vendredi 28 novembre 2008

Gómez Dávila

Davila crayonUn forumeur de Vive Le Roy m'a signalé un réactionnaire colombien de la plus belle eau. Son nom me rappelait un "arrêt sur images" dans le site web de Jean Raspail : Les Horreurs de la démocratie, livre présenté par sa couverture dont le titre un peu raccoleur m'avait d'entrée prévenu contre. Je sortais agacé alors de L'Horreur Economique de Vivianne Forrester qui ressassait sur 175 pages (je viens de vérifier) un analyse qui tenait sur 20. Exit les "horreurs" donc, et j'avais tort.
« Nicolás Gómez Dávila (1913-1994) consacra sa vie à la lecture et à l'écriture. C'est Raspail qui parle. Chez lui, à Bogota, sa bibliothèque (ndlr: 30.000 volumes) était le centre de sa maison, un lieu de recueillement et de méditation d'où se dégageait le parfum du savoir et de la littérature de l'ancienne Europe. Selon son ami Alvaro Mutis, son œuvre, un livre immense, est un territoire jalousement maintenu dans la pénombre. Et Gabriel García Márquez aurait avoué en privé : Si je n'étais pas communiste, je penserais en tout et pour tout comme lui ! » ...

Moraliste à la manière d'un La Rochefoucauld ou Rivarol, on le découvre par son catalogue d'aphorismes publiés dans Notas (1954), Textos (1959) et Scolies (1977, 1986, 1992), ouvrages pas encore publiés en français, le marché de la Réaction n'étant pas porteur hors de l'aéronautique. Le site Archives documentaires a fait une partie de ce travail ; il convient de le remercier, lui et quelques autres. Extraits de ci et là :
* Aussi longtemps qu’on ne le prend pas au sérieux, celui qui dit la vérité peut survivre dans une démocratie.
* Peu de choses meurent aussi vite que les idées, et peu de cadavres inspirent une telle indifférence.
* Quand la patrie n’est pas le territoire des temples et des tombes, mais une simple somme d’intérêts, le patriotisme est déshonorant.
* Peut-être qu’après tout, la meilleure justification des aristocraties est notre évident besoin de spécialistes de l’art de vivre.
* La culture n’occupera jamais les loisirs des travailleurs, parce qu’elle est le travail exclusif de l’homme de loisir.
* Dans les époques aristocratiques, ce qui a de la valeur n’a pas de prix. Dans les époques démocratiques, ce qui n’a pas de prix n’a pas de valeur.
* En s’écroulant, une aristocratie explose en mille individus vigoureux qu’elle jette avec force dans l’histoire. Une démocratie, en disparaissant, se dégonfle comme un ballon de baudruche.
* L’intelligence est une patrie.
* Une doctrine sévère et une pratique aimable, voilà non la formule de l’hypocrisie, mais le secret de toute civilisation ancienne, riche, mûre.
* Dieu est l’être pour qui le plus humble et le plus commun des hommes est une personne. Dieu est l’être qui ne pense pas avec des idées générales.


photo de Davila à son cabinet de travail
Et nous finirons par ses regrets de la campagne française d'avant,celle qu'il n'a pas connue. Y perce une pointe d'humour réactionnaire ; mais si, mais si, ça existe sapristi !

Cette campagne française fait pitié. Terre soumise et servile.
Nature que l’homme a asservie. Sol dompté, incapable de se révolter, plus semblable à une usine alimentaire qu’à la campagne rustique et sacrée que l’homme habitait jadis.
La richesse de la Pomone mythique se transforme en un immense entrepôt de grains et de légumes. La campagne de France n’est pas un jardin, c’est un potager.
Devant ce gigantesque déploiement d’aliments, je ne rêve que de landes stériles, de pitons glacés, de la tiède forêt de mes rivières andines.
Je ne sais d’où me vient cette répulsion. Sobriété innée, goût d’une certaine austérité janséniste, ou modération inévitable d’un ressortissant de pays pauvre? Ah! vieux terrains marécageux de Port-Royal, friches de Castille, ah! mes âpres collines.
Ce que la campagne française met en évidence, c’est la victoire définitive du paysan.
La tâche entreprise le 4 août 1789 et qu’illuminent de leurs feux symboliques les archives féodales incendiées, est enfin accomplie.
Terre entièrement cultivée, dans ses vallées et sur ses côteaux, sur les rives de ses fleuves, dans les étroits jardins de ses maisons comme dans ses vastes plaines, terre sur laquelle veille un immense amour paysan pour le sol qui le nourrit et le fait vivre. Ces lourdes moissons, ces feuillages lustrés, ces pampres qui préparent les grossesses de l’automne, sont l’effort implacable de millions de vies avides et laborieuses. Des vies qui, du matin au soir, travaillent sans relâche le sol qui enfin leur appartient et que plus rien ne protège de leur convoitise séculaire.
Un immense peuple d’insectes s’est répandu sur le sol de la France. Sa sueur le féconde et l’enrichit.
Ces champs exhalent comme la vapeur de la sueur paysanne.
Sur ces terres lumineuses, sur ces horizons doux et purs, sur la lente et molle courbe de ses collines, sur ce paysage d’intelligence et de grâce, de discrétion et de lucidité, règne une démocratie paysanne.


Les autres sites qui parlent de Nicolás Gómez Dávila :
- Biblisem
- Pierre Olivier Combelles
- Biographie.net
- Thèse de doctorat de philosophie soutenue à Paris VIII
- La Wikipedia

Juan Asensio en parle aussi beaucoup et bien : cliquez sur ce Stalker là, vous ne serez pas déçus !

couverture des horreurscouve du réactionnaire
Ses deux livres publiés en français sont aux Editions du Rocher.


chef de Thucydide
« En voulant justifier des actes considérés jusque-là comme blâmables,
on changea le sens ordinaire des mots. »
(Thucydide)

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3 commentaires:

  1. Un commentaire tardif, mais ô combien bienvenu, de Pierre-Olivier Combelles sur ce billet "agriculturel":

    On clique ici.

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  2. Pierre-Olivier Combelles fit une explication de texte de Davila que nous plaçons ci-dessous :

    Nicolás Gómez Dávila, un moraliste marrane, comme son maître, l'humaniste catholique Michel de Montaigne ?

    " La société libre n'est pas celle qui a le droit d'élire ceux qui la gouvernent, mais celle qui élit ceux qui ont le droit de la gouverner ".
    Nicolás Gómez Dávila ("Escolias para un texto implicito")

    Belle formule, belle pensée aristocratique, mais qui soulève quand même quelques objections.

    A première vue, il s’agit d’une simple opposition entre la démocratie, qu'il déteste, et l’aristocratie.

    Mais Nicolás Gómez Dávila écrit " élit ".

    Objection: dans la vie, choisit-on ceux qui ont le droit de nous gouverner ?

    1) Un père de famille est-il élu par ses enfants pour avoir le droit de les gouverner ? Doit-il être choisi par eux ? Non, évidemment. Un père de famille gouverne ses enfants parce qu’il est le père. Sa nature crée son droit. On appelle aussi cela le droit divin, surtout lorsque le père ou la mère reconnaissent qu’ils secondent l’œuvre de Dieu et qu’ils obéissent à son autorité supérieure. La force crée le droit. Le droit n’est pas la justice.

    2) Une société est une association, c'est à dire un groupement de personnes physiques ou morales qui s’unissent volontairement afin de défendre certains intérêts ou de poursuivre certains buts, et seulement dans cette finalité. Les membres d'une société élisent ceux qui vont la diriger. C'est pourquoi une famille n'est pas une association ni une société, un peuple non plus, ni même une nation (cf. Bonald), car ses membres n'en font pas partie par choix, mais parce qu'ils sont nés dans cette condition.

    3) Toute élection est un choix entre égaux en droits.

    Nicolás Gómez Dávila écrit aussi : "libre".

    "Libre" rime donc pour lui avec "élection". " La société libre est celle qui élit "… Il place la liberté dans le choix, dans l’élection, et donc dans l’égalité. De qui ? De ceux qui ont le droit de gouverner et qui ne peuvent être la totalité du peuple, mais une partie, c'est à dire l'aristocratie.

    S'il donne au terme "société" son sens courant, moderne (et erroné) de "peuple", pourquoi n'a t-il pas quand même écrit: "La société n'est pas celle qui a le droit d'élire ceux qui la gouvernent, mais celle qui obéit à ceux qui ont le droit de la gouverner "?

    Pour Nicolas Gomez Davila, un enfant qui obéit à son père qu’il n’a pas choisi, un sujet qui obéit à son seigneur ou à son roi, un chrétien qui obéit à son Seigneur Jésus-Christ, Dieu fait homme, sont-ils vraiment libres ?
    Pour lui, peut-on, doit-on servir librement une autorité supérieure légitime que l'on n'a pas choisie?
    Il semblerait que non.

    Sa "scolie" n'est-elle pas un sophisme, finalement ?
    Qui est vraiment Nicolas "Gomez" "Davila", l'aristocratique Montaigne colombien du XXe siècle ? Un marrane ?

    "Je n'ai jamais reçu bien quelconque de la libéralité des rois, non plus que demandé ni mérité, et n'ai reçu nul paiement des pas que j'ai employé à leur service (...) Je suis, Sire, aussi riche que je me souhaite" (Montaigne)

    Béthune

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  3. Je ne suis pas assez intime avec l'oeuvre de Dávila pour en savourer toute la subtilité, et je n'ai pas non plus l'original en espagnol, mais la phrase suspendue dans le vide, sans référence d'auteur, est pour moi limpide.

    La liberté d'une société, d'autres diraient son "autonomie", se mesure déjà à ce qu'elle est gouvernée par les siens. Si d'aucuns ont le "droit de la gouverner" comme l'écrit Dávila, ceux-là le détiennent par rapport à d'autres qui ne l'ont pas. Donc il y a inégalité fondamentale.

    Dans nos démocraties occidentales modernes cette inégalité est niée en droit, mais bien présente, charnelle, en fait. Une élite qui peut muter en parasélite, s'arroge le pouvoir et se succède à elle-même dans une cascade de générations familiales dans le plus pur style de l'Ancien Régime, retranchée dans ses réseaux autour de ses puits de ressources (fromages en français de comptoir).
    Cette parasélite n'a constitutionnellement aucun droit à capter le pouvoir mais s'impose au choix des citoyens par mille artifices et l'organisation hégémonique de partis. Un "marginal" n'a pratiquement plus aucune chance d'accéder à l'Assemblée Nationale, aussi talentueux soit-il.

    Si l'inégalité davilienne est fondée sur un avantage certain pour la société dans son ensemble, et l'aristocratie au sens élémentaire y répond, on peut effectivement dire qu'elle exerce toute sa liberté en puisant son gouvernement dans ce vivier ad hoc.

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