vendredi 9 novembre 2007

Onze Novembre

Des millions de soldats enfournés dans la Grande Guerre il n'en reste que 14 encore vivants à l'heure où nous écrivons ce billet : Grande Bretagne 5, Italie 3, France 2, Allemagne 2, Etats-Unis 1 et Autriche 1. Le grand livre de la première grande hécatombe militaire pourra bientôt être fermé.

dragons en ligneBelle image de dragons pour garder le moral !

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« Sans doute, il est possible que la guerre ait jadis formé des gladiateurs, des belluaires. Du moins chez les peuples à sang de bouc. Mais lorsqu'un homme a une fois fait face au mur orange et noir du tir de barrage, dans le barrissement des mille sirènes d'acier, puis ménageant son souffle, ses gros souliers collant à la glaise, s'est aligné de son mieux sur ce qu'il reste de la section, il n'a plus le temps de songer à la bagatelle - je veux dire à la haine de l'ennemi ».
le dragon Georges Bernanos« Mais non, vous vous trompez encore, il n'a pas bu. Il ne se soûlera qu'après. Il est aux portes de la mort, ou sans doute un peu au-delà, mais il ne le sait pas, il ne sait rien de ce détachement essentiel, fondamental, qui n'a plus les couleurs de la vie, atteint à une espèce de transparence humaine. Les forces hurlantes qu'il approche sont absolument sans proportion avec la révolte ou la colère d'un pauvre diable tel que lui ; et bien qu'il se croie souvent très occupé à ne pas laisser sa culotte dans les barbelés, j'affirme qu'il marche alors nu sous le regard de Dieu [...] »
« Je veux dire seulement qu'ils avaient peut-être été parfois dignes de cette grâce, de ce sourire de Dieu. Car ils vivaient, sans le savoir, au fond de leurs trous boueux une vie fraternelle. Non pas qu'ils fussent, entre eux, irréprochables, ni qu'ils s'appelassent frères à la manière des moines, un mot de trois lettres, que je n'ose écrire, suffisant d'ordinaire à leur cordialité. Prendre le tour de garde d'un camarade fatigué, à l'heure où le froufroutement du crapouillot monte dans le jour qui sombre, ce n'est rien ! Ils faisaient cela et bien autre chose encore. Ils partageaient leur dernière croûte de pain, buvaient ensemble l'ultime bidon de café puant, et de leurs grosses mains maladroites, avec des "c'est-y malheureux tout de même!" et des "misère!" fourraient leur paquet de pansement tout entier dans l'antre béant d'un ventre où coulait la sueur de leur front. »
(Georges Bernanos, engagé volontaire puis brigadier au 6è Dragons [héritier du LaReine-Dragons de Louis XIV] pour la durée de la guerre 1914-1918).

Inventée par la Convention, la levée en masse est construite sur la haine portée à l'incandescence. Il en faut de l'excitation pour bloquer un "amateur" lance basse face à la charge de cavalerie ou pour le conduire à l'assaut d'un nid de mitrailleuse, et combien plus, quand on met en oeuvre l'offensive à outrance du général Nivelle qui vous couche des bataillons entiers dans le quart d'heure. Cette excitation et le nécessaire abandon du réflexe de survie, sont obtenus par l'exaltation de l'orgueil, la haine et l'infériorisation de l'adversaire, à défaut, par l'abrutissement robotique. C'est un conditionnement dont on connaît tous les ressorts. Il est plus facile à attraper qu'à guérir, mais l'horreur indicible y parvient.

cimetière de soldatsLors de la Grande Guerre, la haine ardente des "démocrates" envers ceux qui étaient réputés ne pas l'être, entrava la recherche d'un protocole de confiance quand tout fut terminé. Les haines populaires ne s'éteignent pas d'un simple seau d'eau ! Alors que la raison prenait facilement son avantage dans les maisons dynastiques, la plupart du temps internationales, on constate que l'abaissement, pour ne pas dire l'éradication du vaincu, a été recherché par les gouvernements démocratiques afin d'étancher la soif générale de vengeance de tous ceux qui, paradoxalement, avaient survécu au carnage fantastique, soit qu'ils en réchappèrent, soit qu'ils n'y furent pas conviés.

La paix dans les temps anciens était conclue pour protéger l'avenir. Mais en ces temps de progrès, le peuple vainqueur remâchait son triomphe, le peuple vaincu mûrissait sa haine. Pensez donc : 5910210 soldats tués en 14-18 pour la seule Europe Occidentale (y compris les troupes coloniales et d'outremer) ; tous ensemble : 8537000 morts au combat, et 3 fois plus de blessés et disparus, soit un total de pertes de 37 millions d'hommes ; un vrai génocide, par la faute de qui ? Des vaincus bien sûr !

Cette monstrueuse hécatombe ne freinera même pas la Seconde, lancée sur le même schéma mental ! En attendant qu'un plus fort que tous, lassé de notre puérilité, ne décrète la paix obligatoire, dans l'Alliance imposée. Pax americana !

Et voilà ! Nous avons convoqué la puissance américaine au rôle de garde-chiourme européen, puis de parapluie atomique. Les nouveaux venus dans l'Union européenne ne s'y sont pas trompés, qui ont immédiatement convoqué les Etats-Unis à leur sécurité, de préférence à toute promesse vaseuse des frères de l'Ouest. Nous avons de la gueule pour nous en plaindre aujourd'hui, mais l'Histoire ne repasse pas les plats. Il fallait être sérieux et rechercher la paix continentale quand c'était possible entre gens de bonne ou de moins bonne compagnie, mais conscients de leurs devoirs, et accessoirement, de résider sur le plus beau continent du monde !
Au lieu de quoi, la Démocratie a laissé le destin de l'Europe entre les mains de dirigeants de rencontre propulsés par une idéologie hégémonique, ratifiée par le suffrage universel et exaltée par la mobilisation générale ; pire en face, celles de marionnettes princières prises dans les fils des reîtres prussiens. Aussi était-il difficile de converger en faisant monter les termes de l'échange pour transcender les intérêts nationaux et cesser l'affrontement inéluctable. C'est la médiocrité qui a coulé l'Europe.

DouaumontMais qu'y pouvait le citoyen ? Contre les idéologies armées ? Rien ! Il semblerait que les générations nouvelles, qu'on n'espère jamais plus "montantes", comprennent le message et se défient du manichéisme du XX° siècle et des nationalitarismes qui l'ont dévasté, craignent la voracité d'un Etat qui tourne à l'ogre, leur préférant un patriotisme enraciné dans un terroir mais pacifique, ouvert à l'autre s'il offre la réciproque. Ces terroirs ne sont pas faits que de glaise. Il en est même de parfaitement virtuels, transnationaux et réels à la fois. Par exemple, la communauté du Libre qui développe une informatique communautaire pour briser des monopoles, en fait partie. Et il y en a tant ! Ces générations nouvelles qui délaissent le champ politique ont raison même si elles ne savent pas pourquoi :

La sûreté territoriale et la sécurité des périmètres extérieurs d'une nation, qui ne sont plus seulement géographiques d'ailleurs, ressortissent au domaine régalien. Ce n'est ou ne doit être ni leur souci ni leur responsabilité. C'est au "roi", à ses "vassaux", à ses "gens d'armes", de les protéger, de préparer la guerre et de la mener, et pas aux "citoyens" de s'en préoccuper. La sophistication des techniques militaires a conduit l'Etat à revenir à un concept professionnel du modèle antérieur, remisant l'exaltation des masses et la propagation de la haine sur l'étagère historique de la Nation en armes, concept qui nous a assis au second rang, tant nous avons consommé de monde en l'appliquant.

La professionnalisation est à la fois un retour à l'ancien régime par un changement de mentalité, et un progrès technique. Dit en passant, le royaliste se bat aussi pour être dépouillé de soucis politiques. Vivement le roi, que je retourne au Castanet organiser l'autarcie de mon lopin des Cévennes, débarrassé de l'EDF et de mes piètres analyses diplomatiques, et de toutes ces foutaises politiques qui ne sont pas de mon ressort !

Enfin ! Reste qu'une fois le joint pacifiste posé (c'est de l'afghan), l'instrumentalisation de notre menace en propre est nécessaire à se faire entendre dans ce monde imparfait, jusqu'à n'y point recourir, comme l'aurait dit Lyautey. Mais il faut sans nul doute de gros moyens pour faire peur. Faute de dessein précis et de moyens budgétaires impossibles à distraire de notre mise en culture des seniors et des migrants, nous avons dû sous-traiter la menace à l'Empire, et lui servir d'experts supplétifs ! Nous sommes appréciés où que nous soyons engagés, à ce que me disent mes amis américains, à la seule réserve que nous ne décidons plus grand chose hors de nos circonscriptions africaines de gendarmerie, n'ayant plus ni les nerfs, ni la charge de poudre qui le fait.

tombe de l'artilleur
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2 commentaires:

  1. Merci. Dans le "Si vis pacem para bellum", c'est bien le "pacem" 'important.

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  2. Georges Bernanos a toujours montré de la compassion pour les soldats issus du peuple, un peu dépassés par les "casuistes épilés" des gouvernements qui décrètent les guerres sans jamais y mourir.
    Je suis d'accord que le retour à l'armée de métier est un progrès.

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