jeudi 19 février 2009

La loupe guadeloupéenne

émeutes GuadeloupeLes évènements de Guadeloupe sont une excellente occasion d'observation entomologique du mal français. Tous les ingrédients y sont réunis et dans ce cas précis, captifs par insularité.
Nous ne referons pas l'histoire des Antilles françaises sauf à relever que Martinique et Guadeloupe sont très différentes, essentiellement parce que la première a passé la période révolutionnaire sous domination anglaise alors que la seconde fut balayée par la Terreur de la Convention. La caste béké est dit-on différente dans les deux cas. Ce qui compte n'est pas de régler de vieux soldes mais d'ouvrir les yeux sur la dérive économique de cette colonie très déficitaire, départementalisée en 1946 pour la sauver peut-être d'une indépendance fatale.
Les chiffres sont très brutaux pour une population estimée aujourd'hui à 450.000 habitants (plus 15.000 clandestins dans les soutes) :...
(en pourcentage de population active, 170.000h)
- 40% de fonctionnaires tous statuts
- 25% d'inscrits ANPE dont 80% sans qualification aucune
- 20% d'érémistes
- solde à moins de 20% (selon l'interpénétration des catégories)
En sus, 80% du PIB (7750 M€) provient des services et du commerce. Il y a donc un fort parasitage du secteur productif. Aucun territoire au monde ne survit longtemps dans cette configuration sociale.

carte
S'il n'est pas exigible des DOM-TOM qu'ils se suffisent en tout, au moins pourrait-on organiser leur autonomie alimentaire, voire énergétique, au simple motif de leur isolement. En Guadeloupe nous en sommes très loin. Les cultures vivrières maintenues sur les sols qui ne sont pas asservis à l'agriculture commerciale subventionnée (banane, canne à sucre représentent 60% de la valeur produite) ne parviennent pas à saturer le marché de la consommation locale. Les cultures technocratiques de substitution à la canne à sucre - melon et fleurs - sont orientées aussi vers l'exportation. Quant à l'élevage, autre activité organisée par l'Etat, il est en crise profonde par divers dysfonctionnements bureaucratiques, à l'exception de la volaille et des oeufs qui peinent à couvrir 60% des besoins.

Le site de la région (oui, on leur a mis aussi une strate "région" sur la tête) nous indique en 2005 qu'« à l’exception de l’industrie du sucre et du rhum, le secteur de la transformation utilise peu de produits issus de l’agriculture locale ! L’implantation d’unités de transformation des produits locaux, qui permettra d’asseoir le développement des filières de diversifications, mérite d’être particulièrement encouragée. Ces unités dont les projets ne sont pas encore finalisés sont indispensables ». On se demande ce qu'ont branlé les administrateurs français depuis 160 ans !

En fait le territoire a été exploité par la métropole comme une colonie lointaine dans le plus pur style "planteur". La photo d'une réunion récente du patronat local n'appelle aucun commentaire :
patrons de la Guadeloupe
Le Métropole se rembourse de subsides destinés à maintenir une certaine tranquilité sociale, par la vente forcée de ses productions distantes de 7.000km (?!), au bénéfice d'importateurs en petit nombre, bénéficiant d'exclusivités commerciales, et de grandes enseignes margeant comme des bêtes. Même l'essence vient maintenant de la Martinique alors que les Caraïbes disposent de raffineries qui livreraient à bon prix, et tant pis si le carburant est plus soufré que le nôtre. Le Golfe du Mexique offre à bas prix des produits frais, mais on fait tout venir de France par reefers réfrigérés frétés au prix fort !

La question de l'énergie est toujours posée comme dans tous les DOM-TOM mais c'est le seul secteur souriant. L'archipel isolé n'est pas raccordable ; il doit donc produire son électricité. A 84% celle-ci provient de centrales thermiques EDF (fuel et charbon). Mais on peut noter que la part d'énergies renouvelables devient significative. Et c'est sans doute le seul "record" guadeloupéen : L'exceptionnel ensoleillement plaide pour les installations photovoltaïques ou les simples chauffe-eau solaires, les alizés soufflent pour l'éolien, les sous-sols volcaniques chauffent pour la géothermie et les résidus de la canne à sucre favorisent la biomasse. Avec une production de 16 % pour le renouvelable, la Guadeloupe détient un bilan plus flatteur que celui de la métropole qui atteint péniblement 14 % alors même que l'Europe fixe un objectif de 21 % pour 2010 (source Destination Guadeloupe) . Sans fuel en 2020 ? Pourquoi pas ?

Miss GLe plus grave est le cancer social que représente cette perfusion continue de la société antillaise qui est complètement assistée et structurellement déséquilibrée. Pas de vraie classe moyenne, 90% de noirs, 5% de blancs, 5% de tout venant. Bien sûr que l'insularité et la nature volcanique d'un relief tourmenté n'arrangent pas les choses, mais la Guadeloupe manque terriblement de guerriers entrepreneurs malgré une population juvénile importante. Les énergies nouvelles par exemple sont un débouché pour toutes les Caraïbes, encore faut-il donner aux jeunes chevaliers d'industrie la postcombustion nécessaire à leur projet, et les délier de contraintes du modèle métropolitain qui encombrent leur courage. Les banques pas plus qu'ici n'assument leur fonction.

La Guadeloupe est connue dans la région caraïbe pour son relief tropical, ses plages magnifiques, son système sanitaire et son charme français, mais aussi comme un guichet de la civilisation européenne ; malheureusement on n'y remarque aucune réussite économique débordant l'espace des Antilles françaises. Les exportations ne font que 3% du PIB ! L'économie de comptoir et la logique de rente dénoncées par Yves Jégo la briment.

On me dit dans l'oreillette que s'il y avait 90% de Chinois, l'archipel serait déjà un petit Hong Kong. Salauds de Chinks qui transformeraient l'île en paradis fiscal et travailleraient comme des bêtes pour rouler en Benzie et donner des millions dans les soirées caritatives !
Les Antillais peuvent-ils réinventer la belle Guadeloupe ? A eux de faire bloc pour mutualiser leurs forces. L'affrontement interethnique actuel que l'on masque par des insatisfactions consuméristes, peut les couler sûrement, et personne ne viendra les envahir pour les "libérer". C'est passé de mode. Trop cher !


PS : un avis sérieux ? cliquez ici !



PS : un débat intéressant de Canal+ en Martinique
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2 commentaires:

  1. Oui, oui, mais l’influence économique des békés est très exagérée, elle fait l’objet d’une surexploitation politique et médiatique qui est loin souvent d’être objective. On peut même se demander si elle n’est pas parfois poussée par des intérêts concurrents.
    Il y a aussi des békés pauvres et au RMI. On ne peut reprocher au reste de se serrer les coudes. Ils n’habitent pas tous le quartier de Cap Est, et ne sont pas seuls à l’habiter.
    Leurs entreprises (de la taille de PME) sont d’ailleurs bien gérées et aussi, en se diversifiant, installées en dehors de la Martinique dans beaucoup de pays, ouvrant à celle-ci, comme aux autres martiniquais, des débouchés qui leur manquent cruellement, tout comme à la France d’ailleurs en général. Cela nullement à leur seul profit, ce serait caricatural. Ne commençons pas par casser l’outil, même si ce n’est pas le seul (d’autres martiniquais ont réussi des implantations aux USA, en Guadeloupe, Guyane, dans la Caraïbe ou ailleurs).
    Cela fait un moment qu’ils ont fait leur mea culpa sur l’esclavage et ils entretiennent de bons rapports, dans l’ensemble avec la population, que l’on s’efforce toujours de caricaturer en paternalisme (bien que ce soit souvent inévitable dans des PME, comme en métropole) ou de travestir politiquement leur attitude - si malheureusement certains anciens, par ailleurs en bon terme avec leur personnel, ont pu avoir des mots malheureux (le chef d’entreprise en question a 83 ans, le précédent présenté dans le reportage, est mort depuis fort longtemps), les choses ont beaucoup évoluées.
    Par ailleurs, ils ne sont pas les seuls producteurs de bananes en Martinique. Et lorsqu’ils vont à Bruxelles (pour des raisons techniques), ils défendent aussi les exportations de la Martinique, en tant que Martiniquais et la France. On oublie que c’est aussi l’Etat français qui a poussé à la production bananière après la fermeture des industries sucrières concurrencées par la betterave de métropole et du fait de la départementalisation, laquelle a beaucoup affecté la production agricole, industrielle et artisanale locale, car elle supposait l’ouverture, au titre de la libre circulation, vers les produits agricoles ou manufacturés européens ainsi que vers les mêmes produits asiatiques qui ont ruiné l’industrie française – seulement, en Martinique et en Guadeloupe, ce fut encore plus sensible et plus rapide.
    Par contre, là où je suis d’accord, c’est qu’il faut véritablement encourager une production locale diversifiée, donc un investissement dans des moyens de production (et non seulement dans l’immobilier ou le tourisme), car la Martinique est trop portée vers une économie de consommation, donc trop fragile de ce fait, les importations étant mécaniquement cause de hausse des prix et du coût de la vie, alors qu’elle pourrait fabriquer une partie de ce qu’elle importe (comme elle le faisait auparavant). Encore faudrait-il alors protéger cette production. Cela commencerait d’abord en cessant d’exacerber les tensions comme tend à le faire le reportage très tendancieux et au titre vendeur que vous avez mis en lien. Je ne sais pas, par ailleurs, d’où vient l’image du patronat guadeloupéen qui figure dans le post, mais il ne représente pas la réalité.

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  2. Merci pour votre commentaire argumenté. Dans ce billet je ne fais qu'évoquer en une courte phrase la caste béké.
    En passant, il n'est pas besoin d'être riche pour être d'une caste, les nobles sans le sou nous le prouvent chaque jour.

    Ce que le billet dénonce (mollement sans doute) c'est la gestion modèle Ecole Coloniale 1930, et la captation des flux économiques par quelques éléphants qui se disputent la mare.

    Le reportage "vendeur" en lien n'est pas cité pour abonder mon tonneau, mais pour montrer l'état d'esprit en Martinique.
    Hier j'ai suivi un débat sur la chaîne Ô, et j'ai pu mesurer l'instrumentalisation perverse de l'histoire ancienne par le représentant de Tropiques.FM. C'est intéressant à savoir, c'est tout.

    Quant à donner 200 euros à chacun, c'est faire le jeu des Leclerc, Carrefour, Intermarché etc... qui d'une façon ou d'une autre vont les encaisser !

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