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lundi 22 mai 2023

Le mâle alpha n'est pas celui qu'on croit

Le contraste est saisissant entre un comédien ayant sauté la rampe de l'avant-scène pour s'investir à fond dans la défense de son pays en guerre, avec une allonge diplomatique que bien de ses alter ego peuvent lui envier ; et là-bas, le gnome maléfique confiné dans son bunker anti-atomique étanche à toute réalité, qui ne réagit qu'aux déférences de cour. Un homme sain, intelligent et pugnace malgré l'usure de la guerre ; un culturiste de la virilité rongé par ses échecs.

drapeau séoudien
Après sa tournée européenne d'augmentation du courage occidental, on attendait une forme de consécration personnelle au G7 d'Hiroshima mais c'est à Djeddah, au 32è Sommet de la Ligue arabe que l'effet le plus négatif pour Poutine a été produit. Des analystes sérieux nous donneront-ils les raisons tortueuses qui ont poussé le prince héritier séoudien à faire venir M. Zelensky dans cette enceinte, lui donnant la primeur tant au pupitre qu'à l'exposition médiatique ? Normalement, c'était la Russie poutinienne qui devait bénéficier indirectement du retour à la banque du tyran prodigue, en faisant un pied de nez à la coalition occidentale que l'Alaouite doit affronter encore par procuration. Or, mis à part la déclaration "téléphonée" du refus des ingérences étrangères dans les affaires intérieures par le raïs syrien, il fut question comme à l'accoutumée des éruptions géopolitiques qui minent le monde arabe, telles que l'apartheid israélo-palestinien, la révolte syrienne, la révolte houthie, la guerre civile soudanaise et les vœux pieux habituels sur la corruption et la répression des opinions publiques (clic). Mais on ne parla que de Zelensky.

Pour notre part, j'y vois trois raisons :

(1)- par le traitement très ordinaire réservé à Bachar al-Assad, MBS montre à la Russie qu'elle ne gouverne rien plus loin que ses frontières et surtout dans l'OPEP+ ; la Ligue arabe ne lui doit rien et n'entend pas se charger de ses intérêts ;
(2)- par le traitement exceptionnel réservé au bras armé du G7, montrer à l'Occident global que le monde arabe ne lui est pas hostile pour peu que l'ingérence dans les affaires de l'Orient compliqué diminuent sensiblement ;
(3)- par la réintégration de sa bête noire de Damas, montrer à Israël que les Accords d'Abraham ne lient pas les Etats signataires au-delà des textes approuvés, surtout depuis la rencontre sinoportée des dirigeants iraniens et séoudiens qui doit tout changer... au Yemen, en Syrie et en Irak (mais il y a loin de la coupe aux lèvres).

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A Hiroshima, le président ukrainien a eu la possibilité de parler à des "clients" de la Russie comme l'Inde et le Vietnam (voir la liste des participants) mais pas au Brésilien Lula - que faisait-il là ? - qui met les belligérants dans le même sac et qui s'est retrouvé bien seul assis quand tous les autres se sont levés pour l'accueillir. Par sa seule présence, il a aussi endossé la mise en garde du G7 à la Chine populaire d'arrêter de se payer de mots dans le champ diplomatique tout en déstabilisant des régions entières par des moyens déloyaux. La même Chine qu'il observe dans son agitation diplomatique en Asie centrale dans une concurrence ouverte mais niée avec Moscou.

Sergueï Lavrov peut maugréer tant qu'il voudra dans sa barbe, son influence diplomatique n'est désormais proportionnée qu'à son pouvoir de nuisance (essentiellement le grain), pouvoir que les alliés de l'Ukraine ont entrepris de réduire à presque rien. La Russie de Poutine-Patrouchev n'a plus de projet à vendre à ses partenaires autre que celui de répandre la mort, à son occident pour commencer. Cet obsession morbide va couper la Russie du reste du monde et l'enfermer dans sa paranoïa que bientôt plus personne ne voudra partager. Une puissance régionale, disait Obama, un empire érémitique enfermé aujourd'hui sur sa désolation. Quel contraste ! A Kyiv, un homme crédible dans sa lutte contre l'agression étrangère, montrant un esprit ouvert, présidant un pays libre de gens libres ; là, une jachère immense qui fonce vers son destin coréen sous la férule d'un tyran fébrile et peureux qui se déplace d'un bunker à l'autre dans un train blindé, et ne sortira plus de chez lui depuis son incrimination à La Haye. Ici, on déborde d'ingéniosité pour palier les carences et vaincre dans son bon droit ; là, une jeunesse éduqué est en fuite, une logorrhée risible dans sa primitivité ou déspérante de bêtise se répand sur les ondes, des savants sont emprisonnés parce qu'ils n'ont pas livré au despote l'arme fatale commandée, des élites sont à l'affût de combines pour sortir du piège ! (info +) La Russie de Poutine est presque un album de bandes dessinées. Ils en sont venus à cartographier les nœuds et fuseaux de communications sous-marins européens et les champs d'éoliennes pour instrumentaliser une menace latente, à défaut de faire vraiment peur par ce qu'ils ont montré jusqu'ici en vraie grandeur. On se rengorge ce soir à Moscou de la "prise de Bakhmout", un abcès de fixation de moindre importance tactique, après huit mois d'assauts acharnés et combien de dizaines de milliers de morts ! Est-ce fini ? Le casse-noix est en place.

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Entretemps, j'entendais réciter le catéchisme russe par des analystes du microcosme royaliste et assimilé, tout à leur adoration du Grand Mâle Blanc contrarié par l'Amérique dégénérée, croyant, sans rien savoir au fond, que la guerre d'Ukraine n'est pas notre guerre. Ils nous rappellent les grands anciens qui pensaient que l'affaire des Sudètes n'était pas non plus notre affaire, avant que le tyran de l'époque ne se jette sur ses voisins, l'encre de Munich à peine sèche. Que deviendraient les Baltes et la Moldavie si la paix par capitulation - la seule acceptable par Moscou - aboutissait, sachant que la signature russe est sans valeur depuis 2014 ? Ce ne serait toujours pas notre guerre ? Difficile de faire plus lâche. Le microcosme a une fâcheuse tendance à entrer dans tous les tunnels bouchés de l'histoire, à la poursuite de ses anachronismes, sans rien connaître de la charpente stratégique du monde réel. Hélas ! Trois fois !

mardi 20 novembre 2018

Islam en France, LE rapport

Prologue

Al-Mawlid an-nabaoui ou Naissance du Prophète est célébrée le 12 rabîʿ al awal (3è mois du calendrier musulman) et ça tombe aujourd'hui. Christophe Castaner, ministre des cultes, lance le travail d'une réforme des lois anti-cléricales de 1905 à destination de l'islam (et des évangéliques aussi), une occasion comme une autre de faire le point sur la controverse qui enfle chaque jour un peu plus, jusque sur les barrages jaunes du Tiers Etat aux cris de "Rentrez chez vous !" : sommes-nous (1)envahis, (2)devenus "terre de mission" ?
@(1) : oui
@(2) : oui
La France est une vieille amie des Musulmans. Sans remonter aux professeurs arabes de l'École de médecine de Montpellier ou au pacte de François & Soliman, la fréquentation des Maures et des Turcs n'a jamais cessée dans notre histoire. Ce fut dans l'armée du Second Empire que s'établit plus largement le dialogue entre deux préhensions du monde et ce, dès la guerre de Crimée où les Turcos (algériens) tinrent leur place de belle façon. Puis au Mexique, puis en 1870, toujours devant ! On pourrait parler de la Grande Guerre qui motiva l'érection de la Grande Mosquée de Paris, de la Seconde et du Tata de Chasselay etc... Il en reste un régiment de Spahis et un de Tirailleurs dont les tenues ou les insignes parlent d'eux-mêmes.


Cette collaboration s'est doublée après-guerre d'une population de travailleurs berbères puis arabes dans nos usines et sur les chantiers de plein vent, population que l'on vit aussi sur les marchés, dans des échoppes orientales où se vendaient de l'huile en jarre et des olives en vrac. A la différence des intégristes d'aujourd'hui, ils ne voulaient ni nous convertir, ni nous imposer leur mode de vie dans l'espace public et, de vous à moi, ne pratiquaient pas beaucoup, sauf à fêter les dates rituelles de l'islam. L'islam endormi, dirait Ferhat Mehenni, dirigeant kabyle en exil à Paris. Tout a changé !

Le débat du grand remplacement agite autant de craintes que de bêtises et personne de sensé ne le nie. Il suffit de sortir de chez soi, jusque dans la plus paumée des sous-préfectures, on croisera un homme à barbe et babouches en chemise de nuit. Est-il là pour nous remplacer ou vient-il tel le coucou dans le nid d'autrui vivre sa charia chez les autres ? Le pays est islamophobe au sens littéral qui veut dire qu'il a peur. Les phobies ne sont pas bonnes conseillères en France où l'on a toujours massacré autrui pour desserrer l'étau de l'angoisse, et de nous proclamer "civilisés" ne sert qu'à enfouir cette pulsion de détruire la cause du tourment au plus profond de nous-mêmes sans l'annihiler pour autant. Les pouvoirs publics refusent de prendre la mesure de cette fermentation parce qu'elle les condamne : cela fait presque vingt-cinq ans que la mèche a été allumée (sous Chirac) et que la classe politique dite de gouvernement a refusé d'en suivre la pyrotechnie. Que faire, que dire ? Pourquoi le saurais-je ?






Par contre l'Institut Montaigne a publié le travail d'un normalien passé aux affaires, qu'il présente en quelques mots:
Hakim El Karoui, agrégé de géographie, a enseigné à l’université Lyon II avant de rejoindre le cabinet du Premier ministre en 2002. Après un passage à Bercy, il rejoint en 2006 la banque Rothschild. En 2011, il rejoint le cabinet de conseil en stratégie Roland Berger où il est co-responsable de l’Afrique et du conseil au gouvernement français. En 2016, il fonde sa propre société de conseil stratégique Volentia. Il est également essayiste et entrepreneur social et il a créé le club du XXIe siècle et les Young Mediterranean Leaders.

Le rapport qui ne mérite pas le tiroir fait 620 pages que vous pouvez télécharger ici. L'institut en offre en plus gracieusement, deux moutures plus digestes : une version abrégée (clic) de 90 pages à lire dans le métro et un résumé exécutif (clac) de 8 pages destiné aux journalistes des chaînes d'information continue ; mais sur son site, il développe le travail avec honnêteté. C'est la conclusion que nous allons reprendre ici, et pour la critiquer il faut au moins avoir ingéré d'abord la version abrégée. Le Piéton n'est pas d'accord avec toutes les propositions formulées par M. El Karoui, mais à défaut de pouvoir proclamer le Grand Rembarquement, il essaie de les comprendre et de les retenir.

Le long article de l'Institut Montaigne "La Fabrique de l'islamisme" avec animations, tutoriels et liens méthodologiques vers d'autres travaux dans le même domaine est accessible ici. C'est assez énorme. Voici les conclusions exécutoires et un petit avis de Royal-Artillerie à chaque fois (RA1...7):


« Il ressort de notre analyse (ndlr: c'est el-Karoui qui parle) que l’islamisme est une véritable idéologie, très mal connue en Occident, un récit global qui vise à donner une explication au monde, un sens à la vie, un destin collectif aux musulmans ; il pense par lui-même avec ses propres concepts, sa grille d’analyse et sa vision du monde. Les valeurs portées par l’islamisme sont bien souvent orthogonales aux valeurs occidentales, d’où le sentiment de confrontation que beaucoup d’Occidentaux ressentent face à l’islamisme. Et ce n’est pas la peur qui doit nous guider pour imaginer une réponse. C’est plutôt la raison. »

RA1 : Première déduction, les deux paradigmes occidental et oriental pour faire court ne sont pas miscibles. Il faut du courage pour continuer à raisonner, mais l'auteur a su montrer qu'il en avait pas mal. On dit aussi qu'il a l'oreille du président.

« En France, il faut créer une institution chargée d’organiser et de financer le culte musulman (formation et rémunération des imams, construction des lieux de culte, travail théologique et lutte contre l’islamophobie et l’antisémitisme) : l’association musulmane pour l’islam de France (AMIF)... Par ailleurs, il est essentiel de disposer d’un discours religieux musulman en français alternatif à celui aujourd’hui dominant sur les réseaux sociaux, le discours salafiste. A l’image du dispositif PREVENT mis en place par les Britanniques, la France doit se doter de moyens et de réseaux importants pour diffuser ce contre-discours. »

RA2 : On comprend que la queue de trajectoire serait d'extirper l'islam de ses origines bédouines, mais serait-il pensable d'expurger la Bible pour la mettre à la "mode d'aujourd'hui" ? Cet aggiornamento lèvera contre lui toutes les forces intégristes de l'islam. Qui sera capable de résister ? D'expulser en masse les imams étrangers ? Castaner ? Macron ? Wauquiez ?

« Réinvention de la promotion du discours républicain. L’islamisme prospère sur de nombreux ressorts, parmi lesquels le sentiment, dûment relayé, d’un vide du discours public qui va bien au-delà du simple discours politique. Or, la République doit affirmer son modèle comme un modèle ouvert mais fondé sur des valeurs, des principes et des règles dont la normativité n’est pas discutable. »

RA3 : le problème est que le discours républicain n'est plus d'acception commune. Il est de plus en plus discuté, au début par les extrêmes des deux bords, maintenant au sein de la classe moyenne centriste qui voit ses propres valeurs dévorées par les normateurs de l'oligarchie. Les "valeurs" proclamées et jamais explicitées ne sont rien moins que les valeurs naturelles à l'humanité. Elles ne seront pas suffisantes à contrer le fanatisme du discours intégriste qui créé une humanité nouvelle de droit divin jusqu'à soutenir en chaire au fin fond des déserts que la terre est plate.

« Mobiliser le ministère de l’Éducation nationale : former les cadres et les enseignants à la laïcité qu’ils ne connaissent pas toujours. Leur apprendre à interpréter les manifestations de l’extrémisme religieux aussi. Comprendre ce qui est admissible au nom de la liberté de croyance et ce qui ne l’est pas parce que cela viole cette même liberté de croyance (qui est aussi celle de ne pas croire) est crucial. »

RA4 : On demande beaucoup au corps professoral, déjà insuffisamment formé à son métier de passeur des savoirs et franchement mal payé. La réforme des esprits ne peut tout entière s'opérer à l'école, même si des cours de morale seraient bienvenus. C'est d'instruction qu'il s'agit d'abord, le reste est à négocier hors les murs de l'Éducation nationale qui a déjà échoué sur son propre titre. Quant à proposer la langue arabe dans les options scolaires comme le demande le rapport, c'est un autre débat qui ne croise pas nécessairement l'organisation de nos défenses culturelles.

« L’État doit mieux s’organiser pour savoir d’abord précisément ce qu’il se passe, au-delà des questions liées directement à la sécurité et à l’ordre public. Si des mesures fortes et utiles ont été prises pour gérer les individus les plus violents, tout ce qui se situe en amont du phénomène est méconnu et peu pris en charge. L’État se doit d’améliorer la connaissance des tenants idéologiques et des aboutissants politiques et sociaux de l’islamisme... La question diplomatique est également cruciale dans le dispositif de résistance à l’islamisme. Tout d’abord, un travail d’explication doit être entrepris vis-à-vis des pays qui financent et tentent de contrôler leur communauté d’origine tout en ayant des leviers politiques sur la France. »

RA5 : Le renseignement intérieur n'est qu'une question budgétaire. On sait faire depuis Fouché. Par contre les contre-feux diplomatiques demandent une certaine force de conviction appuyée sur des finances en ordre et des armées plus "impressionnantes" que les nôtres aujourd'hui, outre les moyens d'intervenir où bon nous chante pour jouer notre avantage. Ce ne sont que des rapports de force que l'on peut dissimuler derrière des communiqués apaisants, mais à la base, c'est du brutal.

« Une coopération religieuse avec le Maghreb et les pays du Golfe est à envisager sérieusement. Nous avons donc des intérêts communs dans le champ religieux. Dès lors, la coopération devrait se pencher, outre le développement d’un contre-discours face aux terroristes et l’organisation du pèlerinage, sur un travail théologique dont l’objectif serait de trouver les bonnes réponses aux concepts salafistes saoudiens qui posent tant de problèmes en France. C’est le paradoxe de la situation : la propagande saoudienne est à l’origine du développement du salafisme. Mais, l’on ne combattra pas efficacement le salafisme sans l’Arabie saoudite. L’arrivée de Mohamed Ben Salmane, le prince héritier, est de ce point de vue une opportunité. »

RA6 : c'est raté !

« La montée de l’islamisme est également un sujet européen. Il mérite la mobilisation des institutions, notamment le Service Européen pour l’Action Extérieure (SEAE), pour faire évoluer leur façon d’aborder la problématique et s’atteler à partager les enseignements et bonnes pratiques de chaque membre. »

RA7 : La machine européenne est inadaptée au contrôle des esprits (la preuve par Orban, Kaczyński, Salvini et consorts) et trop lourde à opérer. Chaque pays doit agir en fonction de ses propres besoins sans appliquer encore des directives tombées du ciel sur la libération des âmes. Il n'y a rien de commun entre les problématiques française et tchèque par exemple, sauf des pitons où pendre le voile de l'insuffisance des politiques publiques comme le hijab ou tout autre vêture exotique, des épiphénomènes qui détournent de l'essentiel.


سأصل حيث تغرب الشمس


Conclusion

Il n'en demeure pas moins que le rapport est bienvenu parce qu'il n'est pas tout dans ses conclusions mais dans des analyses fouillées qui resserviront. C'est un monument et l'idée de ce blogue aujourd'hui n'est que de le signaler à ses lecteurs fidèles, parfois assourdis de commentaires définitifs d'éditocrates douteux... que je ne citerai pas pour ne pas dévier du sujet. Tableau-cadeau de Zo :


Le Rêve du Croyant d'Achille Zo


Epilogue

Lors de la première mouture de cet article didactique, nul n'imaginait que le parti algérien du FLN allait propulser Abdelaziz Bouteflika dans la campagne présidentielle d'avril 2019 pour un cinquième mandat. Il n'y a pas lieu ici de "juger" de la pertinence de ce candidat, cette annonce semblant relever de la politique politicienne dans les antichambres ministérielles algéroises.
Si l'incroyable se réalisait, le chaos probable déclencherait un vrai tsunami d'une jeunesse sans emplois vers le nord de la Méditerranée, et la question de notre rapport à l'orient compliqué deviendrait prégnante.
Il ne s'agira pas alors de trois ou quatre mille désœuvrés mais peut-être d'un million de désespérés de culture musulmane qui parlent notre langue et tenteront de se sauver du néant. S'y prépare-t-on dans les hautes sphères de l'orgueil énarchique ? Ça m'étonnerait. Le Quai suit-il ?

samedi 17 novembre 2018

Badawi, l'autre blogueur en danger

Après le démontage vivant de Jamal Khashoggi sur la table du consulat séoudien d'Istamboul, le Québec s'inquiète du sort d'un blogueur emprisonné au royaume d'Arabie pour avoir appelé à la liberté de conscience. Son épouse Ensaf et leurs trois enfants étant réfugiés à Sherbrooke, c'est le gouvernement provincial qui a rallumé le mouvement d'opinion en faveur de la libération de Raef Badaoui, prix Sakharov 2015, par le truchement d'une bande dessinée déroulant les circonstances de cette histoire.

Radio France internationale fait le point complet de l'affaire avec une autorisation de republier dont nous nous sommes saisis. N'hésitez pas à ouvrir les liens proposés par la rédaction de RFi pour mieux connaître ce dossier exemplaire de la toxicité de certaines constructions mentales.



jeudi 18 octobre 2018

Jamal Khashoggi : What the Arab world needs most is free expression

WASHINGTON POST, THURSDAY OCTOBER 18, 2018

I was recently online looking at the 2018 “Freedom in the World” report published by Freedom House and came to a grave realization. There is only one country in the Arab world that has been classified as “free.” That nation is Tunisia. Jordan, Morocco and Kuwait come second, with a classification of “partly free.” The rest of the countries in the Arab world are classified as “not free.”

As a result, Arabs living in these countries are either uninformed or misinformed. They are unable to adequately address, much less publicly discuss, matters that affect the region and their day-to-day lives. A state-run narrative dominates the public psyche, and while many do not believe it, a large majority of the population falls victim to this false narrative. Sadly, this situation is unlikely to change.

1958 - 2018
The Arab world was ripe with hope during the spring of 2011. Journalists, academics and the general population were brimming with expectations of a bright and free Arab society within their respective countries. They expected to be emancipated from the hegemony of their governments and the consistent interventions and censorship of information. These expectations were quickly shattered; these societies either fell back to the old status quo or faced even harsher conditions than before.

My dear friend, the prominent Saudi writer Saleh al-Shehi, wrote one of the most famous columns ever published in the Saudi press. He unfortunately is now serving an unwarranted five-year prison sentence for supposed comments contrary to the Saudi establishment. The Egyptian government’s seizure of the entire print run of a newspaper, al-Masry al Youm, did not enrage or provoke a reaction from colleagues. These actions no longer carry the consequence of a backlash from the international community. Instead, these actions may trigger condemnation quickly followed by silence.

As a result, Arab governments have been given free rein to continue silencing the media at an increasing rate. There was a time when journalists believed the Internet would liberate information from the censorship and control associated with print media. But these governments, whose very existence relies on the control of information, have aggressively blocked the Internet. They have also arrested local reporters and pressured advertisers to harm the revenue of specific publications.

There are a few cases that continue to embody the spirit of the Arab Spring. Qatar’s government continues to support international news coverage, in contrast to its neighbors’ efforts to uphold the control of information to support the “old Arab order.” Even in Tunisia and Kuwait, where the press is considered at least “partly free,” the media focuses on domestic issues but not issues faced by the greater Arab world. They are hesitant to provide a platform for journalists from Saudi Arabia, Egypt and Yemen. Even Lebanon, the Arab world’s crown jewel when it comes to press freedom, has fallen victim to the polarization and influence of pro-Iran Hezbollah.

The Arab world is facing its own version of an Iron Curtain, imposed not by external actors but through domestic forces vying for power. During the Cold War, Radio Free Europe, which grew over the years into a critical institution, played an important role in fostering and sustaining the hope of freedom. Arabs need something similar. In 1967, the New York Times and The Post took joint ownership of the International Herald Tribune newspaper, which went on to become a platform for voices from around the world.

My publication, The Post, has taken the initiative to translate many of my pieces and publish them in Arabic. For that, I am grateful. Arabs need to read in their own language so they can understand and discuss the various aspects and complications of democracy in the United States and the West. If an Egyptian reads an article exposing the actual cost of a construction project in Washington, then he or she would be able to better understand the implications of similar projects in his or her community.

The Arab world needs a modern version of the old transnational media so citizens can be informed about global events. More important, we need to provide a platform for Arab voices. We suffer from poverty, mismanagement and poor education. Through the creation of an independent international forum, isolated from the influence of nationalist governments spreading hate through propaganda, ordinary people in the Arab world would be able to address the structural problems their societies face.


mardi 16 octobre 2018

Que nous apprennent les brèves du mardi ?

Remaniement ministériel :

(1) La technostructure n'attend rien de plus d'un ministre qu'un rôle de porte-parole dans un domaine délimité de la politique gouvernementale. Il est facile de croire que des refus, s'il en fut, ont plus tenu au devoir de se lever tôt pour aller se faire engueuler chez Bourdin. A preuve, les "fragiles" du gouvernement ont déserté au premier motif possible.

(2) Les politiciens de l'opposition qui touillent dans le long délai de promulgation afin de démontrer on ne sait trop quoi, sont dans l'inutile, ou le ridicule comme Eric Ciotti, puisqu'ils savent bien depuis la présidence Sarkozy, que les ministres sont les valets de pied du Château.

(3) Les éditocrates en ont beaucoup rabattu depuis que leurs injonctions sont restées lettres mortes et que Matignon s'est ouvertement moqué d'eux. Pris à contrepied, ils encensent aujourd'hui le cabinet Philippe III. La presse vit comme la bourse, entre hystérie et panique.


Déluge audois :

Les épisodes cévenols sont imprévisibles en intensité mais pas en occurence. Un des problèmes au défaut d'alerte sur le département est-il dans la gestion des heures de sommeil des fonctionnaires de la météorologie ? Crue monstrueuse à 5h du matin, alerte rouge déclenchée à 7h quand les ponts ont déjà sautés.


Démontage du journaliste séoudien à Istanbul :

(1) Les faits détaillés seront établis par la Sûreté turque qui a pu accéder à la scène de crime, mais tout laisse penser que l'affaire a été décidée par une faction méprisée de la haute société séoudienne afin de nuire au pouvoir du Macron des Dunes "MBS", si ce n'est à la famille du roi Salmane. A moins que ce ne soit un coup de couteau d'une société secrète wahhabite excédée par les libéralités nouvelles à l'endroit des zispissdicounasses qui refusent désormais de leur pomper le nœud.

(2) Aucun pouvoir vengeur, désireux de renvoyer un opposant chez son créateur, n'aurait choisi son propre consulat, dans la Turquie d'Erdogan en plus ! Au mieux aurait-il demandé conseil au Kremlin qui lui aurait proposé de descendre l'avion de la Pan Am !

Brexit :

(1) L'affaire n'est pas comme on le croit entre l'Union européenne et le Royaume Uni, mais entre la Grande Bretagne et l'île d'Irlande ! D'ailleurs la guerre que livre Theresa May aux Communes le prouve tous les jours. Laissons-les s'entretuer (politiquement) et passons l'accord avec le vainqueur, sachant que nous sommes directement impliqués dans la solution par la République d'Irlande qui est un des fleurons libéraux de l'UE.

(2) Le Brexit ne vaut que dur ! Sinon il ne prouvera rien ! En cas d'accord de libre-échange des personnes et des biens, les partis souverainistes français auront sauté pour rien comme des cabris en criant Brexit ! Brexit !




dimanche 15 avril 2018

Indignations hypocrites

La Russie est entré dans le concert des nations développées, le ridicule n'y tue plus. Après le dernier bombardement allié en Syrie, le président Poutine a stigmatisé les frappes comme « un acte d'agression contre un état souverain engagé dans la lutte contre le terrorisme, en violation des normes et des principes du droit international (sic)». Chacun a pu sourire au souvenir de la capture de la Crimée et de la conquête du Donbass sur l'Ukraine, facilitées par les reculades du président Obama.

Hua Chunying, la langue de bois de rose
Mais c'est de Chine que la réaction la plus perverse provient sur la même affaire syrienne. Si l'usage de la force dans les relations entre Etats est condamnée, les services diplomatiques précisent qu'il s'agit des Etats souverains, reconnus par les Nations Unies et disposant des canaux diplomatiques ouverts pour régler leurs problèmes. La définition exclut donc implicitement Taïwan. Le raidissement idéologique du pouvoir chinois laisse attendre un coup de chasse-mouche du soit-disant président de la République de Chine comme prétexte à l'envahissement de l'île, vitrine dérangeante d'une Chine libre et prospère.

Le règlement pacifique de la question syrienne a été entravé plusieurs fois par le veto de la Chine ou de la Russie au Conseil de Sécurité qui essayait de mettre Bachar el-Assad sous pression pour l'amener à composer à la conférence de Genève.

L'étape décisive à venir est celle de la reconstruction du pays. Certes des escarmouches auront encore lieu dans la zone d'Idleb pour finir les salopards au sarin, mais c'est la reconstruction qui sera le facteur déclenchant de la solution finale. Pour une raison simple : l'argent n'est pas du côté d'Assad et de ses alliés combattants. Le seul pays sympathisant et riche à la fois, la Chine, ne va pas s'engager dans le bordel du Proche-Orient, même si elle est capable de soulager son allié historique, la Perse, pour lui permettre de participer, elle, à la reconstruction contre des conditions améliorées de fourniture d'hydrocarbures. L'argent sonnant et trébuchant est en Occident et dans la péninsule arabique. La Russie n'en a pas, la Turquie ne misera rien sans compensations territoriales renforçant la sécurité de sa frontière arabe et éliminant les factions kurdes. Tous les autres grands pays arabes (Irak, Egypte, Algérie) sont raides !

On y verra plus clair dans leurs intentions en clôture de la réunion de la Ligue arabe convoquée à Dammam (Arabie séoudite) aujourd'hui pour son 29ème Sommet.


Mais à s'occuper des autres, il faut aussi parler de nous. Si la France veut revenir à la table du règlement de la question syrienne comme au temps de Sykes et Picot, il va falloir blinder à la hauteur de nos présomptions de grandeur. Et là, ce n'est pas gagné en l'état de nos finances, sauf à discuter avec les Rothschild ! Finalement, c'est encore une histoire de fric à la fin.


Postscriptum :
*16 avril 2018 : La Russie et la Syrie ont refusé l'accès de la mission OIAC à Douma (Ghouta orientale), zone contaminée par une ou des bombes chimiques, au motif de sécurisation des axes routiers.
*17 avril 2018 : Les traces d'arme chimique disparaissent rapidement et ce mardi 17 avril la mission est toujours bloquée hors-zone (source).
Après le véto russe au Conseil de Sécurité sur l'enquête ONU, il n'est besoin de rien d'autre pour légitimer les représailles occidentales, les compères russe et syrien se comportent exactement comme s'ils étaient à l'origine de la bombe chimique.

lundi 12 juin 2017

Qatar, premier round



Alors que toute la Ligue arabe semblait aimantée dans la même direction lors de la visite de Donald Trump à Riyad, les conseillers du roi Salmane d'Arabie séoudite ont déclenché l'embargo sur le Qatar. Le motif exprimé à la face du monde est sans intérêt, car risible. Toute la péninsule laisse fondations charitables, confréries pieuses et autres organes islamiques financer les groupes de combattants musulmans jusqu'à atteindre parfois l'organisation du prétendu Etat islamique pour le Levant et l'Irak. Cela fait des années que le Qatar fait la nique au puissant royaume des Séouds, tant par le désalignement stratégique que par la propagande laïque d'Aljazeera. Et qui pis est, l'émirat, partageant un champ gazier sous le Golfe avec l'Iran des mollahs, est accusé de compréhension à l'égard du grand démon chiite assoiffé de conquêtes (Irak, Yémen, quoi demain...).

Une carte nous montre que le Qatar est une presqu'île accessible par mer et par air si l'Iran le veut bien, dès lors que l'Arabie Saoudite ferme le pédoncule terrestre. Donc les observateurs payés au mois supputent une provocation séoudienne visant à jeter le Qatar affamé par le blocus dans les bras de l'Iran, ce qui justifiera le déferlement d'une division blindée venant sauver le sunnisme arabe de l'hérésie. Remarquez que c'est arrivé au Bahreïn où la majorité chiite s'est soulevée spontanément jusqu'à ce que la dynastie El-Khalifa appelle le roi au secours, qui a fait donner les chars - il n'y avait que la Chaussée Roi Fahd à franchir. L'Iran a toujours nié fomenter des troubles, on peut ne pas le croire ou l'inverse, et noter que la contestation débordait largement la communauté chiite. Au moment d'écrire ces lignes, l'Iran force déjà le blocus par avion et fait manœuvrer une petite escadre au large du Sultanat d'Oman pour encombrer le détroit. Quant au Bahreïn, c'est devenu aujourd'hui un royaume maté, une valeur sûre pour les Séouds.


Mais il y a un os pour refaire le coup du Bahreïn au Qatar. Le Grand Turc s'en mêle, qui a fait voter au parlement d'Ankara le déploiement de troupes turques dans l'émirat où une base s'apprête à les recevoir. Le roi peut se mesurer aux Turcs loin de chez eux, en souvenir de l'épopée de Lawrence d'Arabie, et faire donner ses armées toutes neuves, mais le terrain est miné en quatre endroits : les alliés occidentaux ont cinq bases militaires : le CENTCOM des Etats-Unis a une grande base aérienne à El-Udeid (Qatar), une base navale pour la V° Flotte à Manama (Bahreïn), les Britanniques développent une base navale au port bahreïni de Mina Salman et la France une base marine active à Abou-Dhabi qui double ses capacités de Djibouti, plus une base aérienne (BA104) incluse dans la base émirienne d'El-Dhafra. Il y a peu de chances que les artilleries turque et séoudienne donnent de la voix sur zone. D'où l'offre de médiation de l'émir Sabah IV du Koweit, pris en tenaille entre l'Irak (toujours revanchard) et l'Arabie séoudite hégémonique, qui craint pour sa vie et ses puits.

Les deux pays occidentaux les plus "mouillés" sur le Golfe persique sont la France et les Etats-Unis, les Anglais étant toujours la référence historique. La logique diplomatique voudrait que les trois occidentaux s'entendent - il ne serait pas inintelligent que la Grande Bretagne soit investie médiatrice - et que commencent des discussions entre les Emirats arabes unis, l'Arabie heureuse, le Qatar en prenant soin de bien refouler la Turquie des salles de conférence pour les raisons qu'on vous expose ci-après. Un mot sur le sultanat d'Oman, voisin incontournable mais détesté de Riyad pour son indépendance d'esprit et sa position stratégique sur le détroit d'Ormuz alors que Riyad n'a nulle part ce type de levier géographique.

Recep Erdoğan refait à Doha le même coup que Vladimir Poutine avait fait à Damas en envoyant ses armées au secours de Bachar el-Assad. Comme Poutine, il a une petite base en construction près de Doha qui fait tête de pont ; comme Poutine, il veut surprendre les chancelleries du monde qui doivent l'admirer comme le Soliman revenu ; comme Poutine, il est très content de faire la nique aux Américains. Le déploiement turc est fait sous le couvert d'un accord de défense mutuelle de 2014 avec une clause automatique dite de "casus fœderis" (style art.5 du traité de l'Atlantique nord). Erdoğan signe ce genre d'accord avec qui il peut dans le projet ottoman d'un retour de la Turquie au premier rang des nations. L'intrusion de la Turquie n'apporte aucun crédit d'apaisement, a fortiori vis à vis de l'Iran. On voit bien que la paix n'est pas l'obsession d'Ankara qui semble vouloir prospérer sur les cassures arabes et le fumier commercial des Emirats. Et comme nous le voyons en Syrie, le gouvernement Erdogan ne se battra éventuellement sur le Golfe que pour ses propres intérêts qui... rejoignent ceux de l'Iran dans les provinces kurdes de l'Est.


Mais puisqu'on parle de Poutine, notons que le ministre des affaires étrangères El-Thani est monté samedi dernier voir Sergeï Lavrov à Moscou pour se plaindre du sort fait à l'émirat. Les Russes détestent que les fils noués dans l'affaire syrienne soient coupés et ré-entortillés autrement, juste au moment où l'on va en finir à Mossoul et à Raqqa avec l'organisation Etat islamique. Tout le monde a son filleul dans cette guerre et les rôles sont attribués, les hiérarchies aussi. Après bien des tâtonnements, le Kremlin est parvenu à rester du côté de la crosse en ménageant les loups sunnites et les moutons chiites pour la suite à donner. Mais nul à Moscou n'a l'intention de s'attarder sur l'Euphrate, la guerre coûte un bras et tout bouleversement, sans parler même d'une guerre déportée sur le Golfe, enferrerait les forces russes sur place. A la fin, on arrive à une confrontation américano-russe qui ne peut pas tourner en affrontement mais, vu les histoires d'interférences de hackers russes dans l'élection présidentielle américaine, ce n'est vraiment pas le moment de discuter d'une garantie de stabilisation du Golfe persique avec les Russes au Congrès de Washington.

Justement, comment va réagir le gorille de neuf cents livres qui sommeille dans le coin de la pièce ? Le président Trump n'est pas encore prêt, ce type de dossier inextricable ne pouvant être assimilé en une seule semaine. Et puis il est carrément obsédé par tous ceux qui voudraient le foutre à la porte de la Maison Blanche.

Alors, les Turcs, les Arabes, les comment déjà ? Emiratis, Qataris, Koweitis, c'est des dollars américains au moins ? Même pas, mon Commander-in-Chief, des piastres de nègres !
- Riyals, rials, dinars, dirhams...
- Ta gueule, Steve ! appelle-moi Mike Pompeo à Langley !


Quelle issue, sans issue ?
(1) Pronostic vital engagé pour le commerce de Dubaï.
(2) Quid du Conseil de coopération du Golfe qui manœuvre les divisions blindées ? Avec l'imbrication des accords mutuel de défense, partout ailleurs ce Conseil aurait volé en éclats. Sauf ici, vous savez l'expression "l'orient compliqué" ! Seuls le Quai d'Orsay et le Foreign Office y comprennent quelque chose, et nous n'y sommes pas.

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