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lundi 6 juin 2011

Frontières de 1967

En cet anniversaire du Débarquement de Normandie, nous avons choisi de faire deux articles un peu guerriers, l'un sur la guerre au sol en Libye (clic), l'autre, celui-ci, sur ces fameuses frontières israélo-palestiniennes de 1967 invoquées par le président Obama devant Benyamin Netanyahou à Washington.
Que ces frontières puissent être une base de traçage des frontières du nouvel Etat palestinien en gestation, nul n'en disconvient, mais que les belligérants de jadis (les Palestiniens en tant que tels n'en furent pas) y reviennent alors qu'elles furent par elles-mêmes source de conflit majeur, est ... stupide. En fait c'est du Golan et de Jérusalem-est dont on parle. Pourtant, c'est à quoi s'accroche d'une certaine façon l'Autorité de Ramallah, dans un posture qui frise le caprice, même fondée en droit sur la résolution 242 des Nations Unies.
Par contre, chacun admet la loi de bon sens du chacun chez soi derrière des frontières sûres et reconnues. Las ! Pas si "bon sens" que ça, puisque d'expérience aucune frontière de Palestine ne peut protéger chacun chez soi, sauf à vouloir déplacer toutes les colonies juives dans le nouvel Etat israélien et donc annuler des décennies de sionisme conquérant.

Pourquoi les frontières de 1967 ne peuvent être qu'un base de départ pour l'épure ?

Les territoires occupés ont été acquis d'une guerre préventive qu'Israël, cerné de toutes parts, a dû lancer pour survivre. Remettons les choses en perspective :
Au printemps de 1967 quatre acteurs régionaux ont envie d'en découdre. Nasser l'Egyptien qui veut forger sa légende, Hafez el-Assad pragmatique et dangereux, Levi Eshkol l'ukrainien qui travaille à la survie d'Israël avec le général borgne Moshe Dayan, et le roi Hussein de Jordanie qui gère les restes du partage de 1948 dans l'ombre du grand frère égyptien qui en joue.
La guerre du Canal ayant été perdue en 1956, les deux puissances arabes du nord et du sud, épaulées par l'Union soviétique, pourrissent la vie du jeune état d'Israël, la Syrie cherchant à lui couper l'eau du lac de Tibériade et l'Egypte tenant le golfe d'Aqaba qui communique avec la Mer Rouge par le détroit de Tiran. L'ONU fait tampon au Sinaï par des Casques bleus.
Les choses n'en peuvent rester là.
Les armées d'encerclement rééquipées à neuf par les Soviétiques, grossissent à vue d'oeil, Léonid Brejnev pousse à la roue en désinformant les états-majors arabes sur les risques encourus et les Etats-Unis sont loin, empêtrés au Vietnam. Lyndon Jonhson n'est pas intéressé par le Proche Orient mais demande à Kossyguine de calmer son obligé égyptien, ce qu'il fera. Dès que Nasser fait évacuer les casques bleus du Sinaï (le secrétaire général U Thant se couche) et ferme le détroit de Tiran pour mettre le port d'Eilat sous blocus, la guerre est sûre. Pour cette fois, il a les moyens techniques de la gagner, apparemment. Israël peut-il attendre d'être attaqué des trois côtés pour être dans son bon droit ? Evidemment non puisqu'il est sous la menace d'être coupé en deux, son territoire ne faisant que douze kilomètres de largeur entre la Cisjordanie et la mer à hauteur de Herzlyya. La Rue arabe est tout conquise à l'idée de foutre enfin les Juifs à la mer. On mobilise en Algérie, en Irak et au Soudan.


Echaudé par l'ultimatum américano-soviétique de 1956, l'état-major de Tsahal sait qu'il n'aura que peu de temps de guerre ouverte, quelques petits jours, et que le cessez-le-feu imposé par les super-grands risque de stabiliser les fronts sur des positions moins favorables encore que celles résultant du partage de 1948.
Le 5 juin 1967 à 7h45, les escadrilles israéliennes passent par la mer et anéantissent l'armée de l'air égyptienne par surprise en détruisant 300 aéronefs sur 340. Tsahal se retourne immédiatement sur la Syrie et Moshe Dayan s'occupe de Jérusalem-Est, du Jourdain et des photographes. On connaît la suite, le 9 juin, les Arabes ont capitulé et Israël pourra conquérir tous les bassins drainants et capter les nappes phréatiques. Les frontières du 4 juin 1967 (celles d'Obama) n'existent plus. Le maître est celui de l'eau.
Quelques années plus tard, l'Egypte ayant accepté de céder la bande de Gaza (1979) et la Jordanie ayant abandonné officiellement la Cisjordanie (1988), les trois millions et demi d'arabes palestiniens sur place mais hors d'Israël apprirent qu'ils n'habitaient plus chez "personne".
Pourquoi pas dès lors chez eux ?

On se doute bien qu'il ne s'agit pas de faire des points-tirets sur une carte d'Amérique du nord. Le pays est exigu et ses ressources imbriquées. Comme chez tous ses voisins, c'est la question de l'eau qui soulève les mauvaises pensées. L'eau ou la mort. L'eau ou le sable. S'agrège à ces questions pratiques mais fondamentales le contentieux culturel de Jérusalem, capitale mondiale de la haine religieuse.

Que cherche Obama l'Hawaien ? Rien qu'il n'ait déjà trouvé dans son discours du Caire, des applaudissements. Et éviter une grosse dispute lors de la prochaine Assemblée Générale de l'ONU en septembre, qui verra l'adoption d'une loi de création de l'Etat de Palestine, déjà reconnu formellement par 98 pays dont l'Afrique du Sud, le Brésil, la Chine, l'Inde, la Turquie, la Russie, le Vatican, l'Autriche pour en citer quelques-uns parmi les plus significatifs.
Dessiner cet Etat est quasiment impossible parce qu'il dessine l'Autre. Aussi avons-nous choisi - à la place de Barack Obama - de confier l'étude à Hannah Arendt.
Sa proposition était celle d'une société judéo-arabe où la Palestine ne devait être ni un Etat juif ni un Etat arabe mais un Etat binational dans lequel Juifs et Arabes auraient des droits civils, politiques et sociaux égaux, sans distinction entre la majorité et la minorité. Entorse fatidique à la démocratie oppressive des minorités. Les deux peuples devaient jouir tous deux de l’autonomie en ce qui concernait l’administration de leurs affaires intérieures respectives mais être unis par leurs intérêts communs vis à vis de l'extérieur.
L'Etat binational qui collait au projet de l'organisation du Brit Shalom fondé dans les années 20 en opposition au sionisme intégriste masquant le loup colonial sous la laine de l'agneau hébraïque, fut plaidé devant la commission anglo-américaine de 1946 puis à l'ONU l'année suivante ; même si Arendt y décelait les ferments d'une catastrophe à terme par la théorie du paté de cheval à l'alouette. Pourquoi s'y tint-elle malgré tout ?
Très réticente à l'Etat-nation comme on sait, surtout dans les petits modèles, elle fondait sa structure fédérative sur des conseils locaux judéo-arabes, ce qui supposerait que le conflit judéo-arabe soit résolu au niveau le plus élémentaire, qui est aussi le plus important, celui de la proximité et du voisinage (op. Pour sauver le foyer national juif il est encore temps (1948). Seules les relations horizontales pouvaient garantir paix et liberté quand les hiérarchies n'aboutissaient qu'à exprimer et valoriser la notion de souveraineté nationale, déjà désuète à l'époque où les choses essentielles des nations se décidaient en dehors d'elles. Faire cette expérience unique au milieu d'un empire arabe qu'on croyait en formation était pour le moins osé, mais aucune solution n'était et ne demeure facile.

Les constructions intellectuelles d'Hannah Arendt et de ses amis du Brit Shalom n'aboutirent pas pour une première raison qui défie la pertinence philosophique du projet : aucun d'eux ne prit langue avec les Arabes de Palestine pour les convaincre d'adhérer à leurs vues, et sur le terrain, ils ne favorisèrent jamais un projet judéo-arabe comme les Britanniques en dessinaient au moment du Mandat. Je pense à la grande université palestinienne (pour tous et toutes) qui resta dans les cartons parce que combattue par l'université hébraïque de Jérusalem. Pourtant, s'élèvent encore des voix au Proche Orient et en Israël même pour choisir cette voie étroite du consensus judéo-arabe, à préférer à la guerre de cent ans qui va continuer, propulsée par le décalage démographique qui passera le sabot aux Arabes.

« Beaucoup d’occasions pour une amitié judéo-arabe ont déjà été manquées, mais aucun de ces échecs ne peut modifier le fait essentiel, à savoir que l’existence des Juifs en Palestine en dépend. » (op. cité).
Anouar el-Sadate dans une réflexion un peu inattendue mais provoquée par l'échec d'une tentative de récupération du Sinaï par la force, misera sur un projet d'amitié en venant à la Knesset en 1977. Il n'aura que l'oreille des boutiquiers du Likoud retranchés derrière Menachem Begin le cynique. N'entendant pas la voix de la sagesse, ils n'y cherchèrent que leurs avantages, qu'ils obtinrent l'an d'après à Camp David, et Sadate en mourut.
2011 : les mêmes n'ont pas avancé d'un mètre.
Ils comptent !

Si le défaut d'amitié précarise Israël, le principe de souveraineté n'est un idéal de liberté que pour ceux qui ne l’ont jamais connu ; aussi l'Autorité palestinienne y tient-elle tant, qu'elle en pourrait mourir d'exiger l'impossible !

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2 commentaires:

  1. Olivier Kempf rejoint votre analyse dans un billet paru sur la Palestine :
    http://www.egeablog.net/dotclear/index.php?post/2011/05/29/Palestine-et-mouvement

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  2. Le consensus sur une fin de partie est assez général en dehors d'Israël, qui comme toujours ne voit pas plus loin que son nez.
    Le Likoud n'est plus crédible et ses carences auront fait le lit de l'Etat de Palestine qu'il ne voulait à aucun prix.
    La mise en garde d'Obama, même si elle a été gommée par la suite pour des raisons électoralistes, était le signal d'une grande lassitude à la procrastination juive.

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