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jeudi 24 janvier 2013

L'Allemagne s'est réveillée, à qui le tour ?

C'est la semaine franco-allemande. Après le billet de l'AF2000 pour le traité de l'Elysée, le Piéton du roi pousse plus loin l'analyse de la relation Paris-Berlin. L'Allemagne de Schröder et de Merkel a retrouvé son hégémonie technologique de la Belle Epoque. Nous n'avons rien qui y ressemble, sauf peut-être dans quelques domaines de pointe qui, rassemblés en pied de page, ne font quand même pas une hégémonie.

Reichskanzler von Caprivi (1890-1894)
A la charnière ouvrante du XX° siècle, tout ce qui avançait comme progrès était allemand ; la chimie, l'industrie teutonne et même le savoir dispensé dans les instituts avaient dépassé la référence britannique. La "qualité allemande" déjà ! Edward Luttwak en fait une description saisissante dans son bouquin The Rise of China vs. the Logic of Strategy. Prenons le temps de le lire (ndlr : traduction RA en mode "belle infidèle"):
Ça vaut la peine de rappeler que vers l'année 1890 l'Allemagne avait pris le dessus sur la Grande Bretagne dans l'innovation industrielle, captant ainsi des marchés globaux, accumulant des capitaux qui finançaient ensuite d'autres innovations pour surpasser le modèle secteur après secteur. Dans l'industrie, fondamentale jadis, de l'acier, l'avantage technologique allemand s'accroissait ; dans celui, primordial alors, de la chimie, il était absolu déjà ! Ceci facilitait la supériorité de l'Allemagne dans d'autres formes de fabrications, comme par exemple l'industrie électrique. Les entrepreneurs ou les managers britanniques n'étaient pas assez formés pour faire plein usage des sciences et des technologies, et dans tous les cas c'était les universités allemandes et non pas anglaises qui faisaient avancer ces sciences et technologies ; et la plupart des enseignements rattachés. De plus, dans les mines et usines anglaises, les syndicats ouvriers résistaient fortement à l'introduction de techniques et machines réduisant le travail des hommes, comme à la plupart des innovations. Grâce au premier schéma au monde de pensions de vieillesse et d'invalidité, ainsi qu'à une assurance maladie-accidents, et tout autant par la persistance d'un large paternalisme industriel, les ouvriers allemands se sentaient plus rassurés et plus ouverts à l'innovation. L'avantage allemand tenait aussi au "système" allemand : le dit-Consensus de Berlin fut plus efficace que le pragmatisme de la débrouille célébré par les Anglais.
Chaque pays était une démocratie parlementaire avec un monarque chef de l'Etat, mais les pouvoirs constitutionnels plus forts de l'exécutif allemand furent utilisés non seulement pour contenir l'opposition parlementaire mais encore pour guider l'investissement vers l'innovation la plus large. Un résultat en fut le régime de pensions d'Etat, destiné à être copié dans le monde entier ; un autre fut que les pays allemands nouvellement unifiés furent desservis par un réseau de chemins de fer beaucoup plus efficace que les 120 compagnies ferroviaires anglaises qui quittaient Londres de multiples gares non connectées entre elles, et dont certaines lignes couraient parallèlement au concurrent sur de longues distances pour atteindre différentes gares dans la même petite ville. La centralisation allemande eut une influence sur l'industrie elle-même en favorisant l'émergence de puissantes compagnies amalgamées qui pouvaient financer une recherche et développement systématiques quand leurs concurrents britanniques ne le pouvaient pas. Ceci montrait que les Anglais ne devaient pas raisonnablement espérer combler leur retard. La supériorité allemande en toutes choses n'était qu'une question de temps, tandis que dans l'enseignement général la compétition était déjà terminée : en 1900, même dans les universités anglaises, il était impossible d'étudier des sujets aussi variés que la chimie ou la poétique grecque sans connaître d'abord l'allemand, alors que l'anglais n'était nécessaire que pour la littérature anglaise. En finances, la génération de capital plus rapide d'une économie allemande plus dynamique prévalut à la fois sur l'expertise et sur les connexions globales des banquiers mercantiles de Londres, adossés à l'avantage que représentait la livre sterling, LA monnaie de réserve mondiale alors. Les Warburgs de Hambourg dépassèrent les Rothschilds de Londres ; et les plus grandes banques anglaises étaient déjà éclipsées par la Deutsche Bank, devenue la plus grosse du monde en 1914, et de loin la plus pointue dans le financement de l'industrie.
Sur la base de 1890 en appliquant une projection réaliste à trente ans, par le bénéfice des industries les plus avancées au monde, les meilleures universités, les banques les plus riches et la société relativement la plus harmonieuse grâce à son Etat-providence, l'Allemagne de 1920 aurait dû se trouver supérieure en tout à une Grande Bretagne de plus en plus vieillie. Au lieu de quoi, en 1920, l'Allemagne était vaincue, ruinée et destinée à un autre quart de siècle de désastres...(Luttwak, The rise of China - Chapter Seven, The Inevitable Analogy) - nous reprenons la main !


Ainsi l'Allemagne de jadis était pratiquement première en tout sauf dans un domaine : la stratégie. Première de la classe, l'Allemagne prit le melon et décida d'entrer dans la compétition mondiale que se livraient alors la France et l'Angleterre par leurs empires. Un domaine n'était pas de niveau pour rivaliser en vraie grandeur : celui de la marine de guerre. Son orgueil ne pouvait se satisfaire d'une flotte de sûreté côtière en mer Baltique. Il lui fallait montrer le pavillon sur l'océan. Les lois de construction de tonnage se succédèrent de 1898 à 1912. L'hubris de la suprématie militaire se saisit de ses dirigeants, puis de ses élites, et elle ne vit pas qu'elle donnait prise à ses deux contempteurs qui jusque là n'arrivaient pas à suivre au plan économique. La guerre est une grande niveleuse, et se créa progressivement une formidable opposition étrangère dans le registre polémologique, qui précipitée en coalitions, en moins de 50 ans vint à bout du succès germanique.

Un Spitfire engageant le Bismark dans un fjord


Les dirigeants allemands d'aujourd'hui ont appris la leçon. La guerre et la diplomatie d'orgueil jamais plus. On règne par le travail, le sérieux, le bon sens germanique et la considération que nous renvoient les clients. Le souvenir de l'Allemagne dominant économiquement l'Europe par son seul génie national est très présent et montre la bonne et la mauvaise voie. Les Français eux n'ont rien appris ! Bien sûr, ils pensent avoir gagné la guerre - mais qui gagne une guerre civile européenne ? - donc ils pensent avoir raison. En conséquence de quoi leur système est le meilleur, certes révisable à la marge dans les périodes de basse conjoncture ; et la France, mère des Droits, est un grand pays, aimé, envié, écouté, qui dispose d'un siège permanent au Conseil de Sécurité de l'ONU à parité avec d'immenses empires comme les Etats-Unis, la Chine, la Russie. En réalité nous sommes ignorés autant que nous ignorons les autres, et notre suffisance universelle est le pire obstacle à nos efforts.
Chez nous, la médiocrité intellectuelle des malins parvenus au pouvoir nous prive de tout projet national capable de capter l'adhésion des Français, mais pire encore, de tout projet présentable pour l'Europe qui a la taille requise pour affronter les défis de tous ordres lancés par les anciens empires revenus en surface. Pourtant nos voisins nous attendaient à ce niveau ; l'Europe, c'était quand même nous à l'origine ! C'était avant ! Avant que nous ne laissions les rênes de l'Europe à des rastacouères polyglottes sans vista ; avant que nous n'étalions notre banqueroute au su de tous ; avant que nous redoublions d'arrogance en exigeant de l'Allemagne de l'inflation chez elle pour nous guérir chez nous.
Et si nous commencions par redevenir sérieux, peut-être parviendrions-nous à convaincre Berlin que nos thèses de croissances imbriquées sont efficaces et profitables à tous ? Mais quel crédit pensez-vous que nos partenaires accordent à Ayrault, Moscovici ou à Cahuzac ? A la tête de l'Eurogroupe ils ont préféré mettre un illustre inconnu néerlandais de préférence à notre "brillant" ministre des Finances mal rasé.

Malgré les gesticulations hystériques de la présidence française du Conseil européen activées par l'équipe Sarkozy, les observateurs sont pessimistes sur notre force de conviction à cause justement du décrochage entre partenaires franco-allemands. Ça remonte à dix ans. La navigation de conserve a cessé quand Chirac a planté Schröder en 2003 sur les réformes de société, après avoir convenu que chacun d'eux ferait un grand azur chez lui. Le chancelier allemand lança son Agenda 2010. Le président français fit de la politique au fil de l'eau, comme le chien crevé de la fable. Il faut avouer qu'avec la palanquée de connards dont il s'était affublé après avoir rossé Le Pen par 82 à 18, il ne pouvait aller loin. Depuis, le navire Allemagne a fait sa route, il en a une, il est désormais loin, on voit la fumée des cheminées sur l'horizon. Toujours à quai, nous nous disputons sur des broutilles et les cales sont pleines d'eau. Personne ne veut pomper, personne ne sait qui attend quoi. Les ministres-bureaucrates tournent en rond, guettant un sourcillement de Valérie Trierweiler ! Le temps passe à évoquer des pince-fesses, à se "placer" pour la suite, à faire une bonne communication. Une ambiance finalement très Louis XVI.
Ah si ! Nous avons un ministère pour gérer l'exception culturelle que le monde nous envie. Les autres n'en ont pas !

Pour finir sur une note plus heureuse qui va contraster avec cette météo pourrie qui nous poursuit, réitérons nos atouts. Nous sommes bons voire très bons en astronautique, aéronautique, missilerie, génie naval, énergie nucléaire, biochimie, aciérie, bancassurance, génie civil, traitement et distribution de l'eau, agro-alimentaire, tourisme, films muets, lingerie fine et gastronomie (veuillez ajouter un domaine oublié en commentaire ci-dessous. Merci.).
Autant de raisons d'espérer, non ? Quand la France se réveillera.





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