientélisme, antonyme du bien commun, même s'il se proclame sincèrement le président de tous dans un élan hégémonique.
Mais surtout, le président n'a pas une durée suffisante devant lui pour faire aboutir les réformes indispensables, du moins choisir les gouvernements susceptibles d'oeuvrer en longueur sur un axe défini !
Enfin, la fébrilité de son action, si elle plaît bien aux gens qui sont contents d'avoir du neuf à regarder sur TF1, n'augure pas de la profondeur de réflexion nécessaire et laisse planer le doute que le "penseur" du programme est ailleurs qu'à l'Elysée. A moins que ce soit monsieur Guéant, le Richelieu de Sarkozy.

Pourquoi se satisfaire d'une pâle imitation de la monarchie au lieu de demander le vrai principe, celui qui a construit cette nation ?

Sous quelque forme que ce soit, il faut d'abord revenir aux Ordres, en privilégiant l'Ordre premier, celui de l'Ethique. A défaut, lestés de nos déficits structurels et moraux, nous disparaîtrons dans les sables mouvants de la mondialisation.


Réponse de l'Encyclopédie du savoir relatif et absolu (B. Werber) :
« ... en les diposant en une pyramide, posée sur un miroir. »

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