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jeudi 25 août 2022

La flotte russe prend l'eau

Alors que le flotte de la Fédération de Russie fut de longtemps considérée comme un péché d'orgueil de Vladimir Poutine, impressionné par les grandes unités seules capables d'inspirer la crainte aux contempteurs de l'empire russe, depuis le naufrage du Moskwa, il semblerait que la "crainte" ait changé de camp.
Toute la flotte de guerre russe de Sébastopol a été transférée à Novorossiysk sur la côte caucasienne. Ne restent que les bateaux de service et les marie-salopes. L'amirauté de Sébastopol, qui a déjà pris un drone kamikaze dans sa cour le 31 juillet, a pris un missile volant sur le toit ce 20 août. L'amiral avait pourtant été limogé par Moscou après la cagade du Moskwa, mais quand ça veut pas, ça veut pas.

Faisons la revue.

La flotte de surface est adossée à une industrie navale peu performante et dépendante de certaines fabrications étrangères (occidentales). Les six grands patrouilleurs récents ont déçu l'état-major. Il est question d'en revendre quatre à l'Algérie. Les frégates de la classe Admiral Gorshkov exigent au moins dix ans de construction et on n'en a mis à l'eau que trois sur les quinze prévues depuis 2006.

Le fameux porte-avions Admiral Kouznetsov, dans lequel courent des chats noirs la nuit, n'a plus levé l'ancre depuis 2017, signifiant que la flotille embarquée n'a fait aucun exercice à la mer depuis cinq ans. Il est en carénage à Mourmansk.
Les deux croiseurs de bataille de la classe Kirov qui n'ont servi qu'en diplomatie, le Pyotr Velikiy et l'Admiral Nakhimov, ne sont pas engagés, malgré le grand carénage du second qui a duré vingt ans (20) !
De la classe des croiseurs-lance-missiles Slava, trois sur dix seulement ont été construits, moins un (le Moskwa) qui fut perdu à Odessa. Ça tombe bien, il resterait une coque à terminer, mouillée à Mykolaiv.

Les bâtiments spécialisés dans les opérations amphibies ne sont pas prêts à combattre (à dire vrai, on n'en sait rien, ce sont peut-être les troupes de marine qui ne sont pas encore au niveau) puisque l'amirauté n'a lancé aucune opération de débarquement sur la côte ukrainienne (sauf sur l'île aux serpents dont ils sont repartis). Et pourtant c'était vraiment le mouvement tactique décisif au début de la guerre pour étouffer Odessa et créer le continuum entre la Crimée et la Transnistrie. Pour améliorer ses capacités amphibies, la Russie aurait mis en chantier deux copies du Mistral français. Il faudra les finir et importer les composants qu'on lit sur les plans français. Ce n'est donc pas pour demain.

le Belgorod

Reste la flotte sous-marine. C'est le seul vrai atout de Vladimir Poutine. Que ce soit en conventionnel ou en nucléaire, les chantiers russes ont sû garder l'expérience acquise sous l'ère soviétique après quelques années de déprime. A la guerre, ce sont des unités multirôles qui peuvent faire gagner la bataille. Ce sont eux qui délivrent aujourd'hui les missiles de croisière sur l'Ukraine. Mais les systèmes à base de Harpoon peuvent désormais les détecter au moment du lancement et la Mer noire devenir un bassin d'opérations navales trop étroit pour eux. Quelles que soient leurs qualités (reconnues), ils ne remplaceront pas les navires de surface dans les missions d'interdiction, de souveraineté ou de débarquement qui exigent de la masse.

A terme, par la rupture de ses approvisionnements en construction et maintenance à quoi s'ajoute le renchérissement des coûts de fabrication, la flotte russe est condamnée à régresser, qui pis est, dans un environnement insécure. L'otanisation de la Suède et de la Finlande provoquée par Poutine menace ses mouvements en Mer baltique mais aussi en Mer de Barents (Mourmansk). La Mer noire est une nasse. La seule liberté d'évolution est offerte par l'Océan pacifique d'extrême-orient, jusqu'à ce que le Japon ne termine sa montée en puissance pour obtenir la parité, et eux, n'ont pas de problèmes industriels.

Faute de déployer autour de plateformes aéro-navales les navires de défense qui forment un groupe aéro-naval quasi-impénétrable, ces grands bateaux qui allaient partout montrer le pavillon, sont devenus des cibles de plus en plus faciles à atteindre depuis que les missiles anti-navires gagnent en portée et précision. Il n'y en a aucun en Mer noire. La flotte russe pourra demain défendre ses atterrages et la liberté de navigation avant toute guerre, mais elle devra abandonner le rêve d'une escadre impériale océanique qui ferait sa loi. Fatale déception pour qui vous savez.

lundi 18 juillet 2022

L'enfer de la Tamarissière

Roman de gare estival - chapitre 2
Il arrive que le blogue du Piéton du roi profite de l'été pour publier une séquence musicale de divertissement, célébrant la mer, le sexe et le soleil. Cette année, nous avons débarqué la semaine dernière deux copains au camping de la Tamarissière (Agde), et vous prendrez quelques jours avec eux. Sans obligation, bien sûr.


cul de lampe

la plage

Vous rentriez seuls tous les deux d'une boîte rive gauche, enfin une boîte en bambou, quand le vent s'est levé, tirant sur les piquets ; et c'est rare la nuit. Il avait changé de direction comme une pétasse éconduite vous annonçant du gros temps. Et si vous ne saviez pas où la mer monte de quatre mètres en trois coups de vagues, c'est bien à l'embouchure de l'Hérault. Le bouchon d'étoupe surgit aussitôt sur la mer écumante cachant les deux phares de la jetée du grau et très vite tous les luns de l'allée du camping disparurent ou sautèrent. Alf ton pote attendait les ordres. Il est du Nord, du grand Nord, de Zutkerque t'imagines, près de Calais... les noirs descendent de nuit dans la mer noire, t'imagines le rébus en verlan ? Il ne savait pas que le vent du Midi arracherait les piquets plantés profond certes mais dans le sable. Le premier sauta qui entraîna un second. Au maillet de bronze - ça rentre dans la Traction - vous renfonciez le premier au ras du sol, même en dessous, et vous approchiez du second quand un bras vous dépassa à droite et de longs cheveux fouettèrent votre visage quand on saisit le piquet tombé pour le mettre à frapper. Vous enfonciez ras-la-planche et vous vous retourniez : "le temps d'un éclair j'ai compris qu'elle était Allemande". Sa soeur se tenait derrière à surveiller les autres. J'en profitai pour aplatir toute la série. Ben... elles avaient monté leur guitoune à côté ce soir et enchaîné leurs vélos au pin. Vous étiez voisins... et c'est vous qui aviez la tire. Le cauchemar ne tarda pas, allongé sur le lit Picot : comment monter deux vélos sur la malle plate de la Traction ? Demain serait un autre jour. La pluie se déchaîna.

Ça tombe bien, ça vient de sortir, c'est Suédois et dans l'OTAN :


- Alf, tu dors ?
- Mmmm...
- Tu crois que la Onze pourrait remonter en Allemagne ?
- Parce qu'il faut remonter au fond de la Rhur peut-être pour se les faire alors qu'elles ont fait tout ce chemin pour se faire sauter ici ?
- Non, mais on peut "établir une relation". J'avais levé une campeuse de Düsseldorf au camping ouvert des Saintes Maries de la Mer il y a dix ans. Ils auraient dû mettre l'enseigne du Lotus Bleu. Les yeux verts. Je l'ai remontée à Düsseldorf.
- Et pourquoi t'es là ?
- Elle s'est barrée,...
avec une copine !
- Tu t'en vantes pas ?
- Non, bonne nuit !

Cela faisait une semaine que vous étiez encalminés à la Tamarissière avec une pile de boîtes de conserves vides qu'il faudrait se résoudre à porter au recyclage, et sauf deux passes ancillaires dans les dunes, vous aviez fait beaucoup de périssoire mais pas de kite-surf. Pourtant c'était un spot réputé pour le kite-surf. Finalement la zone était très familiale et pour entrer dans le vif des sujets il aurait fallu aller au camp du Grau, sauf que... il était nudiste. Médéric (Med) se demandait si le plan était si bon que ça quand on appela du seuil de la tente. Les Teutonnes apportaient des croissants. Alf se mit au café. Il avait changé la cartouche hier. Elles sentaient bon, l'algue et la dune à la fois. Germaines en tout comme sur un chromo, visiblement un peu plus âgées que la nuit passée. La conversation démarra lentement comme à chaque fois. Elles entravaient le français de bar. Alf comprenait l'allemand, Médéric moins, mais c'est lui qui parlait le plus. Au bout d'une demi-heure vous vous rendites compte que vous n'aviez pas parlé de vacances, d'un programme de visite, ni de soirée furieuse à venir, non ! du temps, uniquement du déréglement climatique et fatalement des risques de tsunami ! A la Tamarissière ? Alf se frappa le front. Mais c'est bien sûr, elles sont vertes ! Ça sera pas coton de conclure avec des militantes, même fumables tout à fait. D'accord, elles n'étaient pas des remèdes à l'amour comme les coupe-burnes françaises mais attention quand même. En plus, elles risquaient tout à fait d'être nudistes pour peu qu'elles viennent du nord du pays. Les nudistes sont désinhibées au point d'en perdre toute libido ! Med pensait la même chose et secouait la tête lentement, perplexe mais souriant intérieurement de la complexité nouvelle. Vous décidâtes de faire la plage ce matin pour parfaire le bronzage d'importation, on déjeunerait léger à la paillotte de Daniel, puis on roulerait vers Sète manger des glaces sur le canal et se faire une toile éventuellement, sinon on irait leur montrer la tombe de Brassens. O.K ? O.K ! Il préparait déjà les cassettes pour la Supplique en chemin (clic). Ah oui ! Elles s'appelaient Marie et Alexia.

On fit comme on avait dit jusqu'au cimetière, en passant par le carré allemand, quatre-vingt croix quand même, puis on partagea deux soles meunières sur le port à la tombée du soir, avec une mauvaise bouteille de rosé des sables, un Listel gris de gris, qu'elle trouvèrent "zupère" ! Elles s'étaient coiffées de la même façon, cheveux raides foncés blond à l'épaule, mais ce qui les distinguait des autres filles en terrasse c'était leurs yeux. Comment dire ? Miel. C'est ça, elles avaient l'une et l'autre les yeux miel, Alexia plus foncés, en amande comme les avait formés quelque ancêtre slave importé par Frédéric de Prusse pour travailler aux mines. Sans avoir des mensurations d'alcôves, elles étaient plutôt rebondies, pas trop grandes et en bonne santé, le vélo sans doute. C'est la conversation... qui pêchait. Après la haveuse à lignite, "grande comme l'immeuble que tu vois là", on entra dans une curieuse histoire de houilles qu'elles classaient par grade selon les nuisances émises à la combustion. Alf tenait à montrer qu'il était natif des mines lui-aussi et vous partîtes dans un débat corne-cul sur la valorisation des crassiers, tandis qu'elle parlaient entre elles pour tenir la dragée haute aux pollueurs, ayant cru comprendre que vous n'étiez pas si pressés de couvrir l'espace de moulins à vent - impossible de leur faire prononcer "éoliennes" - ni de fermes solaires sur nos causses arides. Pas de vaches ? pas de forêts ? c'est aride ! Med se garda bien d'ouvrir le chapitre nucléaire ; elles risquaient de rentrer en stop.

La route du lido dans la vieille décapotable fut un enchantement - le soir le moteur refroidit mieux - avec bien des appels de phares de sympathie avant que la nuit n'ait épaissi. En prenant l'entrée du camping, on entendit les flons flons de la soirée au Grau d'Agde, mais la journée avait été assez remplie pour n'avoir pas à passer encore le fleuve. Alf prit quatre mousses au fond de la glacière qui avait fondu et, chacun sa rabane sous le bras, vous partîtes vers la plage voir les étoiles que l'orage de la veille avait lavées. Etonnants silences. Les anges passèrent, puis la suite de la soirée fut conforme aux canons de la théorie de l'évolution et les lares paillards de la Tamarissière se resservirent une tournée.
(la suite au prochain numéro)

traction bordeaux

samedi 16 avril 2022

Le "Moskva" par le fond !

Les serpents de l'île éponyme étaient plus venimeux que prévus. Le navire amiral de la flotte de la Mer Noire était le bâtiment russe qu'on disait le mieux défendu avant qu'on entre avec le diable dans les détails. Sur le papier il disposait d'un système automatique d'acquisition et réponse à toute menace dans les trois dimensions. Sauf que la valeur de l'équipage semble être du même niveau que celle de l'infanterie ou de l'arme blindée russes, et qu'il a suffi par gros temps de l'amuser par la voltige de deux drones pour lui sortir la tête des écrans. Et boum... boum !

le Moskva
Le missile anti-navire Neptune est précis à cent kilomètres, et bon jusqu'à 250km dit la fiche, et la carte publiée par la BBC (dans cet article complet) nous montre la position du *121* à soixante nautiques de la côte méridionale d'Ukraine, soit à portée balistique efficace ! L'amiral ayant sa marque sur le Moskva et le commandant sur la passerelle ont-ils été présomptueux ? Bien trop certainement, comme tout l'état-major de l'armée de terre !

L'équipage a été transbordé pendant l'incendie dit l'amirauté russe, même si le doute persiste sur l'évacuation de la salle des machines après un impact à la flottaison déclenchant l'embrasement des soutes à munitions de l'étage au-dessus. Le commandant lui-même est présumé mort. Cent quatrevingt-six mètres de long et douze mille cinq cents tonnes envoyés par le fond pour le prix de deux Neptunes, il y a de quoi enrager le petit csar ! D'autant que le croiseur n'est pas le seul bâtiment de la flotte en Mer Noire coulé ou gravement endommagé. Selon le colonel Goya, outre l'Orsk coulé à Berdoyansk et ses deux escorteurs de classe Ropucha endommagés mais navigants encore, un patrouilleur de classe Raptor a été touché par deux missiles à Marioupol. Les côtes ukrainiennes ne peuvent pas être approchées sans risque et l'arrivée de missiles anti-navires occidentaux sur le théâtre des opérations navales va interdire toute idée de manœuvre amphibie russe, ce qui ne laisse à Moscou que l'option de la destruction systématique par l'artillerie classique des villes qui résistent, s'attirant ce faisant la haine de tout le monde libre et au-delà !

Alors que l'empire russe revenu s'essaie à la domination des sept mers sous la férule d'un Lt Colonel du KGB ayant fait carrière sur sa chance insolente, ne pas tenir des mers intérieures comme Azov ou la Mer noire est très mortifiant. Après l'état-major tactique en Ukraine et le FSB, il va y avoir de l'avancement dans l'amirauté. La flotte bloquée au Bosphore par les Turcs, va se réfugier à Sébastopol et y rester confinée pour ne pas accroître l'humiliation du Kremlin. L'ire y est grande ! Comme la tentation de se venger !

dimanche 26 septembre 2021

«La mer qu’on escalade comme un mur tombé»

Le vieux patriote Algérie française que je suis resté, même pas pied-noir, lit presque chaque jour en ligne le journal d'Alger Liberté. Kamel Daoud y laisse souvent un article, toujours superbement écrit, atrocement désespéré. Parlant des Harraga qui risquent leur vie pour traverser la mer, il a une phrase magnifique que j'ai mise en titre de ce billet.
Les Harraga, ou qu'on les appelle autrement ailleurs, tapissent le fond de la Méditerranée. Ils sont la honte d'un Etat mal géré, à tout le moins ingérable et qui d'un cynisme absolu laisse fuir tous les mécontents abandonnés à leur sort ! Soixante ans bientôt d'auto-gestion pour en arriver là ! L'Algérie, qui avait tout pour elle et une rente pétrolière qui servait de caution internationale à tout emprunt de développment, s'enfonce dans une misère noire provoquée par les pouvoirs successifs. Le désordre intérieur, le futur impossible font fuir sa jeunesse par la seule frontière ouverte que sont ses plages. L'article est d'une tristesse immense. Je n'ai pas obtenu le copyright de la rédaction du journal et je publie donc l'article dans la rubrique plaisir du texte sous protocole "entame + lien actif vers la source".


jeune harraga


Le Pays se vide à cause du vide


Comment fabriquer du sens en Algérie ? Donner du sens au fait d’y rester, vivre, prendre racines et maison. Le religieux ? Il accorde, coûteusement, du sens à la patience, à la résignation, à la défaite sublimée. L’Au-delà est ce qu’on cherche à habiter et vivre quand on n’a pas de vie et de foyer “ici”. C’est une victoire par la mort, pas par la vie. Le paradis est, toujours, le contrepoids de nos échecs et de nos déserts. Il faisait rêver les plus âgés, il fait aujourd’hui rêver même les plus jeunes, et c’est une tragédie, un déboisement du monde, une falsification du réel. Le paradis, on peut y croire et l’espérer, mais chercher à en déménager au plus vite prouve surtout l’échec à habiter le monde et à le construire. Le religieux est un choix, mais un pays est un effort. Alors, qui peut donner du sens ? La mer ? La mer qu’on escalade comme un mur tombé, la mer qui promet un autre paradis, lui aussi peuplé de nos échecs inversés, de nos espoirs transférés ? La mer, c’est un peu la mort avec l’Europe en guise de paradis. Un gilet orange, une chaloupe, un moteur doublé d’un cœur en colère, une boussole, et voilà la vie débordant de sens et de risques et d’écumes, redevenue palpitante, belle et terrible, chargée d’illusions essentielles et de déceptions utiles......
→ → l'article complet sur Liberté en cliquant ici ; sa conclusion est terrible*.


* URL en clair : https://www.liberte-algerie.com/actualite/le-pays-se-vide-a-cause-du-vide-365482 ;
cet article de Kamel Daoud est entré en archives fermées RA pour prévenir son éventuel retrait des écrans par la censure algérienne.



Kamel Daoud
Kamel Daoud est un écrivain algérien de cinquante ans, prix Goncourt 2015. Comme ses compatriotes Boualem Sansal ou Salim Bachi, il est très réservé sur la religion islamique et les scories sociétales qu'elle charrie, y voyant un facteur d'affaissement de l'Algérie indépendante ; l'autre étant bien sûr la corruption mentale et matérielle du parti issu de la guerre de libération qui a métastasé en une bureaucratie envahissante et imbécile. Il recherche les ressorts qui animent la société algérienne et en nourrit son pessimisme. Quasiment extra-lucide dans son analyse des peuples algériens, il fait avancer la cause du Réel face à l'épopée construite sur le sable d'un roman inachevé de science-fiction qu'est celui récité par tous les pouvoirs à Alger depuis 1962. Dans son genre, Kamel Daoud est un patriote sincère, en souffrance.


Pour se changer les idées, le blues du Djurdjura avec... Idir.




Tant de pluie tout à coup sur nos fronts Sur nos champs, nos maisons Un déluge ici, l’orage en cette saison Quelle en est la raison ? Est-ce pour noyer nos parjures ? Ou laver nos blessures ? Est-ce pour des moissons, des terreaux plus fertiles ? Est-ce pour les détruire ? Pourquoi cette pluie, pourquoi ? Est-ce un message, est-ce un cri du ciel ? J’ai froid, mon pays, j’ai froid As-tu perdu les rayons de ton soleil ? Pourquoi cette pluie, pourquoi ? Est-ce un bienfait, est-ce pour nous punir ? J’ai froid, mon pays, j’ai froid Faut-il le fêter ou bien le maudire ? J’ai cherché dans le livre qui sait Au creux de ses versets J’y ai lu "cherche les réponses à ta question, Cherche le trait d’union" Une mendiante sur mon chemin : "Que fais-tu dans la rue ?" "Mes fils et mon mari sont partis un matin, Aucun n’est revenu" Pourquoi cette pluie, pourquoi Cette eau, ces nuages qui nous étonnent ? Elle dit : "cette pluie, tu vois Ce sont des pleurs pour les yeux des hommes" "C’est pour vous donner des larmes Depuis trop longtemps elles ont séché Les hommes n’oublient pas les armes Quand ils ne savent plus pleurer" Coule pluie, coule sur nos fronts.

samedi 17 avril 2021

Album de marine du Prince Philip

A l'annonce de sa mort le 9 avril dernier, nous avions évoqué la guerre de Philip de Grèce et Danemark. Au jour de ses funérailles au château de Windsor, nous proposons l'album de marine d'un prince sur le pont, du premier au dernier jour de la Seconde Guerre mondiale. Il n'a pas fait semblant.

Lt Commander Philip Mountbatten en 1951
1951


Après ses classes au Collège naval de Dartmouth où il rencontre sa future épouse et reine, le jeune misdship de 18 ans embarque en 1940 sur l'antique cuirassé rénové HMS Ramillies qui passe le Canal de Suez le 11 novembre 1939 pour entrer dans l'Océan indien où patrouille le croiseur Graf Spee. L'Anglais, redoutable encore par son artillerie en 15 pouces qu'il vaut mieux ne pas engager en combat naval, descend aux antipodes pour escorter les renforts australiens et néozélandais à remonter vers l'Europe.

HMS Ramillies
Cuirassé Ramillies

Notice technique du HMS Ramillies (1916-1948) à la guerre
Classe Revenge lancé en 1916 modernisé en 1932 et en 1937
Déplacement : 33000 tonnes à pleine charge
Machines : 40000 ch
Vitesse en chasse : 23 nœuds, 15nd en croisière
Dimensions : 189 x 31 x 9m de tirant d'eau
    Armement :
  • 950 hommes
  • 8 canons de 381 en 4 tourelles doubles
  • 14 canons de 152
  • 8 canons rapides de 102 en double
  • 2 canons anti-aériens de 76
  • 4 canons anti-aériens de 47


Revenu en Egypte où le Ramillies est mis en petit carénage à Alexandrie, le midship est transféré sur un cuirassé du même âge HMS Valiant en Méditerranée orientale. Le jeune sub-lieutenant se distingue à la bataille du Cap Matapan au mois de mars 1941 contre la flotte italienne où il gagne une citation : « Thanks to his alertness and appreciation of the situation, we were able to sink in five minutes two 8"-gun Italian cruisers ». En charge des projecteurs de poursuite, il détecte une menace hors-champ d'application de l'artillerie de bord et survit aux tirs d'extinction italiens.

HMS Valiant
Cuirassé Valiant

Notice technique du HMS Valiant (1914-1948) à la guerre
Classe Queen Elisabeth lancé en 1914 modernisé en 1929 et reconstruit en 1939
Déplacement : 33500 tonnes à pleine charge
Machines : 56000 ch
Vitesse en chasse : 23 nœuds, 12-18nd en croisière
Dimensions : 196 x 28 x 10m de tirant d'eau
    Armement :
  • 1000 hommes
  • 8 canons de 381 en 4 tourelles doubles
  • 20 canons de 114 en double
  • 4 affuts octuples anti-aériens de canons rapides de 102 en double
  • 52 canons anti-aériens Oerlikon de 20mm en double
  • 4 affûts quadruples de mitrailleuse de 12.7


Après avoir servi quelques temps aux machines alternatives du transport de troupes RMS Empress of Russia, l'enseigne de vaisseau Philip Mountbatten est affecté sur le vieux destroyer HMS Wallace qui patrouille en mer du Nord. Il gagne sur ce navire le grade de lieutenant de vaisseau et en devient le commandant en second. En juin 1943, le navire est dépêché en Méditerranée occidentale à partir de Gibraltar et Malte pour participer au débarquement de Sicile où il se distingue en appui de la Première Division canadienne au centre du dispositif de l'opération Husky. Après quoi le navire remonte en Mer du Nord.

HMS Wallace
Destroyer Wallace

Notice technique du Wallace (1918-1945) à la guerre
Classe Shakespeare lancé en 1918 modernisé en 1938
Déplacement : 2000 tonnes à pleine charge
Machines : 40000 ch
Vitesse en chasse : 33 nœuds, 15nd en croisière
Dimensions : 100 x 9.6 x 3.7m de tirant d'eau
    Armement :
  • 187 hommes
  • 5 canons de 120
  • 2 canons anti-aériens de 102 en double
  • 1 affût quadruple de canons de 40
  • 2 canons Oerlikon de 20
  • 2 affûts quadruple de mitrailleuses Vickers de 12.7
  • 30 grenades sous-marines


A 23 ans, Philip Mountbatten est nommé commandant en second sur le destroyer, moderne cette fois, HMS Whelp qui est engagé en 1945 au sein de la flotte britannique du Pacifique. Le navire réussit plusieurs opérations à Sumatra puis en escadre avec la Vè Flotte américaine dans la préparation de l'invasion d'Okinawa. Philip finit la guerre le 2 septembre 1945 pour la capitulation du Japon en baie de Tokyo.

HMS Whelp
Destroyer Whelp

Notice technique du Whelp (1943-1976) à la guerre
Classe W lancé en 1943 revendu en 1952 à l'Afrique du Sud
Déplacement : 2500 tonnes à pleine charge
Machines : 40000 ch
Vitesse en chasse : 36 nœuds, 20nd en croisière
Dimensions : 110 x 11 x 4.4m de tirant d'eau
    Armement :
  • 179 hommes
  • 4 canons de 120
  • 1 affût quadruple de canons anti-aérien de 40
  • 4 canons doubles Oerlikon de 20
  • 8 tubes à torpilles de 533
  • 70 grenades sous-marines


Le journal L'Independent relate sa réaction quand ils accueillirent en 1945 les marins britanniques rescapés des camps japonais de prisonniers : « Ce fut une expérience émouvante. Ces gens étaient des marins de la Royal Navy qui n'avaient pas vécu dans une atmosphère navale depuis trois ou quatre ans, parfois plus. Quand nous nous assîmes au mess avec eux, il retrouvèrent soudainement une atmosphère qui leur était familière. Ils étaient assis là, des larmes coulant sur leurs joues. Ils ne pouvaient plus parler.»
Après un poste de first lieutenant sur le destroyer HMS Chequers mouillé à Malte puis le commandement de l'escorteur HMS Magpie en Méditerranée, Philip Mountbatten sera démobilisé en juillet 1951 avec le grade de Lieutenant Commander (capitaine de corvette), puis gagnera des grades dans ses fonctions royales jusqu'à amiral. Partout où il passa, il laissa l'empreinte d'un officier de race, posé, calme et sûr. Ce qu'il sera ensuite dans sa vie de prince-consort.


HMS Magpie
Escorteur (sloop) Magpie

Notice technique du Magpie (1943-1959)
Classe Black Swan lancé en 1943
Déplacement : 1350 tonnes
Machines : 4300 ch
Vitesse en chasse : 20 nœuds, 12nd en croisière
Dimensions : 91 x 12 x 3.4m de tirant d'eau
    Armement :
  • 192 hommes
  • 6 canons de 102 en double
  • 2 affûts double de Bofors 40 anti-aérien
  • 6 affûts doubles Oerlikon de 20 anti-aérien
  • 8 tubes à torpilles de 533
  • 110 grenades sous-marines
  • 1 mortier Hedgehog anti-sous-marins de 24 roquettes


Pour son "éloge funèbre" le Guardian avait titré Un Homme de son temps : « Bien que Philip soit intelligent, avec une présence physique, de l'énergie et un parler ironique et saccadé, il avait pris soin d'occulter son intérêt pour les choses intellectuelles qui incluait, derrière une attitude très directe, la poésie et la théologie. Il avait une collection d'art privée, peignait un peu et appréciait une bibliothèque personnelle bien répertoriée de plus de dix mille livres, avec des entrées comme les ouvrages de TS Eliot. "Ne le dites à personne" disait-il. Les prélats en visite à Balmoral ou Sandringham pour le sermon du dimanche pouvaient être déconcertés par ses petits yeux brillants d'inquisiteur assis au premier banc et ses questions minutieuses au repas qui s'ensuivait ».

On ne peut refermer l'album de marine du prince Philip sans évoquer HMY Britannia qui fut "son bateau à eux". Lancé à Clydebank (Ecosse) en 1953, le grand yacht de 126m de long déplace 5900 tonnes et fut pendant quarante-quatre ans l'ambassadeur le plus royal de la couronne britannique. Les époux s'investirent énormément dans la décoration du navire qui fut utilisé dans plus de neuf cents missions officielles. Il est plus long et quatre fois plus gros que le dernier escorteur commandé à la mer par le capitaine de corvette Philip Mountbatten. Décommissionné en 1994, il est amarré au port de Leith à Edimbourg et se visite.

HMY Britannia
Yacht royal Britannia

Notice technique du Yacht Britannia
Lancé en 1953, désarmé en 1994
Déplacement : 5700 tonnes lège
Machines : 12000 ch
Vitesse de croisière : 21.5 nœuds
Dimensions : 126 x 17 x 4.6m de tirant d'eau
    Armement et marques:
  • 271 hommes
  • Pavillon de l'Amirauté, Lord High Admiral au mât de misaine
  • Pavillon Royal Standard au grand-mât
  • Pavillon de l'Union Jack à l'artimon
Capacité : 200 passagers


Voilà ! On regrette l'homme, on regrette ce temps. Les ouvrages abondent depuis son décès, qui nous montrent combien le personnage était trempé, intéressant à tous égards même dans ses défauts. Cet article n'est qu'un modeste hommage à un prince rare qui savait créer la confiance autour de lui, ce qui semble nous manquer le plus par les temps qui courent. Paix à son âme !


amiral Philip Mountbatten
1978



Eternal Father, Strong to Save (1861)

lundi 11 janvier 2021

Pernoud ? A sauté !



Difficile de sortir de piste ce soir sans dire un mot de Georges Pernoud qui passe le rail à 73 ans seulement. D'autant que c'est assez personnel. Thalassa était au zénith, j'étais au nadir de ma vie ; Thalassa m'a aidé. On imagine mal aujourd'hui l'engouement du public pour cette émission maritime. Le téléphone sonnait-il en pleine diffusion qu'on pouvait s'excuser de rappeler plus tard à ce seul motif et sans vexer personne. Le succès de Thalassa fut le résultat d'une alchimie complexe chez un peuple de terriens qui découvrait autre chose que "la plage" et ses châteaux de sable. C'était tout le contraire des Vacances de Monsieur Hulot. L'alchimiste était Pernoud, non tant pour son talent que pour la sympathie qu'il provoquait naturellement chez l'auditeur. Il n'en faisait jamais trop, se mettait en retrait et se tenait loin des malades de la lucarne comme nous en subirons tant ! C'est avec une vraie tristesse que j'apprends la nouvelle de sa mort. Puisse son épouse, ses filles et toute la famille recevoir les plus sincères condoléances d'un admirateur du premier jour. Qu'il repose en paix s'il a souffert.


Je crois que ça lui aurait plu !

jeudi 19 novembre 2020

Le sémaphore de Palavas

Confiné au rangement de mon petit bureau domestique - le Home Office - j'ai retrouvé un classement des flottes marchandes publié par la CNUCED* l'an dernier sur des données de Clarksons Research (au cas où quelqu'un voudrait creuser). L'organisation brasse un milliard de rapports excellents en tous genres et pour une bonne part dans le domaine maritime, ce qui nous intéresse ici. Pour la partie d'à-terre, on peut fouiller aussi le site de l'Union maritime et portuaire du Havre, l'UMEP.

porte-conteneurs


Contrairement à la perception ambiante, ce classement en valeur des navires (indépendant donc des pavillons) attribue 35% de la flotte mondiale à l'Europe occidentale. Suivent le Japon, les Etats-Unis et la Chine populaire. Le score européen est dû principalement à la Grèce, à la Norvège (eh oui) et à l'Allemagne. Derrière l'Allemagne sur une marche assez haute, on trouve la Grande-Bretagne, le Danemark et les Pays-bas. La France n'est pas absente mais classée 18è, avec la moitié du tonnage danois, malgré notre armement fétiche CMA-CGM (troisième armement mondial dans le conteneur). Dit en passant, Taïwan est 10è ! Je précise que l'étude Clarksons incorpore, outre les vraquiers, tankers, cargos et porte-conteneurs, les navires à passagers et les navires de soutien offshore mais pas les bateaux militaires, les yachts, la pêche, la navigation intérieure, les plateformes offshores ni les barges. Difficile donc de comparer avec d'autres institutions qui classent différemment. Mais cette entame ne vise pas à analyser l'évolution des flottes marchandes. Il ne s'agit que de comprendre les divergences d'intérêts entre les nations européennes en temps de crise.

A l'heure où la démondialisation est au programme des tribuns politiques, il est bon de comprendre pourquoi les nations de libre-échange ne vont pas ouvrir leurs bras au malthusianisme français couplé à la réforme des flux marchands dans laquelle la France apparaît si peu. Pour ce qui concerne l'Union européenne stricto sensu (même si ses décisions s'inscrivent dans le concert plus vaste des nations maritimes), nos amis néerlandais, allemands et danois - je ne parle même pas des Grecs - ne voudront rien savoir de nos tentations protectionistes et fadaises écologistes puisqu'ils vivent largement du commerce mondial. Certes, ce n'est pas d'aujourd'hui, mais depuis la fin de l'empire colonial, notre empreinte mondiale a fortement étréci, nos échanges internationaux avec, et la flotte de haute mer a suivi ! Je viens d'une époque où des copains naviguaient sur Chargeurs Réunis, Messageries Maritimes, Navigation Mixte ou Delmas vers des ports qu'on ne retrouve plus que dans les romans d'espionnage. Bref, nous avons décroché, et sans M. Jacques Saadé qui a relancé l'armement français par la CMA, nous aurions disparu.

Si l'on excepte l'Allemagne qui suit avec plus ou moins de bonheur une géostratégie complexe depuis la réunification et la libération des pays de l'Est, nous avons au-dessus de nous un arc libéral qui nous soupçonne de complot à la Delors. Ce que cherchent dans les règles d'une Europe organisée tous les pays au nord du nôtre, c'est une zone de libre-échange la plus fluide possible, une Europe partenaire de traités économiques les plus lointains et les plus étendus, un marché mondial sans droits ni taxes (c'était l'intention du GATT). A cet effet, les pays que nous allons citer n'entendent pas être entravés de "valeurs européennes" définies et sanctionnées au plan fédéral et dont le juge le plus actif serait la France, ses Lumières, sa République bananière, sa Grandeur indépassable et sa Révolution sanglante. L'arc libéral commence aux îles britanniques, depuis le Brexit le doute n'est plus permis ; il se continue par les Flandres belges et les Pays-bas, puis le Danemark. Laissons l'Allemagne de côté pour la raison évoquée ci-avant, et on continue par la Pologne, la Suède, les deux pays baltes, l'Estonie et la Finlande. On reconstitue pratiquement la Ligue hanséatique.
La fibre européenne se juge au vote des peuples quand on les appelle à référendum : les Irlandais durent voter deux fois sur le Traité de Nice et refusèrent plus tard le traité de Lisbonne ; les Danois ont dû revoter sur Maastricht après que quatre dérogations majeures (opt-out) leur furent accordées par Bruxelles, mais ils ont voté deux fois contre l'euro pour conserver la couronne danoise ; les Suédois on refusé la clause d'automaticité et ont conservé la couronne suédoise ; les Néerlandais comme les Français ont voté contre le traité constitutionnel de 2005, puis ont refusé l'association de l'Ukraine à l'UE ; les Hongrois ont quant à eux refusé massivement les quotas européens de migrants ; et arriva... le Brexit !

Ceci pour dire que les valeurs européennes, démocratiques ou républicaines n'émeuvent pas tous les peuples pareillement et que les incantations répétées des délégués français ne trouvent que peu d'écho. Sans même parler de nos "projets" de réorganisation institutionnelle. Alors, dans la situation présente où trois piliers** de notre économie sont au bord de l'effondrement, où nos finances publiques n'ont plus rien à envier à celles du Wakanda, où notre goût de l'aventure gratuite mais coûteuse étend son blanc manteau sur le Sahel, le Levant, le Caucase et que sais-je demain, nous ne devons pas nous étonner si nos propositions à compte d'autrui (puisque nous n'avons plus le rond) soient débinées par les pays précités qui ont des affaires sérieuses sur le gaz ! Quant aux cousins gréco-latins, il ne reste que l'Espagne et le Portugal qui pourraient nous entendre ; l'Italie pour ce qui concerne son industrie performante est tournée vers le grand large et elle nous garde un chien de sa chienne pour avoir rompu la digue libyenne ; la Grèce (première flotte marchande mondiale) est gouvernée par des Grecs : ils achètent quatre frégates américaines pour le prix de deux frégates françaises !

Les dix-sept mois qui restent à l'équipe en place verront s'ajouter aux désordres intérieurs le reflux de notre influence européenne, surtout si l'Allemagne prend ses distances avec notre impérialisme moral comme on le sent de plus en plus. Quel imbécile a couplé les dispositifs de relance européenne à la manifestation d'un état de droit que personne n'a pris la peine de définir ? Finalement, l'élection de M. Macron dans le but de se débarrasser d'une classe politique corrompue, intéressée d'abord à sa propre perpétuation, si elle a effectivement fracassé les partis traditionnels, n'aura abouti à aucun des changements espérés. Mais le plus triste c'est qu'à ce jour, le plus mauvais reste encore le moins mauvais. C'est tout dire ! Bon, je retourne à mon classement.

* UNCTAD : United Nations Conference on Trade and Development ou Conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement (CNUCED)
** Aéronautique, tourisme et gastronomie


Le phare-restaurant de Palavas-les-Flots

mardi 25 août 2020

À la Saint-Louis des lances !

Canal royal de Sète

Sète, une ancienne île bleue venue d'Italie ou créée par Colbert, va savoir, une ville d'hommes - les copains d'abord - et de marins, célèbre pour ses enfants, Brassens, Paul Valéry, les Fonquerne et... Manitas de Plata, Sète ne serait pas cette curiosité qui défie les modes et le temps sans les joutes de la Saint-Louis, institution sérieuse s'il en fut jamais à l'ombre du Mont Saint-Clair. Un reportage Thalassa, réalisé par Sophie Kerboul en 2012, nous fera passer une poignée de minutes en bonne compagnie pour la fête du saint roi, mort du typhus à Carthage ce même jour de l'an 1270. On y comprendra que l'affaire n'est pas folklore de masse pour tourisme de masse mais haute lutte de huit sociétés qui s'achève en apothéose au Grand Prix de la Saint-Louis. Le nom du vainqueur acquiert l'immortalité, pas moins ! Savourez :

vendredi 14 août 2020

"Blue Homeland"

Préambule

L'agitation quasiment hystérique du président turc en Méditerranée orientale ne peut être comprise sans connaître Le Plan. Comme le "China Dream" de Xi Jinping, Recep Tayyip Erdoğan a son "Mavi Vatan". J'en ignorais les détails jusqu'à ce que je croise sur le site de l'IIMSR le capitaine de frégate en retraite Eyal Pinko qui m'expliqua tout ça par le menu. La doctrine turque s'appelle "The Blue Homeland". A partir d'ici c'est le marin israélien qui parle à travers une traduction belle infidèle typiquement RA [temps de lecture 9 minutes]:



The Blue Homeland

La doctrine Blue Homeland (on ne va pas traduire), qui fut annoncée par l'amiral turc Cem Gurdeniz en 2006 sous couverture du gouvernement, a pour but de consolider le contrôle turc des trois mers, pour affirmer l'influence régionale et internationale de la Turquie tout en accédant aux sources d'énergie, dans une démarche de souveraineté pour gérer sa croissance et la pression démographique sans dépendance d'aucun pays. Derrière les objectifs déclarés de la doctrine Blue Homeland, la Turquie cache celui d'annuler les effets du Traité de Lausanne qui fut imposé aux Turcs en 1923. Ce traité imposé après la Première guerre mondiale à la chute de l'Empire ottoman réduisit ses marches et les laissa sous contrôle occidental pour presque cent ans bientôt. Jusqu'aux années 2000, la Turquie put jouir des faveurs occidentales et américaines qui lui permirent d'affirmer sa souveraineté tout en se protégeant de la menace communiste. A la chute du bloc communiste et de l'affaiblissement de la Russie, la Turquie fit face à des besoins énergétiques corrélés à sa croissance économique et démographique (80 millions d'habitants aujourd'hui et un pronostic de 90 millions en 2030). L'énergie est le moteur de la croissance turque [...] mais ses sources d'approvisionnement sont toutes étrangères : les fournisseurs sont la Russie, l'Iran, l'Irak et la Libye. La Turquie a importé en 2018 plus d'un million de barils/jour de pétrole et 51 milliards de mètres-cubes de gaz de ces pays. La géoposition des sources étrangères d'énergie oblige la Turquie a être active militairement pour assurer un flux continu comme par exemple au nord de la Syrie et de l'Irak, en Libye et sur la Corne de l'Afrique. D'un autre côté, la Turquie affronte politiquement ces pays (Russie, Iran, Irak, Libye) même si ceux-ci ne le souhaitent pas vraiment. Par exemple, les tensions et la coordination délicate des combats face aux Russes dans le nord de la Syrie illustrent la finesse du jeu russo-turc qui par moment croise à angle droit les intérêts politiques, militaires et économiques turcs. Cependant, la probabilité d'un conflit ouvert entre la Turquie et la Russie (en général et en Syrie particulièrement) est très basse.

L'analyse turque du besoin d'indépendance énergétique conduisit à formuler la doctrine Blue Homeland dont le but, déjà mentionné, est de maîtriser des sources d'énergie et de créer un espace libre de contraintes dans ce domaine. Deux zones de contrôle sont assignées par la doctrine Blue Homeland : La première zone comprend les trois mers qui bordent la Turquie : Méditerranée (ndlr: orientale), Mer Egée, Mer noire. La seconde zone est stratégique (ndlr: pour les appros) ; elle comprend la Mer rouge, la Caspienne, la Mer d'Arabie et le Golfe persique. La domination turque et l'accomplissement de la doctrine BH se manifestent par un déploiement de la puissance navale sur ces mers, y compris par le contrôle de réservoirs de pétrole et de gaz. Un autre aspect de l'affermissement d'une supériorité réside dans le soutien politique aux pays de la région considérée, l'établissement de bases militaires et l'entraînement de forces militaires locales susceptibles de se ranger à ses côtés. Ainsi la Turquie a construit des bases militaires et navales en Somalie, au Soudan, en Libye et au Qatar, avec formation des soldats, fourniture d'armement, munitions et autre soutien militaire. Dernièrement, on a lu que la Turquie avait envoyé en Libye depuis la Syrie deux mille mercenaires et des conseillers militaires qui travaillent en son nom pour défendre et maintenir en place le gouvernement libyen.


Construction d'une puissance navale

La marine turque opère régulièrement en Méditerranée, en Mer noire (surtout devant la Bulgarie) et en Mer Egée sur les approches orientales des îles grecques. La marine turque a commencé à manœuvrer aussi en Mer rouge, dans le Détroit de Bab el-Mandeb, en Mer d'Arabie et sur le Golfe persique, et même conjointement avec le Pakistan. La coopération avec le Pakistan est basée sur une perspective stratégique de développement d'une présence permanente turque en Mer d'Arabie (ndlr: Gwadar) jusqu'aux golfes de l'Inde. La Turquie a compris que sa topographie terrestre couverte de montagnes était un avantage défensif qui la protégeait d'attaque au sol. Les frontières maritimes qui s'étendent sur trois mers, sont en revanche son point faible en un sens, mais constituent aussi une opportunité pour sécuriser des approvisionnement énergétiques indépendants et son expansion tout à la fois. Ce raisonnement, bien dans les traces de l'histoire ottomane, a conduit Erdoğan à initier un programme de construction d'une force navale appelé "Milgem", très peu de temps après son accession au pouvoir. Ce programme bénéficie de fonds et moyens abondants mais affirme aussi que l'établissement de la Turquie comme puissance régionale et internationale passe par le développement d'une technologie locale et d'une industrie turques indépendantes. L'industrie de défense turque est centrée sur le développement et la production de vaisseaux, avions et systèmes d'arme avancés pour l'armée en général et la flotte en particulier. Plus encore, la Turquie a pour ambition de devenir un leader mondial dans le commerce de l'armement, ce qui lui permettra d'influencer pays et politiques des pays, comme il en va dans les modèles américain, chinois et russe.

Dans le projet "Milgem", quatre corvettes ont été développée et construites pour la lutte anti-sous-marine, une autre pour l'acquisition de renseignement, quatre frégates surface-surface et quatre autres pour la lutte antiaérienne. Toujours dans ce projet, quatre corvettes modernes ont été construites pour la marine pakistanaise ces dernières années. De même ont été construits pour la marine turque trente-trois chalands de débarquement d'infanterie et de blindés sur les côtes ennemies. Le développement de capacités de soutien au débarquement sur les plages permet à la Turquie d'opérer sur les îles orientales grecques et d'en prendre le contrôle au cours d'une campagne. La Turquie construit en plus dans ses propres chantiers navals six sous-marins code U-214 allemand sous licence et appui des chantiers HDW (ndlr: Howaldtswerke Deutsche Werft AG, Kiel). Ces six sous-marins turcs (incorporant des capacités anaérobies qui autorisent une longue endurance en immersion) doivent être opérationnels de 2021 à 2027 et rejoindront la flotte des dix sous-marins classiques que la Turquie exploite depuis longtemps déjà. Le summum de la construction des forces navales turques est le porte-avions qui mettra en action les chasseurs F-35. Le porte-avions qui est attendu en opérations pour 2021, accroît sensiblement les capacités opérationnelles de la Turquie en Méditerranée et en Mer rouge, en insistant particulièrement sur la Libye, le Soudan et d'autres pays de la région. La Turquie envisage même de construire un second porte-avions. Il n'y a aucun doute qu'un groupement aéro-naval développera de manière décisive ses capacités de dissuasion. Durant les prochaines années, la marine turque mettra en ligne :

- 16 avions de reconnaissance
- 40 hélicoptères
- 16 sous-marins (avec les 6 HDW en construction)
- 21 frégates
- 35 torpilleurs
- 32 chasseurs de mines
- 1 navire de commandement et soutien à longue portée
- une douzaine de navires ancillaires

La marine turque enrôle environ 260000 personnels, y compris des commandos et des fusiliers-marins régulièrement entraînés par les Etats-Unis, et qui sont équipés de missiles anti-char, de blindés et d'armes de combat au sol. Ces troupes ont accumulé une grande expérience dans les campagnes de Syrie et de Libye, expérience qui leur servira à améliorer capacités opérationnelles et doctrine de combat.


En résumé

La vision Blue Homeland qui est active depuis les années récentes n'est pas que celle d'Erdoğan, l'homme fort de Turquie, mais s'accorde avec une aspiration nationaliste qui convoque la Turquie à retrouver l'influence politique et économique qu'avait obtenu en son temps l'Empire ottoman. Ce sont des considérations politiques et économiques qui conduisent la vision du Blue Homeland dont l'essence-même est d'offrir à la Turquie l'indépendance dans les domaines économiques et énergétiques. L'indépendance énergétique turque dépend de sa capacité à exploiter et contrôler les eaux de la Méditerranée, de la Mer noire, de la Mer Egée, de la Mer rouge et du Golfe persique. La doctrine Blue Homeland bâtit une force navale conséquente pour la Turquie qui comprend non seulement des douzaines de nouveaux navires et aéronefs mais aussi la technologie et les capacités domestiques de construction navale, la production d'aéronefs, celle des capteurs de données et plus généralement l'armement. L'effort de construction des forces turques va apporter dans les années à venir une puissance navale de plus de cent quarante navires (y compris les sous-marins), plus de soixante aéronefs (dont des chasseurs) et des milliers de troupes de marine. Cet effort est soutenu de démarches politiques et militaires telles que la formation d'unités au combat et leur équipement dans des contrées éloignées comme la Libye, le Soudan, le Qatar et le Pakistan. Début mars 2019, la marine turque a conduit l'exercice de guerre le plus important depuis sa création. La manœuvre qui fut appelée "The Blue Homeland", a suivi et validé la doctrine turque établie en 2006 et a donné le tampon final sur ses capacités militaires, en surface et en immersion, dans l'attaque des côtes et le débarquement. Les ambitions navales turques sont devenues réalité treize ans seulement après qu'elles furent déclarées. [...]
Erdoğan sait qu'Israël, la Russie, la France, l'Egypte, l'Arabie séoudite, la Grèce et Chypre ne soutiennent pas ses ambitions politico-économiques, et c'est pourquoi il applique à pas lent la Doctrine afin de ne pas être surpris en train de menacer la stabilité régionale (ndlr: c'était peut-être vrai au printemps dernier, ça ne l'est plus). Mais l'achèvement de la doctrine BH assurera à la Turquie son indépendance énergétique et lui permettra d'être une puissance maritime, économique et politique régionale capable de contrôler les eaux de la Méditerranée (orientale), de la Mer Egée, de la Mer noire et de la Mer rouge. [fin de l'article de Eyal Pinko]


Commentaires

Il y a plusieurs étages à commenter. Le premier point qui fasse débat est la légitimité ou non de la démarche géopolitique de la Turquie islamique qui vise à revenir sur les marches de l'empire défunt, qui fut aussi un califat. Le traité de Lausanne a dénié toute souveraineté maritime à la Turquie en Mer Egée au bénéfice des héritiers de la vieille thalassocratie hellénique. L'affaire aura tenu 97 ans. La Turquie réarmée peut reprendre les îles orientales grecques, parce que c'est vital pour elle, donc inéluctable. Elle laissera peut-être les populations résidentes vaquer à leurs occupations touristiques, mais l'eau sera rouge ! Cette provocation enfreint le droit, l'alliance atlantique et les bonnes mœurs des chancelleries mais quand on a dit ça, on n'a pas avancé beaucoup. La situation en Mer de Chine orientale et méridionale est comparable avec celle en Méditerranée orientale. Ou bien on négocie un amendement au traité de 1923 qui ne lèse personne, ou alors on fait la guerre à la Turquie. Qui va la gagner ? Celui qui aura les Etats-Unis et la 6è Flotte avec lui.

L'étage en-dessous est dans le rapport de puissance, de puissance tout court. Le talon d'Achille (gag) de Recep Tayyip Erdoğan est son économie domestique qui est assez mal en point, sans parler de sa monnaie qui est une piastre sans valeur. Pour devenir puissant, il faut une chaudière économique performante, à défaut, beaucoup de rentes minières à valoriser comme le fait la Russie de Poutine lente à s'industrialiser. La brutalité de l'administration AKP est la cause du blocage économique et la classe moyenne en est persuadée. A 867b$ le PIB turc est en bas du Top-20 au même niveau que celui des Pays-Bas. Ce n'est pas beaucoup pour un pays de 80 millions d'habitants qui veut construire une escadre de suprématie. Mais, comme on le voit ailleurs, crève le paysan s'il faut couler l'acier. Sauf insurrection générale !

Le dernier étage est le nôtre. Faute de succès intérieurs, le président Macron compense ses déboires nationaux par une agitation extérieure tous azimuts. Que l'on sauve le Liban, pourquoi pas, même si la corruption endémique de la kleptocratie locale est le plus sûr gage d'échec. Quoique les rapports qui rentrent montrent que les intervenants extérieurs comme la France ne s'encombrent plus de pseudo-autorités locales en pleines magouilles. Si les moyens choisis sont "spectaculaires" (dixit Erdoğan), ils nous engagent peut-être plus que de raison, surtout si on les renforce encore en Mer Egée. Que ferions-nous si un sous-marin grec torpillait le navire de recherche sismique Oruç Reis en haute mer (photo) ? Nous avons déjà essuyé un vent de la part de l'Amirauté turque en voulant arraisonner un cargo escorté à destination de Tripoli. Allons-nous nous ranger au côté de l'escadre grecque et ôter les tapes de bouche ? Quatre autres marines sont intéressées à la question : la 6è Flotte US, celle de sa Gracieuse Majesté au point d'appui de Gibraltar avec la RAF sur la base anglaise d'Akrotiri à Chypre, l'escadre italienne et l'escadre russe de Sébastopol. Avons-nous parlé à ces gens ? Il semblerait que la 6è Flotte américaine envisage de nous mettre des bâtons dans les roues. Je laisse à chacun le plaisir de délirer sur les suites à attendre d'une confrontation gréco-turque en Méditerranée orientale. [Fin des commentaires]

dimanche 19 juillet 2020

Sur la plage, abandonné !


- Carnon -

Rupture mentale d'obsessions... scrutant l'horizon au-delà de la mer.




Bonnes vacances à tous !



Blanc de Villèle

lundi 29 juillet 2019

En roue libre (2) bateaux

Je suis là-dedans depuis hier. Offert au Musée de la Marine en 1965 par l'Association des amis des musées de la Marine, cet album, destiné au Duc d'Orléans (mais lequel ?), reproduit vingt-trois aquarelles de Frédéric Roux (1805-1870), peintre de marine marseillais formé dans l'atelier d'Horace Vernet à Paris, et dont la famille s'était fait une forte réputation dans les portraits de navires.
Ils ont ceci de remarquable que les détails nautiques les plus insignifiants y sont représentés, ce qui donne toute la matière dont a besoin Jacques Vichot pour présenter son analyse éclairée de chaque aquarelle. Saviez-vous que la voile latine tire son nom de l'italien a la trina qui signifie "voile à trois pointes" et nullement d'une origine méditerranéenne.

Liste des portraits :
1.- Vaisseau de premier rang au mouillage, voiles au sec
2.- Vaisseau de second rang au mouillage, voiles serrées
3.- Frégate de premier rang au mouillage, pavoisée
4.- Frégate de second rang sous huniers
5.- Corvette affourchée par gros temps
6.- Brick de guerre en panne
7.- Goëlette-brig au grand largue
8.- Goëlette sous huniers, large
9.- Lougre au grand largue
10.- Cutter anglais, largue
11.- Chébec sarde encalminé
12.- Misticque espagnol au mouillage
13.- Tartane, grand largue
14.- Balancelle espagnole au grand largue
15.- Allège d'Arles, grand largue
16.- Flûte norvégienne, vent de travers
17.- Gaillotte au plus près, bon plein
18.- Brig de commerce à la cape par gros temps
19.- Bombarde de commerce
20.- Balaou américain, vent de travers
21.- Charbonnier sarde au plus près, bon plein
22.- Chasse-marée, grand largue
23.- Bateau à vapeur

Les vingt-trois planches de Frédéric Roux sont assorties de textes repris de la revue Neptunia de 1975 avec trente-deux lithos et croquis explicatifs, et in fine, de notes complémentaires plus techniques encore où l'on s'enfonce dans les mystères de la navigation du XIXè siècle.
Sont décrits dans ces notes complémentaires plusieurs bateaux expliquant les divers types de navires à voile et leur évolution (incrustation d'images et dessins).
24- Felouque de la marine de guerre espagnole (F. Roux, 1835)
25- Felouque italienne (Morel-Fatio, 1850)
26- Felouque de Gênes (Guéroult du Pas, 1710)
27- Felouque maltaise devant Sète (Joseph Vernet, 1757)
28- Felouque corsaire Payan La Tour (Antoine Roux, 1811)
29- Felouque vent arrière coupant la ligne de l'escadre française (Sébille, 1930)
30- Yacht de course bermudien (Léon Haffner)
31- Le Nordenskjold, trois-mâts barque de l'école marine marchande danoise (Léon Haffner)
32- Deux navires de charge à livarde (Léon Haffner)
33- Goélette de course aurique (Léon Haffner)
Et quelques croquis didactiques de voilures

Deux aquarelles pour vous allécher, les autres sont accessibles dans cette recollection des portraits de Jack Spurling, Antoine Roux et ses trois fils :

- n°8 -

- n°15 -

Carrément superbe pour qui doit tout lire ! On trouve encore des exemplaires de cet album sur Internet entre 26 et 33 euros selon l'état. C'est un bon investissement pour la section maritime de votre bibliothèque. Je promeus en passant la très belle revue de marine Le Chasse-Marée qui publie neuf fois par an depuis 1981 des articles de grande qualité avec une iconographie soignée.

vendredi 14 juin 2019

Naufrage du canot SNSM - Éléments et commentaires

L'hommage national aux trois marins de la Société nationale de sauvetage en mer morts en mission a été rendu aux Sables d'Olonne, et vient aujourd'hui le temps des explications, sans chercher les torts réciproques d'autant que la mer, elle, a toujours raison.
Avertissement : Nous avons été tenté d'explorer les circonstances du naufrage à côté de la légitime émotion manifestée par les Sablais et tous les gens de la Société nationale de sauvetage en mer. Les questions sont au nombre de trois (pour mettre une limite à une longue série) :

1.- le canot tout-temps SNS062 l'était-il vraiment ?
2.- la position du canot en intervention sur les hauts-fonds cartographiés était-elle avisée par rapport à la physique des déferlantes ?
3.- pourquoi le pêcheur professionnel est-il sorti à 5 heures, deux heures seulement avant l'atterrissage de la tempête Miguel à marée montante tel qu'annoncé par le BMS du 6/6/19 ? Avait-il un autre motif que la pêche à la crevette, comme de relever un (stupide) défi ?
Nous confions à la houle du blogue des éléments d'analyse pour ceux de ses lecteurs qui aimeraient comprendre un peu plus loin que les généralités d'usage. Ce travail de compilation fastidieuse est offert gracieusement. Mais pour ne pas nous dérober, au vu des éléments recueillis à date d'écriture nous répondrions non aux trois questions.




Eléments d'analyse du naufrage du SNS061 aux Sables d'Olonne le vendredi 7 juin 2019


Bulletin météo du 6/6/2019 avant tempête :

Bulletin spécial N°340 — débuté le jeudi 6 juin 2019 à 23:58
Demain, vendredi 7 juin 2019, la France va vivre une journée météorologique tout à fait atypique. La tempête Miguel, actuellement au large de l'Espagne, va toucher la moitié ouest de la France. Il s'agit de la première tempête à toucher la France en juin depuis celle du 7 juin 1987 avec 126 km/h à Biscarosse (voir le dossier HistorIC correspondant). En remontant les archives, on retrouve l'évènement du 26 juin 1958 avec 140 km/h à Toulouse et 137 km/h à Bordeaux (voir le dossier HistorIC correspondant).
La dépression se situe actuellement au large de la Galice avec une structure se rapprochant d'une dépression extra-tropicale. En France, la situation est calme pour le moment avec quelques pluies en Bretagne et les Pays de la Loire.

Carte météo Sat24 du jeudi 6 juin 2019-18:50GMT modifiée à 23:54:45


Prévisions météorologiques pour le vendredi 7 juin 2019

Une dépression creuse et active remonte la nuit prochaine du Golfe de Gascogne jusqu'à la Bretagne. Elle va traverser la région en matinée de vendredi et sera à l'origine d'un vendredi très dégradé sur la région où de nombreux phénomènes devraient se combiner et nécessiter une vigilance particulière.
Le phénomène le plus à suivre reste en premier lieu les pluies abondantes attendues sur le pays Bigouden et l'Aven.

Vents violents:
Le vent de secteur sud se renforce en fin de nuit sur la Loire-Atlantique où des rafales peuvent atteindre jusqu'à 100 à 110 km/h dans l'estuaire de la Loire et à l'est du Golfe du Morbihan. Ces conditions perdurent sur une partie de la côte atlantique en matinée. Le vent bascule à l'arrière de la dépression au secteur nord-ouest. Ce sont cette fois les côtes de la Manche qui sont exposées à de fortes rafales de vent. Elles atteignent 90 à 110 km/h localement jusque sur la côte de Penthièvre et la côte d’Émeraude. Dans l'intérieur des terres, les rafales atteignent 70 à 90 km/h. Il convient d'être prudent car en période estivale, les arbres sont plus lourds et des chutes de branches sont très probables lors du coup de vent.
Phénomènes côtiers:
En lien avec cette dépression, l'état de la mer se dégrade tandis que les coefficients de marée sont de 82-78 ce vendredi. La dépression génère une houle à l'origine de vagues de 3 à 5 mètres sur la côte atlantique et en mer d’Iroise. Il convient de rentrer dans les ports les petites embarcations ainsi que les équipements touristiques sur les plages car des dégâts sont possibles. Cette mer agitée doit également décourager les amateurs d'activités nautiques à prendre des risques en mer.
Les conditions météorologiques sont très difficiles sur zone : vent de sud-ouest 41 nœuds (75 km/h), mer 5 (forte, 2,50 m à 4 m)


Horaire des marées du jour : Vendredi 7 juin 2019 aux Sables d'Olonne

08:17 heure de la plus haute mer
4.80 marnage en mètres
082 coefficient de marée

20:36 heure de la plus haute mer
4.85 marnage en mètres
078 coefficient de marée

02:02 heure de la plus basse mer
0.90 marnage en mètre

14:18 heure de la plus basse mer
1.15 marnage en mètre


Cartographie

Carte 6551 du Service hydrographique et océanografique de la marine
(Rappel : échelle verticale des cartes marines : longueur de la demi-minute de latitude : 926m soit un demi-nautique)

1.- Carte ENC C-Map des sondes de l'atterrage sur le chenal des sables d'Olonne. Noter la remontée rapide des fonds (ligne des 5m et ligne des 10m) : Cliquez ici pour faire monter la carte.

2.- Carte OLEX du chenal des Sables d'Olonne. Pour comprendre les explications des rescapés du SNS061.






Formation des déferlantes, et vagues de Draupner

Deux choses à retenir, la remontée rapide des fonds est propice aux vagues déferlantes, le pied de vague étant freiné quand la crête de vague est propulsée par le vent. Le déferlement limite le haussement de la vague d'eau par définition incompressible. Mais ce haussement est dangereux par la pression qu'il engendre : « une vague normale de 3 mètres de haut exerce une pression de 6 tonnes/m² ; une vague de tempête de 10 mètres de haut peut exercer une pression de 12 tonnes/m² ».

Réflexion : Cette déferlante peut monter plus haut lorsqu'il y a un croisement des houles qui additionne les énergies libérées par les vagues. Les essais en bassin ont arrêté un angle de croisement de 120° pouvant faire naître une vague spontanée dite scélérate pendant quelques secondes par multiplication des énergies. Le récit des rescapés du SNS061 signale (mais dans la confusion du choc) une vague de 6 mètres pour un creux météo moyen annoncé de 4 mètres. Le choc sur les carreaux a pu atteindre 9 tonnes. Sans connaître le cahier des charges de la construction du canot et donc la surface individuelle des vitrages et la résilience du matériau, il est impossible de juger la pertinence du choix initial au chantier naval mais simplement de constater qu'ils ont explosé ! Et c'est LE problème.


Déroulé de la situation en mission du canot SNS061

Ce vendredi matin à 11h14, le Centre régional opérationnel de surveillance et de sauvetage (CROSS) d’Etel a été alerté par son homologue de Gris-Nez du déclenchement d’une balise de détresse 406 MHZ à environ 0,8 mille nautique (environ 1.5 kilomètres) du port des Sables-d’Olonne.
Simultanément, le CROSS reçoit l'appel de la SNS061 Patron Jack Morisseau des Sables-d’Olonne en cours d'appareillage. La station SNSM (Société Nationale de Sauvetage en Mer) des Sables-d’Olonne a, en effet, été préalablement contactée par le navire de pêche Carrera ayant l'intention de rentrer au port dans de très mauvaises conditions météorologiques.

Quelques instants après l’alerte, la station SNSM a décidé de faire appareiller son canot tout temps (CTT) avec sept équipiers à bord pour porter secours au navire de pêche Carrera, d'une longueur de 11,50 et basé aux Sables d’Olonne.

C'est à 11h36, qu'un témoin à terre signale le chavirement du canot tous temps SNS061 Jack Morisseau, puis son échouement sur la côte. "Dès connaissance de cette information, le CROSS Etel a diffusé immédiatement un message "Mayday relay" et engagé un important dispositif aéromaritime, constitué de trois hélicoptères : Ecureuil de la Gendarmerie nationale basé à Saint-Nazaire, Dragon 17 de la Sécurité civile basée à La Rochelle, Caracal de l’Armée de l’air basé à Cazaux avec une équipe médicale à son bord", a indiqué la Préfecture maritime de l'Atlantique.

La vedette a chaviré à 800 mètres des côtes au large des Sables-d'Olonne (ndlr : plage de Tanchet) avec ses sept marins à bord. Le Centre opérationnel départemental est activé. Huit personnes présentes sur le rivage ont spontanément tenté de porter secours, non sans risque (ndlr : plage de La Pironnière). "Elles ont été prises en charge par les pompiers" a précisé la Préfecture de Vendée dans un communiqué.

Extraits du récit des rescapés

« Tout s’est déroulé comme ça devait se dérouler. Dans la passe du sud, on a remonté plein ouest, comme d’habitude, comme les anciens nous ont appris. De la part de l’équipage tout s’est très bien passé. Sauf que voilà, les carreaux ont implosé » confie Christophe Monnereau.
Face à la force des vagues, certains sauveteurs ont été projetés de la passerelle et, à 200m du rivage, sont parvenus à nager et à échapper à la mort. « Si ça avait été à 500 m du rivage, ça aurait été beaucoup plus grave, il aurait pu y avoir sept morts » a confié Xavier de la Gorce (Président de la SNSM).
Trois sauveteurs ont eux été pris au piège à l'intérieur du bateau : « Les brassières de sécurité se sont gonflées et ça les a plaqués au plafond » a expliqué M. de la Gorce.

La conférence de presse à la station SNSM :

Par le lien ci-dessous, vous accédez à la page de Ouest-France du 08/06/2019 à 12h15 qui donne la vidéo de la conférence de presse du président de la SNSM sur les circonstances du naufrage du canot Patron Jack Morisseau. Nous n'avons pas embarqué son visionnage parce que la vidéo démarre automatiquement. Il est possible de la partager sur la page Ouest-France.


Echouement des débris du fileyeur Carrera au droit de celui du SNS061 :



Reste à attendre le rapport technique du Bureau d'Enquête Accident Mer (Enquêtes en cours) qui dispose de données précises, surtout quant à la météorologie marine relevée en continu au moment du double drame.




Ici s'achève notre contribution à la compréhension du naufrage d'un canot tout-temps qui ne l'était pas vraiment, au sens où il était sous-calibré pour l'emploi à cette station, sinon à celui d'un déchaînement des éléments sans précédent sur cette côte. Pour l'avenir il n'y a pas adéquation entre les moyens actuels de secours en mer et les prévisions de tempête jusqu'ici inédites. Quelqu'un a-t-il noté que le canot auto-redressable est arrivé à la côte retourné ? Faudra-t-il rehausser la classe des bateaux de sauvetage sur l'Atlantique, passer du canot de 18 mètres au cotre à déplacement de 22 ou 25 mètres ? Les patrouilleurs des Garde-côtes américains sont passés de 82 à 87 pieds dans les années 90 pour cette raison. Sachant que la puissance réclamée est au carré des longueurs et le prix final au cube, résoudre ce défi convoque des moyens budgétaires que d'ordinaire la SNSM recouvre auprès du public. Donnons ! Donnons sans attendre l'Etat qui engloutit des fortunes dans la perpétuation de lui-même, mais qui se profile déjà en fond de tableau pour réguler la mer et ses gens au principe du contrôle des citoyens déclarés inciviques ! Donnons à la SNSM pour vivre en liberté. C'est par ici !


Avant de se quitter, passer voir l'album des interventions du SNS061 sur le site de la SNSM des Sables en cliquant ici est une bonne conclusion sur le courage de ces gens.


Le SNS061 en mission par gros temps



Compléments du 28/6/19-15:00
Extrait du reportage de Arnaud Bizot dans le Paris-Match n°3658 :
[...] Après six minutes de mer, à 11h31, un mur d'eau aux allures de jugement dernier fait exploser en même temps les trois carreaux de la passerelle. Le grand du milieu et les deux de côté. Le Jack Morriseau signale l'avarie au CROSS et déclenche sa balisde de détresse. Davis Bossard : « On s'est dit à ce moment-là que ça n'allait pas le faire, que c'était perdu. On avait 1,5 mètre d'eau à bord.» Christophe Monnereau et lui tentent de maintenir la porte fermée avec leurs épaules, au moment où la coque enfourne, puis de la rouvrir pour évacuer les paquets de mer lorsque le bateau remonte une vague. Ils ne peuvent se servir de leurs mains : « Le groupe électrogène nous envoyait du 220 volts partout à bord, on voyait des arcs électriques » poursuit David Bossard. A genoux, les autres écopent comme ils peuvent avec des seaux. Aucun affolement, aucun cri à bord [...] A 11h36, le bateau longe tout seul (la côte), tant bien que mal. Mais une vague immense le fait chavirer à 90 degrés. Le Jack Morriseau se redresse puis, une seconde plus tard, se retourne à nouveau, cette fois à 180 degrés. Il ne se relèvera plus [...]




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