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vendredi 28 octobre 2011

L'Empire attaque

Quand le ministre approcha du trône céleste les yeux baissés pour énoncer la mauvaise nouvelle, l'empereur n'entendit que « Le Roi est mort !». Il releva la tête pour regarder au loin le souvenir imaginaire de cet autre lui-même perdu aux confins du monde, qui lui avait adressé, il y avait presque trente ans, une brigade de savants remarquables qu'on appelait "jésuites" et auxquels il avait confié, ébloui, le ministère des Affaires étrangères.
Kang-Hi (1652-1722), quatrième empereur des Grands Tsing, savait tout du Roi-soleil jusqu'à le hisser dans son estime au niveau le plus haut des monarques régnants, le sien propre.
Et Louis XIV savait tout de Kang-Hi depuis qu'il avait lu le récit du voyage effectué en Mandchourie par le père Verbiest en 1682. La dédicace était explicite : "Vous verrez, Sire, dans ce récit que la Cour de Péquin ne cède en magnificence à aucune autre Cour de l’Europe; & si vous aviez estè dans un autre siècle, le Prince qui règne aujourd’huy à la Chine ne verroit rien dans le monde de plus grand que luy".
Puis vint le portrait de l'empereur publié en 1697 par le père Bouvet et traduit partout en Europe. Dans sa préface, il assurait Louis XIV qu’il avait établi le "portrait d’un monarque qui a le bonheur de vous ressembler par plusieurs endroits". Effectivement, il y avait une ressemblance physique, puisque leurs visages portaient les traces d’une petite vérole enfantine qui faillit l'un et l'autre emporter, même maîtrise de soi, même goût pour les arts et les sciences, et ressemblance de leurs destins : orphelins, ils avaient connu les périls d’une régence difficile et assumé, très jeunes, les responsabilités du pouvoir (source Jésuites.com). Ressemblance in fine par la longévité de leurs règnes, 61 ans pour Kang-Hi et 54 ans pour Louis XIV (à partir de la mort de Mazarin sinon 77 ans en droit).
L'Empire de Chine était encore la première puissance du monde mais le décalage technique commençait à poindre, à ce que diffusaient autour d'eux les jésuites de Pékin dans tous les domaines scientifiques. Il n'a pas suffi. L'empire baissant la garde, le divin Palais d'Eté sera ruiné cent cinquante ans plus tard par Lord Elgin, barbare victorien de la série courante. C'est inexpiable, la plaie suppure encore !
Malgré tout, Européens et Japonais construisirent en Chine une industrie puissante, des voies ferrées et des ports modernes, des banques internationales jusqu'à faire de Shanghaï la capitale économique du Pacifique, jusqu'à la guerre sino-japonaise de 1937. Il en reste chez nous beaucoup de bons et titres divers non remboursés dont on fait tapisserie à défaut¹.


Si les Européens se contentèrent de mater le mécontentement pour exploiter le pays, les Japonais entreprirent de le réduire en esclavage. Mais on ne peut tuer le chiendent à coups de talon, de sabre. Il faut le déraciner, l'extirper, sinon il reprend. Et la Chine a repris. Regain dans tous les domaines, dans son périmètre historique presque intact, sur sa propre terre, dans l'ingéniosité de sa race et sa glorification du travail comme promesse de tout, jusqu'à venir au secours des pays de la zone euro au seuil de la panique. Ainsi donc les fils de Kang-Hi, de Qianlong, accourent en ambassade chargée d'or négocier leur appui. Et les barbares acculés mais suffisants qui nous gouvernent, de tendre les mains.
Le directeur du Fonds européen de stabilisation financière, Klaus Regling, parti faire kowtow à Zhongnanhai² et accessoirement placer quelques milliards du nouveau trillion prévu, est rentré hier bredouille, car la négociation chinoise n'a pas commencé. C'est eux qui ont la montre. Le "véhicule" spécial que les derniers accords de Bruxelles prévoient pour charrier des fonds émergents doit être déjà révisé à leur demande.

Nos dirigeants doivent quand même savoir que leurs homologues chinois ont tout appris de l'histoire et des humiliations que nous avons imposées à leurs pères. Que les mettre en situation de revanche est extrêmement dangereux. Non qu'ils soient d'un naturel belliqueux - la Chine n'est ni la Corée ni le Japon - mais parce qu'ils sont par leur essence même... intéressés. Ils vont venir voir, c'est sûr, mais de leur propre chef et sans doute pas sur convocation. Le G20 du 3 novembre à Cannes nous apprendra non pas ce qu'ils auront décidé du swap entre bons américains et bons fédéraux européens, mais dans quel état d'esprit ils feront leurs demandes de contreparties en descendant à chacun des niveaux nationaux. Il n'existe pas de charité politique !
Ils ont pris le Pirée en nous laissant le singe, ils avancent derrière les tycoons de Hong-Kong quand c'est nécessaire, comme au Panama. Ils ont pris Medion (pc) en Allemagne, Oerlikon Austria (mach. textiles), Fortis (banque), les mines Langfeld de Chypre, les ateliers danois Boiler Works, la chaîne espagnole d'hôtels NH, le terminal vrac du port estonien de Muuga, Rhodia Silicone et la minorité de blocage de la Compagnie financière de Rothschild, le chimiste hongrois BorsodChem, Firecomms informatique en Irlande, les aciéries italiennes CIFA, la holding automobile néerlandaise Hyva, les automobiles MG³ (Rover), 12% de Rio Tinto(!), EDF-UK, Northumbrian Waters, Volvo, Saab, les transmissions WEIGL, et partout des transitaires portuaires, des canaux de distribution, des usines de niches avec des savoir-faire spécifiques comme la Société d'automatisme et de mécanisme du Bourbonnais par exemple, à se demander s'ils n'auraient pas un plan. (Rires idiots au fond de la salle !)



Réindustrialisons contre la Chine (pour faire court), installons des quota contre la Chine, pressons-les de réévaluer le renminbi, dénonçons les exactions judiciaires, la destruction des libertés élémentaires, la triche douanière, la banqueroute frauduleuse de nos débiteurs, etc... n'y pensez plus. Si en foot, quelque soit le déroulement de la partie, c'est l'Allemagne qui gagne à la fin, en diplomatie c'est la Chine. Il y sont à plein temps, les "salauds", quand seize ministres de la République française désertent tous au même moment leur bureau pour aller faire du chahut à une convention médiatique anti-socialiste ! Nous allons assister à une démonstration du genre de celles que faisaient les jésuites français à la cour de l'empereur d'alors. A preuve, ils se sentent capables de mieux gérer que nous, Geely fait des bénéfices sur Volvo en faisant tourner l'usine en SUEDE ! Ils sont prêts à appliquer tout modèle de développement qui leur garantira un juste retour sur investissement. N'ayant peur de rien et surtout pas de miser, ils ont un art consommé de la négociation. Saab vient d'être raflé à Spyker à prix cassé aujourd'hui par ceux-là même qui claironnaient hier qu'ils n'en avaient rien à f... de ces usines en plan ! Victor Müller, le directeur qui a baissé son prix, avale le casque avec les cornes plus le crâne à boire l'hydromel ! Youngman Automobile est capable de faire avec Saab ce que Geely a fait avec Volvo, ou d'y mêler Lotus Engineering qui est dans son groupe pour sortir un modèle canon destiné aux yuppies chinois. Du grand art.
Ils sont, sans le savoir peut-être, dans une démarche typiquement coloniale. Si tu ne sais pas exploiter ta rente, moi je sais faire, dégage ! Nous-mêmes l'avons fait partout dans l'empire, Israël le démontre en Palestine, à notre tour dans l'autre sens ? Du moins pourrait-on le croire.


Les communautés chinoises que nous côtoyons ici travaillent en continu à leur propre enrichissement. Arrivées pieds nus mais agrippées maintenant comme des moules au rocher, elles sont les points d'ancrage des managers continentaux qui vont venir gérer leurs investissements. Cette drogue du travail qui les porte, est bien pire pour nous autres, addictés aux RTT, que l'opium de l'empire des Indes le fut jadis pour eux. Ils vont nous battre à mains nues, enfin, avec seulement la résilience mentale et l'opiniâtreté du coolie des chemins de fer californiens ! Décidément, il est loin le siècle de Louis XIV !


PS : se tient actuellement au Louvre une exposition "Empereurs de Chine et rois de France" sous le titre de la Cité Interdite.

Note (1): on s'amusera à visiter le site du GNDPTA, section "titres chinois"
Note (2): le kowtow est un geste de soumission pratiqué à l'époque impériale devant Sa Majesté. Giscard d'Estaing et Raffarin venus quémander l'indulgence du pouvoir chinois en 2009 s'y sont prêtés sans le savoir. Zhongnanhai est la Cité interdite d'aujourd'hui, le centre du pouvoir chinois.
Note (3): la Roewe 550 chinoise a obtenu cinq étoiles au crashtest de type américain

mercredi 12 mars 2008

Bucintoro

pavillon dogal1798. Avaient déferlé sur l'Europe les hordes françaises de la Révolution apportant la Lumière. La ville natale de Don Juan n'en voyait pas l'usage ; mal lui en prit. Elle ouvrit l'année nouvelle en payant le prix fort pour les Pâques Véronaises (17 avril 1797) qui furent un soulèvement de résistance du peuple vénitien enragé, conduit par ses chefs naturels. Bien que vaincus une fois, ils ne s'étaient pas laissés impressionner par le "pirate génois", aussi talentueux à la guerre qu'il fut, et se mirent debout ! La résistance écrasée, l'aristocratie vénitienne détruite, le traité de Campo-Formio signé en octobre 97, des trains de mules à millier remontèrent vers la France les trésors artistiques de la République la plus prestigieuse du monde.
Trente-cinq mètres de long, 7 de large et 8 de haut, le Bucentaure n'était pas transportable ! Pour enfoncer dans le crâne rebelle des Vénitiens la marque indélébile de leur soumission, on le dépeça le 9 janvier 1798 de toutes ses ornementations qui furent mises en pièces pour les fondre sur l'île de San Giorgio Maggiore. Le feu dura trois jours pendant lesquels le peuple de Venise vit l'épaisse colonne de fumée emporter son prestige tout autant que le dogme révolutionnaire. "Ils" avaient brûlé le Bucintoro ! Avec lui l'Europe perdait sa dernière galère de parade. Venise ne serait désormais plus la Venise des doges.
Le 4 juin 1798 mourait Casanova ...

Sa carène fut abandonnée à la putréfaction, et, un temps armée de quatre canons pour défendre le Lido, moisit et disparut en 1824, démantelée à l'arsenal.

le retour du Bucintoro
Des sacs de ville l'histoire en connut beaucoup, et la France, tous régimes confondus, perpétra les siens. On a retenu comme notre dernier celui du Palais d'Eté de l'impératrice Tseu-Hi, qui fournit la "mise de premier équipement" en chinoiseries de toute la corporation d'antiquaires de Londres et de Paris après 1860. Fut-il réellement le dernier ?

Il est loin certes le temps de la chevalerie. On se bat toujours comme des chiens et "La Guerre Totale" de Ludendorff (1936) traîne encore sur les tables de chevet des cadets. La guerre est sans doute le domaine de l'activité humaine où il n'y a aucun autre progrès que celui d'accroître la létalité des moyens mis en oeuvre. L'esprit reste au niveau du Hun. Après ce point d'humeur, nous signalons au lecteur-contribuable que Venise vient d'envoyer sa facture.

Courrier International (copiez l'article car il va passer payant) nous apprend que la Sérénissime reconstruit le Bucentaure et serait honorée de notre mécénat en guise de repentir. On peut dauber sur la repentance, et je ne m'en prive pas, mais avec l'Italie notre compte est très débiteur, surtout si nous considérons cette nation comme notre mère :
Nous commençâmes avec Brennus en 390 avant JC et nous en rapportèrent le foie gras d'oie. Jusqu'à Napoléon, nous n'eûmes de cesse de puiser dans leurs musées pour équiper les nôtres. Les "échanges" furent permanents et durent encore : après les Médicis, la première dame de France du jour est encore italienne et bellissima ? La femme du commissaire Cordier aussi. Celle de Vincent Cassel pareillement. A choisir, Venise a finalement envoyé son courrier à Monsieur et Madame Sarkozy, à l'enseigne du Coq, avenue Gabriel, Paris 8è !

Le Bucentaure
La Fondazione Bucintoro nous apprend que le dernier Bucentaure était une haute galère dorée de 100 pieds de long sur 21 pieds de bau, deux ponts, armée d'une chiourme basse de 168 rameurs et de 40 hommes d'équipage. Commandée par un amiral, elle célébrait chaque année à l'Ascension le Mariage à la Mer où le doge en fonction jetait l'anneau nuptial au bout d'une remorque de soie dans l'Adriatique : «Desponsamus te mare, in signum veri perpetuique domini». La dernière fois ce fut en 1796. Le grand pavillon dogal au lion de saint Marc fut quant à lui enterré cérémonieusement le 23 août 1797.

la maquette d'or
Le Bucintoro sera reconstruit à l'identique à l'arsenal de Venise et lancé.
Après la renaissance de La Fenice incendiée, le Sérénissime renoue avec son prestige millénaire.
Qu'attend donc Marseille pour refaire une des neuf Réale produites par l'Arsenal du roi ? La chiourme barbaresque est déjà sur place en ressource innombrable. L'ami Gaudin en aurait bien besoin !

La Fête à Venise
Dix tableaux de Francesco Guardi sont accrochés au Louvre, évoquant les solennités organisées en 1763 lors de l'élection du doge Alvise IV Mocenigo qui est peut-être à l'origine de la commande, et font partie d'une série de douze. Guardi peindra les cérémonies du mois de mai 1763, ainsi que les fêtes qui suivront à différents moments de l'année. La série sera sans doute exécutée entre 1775 et 1780, d'après des gravures de Giambattista Brustolon (1712-1796) réalisées à partir de 1776 sur des dessins de Canaletto. Un aperçu en cliquant ici. Les deux tableaux manquants, le doge à San Marco et le doge sur la place San Marco, sont respectivement conservés aux musées de Bruxelles et de Grenoble depuis 1802.
Les touristes italiens feront un beau voyage.

La Réale de France


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