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lundi 12 juin 2017

Qatar, premier round



Alors que toute la Ligue arabe semblait aimantée dans la même direction lors de la visite de Donald Trump à Riyad, les conseillers du roi Salmane d'Arabie séoudite ont déclenché l'embargo sur le Qatar. Le motif exprimé à la face du monde est sans intérêt, car risible. Toute la péninsule laisse fondations charitables, confréries pieuses et autres organes islamiques financer les groupes de combattants musulmans jusqu'à atteindre parfois l'organisation du prétendu Etat islamique pour le Levant et l'Irak. Cela fait des années que le Qatar fait la nique au puissant royaume des Séouds, tant par le désalignement stratégique que par la propagande laïque d'Aljazeera. Et qui pis est, l'émirat, partageant un champ gazier sous le Golfe avec l'Iran des mollahs, est accusé de compréhension à l'égard du grand démon chiite assoiffé de conquêtes (Irak, Yémen, quoi demain...).

Une carte nous montre que le Qatar est une presqu'île accessible par mer et par air si l'Iran le veut bien, dès lors que l'Arabie Saoudite ferme le pédoncule terrestre. Donc les observateurs payés au mois supputent une provocation séoudienne visant à jeter le Qatar affamé par le blocus dans les bras de l'Iran, ce qui justifiera le déferlement d'une division blindée venant sauver le sunnisme arabe de l'hérésie. Remarquez que c'est arrivé au Bahreïn où la majorité chiite s'est soulevée spontanément jusqu'à ce que la dynastie El-Khalifa appelle le roi au secours, qui a fait donner les chars - il n'y avait que la Chaussée Roi Fahd à franchir. L'Iran a toujours nié fomenter des troubles, on peut ne pas le croire ou l'inverse, et noter que la contestation débordait largement la communauté chiite. Au moment d'écrire ces lignes, l'Iran force déjà le blocus par avion et fait manœuvrer une petite escadre au large du Sultanat d'Oman pour encombrer le détroit. Quant au Bahreïn, c'est devenu aujourd'hui un royaume maté, une valeur sûre pour les Séouds.


Mais il y a un os pour refaire le coup du Bahreïn au Qatar. Le Grand Turc s'en mêle, qui a fait voter au parlement d'Ankara le déploiement de troupes turques dans l'émirat où une base s'apprête à les recevoir. Le roi peut se mesurer aux Turcs loin de chez eux, en souvenir de l'épopée de Lawrence d'Arabie, et faire donner ses armées toutes neuves, mais le terrain est miné en quatre endroits : les alliés occidentaux ont cinq bases militaires : le CENTCOM des Etats-Unis a une grande base aérienne à El-Udeid (Qatar), une base navale pour la V° Flotte à Manama (Bahreïn), les Britanniques développent une base navale au port bahreïni de Mina Salman et la France une base marine active à Abou-Dhabi qui double ses capacités de Djibouti, plus une base aérienne (BA104) incluse dans la base émirienne d'El-Dhafra. Il y a peu de chances que les artilleries turque et séoudienne donnent de la voix sur zone. D'où l'offre de médiation de l'émir Sabah IV du Koweit, pris en tenaille entre l'Irak (toujours revanchard) et l'Arabie séoudite hégémonique, qui craint pour sa vie et ses puits.

Les deux pays occidentaux les plus "mouillés" sur le Golfe persique sont la France et les Etats-Unis, les Anglais étant toujours la référence historique. La logique diplomatique voudrait que les trois occidentaux s'entendent - il ne serait pas inintelligent que la Grande Bretagne soit investie médiatrice - et que commencent des discussions entre les Emirats arabes unis, l'Arabie heureuse, le Qatar en prenant soin de bien refouler la Turquie des salles de conférence pour les raisons qu'on vous expose ci-après. Un mot sur le sultanat d'Oman, voisin incontournable mais détesté de Riyad pour son indépendance d'esprit et sa position stratégique sur le détroit d'Ormuz alors que Riyad n'a nulle part ce type de levier géographique.

Recep Erdoğan refait à Doha le même coup que Vladimir Poutine avait fait à Damas en envoyant ses armées au secours de Bachar el-Assad. Comme Poutine, il a une petite base en construction près de Doha qui fait tête de pont ; comme Poutine, il veut surprendre les chancelleries du monde qui doivent l'admirer comme le Soliman revenu ; comme Poutine, il est très content de faire la nique aux Américains. Le déploiement turc est fait sous le couvert d'un accord de défense mutuelle de 2014 avec une clause automatique dite de "casus fœderis" (style art.5 du traité de l'Atlantique nord). Erdoğan signe ce genre d'accord avec qui il peut dans le projet ottoman d'un retour de la Turquie au premier rang des nations. L'intrusion de la Turquie n'apporte aucun crédit d'apaisement, a fortiori vis à vis de l'Iran. On voit bien que la paix n'est pas l'obsession d'Ankara qui semble vouloir prospérer sur les cassures arabes et le fumier commercial des Emirats. Et comme nous le voyons en Syrie, le gouvernement Erdogan ne se battra éventuellement sur le Golfe que pour ses propres intérêts qui... rejoignent ceux de l'Iran dans les provinces kurdes de l'Est.


Mais puisqu'on parle de Poutine, notons que le ministre des affaires étrangères El-Thani est monté samedi dernier voir Sergeï Lavrov à Moscou pour se plaindre du sort fait à l'émirat. Les Russes détestent que les fils noués dans l'affaire syrienne soient coupés et ré-entortillés autrement, juste au moment où l'on va en finir à Mossoul et à Raqqa avec l'organisation Etat islamique. Tout le monde a son filleul dans cette guerre et les rôles sont attribués, les hiérarchies aussi. Après bien des tâtonnements, le Kremlin est parvenu à rester du côté de la crosse en ménageant les loups sunnites et les moutons chiites pour la suite à donner. Mais nul à Moscou n'a l'intention de s'attarder sur l'Euphrate, la guerre coûte un bras et tout bouleversement, sans parler même d'une guerre déportée sur le Golfe, enferrerait les forces russes sur place. A la fin, on arrive à une confrontation américano-russe qui ne peut pas tourner en affrontement mais, vu les histoires d'interférences de hackers russes dans l'élection présidentielle américaine, ce n'est vraiment pas le moment de discuter d'une garantie de stabilisation du Golfe persique avec les Russes au Congrès de Washington.

Justement, comment va réagir le gorille de neuf cents livres qui sommeille dans le coin de la pièce ? Le président Trump n'est pas encore prêt, ce type de dossier inextricable ne pouvant être assimilé en une seule semaine. Et puis il est carrément obsédé par tous ceux qui voudraient le foutre à la porte de la Maison Blanche.

Alors, les Turcs, les Arabes, les comment déjà ? Emiratis, Qataris, Koweitis, c'est des dollars américains au moins ? Même pas, mon Commander-in-Chief, des piastres de nègres !
- Riyals, rials, dinars, dirhams...
- Ta gueule, Steve ! appelle-moi Mike Pompeo à Langley !


Quelle issue, sans issue ?
(1) Pronostic vital engagé pour le commerce de Dubaï.
(2) Quid du Conseil de coopération du Golfe qui manœuvre les divisions blindées ? Avec l'imbrication des accords mutuel de défense, partout ailleurs ce Conseil aurait volé en éclats. Sauf ici, vous savez l'expression "l'orient compliqué" ! Seuls le Quai d'Orsay et le Foreign Office y comprennent quelque chose, et nous n'y sommes pas.

lundi 5 juin 2017

Ubu et la fake science

"What the fuck in America ?" me disait hier ma concierge américaine. C'est tout simplement l'aboutissement d'une longue guerre des fossiles contre les énergies renouvelables et le marché-carbone, menée par les frères Koch et leur groupement d'intérêts Americans For Prosperity qui tirent depuis 2008 à coups de millions sur les sénateurs et représentants rétifs. Pour comprendre de quelle façon le parti républicain a été "reconstruit" par le fric et pourquoi tous les ténors républicains du Congrès (sauf McCain) ont applaudi la décision de Donald Trump, il faut lire le long article de Davenport et Lipton dans le New York Times du 3 juin : How GOP Leaders Came to View Climate Change as Fake Science (clic).

Douze heures après le retrait fracassant du gouvernement US de l'Accord de Paris (COP21), la fronde s'est organisée à grandes enjambées par tous les territoires de l'Union. Vendredi matin, trois gouverneurs démocrates (CA, WA, NY), des dizaines de maires de grandes villes (dont Los Angeles, Salt Lake City, Atlanta, New York, Pittsburgh, la ville emblématique du discours de Mr Trump), des patrons importants, des dizaines de doyens d'université ont convergé dans une volonté de continuation des mesures visant à freiner le réchauffement climatique mondial. Le public ne va pas tarder à s'organiser et MM. Trump, Pence et Bannon vont faire se lever la pire contestation de leur politique populiste, sans lignes de partage ethnique, classe d'âge ou de revenu. il est difficile de gouverner plus mal en levant tout le monde contre soi sauf les red necks des Appalaches ! Que n'a-t-il promis en campagne pour se faire élire ! Au jour de parution de ce billet, la contestation aura grossi au niveau d'un tsunami*.

La presse entre dans le détail des conséquences du désengagement annoncé et ce modeste blogue ne va pas s'y frotter, mais il peut s'avancer sur le terrain psychologique. L'étude de comportement du cas Donald Trump s'achève sur sa façon grotesque de chanter à tue-tête l'hymne national en mémoire des soldats morts au combat le 29 mai dernier, tout en en gigotant sur place comme à l'Oktoberfest devant l'orchestre en culotte de peau. On rapporte que les parents des soldats morts ces derniers temps en furent outrés ! Mais lui s'en fout. Une étude de comportement du nouveau président des Etats-Unis ferait déjà quatre cents pages, jusqu'à vouloir prendre la main au pape pour faire un mano a mano de pure com (hoax) ! La présidence n'est qu'un théâtre, les décrets sont signés devant les caméras et retournés vers elles pour bien montrer la signature de Dieu. Quand il y pense, il toise ses interlocuteurs en levant le menton comme le Duce, pus se ravise sur un sourire pour la photo. Et finalement, il est partout chez lui, fait le pitre à la danse du sabre chez les Séouds, le monde lui appartient comme un grand champ de fric à moissonner. Donald le formidable est en scène du lever au coucher. Il adore parler de lui. On peut lire la version prononcée de la déclaration de retrait de la COP-21 devant son parterre de groupies sur le site de la Maison Blanche en cliquant ici. NDLR : sur les sujets de politique internationale l'administration Obama publiait jadis la traduction française du discours officiel dans la foulée (autre temps, autres mœurs).

Les deux axes soutenant la thèse climatosceptique américaine sont l'emploi domestique et les transferts financiers vers le Tiers-Monde. La transition énergétique est créatrice d'emplois, mais ce ne sont peut-être pas les mêmes, au mêmes endroits et ne s'adressent-ils pas non plus à la même clientèle électorale. Ce qui est probable en revanche, c'est que les emplois techniques induits par la révolution énergétique sont en train de quitter les Etats-Unis, sauf si Ubu change d'idée, ce qui est possible encore ! Quant à l'argent - juste obsession mais obsession quand même - les pays pauvres n'en ont pas demandé tant que ça au premier producteur de pollution cumulée de la planète, trois milliards de dollars seulement. Au fait, si le budget fédéral se retire, les GAFA pourraient couvrir facilement la contribution due. Il reste que l'esprit "positif" de la COP21 est un facteur de cohésion sociale dont les Etats-Unis n'auraient donc pas besoin ?

Ourse en zoo au Canada

Nous n'avons pas les compétences pour juger de la pertinence des mesures engagées à l'échelle du monde par les signataires de l'Accord, mais les yeux ouverts nous font voir que les glaces fondent au Groenland, que les inter-saisons raccourcissent en France, que les épisodes météorologiques sont plus violents, sans même faire l'inventaire des tornades, tempêtes et inondations en Amérique du Nord, les villes asiatiques sont irrespirables, en bien des coins l'eau pue. La planète change (à cause des gens sans doute, de la surpression démographique aussi) mais il n'est pas inutile de s'atteler sans attendre Trumpinator à son nettoyage de printemps, en grand et à fond. J'aurais préféré à la réponse ironique du président Macron "make our planet great again", un "make the earth clean again", c'est déjà herculéen et moins disgracieux à l'endroit d'un dirigeant qui n'a pas le niveau de la fonction.

Cette grande dispute illustre la faiblesse programmatique des démocraties qui se gouvernent sur l'instant, au sondage, au nombre et parfois comme ici, sous la puissance de la corruption institutionnalisée ! Les meilleurs projets des gouvernements démocratiques sont amputés des moyens de leur projection à long terme au bénéfice d'avantages politiques de court terme. Ce n'est pas que nos vieilles nations européennes en soient incapables mais elles courent d'une élection à l'autre et le renforcement de leur socle électoral prime tout, après le fameux état de grâce des cent jours qui ridiculise le régime. Après, est-ce la rue qui gouverne ? Vient en outre une mode nouvelle chez nous, celle de défaire les mesures prises par l'équipe précédente, surtout quand elles sont bonnes. Deux empires se projettent à trente ou quarante ans parce qu'ils ont détaché la géostratégie des débats quotidiens, ce sont des dictatures : la Fédération de Russie et la République populaire de Chine. Et pour la seconde, le dire au lendemain de l'anniversaire du massacre de Tian'anmen me coûte. Mais les perspectives assumées sont là-bas. Le revirement climatologique de Pékin est le fruit d'une analyse poussée sur des constatations irréfutables.

Sans appeler au pavois le despote éclairé qui remettrait les choses au carré (quoique !) on touche du doigt l'intérêt d'un pouvoir permanent libéré des passions partisanes qui s'occuperait des grands sujets de temps long. Un roi ferait ça bien. Imaginez que les trente plus grands pays du monde soient des monarchies actives. Les effets du réchauffement climatique les inquiéteraient gravement puisque leur progéniture recevrait la promesse de défis impossibles à relever, et en cénacle plus restreint que l'Assemblée générale des Nations unies, ils prendraient des mesures communes de sauvegarde dans l'intérêt de tous. Ceci ne doit pas diminuer les mérites des organisateurs de la COP-21 et de M. Fabius. Vingt ans de négociations, précipitées sur un résultat planétaire dans un sprint de trois ans, une procédure qui pourrait nous faire mentir sur l'incapacité des nations à s'entendre. C'est bien pourquoi l'intrusion grotesque de l'éléphant Trump dans ce magasin de porcelaines est du domaine des calamités. On n'avait jamais réuni 195 pays sur un texte de 39 pages !



Mais, soyons fair-play. L'éléphant peut être aussi un grand niveleur de difficultés. Que s'est-il passé entre les chefs d'Etat arabes et Donald Trump lors de son voyage chez les Séouds ? Sabre en main, dansait-il de joie ? Ce matin les téléscripteurs crépitent : l'Arabie séoudite (allié de référence des Républicains), le Bahrein (pays-hôte de la V° Flotte de l'US Navy), Les Emirats arabes unis qui tiennent toute la Côte des Pirates et plus sérieux, l'Egypte qui éradique systématiquement chez elle les Frères musulmans outre le fait qu'elle est la première puissance économique, démographique et militaire de la région, coupent les ponts avec le Qatar, au motif du financement avéré du terrorisme international. Si bien des politiciens français** sont abattus ce matin, c'est ailleurs que se lève le vent de la panique. Les fondations, associations caritatives ou pieuses de la péninsule arabique puis toutes celles du proche Orient savent qu'elle sont devenues depuis ce matin des cibles pour les polices secrètes arabes, bien plus redoutables que les nôtres. On va suivre maintenant la cascade d'accidents regrettables qui va nourrir le feu de la purification qui va blanchir ceux qui l'apportent. Un motif ? Je m'avance ? Donald Trump a convaincu les Séouds et leurs alliés qu'il irait jusqu'à vitrifier l'Iran si nécessaire sous condition de leur pleine collaboration dans la lutte contre le terrorisme islamique et pour la pacification du Moyen Orient. Toute autre explication sera bienvenue.


(*) Ampleur du mouvement de contestation et résistance écologique aux Etats-Unis suite au retrait de l'Accord de Paris : les élites américaines cherchent à réunir les gouverneurs des Etats fédérés, les doyens d'université, les grands patrons, les maires des métropoles. Il serait étonnant que la Maison Blanche, à moitié staffée et qui pis est, à partir du fond de panier, puisse affronter la bronca générale, les jours n'ont que 24 heures et le vieux président fatigue vite. Les coups de menton n'y suffiront pas !
(**) Lire le bouquin de Georges Malbrunot, Nos très chers Emirs

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