Affichage des articles dont le libellé est Québec. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Québec. Afficher tous les articles

jeudi 7 mars 2013

Vaut le voyage

Il se tiendra à l'Université Laval de Québec les 7 et 8 mai prochain (semaine de l'armistice de 1945 et de l'Ascension = 2 jours fériées et 1 pont), un colloque dédié aux pamphlets de Céline. Le truc est organisé par les universités de Moncton et de Queen's au sein du 81ème congrès de l'Association francophone pour le savoir (ACFAS) qui se tiendra la semaine du 6 au 10. C'est du lourd ; nous vous en passons les motifs (de ce qui suit tout provient des organisateurs du colloque 311), le programme administratif est en bas d'article :



Avis du Petit Célinien n°38
Préambule
Louis-Ferdinand Céline, l'un des plus grands romanciers du vingtième siècle, a également été, dans les trois pamphlets d’une rare violence verbale qu'il a publiés et réédités entre 1937 et 1943, mais aussi dans un nombre important de lettres envoyées aux journaux de l'époque, un apôtre zélé de l'antisémitisme. Il serait certes tentant de résoudre ce paradoxe en décrétant que l’odieux pamphlétaire antisémite a été, au mieux, une curiosité littéraire, au pire, un romancier médiocre. Ou encore que les pamphlets du romancier génial ne furent qu'une marotte littéraire, qu'une «bagatelle» sans conséquence. Les textes sont cependant là, et tous ceux qui ont voulu «relativiser» l'importance des romans ou l'horreur des pamphlets ont échoué. Bien que, depuis les années 70, la critique célinienne (avec les travaux de P. Muray et J. Kristeva) a repensé l'étanchéité de la frontière entre les corpus romanesques et pamphlétaires et que, grâce à la publication de l'étude importante de R. Tettamanzi dans les années 90 (Esthétique de l'outrance), les pamphlets ont pu finalement être considérés comme des «objets d'étude scientifiques », c'est la levée de l'interdit éditorial qui seule pourra permettre une véritable relance de la recherche universitaire sur l'œuvre bipolaire de cet écrivain. Mettant fin à la longue éclipse de l'espace public des pamphlets, leur récente publication aux Éditions 8, dans une édition critique de R. Tettamanzi, constitue ainsi un jalon important dans la réception de l'œuvre de Céline. Notre colloque cherche à réunir des chercheuses et des chercheurs afin de s'interroger sur cette publication. Quels en sont les bénéfices et les risques? De façon plus large, le colloque se voudrait l'occasion de faire un bilan des connaissances acquises par la critique sur les pamphlets et de proposer des réflexions nouvelles sur ceux-ci et sur la place qu'ils occupent dans l'œuvre de Céline.



La culture dans les pamphlets de Céline

Céline est de ces écrivains, qui, on le sait, ont effacé de leur œuvre romanesque la plupart des traces de leur culture. Cela n’a pas été sans malentendus, en particulier lors de la réception des premiers romans : cet auteur qui « écrit comme on parle » est-il cultivé comme on doit l’être ? N’est-il pas au fond aussi inculte et grossier que ses personnages ? Il existe cependant deux « lieux » de l’œuvre de Céline au sein desquels cette culture est au contraire exhibée, souvent de façon très voyante, parfois même avec agressivité : la correspondance, bien sûr, et les pamphlets. La mise au point de l’édition critique de ces textes fait apparaître sans l’ombre d’un doute à quel point ce geste a été pensé, voulu par Céline. Il importe, par conséquent, de se poser plusieurs questions complémentaires : quels sont tout d’abord les contours de cette culture, qui comme on peut le voir, est très diversifiée ? Quelles en sont les fonctions dans le texte ? Quels sont les rapports – forcément troubles − qu’elle entretient avec l’idéologie et le racisme céliniens ?
Régis TETTAMANZI - Université de Nantes


Cette cosmique permanente apocalypse : Popol et les Juifs

Beaucoup de choses ont été écrites sur les pamphlets de Céline. J’ai moi-même montré dans un chapitre de mon livre Poétiques du Messie. L’origine juive en souffrance, consacré à Céline et intitulé « Bagatelles pour une autre fois. L’antisémite et le chroniqueur », que la poétique antijuive de Céline se poursuit et se transpose dans les romans d’après-guerre. Je repasserai rapidement par cette démonstration pour montrer qu’en matière d’antisémitisme célinien la rivalité avec le Juif en est une de style (jouissance) et bien sûr de reconnaissance littéraire. « Après la Bible, Racine ou pas, Sophocle ou non, tout est guimauve » (Rigodon). Je montrerai de là, dans un rapprochement entre Féerie pour une autre fois, Bagatelles et L’École des cadavres, comment, d’une part, Céline se représente après coup explicitement en faux prophète condamnant par dépit le jouisseur « cabbalique » Popol, maître du ciel et de la terre; et, d’autre part, comment cette posture prophétique n’est légitimée que par un passage par « l’outre-là », effet revendiqué par Céline de la persécution tenace que lui font subir les jaloux et plagiaires dont il se fait le Juif. Cette traversée du miroir est à mon sens ce qui caractérise l’antisémitisme célinien et en fait la version la plus pédagogique et la plus révélatrice du délire raciste, version de laquelle les antisémites de bon aloi ne sauraient trop s’approcher au risque de voir leurs rationalisations voler en éclats.
Anne-Élaine CLICHE - Université du Québec à Montréal


Figures obsessionnelles : préfiguration de la figure du Juif dans Voyage au bout de la nuit et Mort à crédit

La parole pamphlétaire, l'étude de M. Angenot sur le pamphlet, dissèque un genre qui ravale les argumentations les plus diverses à des formes simplistes. Son essai se présente d'ailleurs comme une anthologie des différentes façons de s'abuser soi-même et de tromper les autres. Dans ce genre maudit, les pamphlets de Céline se distinguent par leur violence et par leur caractère obsessionnel. L’imaginaire de l’auteur se cristallise en effet autour d’une figure unique, fantasmatique, obsédante qu’il construit durant trois longs pamphlets : la figure du Juif. Considérer «le Juif» des pamphlets comme une figure n'enlève rien à la responsabilité de Céline. La propagande nazie, Hannah Arendt l'a montré, n'avait d'autre rôle que de transformer une « fiction centrale », simpliste et régressive, en «réalité agissante ». Avoir hypostasié une figure, avoir abstrait des êtres humains, voilà précisément le crime de Céline. De nombreux auteurs ont montré les profondes racines de l’antisémitisme dans les premiers romans, notamment au niveau idéologique. J’aimerais quant à moi esquisser une sorte d’archéologie de la forme antisémite ayant cours dans les pamphlets en analysant deux figures qui mettent en scène l’obsession dans ses premiers romans : le Stand des Nations dont la vue provoque la folie de Bardamu et la cloche à plongée qui entraîne la destruction du Génitron. Ces figures, j’essaierai de le montrer, « préfigurent » par bien des aspects, notamment formels, la figure du Juif des pamphlets.
David DÉCARIE - Université de Moncton


À l’agité du bocal : fiel pamphlétaire ou manifeste littéraire ?

Publié en 1948, «À l’agité du bocal» est le plus court pamphlet de Céline, mais sans aucun doute le plus virulent. La hargne de l’écrivain y est dirigée contre l’une des figures majeures de l’intelligentsia de l’époque, Jean-Paul Sartre. La cible est personnalisée, donc, et non pas générique ou collective, comme elle l’est la plupart du temps dans les autres pamphlets. On peut y lire l’expression d’une haine viscérale (la métaphore coprologique y est d’ailleurs abondamment exploitée) à l’endroit de Sartre, auteur de quelques lignes qui pourraient conduire Céline à la potence. Notre communication cherchera à démontrer que derrière l’éructation ouvertement pamphlétaire se dessinent les motifs d’un agôn strictement littéraire. Dans ce texte, le prétexte initial passe rapidement au second plan pour laisser place à une autre préoccupation, celle d’asseoir la supériorité littéraire de Céline sur son rival et persécuteur. Il renoue ainsi avec un geste pratiqué par des écrivains pamphlétaires qui l’ont précédé, notamment Ronsard et Zola.
Dominique GARAND - Université du Québec à Montréal


Du "Portrait de l’antisémite" à "L’agité du bocal" : à propos de l’appropriation stylistique de Louis-Ferdinand Céline

Dans La Parole pamphlétaire (1982) de Marc Angenot, un chapitre intitulé « Remarques sur l’essai littéraire » propose de théoriser l’essai selon deux catégories distinctes, soit l’essai cognitif et l’essai méditatif. N’appartenant à aucune des deux catégories, « À l’agité du bocal » de Louis-Ferdinand Céline en conserve néanmoins quelques aspects, détournés sous une forme hyperbolique au profit d’une esthétique de l’outrance (Tettamanzi). En observant l’essai « Portrait de l’antisémite » se transformer en véritable caricature sous la plume de Céline, nous pourrions donc simplement conclure que le pamphlet serait une forme exagérée de l’essai qui cherche à rejeter l’autre en le ridiculisant.
Bien qu’une comparaison entre l’essai – en occurrence celui de Jean-Paul Sartre intitulé « Portrait de l’antisémite » (1945) – et le pamphlet nous aidera à mieux définir la forme pamphlétaire en général, nous proposons cependant d’illustrer comment la nature littéraire du pamphlet « À l’agité du bocal » se distingue par la mise en œuvre d’un subtil jeu stylistique de rejet-appropriation. Le rejet (l’excrétion) de l’autre qui apparaît au début de « L’agité du bocal » se transforme progressivement en ingestion « stylistique ». Ayant le privilège de subir le baptême de la prose célinienne, le « satané » Jean-Paul Sartre devient en quelque sorte un monstre « sacré ». Évitant un débat d’idées perdu d’avance, Céline cherche plutôt à triompher devant Sartre par le style.
Diego-Alejandro AGUILAR BEAUREGARD - Université de Toronto


D’une féerie l’autre furie : le « poème rentré » de Bagatelles pour un massacre

Le titre de Bagatelles pour un massacre forme un syntagme oxymorique. Chose frivole, une « bagatelle » désigne dans le domaine des arts une pièce courte et légère, laquelle se prête difficilement à l’évocation du massacre que le titre prophétise. Ces bagatelles, ce sont les trois arguments de ballet intégrés au pamphlet et dont l’importance est cruciale puisque leur refus par les théâtres, aux mains des Juifs, est présenté comme l’unique raison du basculement dans l’antisémitisme. Dans la fiction inaugurale du pamphlet, celui-ci se donne ainsi à lire comme la vengeance d’un artiste au talent dénié qui retourne son art de la danse et de la poésie contre les Juifs, coupables d’empêcher l’avènement de la féerie en ce monde.
La coprésence, à l’intérieur du même livre, d’une diatribe pamphlétaire violemment antisémite et d’arguments de ballet mêlant des genres désuets comme la féerie et la pastorale est problématique. Elle suppose d’interroger les rapports idéologiques et esthétiques qu’entretiennent ces écrits pamphlétaires avec toute une série d’éléments qui relèvent d'un paradigme du passé que l'écriture de Céline déconstruit et reconfigure. L’analyse de la réécriture de la féerie dans Bagatelles reviendra plus précisément sur les trois arguments de ballet du texte mais aussi sur des épisodes comme le voyage à Pétrograd qui mettent en scène les difficultés de l’auteur à faire jouer ces ballets.
Bernabé WESLEY - Université de Montréal


Le leitmotif antialcoolique dans Bagatelles pour un massacre

Le discours hygiéniste tient une place très importante dans les pamphlets céliniens. Un discours bien plus radical que celui qui imprègne les textes écrits pour la SDN entre 1924 et 1932. Le rapport à l’alcool et à l’alcoolisme, très important dans la société française, traverse l’œuvre tant littéraire que médicale de Céline. Dans l’entre-deux-guerres, nombreux sont les médecins et hommes politiques qui constatent ce phénomène accablant. Et au centre de cette décadence, la France des apéritifs : « le roi bistrot (…) qui souille, endort, assassine, putréfie »[1].Le discours célinien dans Bagatelles en rejoint un autre qui a longtemps imprégné le milieu médical français: celui de la dégénérescence sociale. Apparu au cours du XIXe siècle, il est encore très répandu chez les médecins du début du XXe siècle. L'alcoolisme fait partie des nombreux fléaux à abattre pour qui cherche à régénérer un pays peinant à se relever des déconvenues de 1870 et qui se remet à peine de la guerre 1914-1918. Dans les pamphlets céliniens, et dans Bagatelles en particulier, l’alcoolisme est une des principales causes de la dégénérescence sociale, raciale et morale qui gangrène la France. C'est en hygiéniste que Céline, dans Bagatelles, veut répondre à cet état de décadence. L'homme est « foutu ». Constat terrible dont l'alcoolisme n'est qu'une manifestation certes mais peut-être plus répugnante, plus basse que les autres…
[1]L.F Céline, Bagatelles pour un massacre, Paris, Denoël 1937, p.93.
David LABREURE - Université de Nantes


L’héritage de l’infâme : Sollers, Muray et la transgression célinienne

Au contraire du rebelle contemporain qui transgresserait, selon Philippe Muray, pour le pur plaisir de transgresser, l’univers pamphlétaire célinien investit un moment de l’histoire où l’on ne piétine pas les tabous avec autant d’impunité. Des forces oppressives imposent alors aux transgresseurs une forme d’insurrection radicale, d’où la rareté de la transgression et son intensité fulgurante. Les cadres socio-culturels qui légitiment un ordre et un certain nombre de croyances s’étendent ainsi à plusieurs domaines : paternalisme omnipuissant, catholicisme obtus, répression des mœurs, éducation archaïsante, gérontocratie monopolisant le crachoir public, hiérarchisation stricte de groupes homogènes, pouvoir de l’académisme, etc., etc., toutes ces formes de domination contre lesquelles Céline souhaite se libérer dans ses romans, mais encore de façon beaucoup plus brutale dans ses pamphlets. Cette communication partira de ce constat pour analyser la manière dont l’esthétique célinienne de la transgression a été analysée à la fois par Philippe Sollers et Philippe Muray. Ce faisant, je chercherai à montrer les similitudes dans leurs analyses et à expliquer en quoi consistent leurs différends. Je terminerai en insistant sur l’idée que les analyses que font Sollers et Muray participent à une sorte de réhabilitation du pamphlétaire infréquentable tout en étant aussi une tentative de se distancer à jamais d’une époque qui n’est alors absolument plus la leur.
François-Emmanuël BOUCHER - Collège militaire royal du Canada


Style indirect libre et lopophagie : les figures énonciatives de la persécution des romans aux pamphlets céliniens

Cette communication sera pour moi l’occasion de reprendre une question laissée en suspens dans mon livre L’inter-dit célinien (Balzac, 2000), soit les avatars du style indirect libre dans les pamphlets. Par cette figure ou cette posture énonciative qui parcourt tous les romans, les accusations ou les invectives adressées au persécuteur (en troisième personne) risque de se retourner contre le locuteur (la première personne). Ainsi, en s’insinuant au cœur du discours adverse, en usant des mêmes mots ou en reprenant ses accents, la première personne prend à son compte la parole du persécuteur, en mime la violence, jusqu’à en perdre sa propre parole et à s’auto-accuser. Or, dans les pamphlets, la situation de communication privilégiée étant plutôt celle qui tient à distance l’invectivé (le retranchant dans cette zone de la troisième personne qui lui refuse la parole ou le droit de réplique), on peut se demander ce qu’il advient du style indirect libre, que j’ai quant à moi désigné comme « style de la persécution ». Alors que j’avais suggéré que le procédé de la « logophagie » (que l’on peut voir selon R. Tettamanzi quand la parole du pamphlétaire est dévorée par celle de l’adversaire) n’était pas à distinguer du style indirect libre, j’aimerais maintenant profiter de la réédition des pamphlets pour faire une étude plus systématique de ces figures énonciatives, en rouvrant ainsi la question des structures de la violence verbale, dans ses rapports avec l’imaginaire de la persécution.
Johanne BÉNARD - Université Queen's


De l’héroïsme mangouste à la révolte des indigènes

La question des liens et des différences entre les pamphlets et les romans de Céline n’a cessé d’agiter la critique. L’analyse du rapport au temps et de l’intentionnalité qui sous-tend ces textes est de nature à éclairer leurs spécificités. L’émergence d’une parole centrée sur le présent, saturée par l’actualité et animée par le désir d’agir sur le réel impose en effet une transformation radicale de la posture d’énonciation et de la relation au lecteur dans les pamphlets.
Le discours pamphlétaire requiert une image du discours et de son énonciateur de nature à en assurer la performativité et à en justifier la violence. Chaque pamphlet dispose ainsi d’un dispositif qui met en scène l’origine de l’engagement paroxystique de Céline et qui en rejette la responsabilité sur l’agression de l’autre. En outre, le pamphlet semble exiger la réintroduction d’une posture d’héroïsation, celle de la petite mangouste qui se bat contre le serpent judéo-bolchévique.
La réponse de Céline, face à ce qu’il présente comme un danger de mort imminent, est articulée sur une double volonté : couper et réunir. De cette intentionnalité découle un dédoublement de l’allocutaire. D’une part, le pamphlétaire s’adresse au « vous » des ennemis : son but n’est pas de les convaincre, mais, par l’outrance de ses attaques, de les obliger à se démasquer. D’autre part, le « je » du pamphlétaire est en quête d’un « nous » qu’il désire réunir par sa plume.
François-Xavier LAVENNE - Université catholique de Louvain


La représentation de la foule dans Voyage au bout de la nuit, Mort à crédit et Bagatelles pour un massacre de Louis-Ferdinand Céline

Louis-Ferdinand Céline place la thématique de la foule au centre de tous ses projets d’écriture offrant ainsi des mises en scène de masse véritablement remarquables qui scandent le récit sous la forme d’épisodes majeurs. La figure de la foule n’est effectivement pas présente que dans ses romans ; elle occupe aussi une position centrale dans ses pamphlets antisémites, la part sombre de l’écriture célinienne, particulièrement dans les trois ballets de Bagatelles pour un massacre : « La naissance d’une fée », « Voyou Paul. Brave Virginie » et « Van Bagaden ». Il est très intéressant de constater que Céline fait de ses ballets un genre littéraire totalement voué à la représentation de la foule, instants clés des pamphlets. Dès lors, j’aimerais esquisser un parallèle entre le traitement des foules dans ces deux genres littéraires. Les deux premiers romans de Céline, Voyage au bout de la nuit et Mort à crédit, ainsi que les trois ballets offrent des ressemblances dans leur traitement hyperbolique de la foule devenant des symboles d’une violence spectaculaire. Néanmoins, on constate des différences indéniables. Alors que le roman offre une représentation de la foule très ouverte, polysémique, les ballets utilisent la masse au service même de l’idéologie des pamphlets. Je tenterais donc d’esquisser une réflexion sur l’évolution de la représentation de la foule, thématique chère à Louis-Ferdinand Céline.
Marie-Lise AUVRAY DOITTEAU - Université de Moncton


Misogynie ou matrice: la création littéraire et la synthèse du féminin célinien dans les pamphlets

Le sujet de Céline et les femmes a toujours fait couler beaucoup d’encre, souvent pour élaborer la misogynie de l’écrivain, soit par ses petites phrases assassines tirées de la correspondance, soit par sa très franche admiration de la danseuse, dans la vie et dans l’œuvre. Or, une analyse de la mise en texte du féminin élargit le champ pour tenir compte des personnages féminins, ainsi que de la féminisation des personnages masculins. Une lecture avisée permet d’identifier une présence féminine corporelle comme le fil conducteur qui fait avancer le texte et le style céliniens. Ceci attribue au féminin, et aux expériences uniquement féminines, un rôle beaucoup plus valorisé dans la création littéraire célinienne, ainsi qu’une attitude plus équivoque à leur égard de la part du héros-narrateur.
Cette étude fournira des pistes de lecture importantes qui permettront une vraie définition et une appréciation du féminin célinien exprimé dans les pamphlets, montrant ainsi la place que ces derniers tiennent dans l’œuvre de Céline, qui, elle, ne pourrait exister sans personnage féminin, puisque le but en est de créer une synthèse de la femme, la féerie, le chant, et l’écriture. Prenant en témoin le lecteur, les pamphlets de Céline continuent de mettre en scène le processus créateur synthétique qui lie ces quatre éléments.
Tonia TINSLEY - Missouri State University


Les pamphlets en Italie : traductions, polémiques et bilan des réflexions critiques (1980-2013)

La traduction intégrale en italien de Bagatelles pour un massacre en 1981 et sa saisie presque immédiate sur le territoire national voulu par Lucette Almansor déclenche une période faite de bruits, intérêt et scandales parmi les critiques italiens, gauche et droite confondues.
Aujourd’hui, il est impossible de comprendre la transformation de L.-F.Céline des premières œuvres aux romans de la maturité si nous excluons la grande nouveauté stylistique introduite par les invectives « excitées » auxquelles Céline se livra dans ces pages infâmes ainsi que dans la rédaction de ses réponses/lettres à la presse collaborationniste française.
Que représentaient les pamphlets pour Céline? Juger l’écrivain sans appel revient paradoxalement à le mythifier et tenir sous clés ses livres maudits empêche le débat sur des questions qui s’avèrent décisives. A travers les études des intellectuels et chercheurs italiens contemporains et la récente traduction inédite des missives aux journaux français entre 1940 et 1944 - parmi lesquelles, la lettre où Céline proposait de couper la France en deux (dont la partie septentrionale serait bosseuse et raciste et la partie méridionale « suralgérique ») et qui fut censurée par le comité de rédaction du Je suis partout - nous tenterons de tracer une piste de réflexion qui interrompt le court-circuit intellectuel sur la production littéraire d’un des « Grands Reprouvés » du XXe siècle.
Valeria FERRETTI - Université de Florence


Les écarts politiques de Céline et de Cioran

2011 fut une année de référence tant pour Emil Cioran que pour Louis Ferdinand Céline. Nous avons célébré le centenaire du philosophe roumain exilé à Paris, mais aussi le cinquantenaire de Céline. En fait, nous avons assisté à la controverse en France liées à la question : fallait-il inscrire le cinquantenaire de la mort de Céline parmi les commémorations officielles de l’année 2011 ? Si Cioran a été pardonné d’avoir soutenu l’extrême droite roumaine, certains français ne pardonnent pas à Céline sa collaboration allemande pendant la deuxième guerre mondiale.
Cioran, comme Céline ont renoncé à défendre leurs idées politiques après la défaite de l’Allemagne. Une fois arrivé en France, Cioran commença à s’excuser devant l’Occident pour ses « fautes » de jeunesse. Nous soupçonnons les deux écrivains d’une sorte de terribilisme littéraire plutôt que de vraie croyance.
Cette communication insistera sur les similarités entre les deux écrivains, présentant tout d’abord le contexte historique et idéologique qui les a hébergé dans les années 1930 tant en Roumanie qu’en France, leur formation intellectuelle, leur parcours similaire et ensuite les motivations de leurs engagements politiques extrémistes.
La communication s’appuiera après sur la nature et le message des écrits politiques de Cioran et de Céline, sur leur penchant pour Hitler et l’antisémitisme des deux.
Mara Magda MAFTEI - Académie des sciences économiques de Bucarest


PROGRAMME ADMINISTRATIF
Université Laval
2325, rue de l'Université
Québec (Québec) G1V 0A6
Canada
(plan du site en pied d'article)
Tél. renseignements généraux : 418 656-3333

Mardi 7 mai 2013

9 h 00
Ouverture du colloque

9 h 30
Régis Tettamanzi (Université de Nantes)
La culture dans les pamphlets de Céline.

10 h 00
Café

11 h 00
Anne Élaine Cliche (Université du Québec à Montréal)
Cette cosmique permanente apocalypse : Popol et les Juifs

11 h 30
David Décarie (Université de Moncton)
Figures obsessionnelles : préfiguration de la figure du Juif dans Voyage au bout de la nuit et Mort à crédit.

12 h 00
Dîner (le déjeuner français)

13 h 30
Dominique Garand (Université du Québec à Montréal)
À l’agité du bocal : fiel pamphlétaire ou manifeste littéraire ?

14 h 00
Diego-Alejandro Aguilar Beauregard (Université de Toronto)
Du "Portrait de l’antisémite" à "L’agité du bocal" : à propos de l’appropriation stylistique de Louis-Ferdinand Céline.

14 h 30
Thé

15 h 00
Bernabé Wesley (Université de Montréal)
D’une féerie l’autre furie : le « poème rentré » de Bagatelles pour un massacre.

15 h 30
David Labreure (Université de Nantes)
Le leitmotif antialcoolique dans Bagatelles pour un massacre.

16 h 00
François-Emmanuël Boucher (Collège militaire royal du Canada)
L’héritage de l’infâme : Sollers, Muray et la transgression célinienne.

Mercredi 8 Mai 2013

9 h 30
Johanne Bénard (Université Queen's)
Style indirect libre et lopophagie : les figures énonciatives de la persécution des romans aux pamphlets céliniens.

10 h 00
François-Xavier Lavenne (Université catholique de Louvain)
De l’héroïsme mangouste à la révolte des indigènes.

10 h 30
Café

11 h 00
Marie-Lise Auvray Doitteau (Université de Moncton)
La représentation de la foule dans Voyage au bout de la nuit, Mort à crédit et Bagatelles pour un massacre de Louis-Ferdinand Céline.

11 h 30
Tonia Tinsley (Missouri State University)
Misogynie ou matrice: la création littéraire et la synthèse du féminin célinien dans les pamphlets.

12 h 00
Dîner

13 h 30
Valeria Ferretti (Université de Florence, Italie)
Les pamphlets en Italie : traductions, polémiques et bilan des réflexions critiques (1980-2013).

14 h 00
Mara Magda Maftei (Academia de Studii Economice din Bucuresti)
Les écarts politiques de Céline et de Cioran.

15 h 00
Café

15 h 00 - 16 h 30
Les enjeux d'une réédition
Table ronde/atelier sous la présidence de Johanne Bénard.
Participants : Paul Bleton - TÉLUQ, François-Emmanuël Boucher - Collège militaire royal du Canada, Anne élaine Cliche UQAM - Université du Québec à Montréal, Rémi Ferland Université Laval, Dominique Garand - UQAM - Université du Québec à Montréal, Michel Lacroix UQAM - Université du Québec à Montréal, Régis Tettamanzi - Université de Nantes.

CLIC PLAN DU CAMPUS

Pour l'inscription et un hébergement négocié veuillez approcher l'ACFAS à Québec (cliquez et naviguez sur leur site, c'est prévu).
Pour un billet de groupe, veuillez approcher Le Petit Célinien à Paris (cliquez et idem)


[billet surgelé le 24 février 2013]

lundi 1 juin 2009

Filles du roi et soldats

logo filles du roi
Au hasard du surf, j'ai rencontré les filles du roi ... sur Internet. Descendantes des génitrices exportées en Nouvelle France par la commandite du roi Soleil, elles ont formé une association américaine dans l'état de Virginie, et pour ne pas rester entre filles, ont agrégé les descendants du régiment de Carignan-Salières au bon motif. Il est temps de présenter ces deux corps d'armée à l'origine du Canada français.

Le Carignan-Salières, soldé à 1200 hommes, est embarqué à la Rochelle pour Québec en 1665. C'est un régiment de prestige ayant appartenu au prince Pierre de Savoie-Carignan. Désargenté, le prince l'offrit à Louis XIV à la Paix des Pyrénées. Réuni au régiment d'Henri Chastelard de Salières dès 1659, il acquéra son nouveau nom pour entrer dans les armées régulières du royaume.
couleurs du carignanNormalement de huit compagnies à 50, il sera porté à vingt compagnies pour former le corps expéditionnaire de la Nouvelle France. Ces renforts provenant d'autres régiments enrôlaient des soldats et sous-officers ayant été engagés avec succès contre les Turcs dans la campagne de Hongrie de 1664, et cela créera la légende des "Croisés du Carignan". Sur le théâtre d'opérations canadien, il sera renforcé de quatre compagnies prélevées sur les régiments stationnés aux Antilles, et dès le mois de juin 1665, les colons français disposeront enfin de quoi tenir la dragée haute aux Iroquois qui ravagent leurs possessions. L'intendant Jean Talon, choisi spécialement par Colbert pour ses capacités de résilience, et huit compagnies supplémentaires seront débarquées en août et septembre de la même année pour attaquer les Indiens dans leurs fiefs et finir le travail commencé par le Carignan. La paix indienne sera signée en 1667.
Les compagnies rembarqueront aussitôt à l'exception de 4 compagnies à 75 qui resteront pour la sûreté de la Province. En 1671 lors du démontage des garnisons, 446 officiers, sergents et soldats se laisseront tenter par la colonisation proposée par la Couronne et subsides divers attachés à leur choix par un intendant avisé.
On dispose des rôles d'enracinement des soldats par seigneurie : cliquez ici.

Quand le "Carignan" est arrivé à Québec, les colons étaient environ 3200. Ce qui laisse comprendre que les 32 compagnies qui vinrent pacifier le pays étaient au total très importantes par rapport aux résidents, et donc que beaucoup de Canadiens français descendent du Carignan et des filles du roi. Qui sont-elles ces délicieuses ?

gouache des filles du roi par Milville
A l'inverse de la colonisation anglaise qui débarquait des familles entières, la colonisation française fut le fait d'individus plutôt intrépides qui s'adonnèrent à la trappe et au commerce des fourrures. Enrichis et bientôt sédentarisés, les trappeurs eurent vite le désir de s'établir pour de bon, avec femme, enfants et cheminée fumante. Le roi conçut le projet de pupilles royales issues de milieux modestes ou très défavorisés, qu'il prendrait en charge jusqu'à leur mariage auquel il contribuerait par un dot de cinquante livres. L'expression "Filles du Roy" n'est pas en ce temps péjorative et ce sont de vraies demoiselles qui à partir de 1663 débarquent à Montréal ou Québec au dispatching des bonnes soeurs.
Marguerite Bourgeoys, supérieure de la Congrégation de ND de Montréal, fut canonisée en 1982. S'y glissèrent aussi quelques filles de famille en rupture de bans. Contrairement à une idée reçue, les 800 pupilles ne sont pas des paysannes mais plutôt de pauvres citadines ou des enfants trouvées, donc peu adaptées aux travaux de la ferme. Elles n'en ont que plus de mérite d'avoir triplé la population de la colonie en presque 10 ans, démarrant ainsi une vraie colonisation de la Belle Province. Le recensement de 1692 décomptera 11075 habitants, sacré coup de rein.

logo Filles du Roy US
La Société des Filles du roi et soldats du Carignan est une belle initiative de généalogistes amateurs qui recherchent leurs racines françaises. Elle a été fondée en 1994 et l'accès en semble sévèrement gardé. Vous saurez tout en cliquant sur leur site :
www.fillesduroi.org


*Etude complète du Carignan-Salières et de la guerre indienne sur ce site canadien : www.laferreire.us
**Un accès Google-books à Marguerite Bourgeoys et les Filles du roi en cliquant ici.



Si l'article vous a plu ou déplu, vous pouvez aussi le faire suivre à un ami en cliquant sur la petite enveloppe ci-dessous :

lundi 7 juillet 2008

8 juillet - Fort Carillon

carte des lacsDemain on commémorera le 250° anniversaire de la bataille de Fort-Carillon gagnée par Montcalm sur Abercrombie à Ticonderoga (pointe du lac Champlain de l'Etat actuel de New York).
Cette bataille de la Guerre de Sept Ans, première guerre mondiale sans le nom puisque menée simultanément sur trois continents, est méconnue en France parce qu'elle n'empêchera pas la perte ultérieure du Canada et que ce fut une bataille de retranchements et non un dispositif élégant de manoeuvre en rase campagne.
Cette bataille mit en lumière la polyvalence technique et la détermination de l'Infanterie de Louis XV, le courage indomptable des Canadiens, mais aussi la vaillance inégalée de l'infanterie écossaise chargeant avec fureur au son des cornemuses en marchant sur ses morts. Les 3800 hommes (indiens compris) de Montcalm brisèrent l'assaut sur Fort Carillon de 16000 britanniques qui y perdirent 2000 hommes.

Le général Abercrombie (c'était Lord Howe le tacticien, mais il mourra le 7) avait constitué la plus forte armée régulière d'Amérique du Nord à partir du corps expéditionnaire (les Tuniques rouges) et des volontaires des Provinces :
Le 27th Foot, The Inniskillin Regiment à Lord Blakeney
Le 42nd Foot, The Highland Regiment (Black Watch) à Lord John Murray
Le 44th Foot au Général Abercrombie
Le 46th Foot au Lieutenant Général Thomas Murray
Le 55th Foot à Lord Howe
Le 60th Foot,1er et 4ème bataillons du Royal American
Le 80th Foot, (Gage Light Arm’d Infantry)
Les 4th and 17th compagnies du Royal Artillery
Les Independent Companies de Rangers du Major Robert Rogers
plus 17 régiments "américains" qui ne firent pas beaucoup parler d'eux le 8 (désolé).

Le marquis de Montcalm était moins bien loti mais déterminé :
Le Régiment de La Reine, 2ème bataillon
Le Régiment de Guyenne, 2ème bataillon du baron de Dieskau
Le Régiment Royal Roussillon, 2ème bataillon du colonel d’Haussonville
Le Régiment de Béarn, 2ème bataillon
Le Régiment de Languedoc, 2ème bataillon
Le Régiment de Berry, 2ème et 3ème bataillons
Le Régiment de La Sarre, 2ème bataillon
Les Compagnies Franches de La Marine
400 Miliciens canadiens du Chevalier de Lévis
L'abbé Piquet, aumônier des Récollets
250 Hurons

Laissons maintenant parler l'Histoire (Université d'Ottawa) :

marquis de MontcalmLa péninsule de Carillon consiste en un plateau rocheux, bordé de terrains bas qui côtoient, à gauche le lac Champlain et, à droite, la rivière la Chute. Le fort, délabré en 1758, s'élevait près de la pointe sud-est; il n'occu­pait pas l'endroit le plus élevé du plateau; à l'ouest, en avant du fort, le terrain, après une légère déclivité, remonte graduellement et atteint sa plus grande hauteur à environ un demi-mille de la place; puis il s’abaisse encore, de manière que le plateau est couronné d'une crête qui le traverse entièrement, entre les deux pentes très raides conduisant aux terrains bas. Montcalm était au fort en­touré d'environ 3.500 combattants. Devant lui, la rivière la Chute, longue d'environ 4 milles, descendait du lac George, bondissant en ra­pides écumeux. Ce lac, mesurant 36 milles, s'étendait jusqu'aux ruines de William-Henry, où se dressaient les tentes de 15.400 Anglo-américains. Abercrombie avait de l'artillerie, une flotte nombreuse et, pouvait ainsi fondre sur les troupes de son rival, d'un moment à l'autre.

Lord HoweLe général français n'hésite point à déter­miner que c'est sur les hauteurs de Carillon que se décidera la campagne; la bataille sera livrée sur la crête, et non sur les terrains bas qui avoisinent le fort (ndlr : situé au mauvais endroit). Le 1er juillet, le marquis va prendre l'offensive : laissant à Carillon le second bataillon de Berry, il éta­blit son camp, à deux milles, au moulin à scie de la Chute; au-dessus de la cascade se trouvait un pont reliant les deux rives, où il dispose des bataillons. Cette manoeuvre retarde les mouvements des ennemis jusqu'au 5 du mois. Le 4, Montcalm résolut d'envoyer un détachement à leur découverte, confiant 130 volontaires, faute de Sauvages, à l'enseigne Langy-Montégron; la troupe s'embarqua, le soir, sur le lac George. Le lendemain, elle rapporte la nouvelle de la marche de l'avant-garde, conduite par Bradstreet et Rogers. Ordre est donné de passer la nuit en armes au bivouac et de poster des pi­quets sur les bords du lac George pour éclairer le débarquement des ennemis. M. de Langy et M. de Trépézé sont envoyés avec 300 hommes occuper la Montagne-Pelée, à l'ouest, devant retraiter sur Carillon par la rive gauche et les éclaireurs de Bourlamaque par la droite. Le matin du 5, les 900 bateaux, les 15 chaloupes, les radeaux d'artillerie, paraissent sur le lac et abordent le soir à la Pointe-du-Sabbat pour débarquer, à l'aurore du 6, à l'embouchure de la Chute.

les Ecossais à Ticonderoga
M. de Montcalm envoie ordre aussitôt au sieur de Pontlevoy à Carillon de tracer les retranchements et les abatis sur la crête choi­sie et désignée, tandis que débarquaient les Anglais sous le feu des tirailleurs français; ceux-ci retraitent vers le campement de la Chute, rompant le pont du Portage et celui situé au-dessus de la cascade. Vers le nord-ouest, M. de Langy se perd un instant dans la forêt, au moment où, ayant rallié sa troupe, les postes avancés de l'ennemi s'avancent, masqués par les taillis. Lord Howe tombe mort dans une contre-attaque des Français invisibles dans les bois, qui furent contraints de retraiter sur la Chute. Le 7, Abercrombie rappelle ses éclaireurs au lieu du débarquement; mais, le soir, son armée, campe sur l'emplacement occupé par Montcalm durant les six jours précédents, qui l'avait quitté pour courir sur les hauteurs de Carillon et activer en hâte la défense. Le retranchement, en troncs d'arbres superposés à la hauteur de huit pieds, suivait les si­nuosités de la crête ou plateau et se dessi­nait en angles sortants et rentrants se protégeant les uns les autres; la gauche, très escarpée, s'appuyait à la rivière la Chute; la droite, en pente douce, aboutissait à la plaine conduisant au lac Champlain. Chaque batail­lon travaillait au poste qu'il devait occuper durant l'engagement. Le revers du retranchement fut garni de troncs d'arbres renversés dont les branches taillées en pointes faisaient fonction de chevaux de frise. En avant, le terrain, à une grande distance, fut couvert d'arbres abattus, qui devaient intercepter la marche et briser l'ordonnance des bataillons ennemis. Le soir même du 7 juillet, l'ouvrage de défense était à peu près complétée; aussitôt paraît le capitaine Pouchot avec 300 réguliers et, le lendemain matin, M. de Lévis et M. de Sénezergues avec 100 autres. Les bataillons se hâtent d'achever les abatis, quand, vers 10 heures, on aperçoit l'avant-garde légère et à midi et demie, toute l'armée anglaise débouchant sur Carillon dans un ordre admirable.

fort Carillon
Les troupes françaises quittent la hache du bûcheron pour le fusil. Le major Rogers et son infanterie, les bateliers de Bradstreet ouvrent un feu de tirailleurs, pendant que les Provinciaux se déploient de gauche à droite et, passant dans les intervalles, les réguliers s'engagent dans l'abatis en masses rouges. Au-dessus des retranchements silencieux on­dulent les drapeaux français. Le général se tient au centre, tête nue et habit bas, ayant Lévis à sa droite et Bourlamaque à sa gauche : trois lignes de blancs uniformes bordent le retranchement, chaque bataillon ayant en arrière ses grenadiers et ses piquets en or­dre de bataille, prêts à porter secours. M. de Montcalm a défendu de tirer un seul coup sans son ordre. Les colonnes anglaises avan­cent, au son des instruments écossais et au pas de charge, à travers l'enchevêtrement de l'abatis, et touchent bientôt aux retranche­ments de la gauche, avec la consigne d'enlever la position à la baïonnette. Pas une balle de tirée, quand retentit soudain le mot : Feu ! En un clin d'oeil, 3.000 fusils vomissent la mort dans les rangs ennemis; vaillants et hésitants, les réguliers anglais se ressaisissent de la surprise; grenadiers, Montagnards (highlanders) se pressent, enjambant les troncs, se meur­trissent aux branches tranchantes, essuient la fusillade française, tirent eux-mêmes à travers les retranchements et, finalement reculent en s'écriant que « la position est imprenable ».

plan du Ft Carillon
Pourtant le général Abercrombie, qui se tient au moulin de la Chute, envoie l'ordre de renouveler l'assaut. Aussitôt, des masses de guerriers rendus furieux par le carnage se précipitent à travers les mêmes obstacles, tombent, se relèvent, s'embarrassent dans les branches aiguës, foulent aux pieds morts et blessés, crient, jurent et s'avancent vers les hauteurs meurtrières, l'espace de sept heures continues; mais ils sont impuissants à forcer la barrière qui les sépare des lignes françaises. Le brave Bourlamaque a une omo­plate brisée et cède le commandement à M. de Sénezergues. M. de Montcalm volant du centre à la gauche et à la droite communique partout son ardeur et détache ses aides de camp. M. de Lévis arrête et brise à droite la quatrième colonne d'assaut britannique. Au sud-est, les volontaires des sieurs Bernard et Duprat empêchent le débarquement de soldats montant des barques et destinés à contourner les retranchements; le canon du fort Carillon retentit aussitôt et deux barques sont coulées à fond dans leur fuite. Vers cinq heures, deux colonnes anglaises tentent sur la droite un effort désespéré, ce sont les Montagnards écossais qui se battent avec une froide ténacité; ils franchissent l'abatis, avan­cent au pied du retranchement. Les Français crient : À droite, tirez à droite ! M. de Lévis voit le danger sans frémir et Montcalm accourt avec ses grenadiers. Les Montagnards tombent par centaines, les blessés criant aux autres de marcher en avant; leur major Duncan Campbell s'affaisse frappé à mort. Soudain, à l'extrême droite, Lévis s'écrie : En avant, Canadiens ! Ils sont commandés par les officiers de Raymond, de Saint-Ours, de Lanaudière, de Gaspé. M. de Lévis reçoit deux balles dans son chapeau et M. de Montcalm combat comme le dernier de ses soldats. Les valeureux Ecossais, décimés et sanglants, reculent pour reformer deux colonnes, attaquent le centre, puis la gauche; ils se fusillent même dans la fumée; ce qui jette la confusion dans leurs rangs. A 7 heures, l'armée anglaise est en pleine retraite vers la Chute, laissant près de 2.000 morts qui gisent au pied de si fragiles retranchements. Sur la droite, le sol est jonché des cadavres du ré­giment écossais.
Source : Louis LE JEUNE, «Bataille de Carillon», dans le Dictionnaire général de biographie, histoire, littérature, agriculture, commerce, industrie et des arts, sciences, mœurs, coutumes, institutions politiques et religieuses du Canada, Vol. I, Ottawa, Université d’Ottawa, 1931.

victoire de carillon
Les Anglais eurent environ 3.000 tués et blessés. Les Français eurent 104 tués et 273 blessés, dont une proportion importante d'officiers tués (ci-dessous) et le triple blessés :
La Reine : Lt. Dodin ; La Sarre : Cne De Moran et Champrodon et Aide-major Mineraye ; Royal-Roussillon : Cne Ducoin ; Languedoc : Cne de Fréville, Lt. Parfouru ; Guyenne : Cne Patrice, Lt. Saint-Vincent ; Berry : Cne Le Brème, Lt. Emeric, Lt. Châteauneuf ; Béarn : Lt. Pons, Enseigne Douay ;

Un site bien fait sur la Guerre de Sept Ans en Amérique en cliquant ici


Si l'article vous a plu ou déplu, vous pouvez aussi le faire suivre à un ami en cliquant sur la petite enveloppe ci-dessous :

Articles les plus consultés