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jeudi 12 janvier 2012

Maurras encore et toujours



Il n'est pas une année qui ne voit sortir un livre sur Charles Maurras, c'est dire le questionnement permanent sur l'oeuvre et l'homme tel qu'en lui-même. Pourquoi ?
Boris Cyrulnik, psychiatre éminent, qui a fait une préface à la réédition¹ de La Bonne Mort confiait au Figaro que « le personnage d'exception qu'était Lacan a été, durant sa jeunesse, attiré par un autre personnage d'exception qui maniait une langue superbe et dont la pensée était de haute volée. Si celle-ci avait été médiocre, la question ne se poserait d'ailleurs pas. Là est l'énigme. Pourquoi et comment des gens intelligents et pas plus méchants que d'autres peuvent-ils développer des haines aussi violentes ? » Il parle de l'antisémitisme du félibre. Ainsi, tant que l'énigme n'aura pas été percée, on publiera sur Maurras.
Deux ouvrages sont sur ma table, le Huguenin² que l'Action française 2000 a démonté en trois articles d'Axel Tisserand dans ses numéros récents 2829, 2830 et 2831 du 5 janvier 2012 ; le Kunter³ recensé par l'abbé de Tanoüarn dans l'AF2000 du 5 janvier précitée.

Et pourtant l'évènement de l'an passé est la publication en ligne par les Amis du Chemin de Paradis (c'est l'adresse de la maison de Maurras à Martigues) des neufs contes du même nom dans leur première édition, celle qui prêta à flagellation de la part des autorités vaticanes en 1926. Le Martégal, dans les rééditions de l'entre-deux-guerre, avait expurgé ces textes dans un souci de responsabilité envers l'Action française qu'il habitait toute, et de son lectorat catholique traditionnel. Il convenait dans une postface (celle de La Bonne Mort) qu'il s'adressait à un public choisi : « J’ai donc effacé de la première rédaction quelques mots qui n’avaient jamais correspondu à ma vraie pensée. La voici telle quelle, pour le public étroit des cinq ou six cents personnes qui sont capables de la connaître sans en souffrir ». Le site de l'AAMCP, Maurras.net, lui rend les dents et quelques défauts d'usinage de 1894 ; on ne les remerciera jamais assez. A cette date, Maurras a 26 ans.

Le triolisme exalté des Deux Testaments de Simplice ne peut être du goût de l'archevêché, même si la prose est de la plus haute tenue, jugez-en :
« Et voici que leurs bras se nouèrent à mes épaules. À la première fois que je me sentis dans ces liens, il me sembla en vérité qu'il s'en fallait de peu que je n'y rejoignisse l'objet dont je rêve sans fin ; les autres femmes ne m'avaient nulle part procuré une demi-mort si profonde. Quelles secondes impérissables je dois à celles-ci ! Passages insensibles et pourtant fulgurants du sentiment de l'essentielle union dans la beauté au cher abîme où fond toute vague notion de vivre ! Spasmes brusques, ondes sacrées, unique prix des caresses harmonieuses ! Vous ne m'êtes venus dans votre plein éclat que du jour où ce couple visita ma maison.
« Jusque là, près de toute femme, mes nerfs se plaignaient d'un malaise qu'il me faut dire puisque je vous dois mes aveux. Et d'ailleurs, le même malaise se renouvelle encore aujourd'hui dès que mon mauvais sort me laisse seul à seul avec un de ces êtres dont le sexe n'est pas le mien. Je ne puis supporter qu'Ambroisie et Renée se montrent jamais devant moi l'une sans l'autre. Imaginez donc mes angoisses du temps qu'il me fallait passer jusqu'à des nuits entières auprès d'une seule maîtresse. Mon cœur battait, mes veines se gonflaient et, rien qu'à aborder cette créature inconnue, il me semblait couler au fond de la mer. Hélas ! J'osais à peine approcher de son sein. Je croyais y entendre gronder et bouillonner ces flots de la vie orageuse auxquels je me sens toujours près de servir de proie et de risée. Et cela n'était point juger trop mal de la vraie constitution de la femme. Une ardeur sans mesure, un souffle sans merci, voilà ce qui s'exhale des entrailles, des lèvres et de tout le corps d'une femme. Notre âme y est comme du liège sur un tourbillon de folies et le moindre péril à quoi s'expose cette nef sur un tel océan est de sombrer dans un Amour d'où l'affreuse vie éternelle ne manquerait pas de jaillir.
« Trop faible et dissolu, je l'ai dit, pour garder une continence parfaite, que de fois je cédai à d'imprudents désirs et laissai le havre de paix et de douce harmonie où d'habiles calculs aidés d'étoiles favorables avaient abrité ma jeunesse. Que de mécomptes je connus ! Combien de funestes erreurs ! Dois-je vous dire que j'aimai ou que je fus aimé ? Ces détails n'ont plus d'intérêt ; c'est mon bonheur, c'est ma sagesse que je veux vous montrer ici. Sagesse et bonheur apparurent avec Ambroisie et Renée.»
Et encore...
« Je ne crains pas d'attribuer un accord si précieux aux vertus de l'essence triple dont notre volupté se pénètre par là. Car si le nombre deux signifie l'horrible passage de l'être unique et bienheureux au néant agité et divers de la vie, s'il désigne un binaire aux communes erreurs de maternité et d'amour, s'il est enfin le germe des numérations infinies et comme l'œuf où dorment le monde, la nature et toute la sauvage dissension des vivants, Trois, moins parfait que l'Un, est aussi moins sinistre et moins pernicieux que la triste dualité. C'est la nativité de la loi dans les lieux confus et comme l'apparition de l'arbitre dans la bataille ; de même que l'absurde mouvement s'y résout en un ordre qui donne quelque idée du repos, une passion se purifie quand elle se réclame de ce nombre pieux. Elle mesure, au moins, son vol et, au lieu de pousser à l'accablement de nos cœurs, elle leur fait goûter un répit délicieux dont j'aime d'égaler le rafraîchissement à ces coupes sacrées qui consolaient les dieux d'être descendus sur la terre.»

Les deux amoureuses s'avèreront in fine être de vraies "salopes", ce qui agrave le cas de l'auteur. Le nihil obstat pontifical s'éloignera aussi dans le même soupçon de nécromania radieuse du Charles enfant, mise en scène aux funérailles de la jeune cousine de Simplice :
« Ma mère répondit en me menant auprès du lit où gisait ma cousine. C'était une enfant belle et pure. Un rayon de soleil glissait de la croisée, jouait sur les fumées de l'encens et des cierges et, ainsi voyageant sur de frêles nuées, caressait les pieds de la morte, que découvrait une chaussure de cygne et de pâle satin, remontait le long de ses voiles, pour expirer au bout des doigts dont la chair paraissait lumineuse et toute fleurie.
« À l'écart de la troupe de ces vivants épais, j'éprouvai là des sentiments de délices impérissables. Ils ne m'ont plus quitté. Le merveilleux albâtre de ce visage éteint, ces lumières du ciel, ces vases de fleurs désirées ne purent même reparaître isolément dans mon esprit et les trois visions accordées s'appelèrent à tout jamais. Je ne me souviens pas que ma pensée ait un seul jour manqué à cet ordre. En vérité, toutes les fois qu'un lambeau de ciel bleu m'a versé une tendre flamme ou que j'ai respiré une fleur, cette troisième volupté m'est venue d'un jeune visage immobile sur les draps blancs.»

Maurras ne pouvait être un auteur sulpicien du bénitier, destiné aux chaisières comme les aimait le pape, aussi fut-il condamné de son emprise sur les coeurs catholiques à tout motif possible et même ridicule comme le fameux "politique d'abord" qui impliquait pour la Calotte un déclassement du Magistère. Et si l'on sait qu'il fut l'ami d'Hugues Rebell, helléniste nietzschéen "à la recherche du chant pur des ancêtres" mais prosateur d'histoires lestes interdites de presbytère, on comprend que la messe de Mgr Andrieu ait été vite dite. Qu'importe, il fut plus grand qu'eux.

J'ai la mauvaise habitude de juger la sincérité d'un auteur sur le plaisir procuré par son texte. L'abominable Mister Hyde qu'était le noctambule Proust Marcel s'estompe au plaisir que procure une prose à ce jour inégalée. N'importe quelle page de la Recherche s'ouvre au bonheur du liseur, ignorant même la trame de l'histoire. Il en va pour moi autant de l'écrivain Maurras, du poète Maurras. Ces contes et plus encore sa poésie, procurent un bien-être spirituel immédiat, comme un shoot. Ouvrez, lisez, fermez les yeux, plaisir parfait !

Retournons au cimetière, il fait beau :
« Sous les tilleuls et les lauriers-roses du cimetière, le soleil descendait à travers les nappes des feuilles et sa lumière divisée en mille gouttelettes, pourprée et verte, voltigeait sur la pierre des monuments en formant des bouquets de nuances de paradis. Et, comme je l'avais déjà observé dans la chambre, voici que l'une de ces limpides fleurs de clarté vint errer sur les doigts transparents de l'ensevelie ; c'était au moment même où le couvercle de la bière allait retomber pour toujours. Je n'oublierai jamais le bouton de carmin que l'incertitude des branches et de l'air animait entre ces doigts glacés. Le mouvement, la vie faisaient ici le dernier geste et rendaient le dernier soupir. Lorsque, le coffre descendu et la pierre scellée, les miens voulurent m'entraîner hors de l'enceinte, je me cramponnai à la terre où je m'étais couché, aux herbes folles, aux barrières de fonte du tombeau, pleurant et trépignant, de sorte qu'il fallut que mon père et ma mère me prissent dans leurs bras pour me ramener. »

Toute chose est destinée à prendre fin par ce fait qu'elle aspire à remplir son essence. Charles Maurras jeune homme avait une obsession de la mort, consécutive à sa surdité subite qui le priva de l'Ecole navale ; il déprima et en perdit la foi. A tel point que les dieux qui l'accueilleraient devinrent ceux de son hellénité. Pour les docteurs en théologie, et quels que soient ses accommodements avec l'Eglise romaine de l'Ordre, il était impardonnable de promouvoir la civilisation antique comme il le fit, avec un talent et un enthousiasme communicatif qui plus est, en évitant la Révélation ! Je ne sais plus d'où vient ce bout de texte qui en dit long sur sa liberté intellectuelle : « L'homme, s'il est homme, est esprit, mais un esprit pur : il est donc fait aussi pour vivre et correspondre avec les esprits, pour contempler comme eux les vérités désintéressées, en faire ses délices et conduire dans ce bonheur une société qu'il ne fait qu'avec eux ».

A écrire sur Maurras, on n'a envie que de le citer, la meilleure approche étant simplement de le lire dans son texte en sautant les passeurs. Ses ouvrages politiques sont quand même plus difficiles que son oeuvre littéraire, oeuvre qu'il privilégiera dans la collecte finale des Capitales en y consacrant trois volumes sur quatre.






Notes :
(1) La Bonne Mort de Charles Maurras aux carnets de l'Herne, 80p. 9,50€
(2) L'Action Française de François Huguenin chez Perrin-Tempus, 686p. 12€
(3) Maurras de Tony Kunter chez Pardès collection Qui suis-je ? 128p. 12€


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4 commentaires:

  1. Il faudrait ajouter le Cahier de l'Herne sur Maurras qui est paru fin 2011.
    Dans les 40 euros.

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  2. C'est une très grande énigme pour moi - et cela me plonge dans une colère froide à vrai dire - la déférence invincible des royalistes pour Charles Maurras, pétainiste limite extatique qui en 1952 peu avant de mourir écrivait encore : "Le Maréchal a eu raison sur toute la ligne", qualifiant les gaullistes de "parti des Anglais qui se donnaient pour les seuls Français libres" (cité par Philippe Barthelet dans Eloge de la France). Le prestige est-il en France réservé aux hommes de lettres, avoir écrit de beaux vers excuserait tout le reste? C'est d'autant plus incompréhensible vu le rôle exactement inverse de héros superlatifs de conviction royaliste comme Leclerc, "fine fleur de la chevallerie" (Barthelet encore).

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    1. Charles Maurras est un écrivain de talent, ce qui lui valut l'Académie française. Le polémiste était, à la limite, déchaîné, mais dans ses ouvrages politiques, hors des articles de presse quotidiens, il avait un raisonnement impeccable, une méthodologie efficace, un verbe précis.
      Il est d'autant plus insupportable pour un lecteur de son oeuvre d'être confronté à ses erreurs de jugement, comme celle que vous soulignez, et cette énigme nourrira bien d'autre bouquins sur Maurras.
      Merci de votre commentaire.

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  3. Et merci à Royal-Artillerie d'exister!
    Toute ce qui touche cette période est extrêmement douloureux de toute façon et la France semble n'en être jamais sortie. Mon sentiment est que le mouvement de la France libre a été soit le dernier baroud d'honneur de "la France", soit le précurseur d'autre chose à venir. Est-il abusif de voir un lien de Leclerc à Jeanne d'Arc, ou voir un signe dans les couleurs, or sur fond bleu, choisies pour l'emblème de la France libre?

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