jeudi 18 septembre 2008

Le sou du fossoyeur

la pelleIl est d'usage de donner la pièce au fossoyeur avant qu'il ne prenne la pelle, un lointaine évocation du sou de Charon peut-être, sinon pour dissuader le vilain d'ouvrir la bière et d'arracher le demi-louis à la bouche du mort ?
Ce triste usage s'est répandu depuis quelques années dans la sphère financière où l'on apaise le courroux de l'incapable par un salaire extraordinaire, remis en une seule fois, pour solde de tous comptes sauf moraux.
Serge Tchuruk est un fossoyeur de première, et donc très riche ! Après avoir plié la chimie des Charbonnages de France, on lui donne les rênes de Total où il ne restera que 5 ans avant de prendre la succession sulfureuse du sultan Suard chez Alcatel-Alsthom en 1995. Il divisera le groupe, reprendra Alcatel seul à son compte, le mariera à l'américain Lucent, et pour abandonner la direction générale d'Alcatel à Patricia Russo contre la présidence du nouveau groupe, il exigera une indemnité de plus de cinq millions d'euros. Il faut de l'estomac.

Malgré d'importantes saignées dans les effectifs, le groupe mal géré est quasiment en perdition et les deux responsables sont priés de quitter les lieux avec de confortables indemnités de rupture, estimées pour Russo à six millions d'euros. Ce matin, l'Union des Banques Suisses conseillait de se défaire au plus vite des actions Alcatel-Lucent pour racheter éventuellement plus tard à prix cassé (CLIC).

Tchurul et Russo
Les salariés sont hérissés de ces libéralités octroyées par un groupe en pertes sévères qui ajuste son bas de bilan par les licenciements, et demandent, par pétition internationale au sein des usines, qu'ils rendent gorge (CLAC).

Je suis toujours étonné que les actionnaires, surtout les petits porteurs, acceptent ces distributions immorales ; à croire que la détention d'actions dans un but strictement financier pervertit les moeurs de chacun, voire les rend niais, quelque effet secondaire de la cupidité ?

En attendant le Grand Soir de Tintin-Besancenot, et contrairement à ce que l'on craignait, ce n'est pas le compartiment industriel du navire capitaliste qui est devenu poreux, - Tchuruk, polytechnicien génial, avait décidé un empire télécom sans usines ! - mais c'est le compartiment financier qui est entrain de se noyer sans qu'on ait pu fermer les portes étanches.
Canary Wharf, LondresSi la spéculation boursière n'est pas d'aujourd'hui, elle a quand même gommé désormais tout le volet industriel du dossier, et seuls comptent les résultats trimestriels. D'autant que la présence de plus en plus prépondérante des fonds de pensions au capital des entreprises oblige à des dividendes élevés en continu que parfois le secteur d'activité ne parvient pas à soutenir. Le terme de licenciement boursier est juste quelque part :
On casse de l'emploi ici pour servir la retraite des vieux là.
Les petits porteurs de tous âges sautent des étages, et ça fait de grands splash en bas, chère médème. Les trottoirs de Wall Street se parcourent le nez en l'air pour éviter l'actionnaire en chute.

Intellectuellement j'aurais aimé que la puissance capitaliste américaine s'en tienne aux principes et laisse le système se purger de lui-même et cicatriser ensuite sur des fondamentaux plus sains. Nous aurions pu constater l'étendue des dommages dans une configuration inconnue jusqu'à ce jour : le capitalisme globalisé universel. Et surtout nous aurions su pour une fois, une seule, la vraie "fin de l'histoire".

devises et compasEn effet, nous connaissons la fin du rêve socialiste et combien il a coûté à l'espèce humaine. Mais l'absence jusqu'ici de destructions massives de valeurs laissait croire que l'alternative capitaliste/socialiste était comme le jour et la nuit, sans avoir à le prouver. On se fondait sur une démonstration par défaut : le reste était tombé en ruine donc il n'y avait pas d'alternative, le soleil ne se coucherait jamais plus sur l'imperium capitaliste. C'était sans compter la dématérialisation des échanges et la valorisation des courants d'air.

Plus prosaïquement, les dirigeants américains n'ont pas eu le sang-froid d'assister en experts au divorce du capitalisme et de la démagogie, pendant la période de renouvellement des équipes en charge de la seconde. Or la démagogie est indispensable à l'exploitation capitalistique des ressources humaines, autant d'ailleurs que la solidarité forcée qui fait fonction de baume apaisant sur les brûlures collatérales. Le krach de 1929 avait affamé l'Amérique profonde, celle qui aujourd'hui fournit les gros bataillons de l'aventure mésopotamienne, celle qui érige des statues en plâtre à Sarah Palin, la nouille alaskaienne, celle qui va maintenir aux affaires le parti républicain. On ne pouvait "les" perdre en chemin à cinquante jours de la Grande Supercherie.

Wall Street, NYC
Mais il se pourrait - enfin ! - que l'effondrement des cours de bourse - Morgan Stanley perdait hier 40% de sa valeur à New York malgré de bons résultats - réveille les petits actionnaires ruinés(1) et leur fasse dorénavant refuser les parachutes dorés de l'échec. La belle époque est certainement finie pour les fossoyeurs ! La morale y gagne.

La question d'un système équitable pour la Terre et les gens demeure. J'avoue n'avoir pas de solutions plus élaborées que l'exigence de justice à tous les niveaux d'activité et décision. On en est si loin !

Note (1) : les actionnaires du géant de l'assurance AIG que la FED a sauvé du naufrage ne font pas partie de l'Arche de Noé car leurs titres ne valent plus rien, tout comme ceux qui avaient du Lehman Brothers, la grosse banque mise en faillite dimanche !


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