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samedi 15 janvier 2022

L'épouse du Margrave est morte

Aliette Raspail avait 92 ans. Nos condoléances sincères à son fils Quentin et à sa fille Marion. S'échappe de la lampe magique le dernier souffle d'un royaume mental que Jean Raspail avait construit de sa plume dans l'attente d'un autre, qu'il savait ne jamais devoir revenir, bien qu'il y aidât autant qu'il put. J'avais écrit il y a douze ans une exaltation de la Patagonie raspalienne dont je replace l'entame ici aujourd'hui en guise d'eulogie.

« Si vous brassez le ciel de votre imagination d'un grand éventail à chimères, il peut transmettre une vibration dans le manche vous indiquant que vous avez touché quelque chose. C'est l'incarnation fortuite d'une idée. Vous en sentez la masse et les contours, quelque chose s'est métamorphosé venu de l'impalpable et a pris corps. Ainsi en va-t-il de certaines utopies que la force mentale peut faire naître dans la réalité. Il s'agit ce matin d'un royaume liquide, un empire marin, quelque avatar moderne d'une Atlantide archipélagique, possédé par l'esprit mais sans souveraineté établie, autre que celle livrée par l'intense chaleur des coeurs : j'ai nommé l'incroyable réalité du royaume de Patagonie. Seule la psychanalyse du maître saurait nous dévoiler les ressorts intimes de cette création, mais le royaume attendu en France et absent, ce royaume tant désiré et qui ne viendra plus, justifie à lui-seul son dérivé patagon.»

Avec la disparition de la veuve du Consul général de Patagonie, il y a quelque chose de grand qui s'enfonce dans le brouillard de l'oubli. Que reste-t-il debout de grand dans cette nation ? Pardon, ce n'est pas le jour. Requiem æternam dona eis, Domine : et lux perpetua luceat eis : in memoria æterna erit justus : ab auditione mala non timebit. Qu'elle repose en paix auprès de son époux. L'étonnante conversation va continuer... sans nous.

Aliette et Jean Raspail

samedi 13 juin 2020

† Raspail est mort

« Il est rare que les mouvements de foule spontanés ne soient pas, en fait, plus ou moins manipulés. Et l'on imagine aussitôt une sorte de chef d'orchestre tout-­puissant, grand manipulateur en chef tirant sur des milliers de ficelles dans tous les pays du monde et secondé par des solistes de génie. Il semblerait que rien n'est plus faux. Dans ce monde en proie au désordre de l'esprit, certains parmi les plus intelligents, généreux ou pernicieux, s'agitent spontanément. C'est leur façon à eux de combattre le doute et de s'échapper d'une condition humaine dont ils refusent l'équilibre sécu­laire. Ignorant ce que réserve l'avenir, ils s'y engagent néanmoins dans une course folle qui est une fuite en avant et, sur leur chemin, font sauter toutes les voies de repli, celles de la pensée, évidemment. Ils tirent chacun les propres ficelles liées aux lobes de leurs cer­veaux et c'est précisément là que réside le mystère contemporain : toutes ces ficelles se rejoignent et pro­cèdent, sans concertation, du même courant de pensée. Le monde semble soumis, non pas à un chef d'orchestre identifié, mais à une nouvelle bête apocalyptique, une sorte de monstre anonyme doué d'ubiquité et qui se serait juré, dans un premier temps, la destruction de l'Occident. La bête n'a pas de plan précis. Elle saisit les occasions qui s'offrent, la foule massée au bord du Gange n'étant que la dernière occasion en date et sans doute la plus riche de conséquences. Peut-être est-elle d'origine divine, plus certainement démoniaque ? Ce phénomène peu vraisemblable, né il y a plus de deux siècles, a été analysé par Dostoïevski. Il l'a été aussi par Péguy, sous d'autres formes, dans sa dénonciation du "parti intellectuel". Et encore par l'un de nos pré­cédents papes, Paul VI, ouvrant enfin les yeux au déclin de son pontificat et reconnaissant l'œuvre de Satan. Rien n'arrête la bête. Chacun le sait. Ce qui engendre, chez les initiés, le triomphalisme de la pensée, tandis que ceux qui luttent encore en eux-mêmes sont saisis par l'inutilité du combat. Archange déchu, Ballan reconnut aussitôt les serviteurs de la Bête et leur offrit ses services.» (Jean Raspail dans Le Camp des saints)


Le Margrave Héréditaire a rendu son âme à Dieu, Jean Raspail nous a quittés. C'est un grand vide au Roycoland, il était une des rares personnalités françaises à avoir percé sous la bannière royaliste fièrement déployée, mais son roi était "de vitrail", il avait du mal avec les rois-bourgeois d'aujourd'hui. J'ai le sentiment diffus d'être un peu abandonné, entre les hésitations dynastiques et les timidités palatines. C'est sûr que sa mort nous jette à terre.

De son œuvre littéraire, moins désespérant que le Camp, j'ai préféré L'Anneau du pêcheur qui traverse tout le midi de Rodez à Senez, depuis l'époque du grand schisme d'Occident jusqu'au pontificat de Jean-Paul II. C'est le mythe du pape caché qui va de conserve avec le roi caché au-delà des mers.

"Pour Jean Raspail, le mythe semble bien être la vérité ultime de l'Histoire. Comme si, en définitive, le mythe était la fin dernière d'un égarement qui retrouve, à l'instant de disparaître à jamais, sa vérité première" (Philippe Hemsen).

Par le truchement du Consul de Patagonie à Hong Kong je lui avais transmis il y a dix ans un article de ce blogue qui évoquait de manière poétique "son" royaume.
En voici le lien : Amerrissage de l'utopie. Bonne lecture.


Qu'il repose en paix, il a beaucoup fait ici bas déjà.



cercueil de Raspail le Patagon
dernière station : Saint-Roch 17 juin 2020

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