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samedi 16 mars 2024

Diplomatie du chasse-mouche

vue d'Agadès (Niger)
#2249 - Les chancelleries attentives aux réactions des nations sahéliennes ont été passablement surprises en apprenant le camouflet inexplicable qu'a reçu la délégation américaine à Niamey ce mois-ci. Constituée de "responsables" tels que Molly Phee, sous-secrétaire d’État chargée de l’Afrique, Michael Langley, général commandant l'Africom et Celeset Wallander, secrétaire adjoint à la défense chargé des affaires de sécurité internationale, elle venait restaurer le contrat d'assistance militaire des bases d'Agadès et de Dirkou où opèrent les drones de renseignement et les services actifs de la CIA vers la Libye, en se contentant d'une vague promesse de démocratie à l'issue de la transition, même si le Département d'Etat ne l'avait pas annoncé comme ça.

Balladés pendant deux jours dans la capitale, elle se cognera à la porte du palais présidentiel où le général Tiani refusera de distraire de son temps pour les recevoir, prétextant un agenda chargé. Plusieurs raisons affleurent, la moins sûre mais pas la moins probable serait que le général gonflé comme un ballon sonde refuse de recevoir une "simple" sous-secrétaire d'Etat, attendant plutôt Blinken bien que celui-ci ait d'autres chats à fouetter que les heurs et malheurs d'une nation foutue comme le Niger ; la plus sûre étant que l'Africa Corps russe ait suffisamment intéressé le satrape local pour lui faire danser les figures de contrepartie imposées.

Quoi qu'il en soit, l'idée un peu tordue d'une Amérique, neutre par rapport au passé colonial, capable de continuer seule une sorte de Françafrique à son bénéfice, semble avoir fait long feu. Le déploiement possible de moyens de surveillance russes ou autres incitera Niamey à demander le départ des Américains de leur base de 25km² qui leur a coûté cent millions. Peut-on suggérer à la junte de n'emprunter que la voie diplomatique sans pression physique d'aucune sorte, en réaction de quoi ils se brûleraient les doigts et le reste ! En campagne électorale, Joe Biden ne rejouera pas "Kaboul" à Agadès !
Mais une conséquence à distance dans les évaluations de Washington pourrait être de reconsidérer son implication dans la guerre de Gaza qui n'est la sienne qu'aussi longtemps que le gouvernement israélien l'écoute, ce qui n'est pas le cas, et tant que les communautés américaines impliquées réagissent favorablement, ce qui n'est plus vrai.

Pourquoi dès lors insister sur le bonheur des peuples qui ne vous aiment pas ? Le papillon Tiani va-t-il déclencher quelque chose ?

lundi 25 septembre 2023

Miscellannées d'automne

feuilles mortes de bouleau

Le tapis de feuilles mortes recouvre la voie du garage, c'est parti ! M. et Mme Macron ont assisté à la messe pontificale du Vélodrome de Marseille au grand dam des curés de la laïcité. Se foutre à ce point de l'avis de M. Mélenchon, c'est du sirop ! Il n'empêche que sa prestation de rentrée sur France 2 était un peu au-dessous du registre exigé par l'emploi, avec quelques tête-à-queue spectaculaires comme dans l'affaire du Niger. L'explosion des rivalités ethniques au Sahel l'ont cornérisé et faire plus que des proclamations menaçantes est impossible à l'ancienne puissance coloniale. Que le califat sahélien vienne pour prouver que nous n'avions pas tort, à défaut d'avoir eu complètement raison. Tournons la page car nous ne sommes pas de taille à contrer l'implosion de ces sociétés bigarrées que nous gouvernions autrefois pas si mal que ça à la réflexion. Que la France prenne rang en Afrique parmi les autres partenaires occidentaux et cesse de se pousser du col au motif d'évangélisation de valeurs allogènes aux pseudo-civilisations qui nous ont succédé. Nous avons bien trop à faire chez nous et dans nos outremers pour distraire nos talents et nos sous dans des collaborations forcées qu'on nous reprochera toujours, au gré des subversions concurrentes du moment.

L'un de mes visiteurs de la fin de l'été m'a accroché sur la succession héréditaire de la monarchie, prônée dans les cercles royalistes français. Et j'avoue qu'à l'époque de la Big Tech que d'aucuns dénoncent à raison comme une résurgence du féodalisme de rente (clic), le dilemme du crétin dynaste laisse un parfum d'anachronisme persistant. Si les malheurs du pays faisaient le lit d'une monarchie revenue, la question se poserait très vite.
La monarchie héréditaire n'est pas un protocole de haras guidé par l'ADN mais une façon de pérenniser le régime par l'automaticité de la succession plutôt que par l'élection ou tout autre procédé extérieur. De tous temps, les cours royales ont formé l'héritier avec soin, les héritières aujourd'hui aussi. Le terme consacré dans les cercles royalistes est la primogéniture agnatique abusivement dénommée "loi salique", formule barbare du IVè siècle exhumée par les docteurs du XIVè siècle quand une fille s'est avancée sous la couronne, pour lui barrer la route. Tout le monde comprend ce terme encore de nos jours.

Il y a eu beaucoup d'empirisme dans cette succession à l'époque moderne et l'on a beaucoup compté sur des formules du style "bon sang ne saurait mentir" quand ce ne furent pas les "conseils" que l'on convoquait à parer l'insuffisance éventuelle du titulaire. Mais ça c'était avant, au temps du monde lent, quand on mastiquait le problème pendant des semaines pour s'y prendre l'an prochain. Le village global a rétréci l'espace et compacté le temps, aujourd'hui on réagit dans l'heure, une sorte de nucléarisation de la gouvernance. J'appuie, j'appuie pas ! La main du crétin s'exclut du protocole.
On peut dès lors comprendre que l'irruption d'un cancre voire un crétin dans la ligne successorale puisse créer la panique chez les dynasties régnantes, du moins celles dont les souverains ne sont pas que des rois au balcon. On touche là aux limites du modèle héréditaire pour comprendre que la seule automaticité n'est pas suffisante à pérenniser le système. Le crétin royal peut aujourd'hui le détruire !

Reste donc à contourner le crétin. Il n'y a pas d'autres façons que celle d'élargir le vivier. On abandonne la succession patrilinéaire pour puiser dans la famille dynaste le scion capable de continuer la mission. Bref rappel : chez Royal-Artillerie la mission est de gouverner et de protéger le domaine régalien strict des menaces extérieures et des empiettements politiques intérieurs. Y entrent donc des compétences dans les sous-domaines, diplomatie, armées, justice haute, finances et sûreté intérieure. Qui et comment choisit-on l'héritier ? Ma langue au chat sachant que le crétin ne résistera pas trois jours au quatrième pouvoir.

Justement, la question que devrait se poser tout contre-révolutionnaire est celle de bien situer le pouvoir à combattre. Qui a le pouvoir ? Henri-Pierre Jeudy dénonça très tôt l'irruption des médiats dans la sphère décisionnelle, directement parfois dans des procès cathodiques, sinon par influence lors de campagnes de presse en période électorale mais pas que. Si le pouvoir politique est fort, la presse et assimilés font de l'information et du commentaire. Le pouvoir politique faiblit-il que déjà montent au créneau des experts dont la science nous est vendue indiscutable par les chaînes d'information, et qui dictent la marche à suivre, l'infléchissement incontournable, la réforme indispensable sous peine de pilori. On voit les gouvernements retraiter en plus ou moins bon ordre devant les assauts du quatrième pouvoir capable de mettre les masses en mouvement. Mais ce pouvoir est bien plus pernicieux dans sa dictature de l'opinion qu'on ne le croit, en ce qu'il stérilise tout ce qui ne passe pas par lui. Après le ressac de la presse écrite, ne parlons pas des revues savantes qui reviendront bientôt au polycopié, il n'est aujourd'hui d'évènement que le télévènement. Les médiats en sont parfaitement conscients qui gèrent l'apparition et la disparition de voix qu'ils jugent "bonnes d'expression" ou interdites. D'où le tapage contre la presse Bolloré qui est sortie du champ de manœuvre délimité. L'incidence est directe sur la communication des courants minoritaires qui est bridée par les pontifes médiatiques, mais plus encore sur la communication groupusculaire par abonnements telle qu'elle se pratique dans le microcosme royaliste. Aucune contribution de notre bord à l'espace médiatique ne vaut si elle n'est pas un télévènement. Les démêlées judiciaires de l'Action française avec le ministre de l'Intérieur ont fait savoir aux gens qu'elle existait encore puisqu'on l'avait vu défiler. Et puis rideau ! Pareil pour les communiqués des princes, parfois intéressants ; ils sont contents d'avoir dit quelque chose de sensé, mais ils n'impriment pas ! Dire ou se taire revient au même sans le porte-voix cathodique. Nous refusons de le croire.

mercredi 2 août 2023

L'empreinte glisse au Niger...

Sur l'affaire de Niamey nous ne dirons rien de plus que nous n'ayons déjà dit depuis l'intervention de François Hollande au Mali en 2013. En cliquant sur le libellé "Mali" le lecteur lira treize billets ad hoc sur l'OPEX française au Sahel, avec des développements sur les confrontations ethniques, la tactique proactive, la stratégie perdante, l'africanisation du défi, l'opportunisme russe etc. En résumé, il faut repenser notre rapport à l'Afrique une bonne fois et je doute fort que notre adepte du "en même temps" soit calibré pour atteindre le cœur de cible. M. Macron est bien trop arrogant, en général et en particulier avec les dirigeants d'Afrique francophone, pour reconstruire une relation normale. Sa seule inovation fut de tenter d'européaniser le défi sahélien pour voir en vraie grandeur ce que donnerait sa chimère d'une défense européenne sous commandement français. En fait, rien !

enfant Haoussa
Si le péché originel fut la décolonisation ralentie par Foccart et ses réseaux mafieux, outre le mauvais découpage des ethnies que nous laissions à découvert par notre retrait, le péché d'orgueil fut de faire croire tant à l'ONU qu'aux élites africaines impliquées, que nous allions régler le problème islamiste avec nos amis européens et avec un concours circonstancié des forces locales, bien qu'elles soient entraînées surtout à mater les foules. Dix ans plus tard, les Freux du califat courent partout. Nous avons échoué. On ne tient pas des millions de kilomètres-carrés avec des powerpoints et des drones. D'où la colère des peuples qui se sentent floués et croient que notre combat n'est qu'un prétexte pour se maintenir chez eux, pas plus ! Il est si facile de les en convaincre que c'est risible de s'apercevoir maintenant de l'inefficacité du Renseignement français. Dans le cas d'aujourd'hui, l'évacuation précipitée des blancs signifie aux locaux que nous avons déjà perdu contre la junte de Niamey. C'est irrattrapable ! A noter le quant-à-soi du Kremlin qui redoute de devoir saisir le bâton merdeux de la sécurité des putschistes par le biais d'une milice désormais peu sûre qui pourrait l'embarquer où il ne veut pas aller (la base américaine d'Agadès).

La tectonique des plaques stratégiques annonce le retrait des armées françaises d'Afrique à terme et la normalisation de nos relations économiques. Il serait temps que le pouvoir à Paris anticipe un peu en commençant par en rabattre - Macron attaque un jour, se couche le lendemain - et cesse de péter plus haut que son cul : nous n'avons plus les moyens de déployer une gendarmerie continentale en Afrique et le faux-nez des accords bilatéraux de défense va tomber. Qu'on se rassure - façon de parler - à part quelques ressources minières, les pays du Sahel (français) sont accablés de misère et de naissances ; ce ne sont pas des investissements d'avenir. Si les Russes y jouent une partition d'hostilité systématique à notre endroit sans se soucier de l'effondrement économique qu'ils provoquent partout, les Chinois n'y verront rien à gagner et resteront en dehors du schmilblick. Imaginons que sans ressources, le Niger aura presque 80 millions d'habitants en 2050 (en réduisant drastiquement sa natalité - clic). Qui va les nourrir ? Les Russes, les Chinois, les Freux ? La messe est dite.

Veux-t-on encore que ces pays participent à la Francophonie, dont le Niger fut un des pays-fondateurs ? Il faudrait redéployer des écoles de français dare dare car les systèmes éducatifs nationaux sont en cours d'effondrement partout, nous dit S.E. Gérard Araud, ancien ambassadeur de France aux Nations Unies. Une dernière réflexion : un trait commun aux trois coups d'Etat : ils sont soutenus à fond par la jeunesse de ces pays. De quoi méditer sur la nôtre.


Postscriptum du 13 août 2023

Les books de Tombouctou (ne pas confondre) peuvent prendre les paris : il ne se passera rien à Niamey que nous puissions comprendre.
Les fiers-à-bras de la CEDEAO n'ont aucun moyen d'engager la bataille avec une éventuelle coalition quadripartite des juntes (Guinée, Mali, Burkina Faso, Niger) renforcée de quelques appuis aériens pilotés par qui l'on sait.
La France est tétanisée par une condamnation panafricaine de néo-colonialisme pour peu qu'elle bouge les compagnies qui protègent les deux bases françaises nigériennes du dispositif Barkhane, faisant mine d'aider l'opération spéciale des pays de l'ouest.

Une fois encore, M. Macron a méjugé la situation réelle du pays-hôte. Avec un âge moyen de sa population de quinze ans (les images des manifestations le montrent bien) ce pays pauvre n'est pas pour autant dépeuplé avec 23 millions d'habitants. Sans ressources importantes, sans rente minière autre que celle de l'uranium, le défi est colossal ; et on reprochera toujours à la France de ne l'avoir pas résolu. Les sanctions africaines sont dures mais ne peuvent aller jusqu'à augmenter durablement la misère du peuple nigérien qui est déjà grande. Donc elles seront levées sur injonction de l'Union africaine avec un emballage africain typique de l'équilibre des ethnies calculé au pouvoir de nuisance.

Finalement, que lui chaut un califat sahélien à notre président houppe-au-vent ? Les plus hautes autorités musulmanes sont venues aujourd'hui à Niamey. Tout se terminera sous l'arbre à palabres où la France sera exclue comme elle vient de l'être du sommet des BRICS en Afrique du Sud. Les ethnies concurrentes trouveront un modus vivendi qui sera périodiquement brisé par l'une des parties, ce qui convoquera tout le monde à de nouveaux bavardages, et le cycle tournera, c'est sa définition. Ça fait mille ans que ça dure. Macron dégage !

manifestation à Niamey contre les bases étrangères

Notre vrai problème est de dégonfler la pression à l'émigration. La nature politique des régimes sahéliens n'y contribue pas car le développement nécessaire n'est pas lié directement à la "démocratie" mais aux capacités de réception et gestion des fonds et compétences par les autorités locales. La France peut parfaitement participer dans un cadre international (projets ou banques), et à l'occasion arguer de son passé colonial pour n'y pas toujours venir. L'intelligence au pouvoir ? C'est peut-être beaucoup demander aux technos playmobil que nous avons ; on n'est pas sortis des ronces !

Il faut demander aux Tchadiens ce qu'ils comptent faire avec la coopération française et dans le doute, faire le paquetage et laisser le Sahel dans la tenaille géopolitique entre l'Algérie au nord et le Nigeria au sud... et basta ya !
Comme l'a dit tout récemment le président centrafricain : "Nous n'avons rien contre les Français, nous voulons simplement gouverner chez nous !"

jeudi 18 août 2022

Barkhane suite et fin

D'est en ouest le désert du Sahara n'a pas de limites ; plouf plouf ! Il va de l'Océan atlantique à la Mer rouge. Verticalement son écozone se limite aux deux lignes florales d'extinction du cramcram au sud et du dattier au nord. La pliure saharienne méridionale dont nous parlons souvent est la ligne Néma-Tombouctou-Agadès-Faya Largeau. Vous achetez la carte Michelin 953 que tout explorateur a dans le Land Rover et vous êtes prêts à comprendre l'orgueil de M. Macron. Pour finir la seconde savante, au nord, c'est la ligne Colomb Béchar-Ghardaïa-Gabès qui ferme l'Algérie utile.
carte Afrique Nord

Quelqu'un dans ce gouvernement de groupies a-t-il suggéré à Vulcain-président que la zone Sahel-Sahara, tu la tiens toute ou tu ne la tiens pas ; et que s'enferrer dans un schéma complètement étranger à l'épure stratégique n'est qu'un péché d'orgueil. Le trou noir représenté maintenant par le Mali russe démonte toute ambition de réduire par nous-mêmes les "djihadistes" sur zone. Vous allez comprendre. Supposons que la France ait été morcelée par un accident de l'histoire et qu'elle soit la proie de grandes compagnies de soudards dévôts qui convertissent par la terreur les masses laborieuses et démocratiques rescapées. La province orientale (ou burgonde) pourra-t-elle combattre cette nuisance en ne franchissant jamais la nationale 20 ? Oui, à condition que la province occidentale (ou wisigothe) chasse les mêmes avec le même entrain jusqu'à la nationale 20. Auquel cas les deux pouvoirs s'enverront des signaux de fumée pour s'entraider. Allez à la carte Michelin. Le retrait du Mali du dispositif défensif baptisé G5-Sahel laisse un grand vide en plein milieu du théâtre d'opérations. Nous sommes repliés à Niamey et à Ougadougou (OPS). Même si notre action se limite au renseignement et à l'appui-feu - on va quand même engager le 2ème Etranger pieds au sol - comment pourrons-nous fonctionner sans ouvrir le canal malien qui depuis hier est devenu un canal russe ? Allo quoi ? Comme donc le suggère Michel Goya dans un article de février dernier qu'il vient de recycler, ce n'était peut-être pas la peine de faire une crise d'urticaire quand la junte malienne a annoncé qu'elle appelait un soutien extérieur supplémentaire.
Sans vraiment composer avec le groupe Wagner, on pouvait la jouer plus finement en leur laissant un espace de manœuvre où exercer leurs talents, la zone est assez vaste, mais notre président a pris l'annonce de la junte comme un affront personnel et en a fait sa chose. Lors du sommet comminatoire de Pau, Vulcain s'était vu comme Bonaparte aux Pyramides et a distribué les rôles sans écouter vraiment les dirigeants africains, comme le relève le général Clément-Bollée chez l'IRIS (clic). Il a créé la Takouba blanche en soutien de Barkhane, expliqué où et quand les armées noires allaient de battre - je mets les Maures de côté - et pas une fois il n'a convaincu les participants que tout cela était vain sans résoudre le défi politique que représente l'impossible cohabitaion de deux races hostiles au Mali ! L'une ayant vécu dans le passé de l'esclavagisation de l'autre. A partir de quoi, il fallait mettre l'arme au pied et demander au pouvoir de Bamako d'appliquer les Accords d'Alger séance tenante avant qu'on ne ressorte les Tigres.

L'autre point d'interrogation est le succès logistique du déménagement de nos bases sahéliennes et principalement celui de Gao, après Kidal, Tessalit, Tombouctou, Gossi et Ménaka. Des centaines de conteneurs, pont aérien quotidien, des convois interminables sous couverture Reaper et Mirage, des jours de roulage pour les colonnes blindées ! Tout ça ? et le canard djihadiste est toujours vivant ? On peut comprendre que les FAMa s'affranchissent de cette masse trop lourde à manœuvrer et se satisfassent de troupes de fort à l'ancienne, de commandos de chasse anti-rezzou (comme Goïta en a commandé dans le passé) et du soutien brutal et indiscriminé de quelques chasseurs-bombardiers russes de vitrification des "tacticals". Ça fait un peu bande dessinée méhariste mais avec quelques précautions sérieuses d'éclairage, ça marche. Quelques drones turcs pourraient faire l'appoint si Wagner met en place un poste de pilotage. Auront-ils moins de résultats ? Nous n'en avons pas obtenu beaucoup, à part la neutralisation de chefs de katiba qui ne provoque rien de plus que de l'avancement chez les freux.
camions sur la piste

Restant en soutien de l'armée nigérienne et s'il y a lieu de l'armée tchadienne, nous n'empêcherons pas le commandement nigérien de prendre langue avec les troupes manœuvrant au Mali dans sa zone d'intérêt, et donc avec le groupe russe-qui-mange-les-petits-enfants. Que vont faire les Etats-Unis sur leur base de Niamey dans ce qui se présente comme une nouvelle OPEX sans résultats ? Parce que la fin de l'histoire sera toujours la même ; les tribus établies sur la zone finiront par négocier entre elles et trouver des accomodements avec le ciel et le narco-trafic. Nous sommes là-bas par le caprice d'un homme qui n'a aucun ressenti tactique et aucune formation coloniale pouvant lui apporter des clefs qui tournent dans les serrures ethniques. Sa vison est brouillée par le prisme démocratique mais il ne veut pas l'admettre. Tant que les tribus resteront désunies par l'effet des gouvernances clientélistes, elles seront un vivier de recrutement pour les groupes djihadistes qui prospèrent sur zone dans tous les trafics, à l'ombre du saint coran. Bien sûr nous pouvons aider les peuples sahéliens à repousser la crasse islamiste mais à la condition expresse de ne pas organiser les choses à leur place, et de ne pas parler à leur place. Nous pouvons aussi ne pas les aider et laisser construire et prospérer un émirat islamique. Le problème, notre problème, est que la frontière méridionale de l'Europe est justement au niveau de la pliure saharienne évoquée plus haut et que l'Algérie russiste de Tebboune pue la gangrène gazeuse, qui donc ne la tient pas pour notre compte. C'est géostratégique.

Postscriptum : C'est l'été. On peut lire à la plage le carnet de marche du Cdt Joffre vers Tombouctou où il entra le 12 février 1894 et en apprendre beaucoup sur l'organisation touareg. C'est à lire ici.

vendredi 28 janvier 2022

Le cancer sahélien

Le fondamentalisme musulman est une menace sur notre civilisation gréco-romaine en ce qu'il exalte une barbarie mentale et morale fondée sur l'observance minutieuse de rites surannés et de superstitions dont l'Occident s'est défait à la Renaissance, même si des métastases ont couru jusqu'à la fin du XIXè siècle. Nous sommes au XXIème ! Mais dans le cas qui nous occupe aujourd'hui, ce fondamentalisme musulman n'est que la tunique de Nessus dont se sont emparé des groupes ethniques sahéliens méprisés, les laissés pour compte dans la Grande Corruption de l'Indépendance africaine. Incorporant des combattants revenus du Djihad afghan et syrien, ces groupes sont devenus terroristes et narco-trafiquants, pour à la fin se noyer - mais ce n'est pas encore la fin - dans le sirop onusien de l'aide humanitaire permanente. Les "fiers" combattants du Prophète iront à la soupe internationale avec leur petite gamelle et leur petit bidon d'eau. Ceux d'entre eux qui l'auront refusé méditeront sur la supercherie des soixante-douze vierges, six pieds sous terre. Ceci pour dire que la cause des maux sahéliens est à traiter "en même temps" que ses effets, si l'on veut bien terminer l'affaire pendant la présente décennie.

fillette nomade du Niger

La réorganisation des Etats et la pacification des rivalités ethniques présupposent la collaboration des gouvernements et de leur administration afin de redessiner l'épure héritée de l'empire, usée jusqu'à la trame. Ce qui implique de faire droit aux légitimes revendications des peuples délaissés, pour faire simple, équilibrer droits et devoirs de chaque tribu et placer l'Etat au dessus de la grille ethnique (le plus dur). Sans aller plus loin, on a compris que ce n'était plus possible au Mali et au Burkina Faso, ni en Centrafrique d'ailleurs. Combien de temps, dès lors, entendons-nous braver la raison en demeurant en pays hostile, au motif de plus en plus faisandé de protéger la métropole et nos voisins des menées terroristes ? Aucune des agences fondamentalistes au Sahel ne promeut la conquête de l'Europe, nous disent les savants. M. Macron et ses minions croient-ils tenir longtemps la frontière française sur le fleuve Niger ? Pas besoin de sortir de Saint-Cyr pour comprendre que tant Barkhane que Takouba ne font qu'éroder la force de nuisance des groupes djihadistes africains sans l'anéantir, la remonte nécessaire à combler l'attrition que nous générons étant inépuisable.

Il y a deux pays du Sahel qui méritent notre appui dans la pacification de leur espace, la Mauritanie et le Niger. Le Tchad peut s'en sortir seul avec un peu d'appui aérien comme on le fit contre le colonel Khadafi. La Mauritanie développe au quotidien un modèle assez fin de gestion de son territoire et des peuples qui y broutent, en propageant par des imams une pratique déradicalisée de la religion et en patrouillant inlassablement les espaces reculés du pays. Le Niger, l'autre république des sables, joue le jeu de l'internationalisation du conflit et coopère avec les Français et avec les Américains. Nous pouvons réorienter notre appui sur ces deux pays et laisser l'ONU jouer avec les juntes noires et les stocks de riz. De toute façon qui est en danger par la subversion islamiste du Mali ? L'Algérie. Il serait temps qu'elle se sorte les doigts et prenne sa part du problème. Ras le bol de leur tirer les marrons du feu !

Info : les forces spéciales danoises, venues remplacer les forces spéciales suédoises remontées sur la Baltique orientale (Gotland etc.), ont refait le sac et rentrent au Danemark sur demande de la junte de Bamako. Sortons du schmilblick sahélien et laissons les Russes se faire tuer à leur tour. Musclons nos bases de Dakar et de Niamey (ou N'Djaména), apportons aux pays combattants la surveillance aérienne et l'appui-feu par voie aérienne ou artillerie Caesar. Et basta ya !

plaine du Niger

Reste les gens. Les Français d'âge avancé gardent une affection particulière pour les peuples du Sahel, et se sentent mieux à l'aise en leur compagnie qu'en celle des Balkaniques, des Hongrois ou des Russes par exemple. Il y a la communauté de langue et d'esprit - l'agence de coopération francophone naquit à Niamey en 1970 et ses fondateurs étaient Senghor (Sénégal), Bourguiba (Tunisie), Diori (Niger) et Sihanouk (Cambodge); un système d'enseignement similaire et des cursus universitaires accomplis chez nous ; une histoire commune et deux guerres mondiales traversées ensemble. Ça compte. La jeunesse s'en tient à la langue commune. Mais l'intérêt que nous leur portons ne peut justifier un corps expéditionnaire permanent sur quarante degrés de longitude. Les agitateurs de l'opinion contre la France coloniale, sur lesquels s'appuient les juntes militaires, signent le motif de notre retrait, s'ils ne sont pas combattus fermement par les administrations locales. Inch Allah pour la suite ! On regardera la guerre des couleurs sur France24 et sur Al-Jézira, qui ne sera pas pire que ne le fut celle du Soudan, quelques deux millions de morts plus tard. Les juntes militaires planquées derrière un bouclier Wagner à Bamako ou à Ouagadougou pensent-elles y survivre ? Incinération !

samedi 12 juin 2021

De Barkhane à Takouba, la peau des chagrins

Le nouveau format sahélien de guerre aux djihadistes et autres séditieux était dans les tuyaux depuis trois ans, plus précisément quand l'état-major a proposé à l'Elysée de monter une force spéciale multinationale qu'on appelerait "Takouba" (du nom de la rapière traditionnelle des Touaregs, en photo ci-dessous). Le double putsch de Bamako n'a fait que hâter cette transformation, ajoutant au risque inhérent à l'OPEX le syndrome du piège à con.

épée des touaregs

Pour mettre les choses au clair, il ne s'agit rien moins que d'imiter le format américain en Afghanistan, en espérant déboucher sur autre chose que la négociation avec les djihadistes du califat saharien. En abrégé, faire occuper le terrain par l'armée nationale repassée à l'instruction, lui fournir la logistique et l'appuyer par des moyens sol-air efficaces, la renseigner par une surveillance aérienne sophistiquée, mener des coups de main pour neutraliser les chefs djihadistes, si possible en réunion ; le but ultime étant de sécuriser l'espace, le ré-administrer et en transférer la responsabilité aux autorités locales ("secure, build, transfer" : VP Joe Biden à Kaboul, vice-président d'Obama).

Le problème est que dans cette description, deux points apparaissent très faibles : "l'armée nationale" et les "autorités locales". Est-il besoin d'épiloguer ? Ce billet serait-il une commande du Figaro que nous remplirions les deux colonnes assignées, mais n'étant qu'une réflexion gratuite, nous irons à l'essentiel, sans préjuger d'être contredit par des experts comme Wassim Nasr ou Bernard Lugan... Des sites spécialisés comme celui du colonel Goya vont étancher votre soif de détails. Pour notre part, nous allumons la lampe sur quelques aspects moins traités.

Si nous réduisons l'empreinte au sol de notre intervention, un seul pays semble en mesure de tenir le choc, la Mauritanie. Les autorités de Nouakchott n'ont pas attendu M. Hollande pour se protéger du terrorisme islamiste en actionnant des moyens certes mesurés mais déployés intelligemment tant au front qu'à l'intérieur. Reprenant la stratégie des compagnies sahariennes, leurs commandos de chasse, connaissant évidemment les tribus nomades, parcourent le territoire à la recherche de cibles qu'ils éteignent. Surveillance aérienne et appui-feu sont disponibles. Des équipes chocs (Ops) font des raids sur les réunions d'islamistes en zone frontalière. A l'intérieur, les oulémas assurent un travail de rééducation des masses aux valeurs intrinsèques de l'Islam, afin de contenir voire d'annihiler la propagande populiste des "émirs" djihadistes (détails). Des cinq pays de la coalition, la Mauritanie est le seul vraiment gouverné, depuis qu'Idriss Déby est mort au Tchad.

Le Tchad est (était) le point d'appui de la France au Sahel. Le Tchadiens se battent sur deux fronts, le Lac et le Tibesti infesté de groupes armés en Libye. Le pays est en proie à des rivalités ethniques anciennes qui font et défont entre elles des coalitions éphémères. La succession d'Idriss Déby risque de dégarnir le front anti-djihadistes si chacun veut soutenir ses prétentions à N'Djaména l'arme à la main. La tentation des groupes djihadistes de surinfecter la plaie en progressant vers N'Djamena est grande, mais les oblige à se découvrir. L'état-major de Barkhane est dans la capitale tchadienne ! Le sac de nœuds !

Deux commentaires

Deux acteurs militairement puissants rapportés à l'enjeu observent notre enlisement : le Maroc et l'Algérie. Ces pays sont bien plus intéressants pour al Qaïda ou l'Etat islamique que les pays miséreux du Sahel. En plus, ils sont soumis à une fermentation islamique qui déraille le plus souvent vers le salafisme et deviendront des proies toutes désignées, pour peu que le peuple y prenne feu. Or ces deux pays restent sur leur quant-à-soi vis à vis des opérations sahéliennes de contre-terrorisme, se bornant aux commentaires. La dégradation de la situation malienne va-t-elle les réveiller ? Attendent-ils que nous ayons tiré les marrons du feu pour qu'ils les épluchent sans se brûler ? Renâclent-ils à se montrer en notre compagnie pour ne pas réveiller un passé d'étroite collaboration militaire de leurs peuples et du nôtre ? Il semblerait. Ils ne vont pas pouvoir se cacher longtemps derrière une rhétorique à usage interne, sauf à risquer de basculer du côté du mur à l'ombre. Les islamistes sont déjà au gouvernement de Rabat. En Algérie, ils sont à l'affût et organisés pour les élections d'aujourd'hui samedi 12 juin.

La force Takouba qui monte encore en régime avec des renforts locaux, a été constituée de plusieurs nations européennes non impliquées dans la colonisation africaine pour éviter justement le reproche de néo-colonialisme que l'on fait souvent à la France, qui s'ingère à première demande dans les malheurs africains. Quand Barkhane sera retirée du terrain, les opérations spéciales en seront compliquées, plus visibles, avec des risques de bavures épisodiques propres à ce combat furtif, et de la part de certains pays se posera rapidement la question du maintien de leur participation, initialement motivée par l'empathie plus que la sympathie à notre endroit. L'Allemagne qui s'occupe de l'instruction des FAMa ne restera pas non plus après le départ de Merkel, toujours réticente à prendre un risque d'enlisement.

Une conclusion

Si les choses dégénèrent comme elles en prennent le chemin au Mali, au Burkina Faso (et en Centrafrique), M. Macron ou tout autre chef d'Etat français qui lui succèdera pensera au piège rwandais de l'opération Turquoise. Cette fois, nous nous retirerons sur nos bases atlantiques, non, je l'espère, sans avoir appelé l'Algérie et le Maroc à nous succéder dans la "pacification" du Sahel ; s'ils veulent sauver leurs arrières. Ce que nous aurions dû faire bien plus tôt. Quand le président Tebboune prend à témoin ce mois-ci un journaliste d'Al Jazeera sur la circulation d'armes lourdes (deux mortiers de 120 capturés ce jeudi 10 juin à Aguelhok) sous la frontière algérienne sans que quiconque ne s'avise de l'interrompe, jusqu'à lui laisser le sentiment d'un encerclement, on est tenté de lui demander quand se décidera-t-il à intervenir dans sa zone d'intérêt, comme il en avait le projet, dit-il, en Tripolitaine si des mercenaires européens prenaient le pouvoir dans la capitale libyenne. L'Adrar des Ifoghas, c'est aussi en Algérie, non ? et personne ne lui reprochera de déborder un peu quand il prendra les freux en chasse. Pour terminer ce court billet, rappelons qu'en l'affaire, la composante militaire n'est qu'un volet de la lutte contre le djihad islamiste. Il faut aussi apaiser les tensions sociales liées au sous-développement chronique pour tarir le recrutement islamiste, et régler les conflits ethniques bien documentés ; et rien de cela n'est possible en ce domaine avec les gouvernements actuels. Bonne chance, Monsieur Macron.
(billet rédigé le 11 juin 2021)


sous-officier à cheval des compagnies sahariennes prenant ses ordres
- Lieutenant des Spahis lisant ses ordres portés par un adjudant des Chasseurs d'Afrique,
les ordonnances indigènes sont des Spahis, les chevaux, des barbes -

lundi 4 janvier 2021

Les convois passent

Cinq soldats tués sur la route, il faut parler de nos opérations au Sahel. Sur son blogue La Voie de l'Epée, Michel Goya a déroulé l'équation de la mort qui mesure le taux de pression de l'engagement français sur la rébellion djihadiste au Sahel. Cet article est une contribution importante à l'analyse des pertinences tactiques et il faut le lire en cliquant ici.

Evacuons tout de suite la fiabilité des sources appliquées à ce théâtre d'opérations. La section Polémologie de la page Roycoland de notre blogue liste les sites éprouvés qui ont notre préférence, et sur les affaires du Sahel, le Piéton suit trois émetteurs : Wassim Nasr sur Twitter pour le décryptage des résultats quotidiens, Michel Goya pour la doctrine d'emploi, et Bernard Lugan pour le fond d'écran ethnique, indispensable pour y comprendre quelque chose. Il en est d'autres certainement ; il existe aussi des charlots qui en général hantent les plateaux télévisés mais comme ils ne m'ont rien fait, je ne les citerai pas. Juste une précaution : n'écoutez pas de laïus militaire d'un type qui n'a jamais porté l'uniforme (suivez mon regard) mais qui se dit expert parce que sa mam'man lui a acheté une boîte de soldats de plomb.

convoi vers les Iforas

L'article de Michel Goya, que vous devez avoir lu pour continuer le nôtre, résume parfaitement la guerre au Sahel par les ressorts de l'écœurement réciproque. Quel effectif de victimes permettrait d'atteindre le seuil de découragement de l'adversaire ?
Côté français (je suis moins sévère que le colonel Goya), je le situe à l'effectif d'une section d'infanterie en une fois, bien que le désastre de la vallée d'Uzbin n'ait pas interrompu la contribution française en Afghanistan. Le retrait des troupes au contact serait compensé par le soutien à l'instruction des recrues du G5-Sahel (avec l'aide des Allemands et des Anglais) et à l'appui aérien garanti aux opérations des armées locales (drones, chasse et évacuations sanitaires), complété éventuellement de raids ciblés des forces spéciales.
Côté Djihad, il serait difficile pour les chefs des katibas d'éviter la liquéfaction d'unités combattantes si le taux de perte était toujours supérieur à 60% car la ressource locale à divers motifs se tarirait, que ce soit dans le monde peul ou dans le monde touareg.

Mais si vous avez lu les bulletins "Afrique Réelle" de Bernard Lugan, vous savez aussi que la guerre est sans issue au plan strictement militaire. Voir son dernier billet du 3 janvier ici s'il est besoin de s'en convaincre encore. Loin de nous l'envie de ramener notre science infuse sur la stratégie déployée par l'état-major sur zone, mais ce n'est pas les débiner que de constater qu'on n'a pas avancé d'un mètre ! Par contre, j'ai le droit, en tant que citoyen contribuable et patriote, de discuter la stratégie géopolitique de notre gouvernement ; et de poser la question qui tue : que fait-on encore là-bas ?

La réponse automatique du pouvoir est de contenir et réduire là-bas le terrorisme qui nous menace ici. Viennent ensuite des éléments de langage travaillés par les nombreux communicants qui ont tous le défaut de ne pas coller aux réalités. Nous avons créé une alliance locale appelée G5-Sahel dans l'optique de faire combattre au sol les infanteries portées de cinq pays de la région que nous appuierons par les airs, par le renseignement et le feu. Le G5-Sahel s'avère aujourd'hui encore n'être qu'une corbeille à passer parmi nous pour donner à la quête, et deux pays seulement se défendent avec ou sans ce dispositif, le Tchad et la Mauritanie. Nous et nos alliés européens ont formé des pelotons de soldats qui ont été engagés parfois avec succès, parfois à leur détriment, mais rien n'a encore réduit la menace. Et si leurs unités élémentaires se battent bien, les hauts gradés africains de ces armées semblent préférer s'occuper de politique ou de maintien de l'ordre en ville.

Défendons-nous des intérêts économiques stratégiques ? A part l'uranium nigérien et le fer de Mauritanie, non ! Il serait plus vrai d'avancer notre empathie naturelle avec ces pays nés de la colonisation française, dont nous hébergeons beaucoup de ressortissants et qui dans le passé fournirent les plus gros contingents de tirailleurs dits sénégalais. Mais de tout cela perce le sentiment que Barkhane est l'alibi qui nous permet de ne pas porter le fer sur la menace métropolitaine. Aurions-nous incinéré mille djihadistes et autant de chameaux au désert que la subversion islamiste en France n'aurait pas reculé d'un pouce, dans la mesure où nous continuons à prendre des gants avec les composantes actives de l'islam politique dont vient pourtant de se séparer la Grande Mosquée de Paris. Tout le monde sait que la membrane osmotique est poreuse entre le salafisme de base et la tentation terroriste. On sait aussi que le lavage de cerveau des jeunes musulmans est multiforme et mute en permanence sans jamais diminuer, qui nous obligera à prendre un jour des mesures précipitées et regrettables ; comme le blocus de lieu de culte qui froissera des musulmans pieux ; comme le démembrement d'associations douteuses. On sait - l'affaire Samuel Paty nous l'a montré - que les punitions définitives appliquées par des assassins motivés résonnent favorablement au sein de certaines communautés musulmanes, sans parler des pays islamiques hyper-susceptibles qui applaudissent toute campagne de terreur chez nous. Quoiqu'il en coûte, il faudra traiter ! Il faudra traiter l'affaire ici, chez nous, en métropole.

L'issue de l'opération Barkhane n'influera pas sur la composition et le niveau de la menace en France. C'est peut-être la réflexion que se sont fait les services de renseignement européens et américains, qui expliquerait la timidité de leur engagement. La question qui tue n'a pas de réponse au niveau du gouvernement et l'année électorale qui va s'ouvrir bientôt n'augure rien de bon pour y voir plus clair au Sahel et y prendre des décisions réalistes. Entretemps, nous venons de perdre deux hussards du 2è d'Haguenau sur la route de Ménaka, qui s'ajoute aux trois chasseurs du 1er de Verdun tués sur la route de Gao. Répétons-le encore, ces véhicules blindés légers ne sont pas adaptés à la guerre asymétrique en zone désertique. Les VBL ont été conçus chez Panhard pour éclairer les escadrons Leclerc dans la bataille de choc sur le continent européen. Le renseignement tactique et l'acquisition de cibles exige la furtivité de l'exposition aux contre-mesures ennemies. Qui se souvient des Jeep-106SR qui ouvraient le feu après avoir enclenché la marche arrière pour dégager immédiatement de la position de tir avant même que l'obus n'ait atteint sa cible ? Ces petits véhicules, juste protégés de la munition d'infanterie quand ils sont fermés, sont inadaptés aux convois de longue exposition en zone dangereuse par 50° à l'ombre. Nos soldats méritent que la question soit posée au fond !
Nous présentons nos condoléances attristées aux familles du sergent Yvonne Huynh et du brigadier Loïc Risser, qu'ils reposent en paix.

vendredi 28 août 2020

Sahel, la grosse fatigue

Le putsch malien a signé l'échec de la "pacification française" et peut-être son terme. Sur Orient XXI, Rémi Carayol fait l'analyse de notre intervention au Sahel, depuis le raid de M. Hollande sur Tombouctou jusqu'à la démission du dilettante socialiste IBK ces jours-ci. Après avoir évoqué la complexité explosive du Mali ethnique - Bernard Lugan avait fait le tour de la question structurelle dans ses bulletins mensuels "L'Afrique Réelle" - l'auteur qui se cantonne à relater la théorie des injonctions parisiennes à l'endroit du protectorat, fait sans l'assumer explicitement (ses lecteurs ne le comprendraient pas) le procès de la démocratisation à outrance, fameuses élections magiques, que le nouvel ordre mondial exige de tout régime en crise, comme il en va ce tantôt du régime confessionnel des Libanais. Aparté : le résultat le plus "probant" n'est pas au Liban mais en Irak où les communautés légitimées par leurs groupes parlementaires font masse pour se détruire à travers leurs milices.

Même si lundi, M. Macron demande au président Aoun un cabinet de mission, sous-entendu composé exclusivement de compétences utiles au pays, après avoir pris fait et cause pour le Hezbollah, nous ne sommes pas loin d'imposer à nouveau au Liban comme au Mali un gouvernement de coalition qui là-bas comme ici n'est que le compromis d'un partage des "affaires". Ces syndicats d'ententes frauduleuses n'ont partout réussi qu'à déporter un maximum d'argent dans les paradis bancaires. On parle ces jours-ci des millionnaires comme Karim Keïta (fils d'IBK) exfiltré en Côte d'Ivoire près de ses comptes, ou Zoé Kabila (frère de Joseph et gouverneur du Tanganyika) en délicatesse avec les donateurs américains. On peut les prendre un par un, c'est sans fin. Rolex ? Pas assez cher, mon fils ! On laisse tomber Ibrahim Boubacar Keïta pour corruption aggravée par un régime clanique légitimé par les urnes, avant de reconstruire un régime aux mêmes normes démocratiques mais plus obéissant ? Ce n'est plus de la politique étrangère mais l'idéologisation d'une mission de contention des fermentations populaires, nourries par le sous-développement chronique de l'Afrique noire.

Democracy, the God that failed ! écrivait Hans Hermann Hoppe. Qu'importe, ça sonne bien aux oreilles de l'opinion internationale et dans les enceintes onusiennes, la démocratie. Alors on persiste dans cette dérive qui finit par faire beaucoup de morts. Bien sûr, disent les normateurs, c'est parce que ces peuples sont immatures qu'ils sont incapables d'appliquer la vraie démocratie de Westminster qui les sauverait de l'abîme. A lire l'article de Carayol, on comprend bien qu'il n'est pas venu encore le temps des réalités. La guerre des partis, soutenue par Paris pour faire émerger une sacro-sainte majorité, est-elle plus supportable que la guerre des clans, des tribus, celle des civilisations nomades contre leurs voisines agro-pastorales ? Le coup d'Etat malien nous répond que non ! Les putschistes demandent du temps pour organiser la cohabitation de tous à l'intérieur de frontières internationales sures et reconnues. Trois ans c'est peut-être beaucoup mais dix-huit mois au moins sembleraient un délai efficace pour aboutir. Nous n'oserons pas brouillonner une feuille de route, mais il nous semble préférable de fédérer les intérêts tribaux dans un grand conseil des chefs coutumiers plutôt que de demander par millions les avis éclairés du berger peul, du planteur bambara, du marchand de graines et de sodas, du gonfleur de roues songhai et du pêcheur d'anguilles pour la distribution des maroquins. A le faire malgré tout, autant que la démarche soit purement décorative pour un régime fédéralisé par le haut. Reste Barkhane :


Les conseillers de M. Macron pensent-ils toujours tenir le Sahel depuis les plateaux mauritaniens jusqu'au Darfour avec un corps expéditionnaire de cinq mille hommes, même bien équipés ? Le théâtre d'opérations fait 36 degrés de longitude (du 12°W au 24°E) soit un dixième du globe terrestre. Les Américains ont dû faire un calcul rapide en 240 signes pour leur Commander-in-Chief et plient les gaules. Je ressors ma vieille carte 953 Michelin et je m'étonne que les Compagnies sahariennes aient pu tenir le territoire (sans doute moins peuplé) de l'Atlantique au Fezzan ! Elles enrôlaient des goumiers provenant de tous les groupes ethniques sahélo/sahariens, Maures, Bédouins arabophones, Toubous du Niger, Touaregs et autres ethnies de l'Est. Elles étaient autonomes, vivaient en autarcie, savaient tout faire et pratiquaient la vadrouille plus souvent que la vie de fort ; tactique qui sera reprise plus tard avec les commandos de chasse en Algérie. Nul ne met en question la détermination des commandants français au Sahel, mais Barkhane est un bien gros marteau pour écraser la mouche terroriste qui pond ses œufs partout en profitant du contexte psychologique. Va-t-on s'intéresser un jour au fond des choses ? A la compétition pour les maigres ressources, à la haine tribale remontant à la traite arabe, à la concussion généralisée mais parfaitement documentée chez nos services, au déni de tout vivre-ensemble... et en tirer les bonnes conclusions ? Mais sans jamais cesser de se demander où est la queue de trajectoire : dans quel but ultime sommes-nous là-bas ?


La doxa française est de protéger au Sahel l'Europe de l'infiltration des malfaisants du défunt califat. Oui bon ! Tous les attentats européens sont l'œuvre de résidents nationaux. Croit-on les combattre en patrouillant le désert ? Un truc m'échappe, et si nos partenaires européens sont de bonne volonté, peut-être doutent-ils maintenant de notre expertise, au vu des résultats moyens moyens. Le dispositif Tacouba cassera du terroriste, c'est sûr puisque l'Europe forme les meilleures forces spéciales, mais le cadet sans avenir de la fratrie de cinq à qui sera proposé un fusil, une moto et une femme n'aura pas besoin d'apprendre les hadiths du Prophète pour rejoindre la guérilla. La ressource est inépuisable, comme la misère quotidienne et morale de peuples éternellement sous-développés.

Finalement, nous en sommes partis trop tôt !

samedi 21 décembre 2019

Académie spéciale franco-ivoirienne

L'Académie internationale de lutte contre le terroriste de Jacqueville (AILCT) est une excellente idée d'Emmanuel Macron. Créditons son bilan. L'idée sera un réel succès si elle capte des financements européens massifs. Vu la frilosité pacifiste de nos voisins, peu distraits de leurs occupations quotidiennes par la montée du califat sahélien, il sera plus facile de les convoquer au tour de table pour une entreprise académique que de les chausser de rangers pour courir après les freux. Radio France internationale fait un billet signalant cet initiative. Nous le reproduisons ici avec leur aimable autorisation :



Pour connaître les missions de l'Académie, une page de promotion rédigée par l'ambassade de France en Abidjan vous dira tout ce que vous vouliez savoir sans jamais oser le demander : cliquez ici !. Jacqueville est aussi une station océanique courtisée à soixante kilomètres d'Abidjan. Un stage à l'académie vous fera des relations et des souvenirs.

dimanche 17 novembre 2019

Sahel, déviation politique des opérations

A la suite de notre billet du 7 novembre, De Barkhane à Tacouba, nous avons confronté notre point de vue à celui d'un historien spécialisé sur l'Afrique, Bernard Lugan qu'on ne présente plus. Dans un article récent de son blogue (ses cours magistraux sont payants à juste raison sur son amphi numérique), il termine à peu près où nous sommes arrivé.


Dans sa livraison, du 7 novembre également, titrée Sahel : et maintenant que faire ? dont nous recommandons la lecture attentive, il conclut qu'après avoir réglé le problème Peul... « il sera alors possible d’isoler les quelques clans donnant des combattants aux « GAT », ce qui empêchera l’engerbage régional. Le jihadisme qui affirme vouloir dépasser l’ethnisme en le fondant dans un califat universel se trouvera ainsi pris au piège d’affrontements ethno-centrés et il pourra alors être réduit, puis éradiqué. Restera la question démographique et celle de l’ethno-mathématique électorale qui ne pourront évidemment pas être réglées par Barkhane.
Placées à la confluence de l’islamisme, de la contrebande, des rivalités ethniques et des luttes pour le contrôle de territoires ou de ressources, nos forces percutent régulièrement les constantes et les dynamiques locales. Or, le chemin de la victoire passe par la prise en compte et par l’utilisation de ces dernières ».


Disons, en défense des états-majors sur place, que la diplomatie française et européenne oblige les commandants de zone à privilégier le contact des administrations politiques des pays sahéliens. La gestion ethnique* serait très mal vue des despotes locaux. Cette collaboration naturelle et obligée avec les pouvoirs locaux provoque en retour leur déstabilisation par des mouvements chauvins dont les revendications sont complètement infondées mais efficacement soutenues par les groupes islamistes en guerre.
(*) Touaregs au nord et Peuls au sud, selon Bernard Lugan.

En auraient-ils le pouvoir, les commandants de zone passeraient des accords avec certaines tribus nomades ventilées sur une base tribale, contre d'autres, dans le droit fil des expériences de la période coloniale : nous avons géré le Sahara pendant cent ans !
Par contre, les propositions de M. Lugan ignorent deux pays majeurs en fond de scène que sont l'Algérie et le Maroc, sans qui nous nous épuiserons et finirons par rembarquer piteusement en laissant derrière nous un chaos indescriptible comme le firent les Américains en Irak.

Le Maroc et l'Algérie, après les élections présidentielles pour celle-ci, doivent s'entendre malgré leurs profonds différends géopolitiques, pour mettre les groupes armés islamistes dans la tenaille. A défaut de quoi ils seront déstabilisés par l'avènement d'un califat sahélien qui cherchera à étendre son influence au nord, vers la zone riche de la région (phosphates, pétrole, gaz, uranium) et qui ouvrira les autoroutes des trafics en tout genre vers la côte méditerranéenne. Ces deux pays, pour ne pas parler de la Tunisie, offrent le terreau fertile de populations primitives laissées pour compte qui adhèreront aux promesses de justice divine par le sabre. Tant les pouvoirs du Makhzen marocain que ceux de l'état-major algérien seront mis en péril par les désordres d'une insurrection générale des provinces sahariennes.

Les chefs islamistes, qui ne sont pas des pouilleux échappés à la garde des chameaux, suivent apparemment un agenda raisonné. On en voit l'interdiction faite au pouvoirs centraux de reprendre position dans les préfectures du nord par des actions terroristes spectaculaires, et la propension à attaquer en même temps sur les espaces est (Niger), centre (Mali) et ouest (Burkina Faso) de leur zone d'intérêt. A quoi s'ajoute les manifestations anti-colonialistes, faciles à manipuler quand les gens manquent de tout.


Barkhane et Tacouba n'auront de succès qu'avec l'implication des deux grands pays du Nord. Ce ne sont pas des ronds de jambes qui les convaincront mais la démonstration qu'ils approchent d'un péril annoncé parce que la coalition occidentale patine et pourrait à terme se retirer derrière le rideau d'élections démocratiques perdues pour elle et pour ses alliés locaux devenus des collaborateurs. Et justement, venons-en à ce renfort européen !

Si les gouvernements qui nous aident (sans combattre quand même) sont motivés par la tâche d'huile de l'islamisme, surtout avec des communautés musulmanes en expansion dans leur pays respectifs, la rue, quand elle y pense, juge l'affaire sahélienne comme un traumatisme post-colonial français. La France n'a pas décolonisé en profondeur ses AFN, AOF et AEF et se bat (dans leur esprit) pour conserver des avantages indus. On comprend un peu mieux pourquoi nos amis ne se battent pas, car ramener des caisses à mort dans leur capitale risque de soulever des questions du genre de celles qui fusèrent lors de la seconde guerre d'Irak : en quoi sommes-nous concernés ? D'ailleurs Bernard Lugan souligne expressément que nous n'avons aucun intérêt vital sur zone. Malgré toute la meilleure volonté de bien faire, nous sommes dans la merde. Et plus ennuyeux, M. Macron ne semble pas dominer son sujet, lui qui reste scotché sur un G5-Sahel impraticable sur le terrain au motif des participants de recevoir d'abord des fonds de rééquipement et une instruction militaire gratuite, puis de préserver ces acquis plutôt que de les consommer bêtement à la guerre que d'autres font à leur place. Ce défaut d'axe se double d'un entêtement au huilage de procédures démocratiques, biaisées d'avance au bénéfice des "sortants", qui n'aboutiront à rien de définitif.

Sans l'implication des Etats arabes, la pacification sahélienne est un leurre autant que le mantra démocratique qui sert au bouffon de marotte à grelots.
What next ? Langue au chat.

Postscriptum du 20 décembre 2019 :
En cliquant ici on fera bon profit de l'article de Rémi Carayol paru sur Orient XXI le 18 décembre et qui explique parfaitement le dilemme peul dans la zone des trois frontières.

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