lundi 23 octobre 2017

Indignations symétriques en Espagne

Plaça de Sant Jaume (Generalitat), Barcelona

 

155* c'est l'article 37 allemand voire l'article 16 français : pleins pouvoirs ! Carles Puigdemont et ses parrains catalanistes ont obtenu l'humiliation recherchée, sensée remettre du charbon en chaudière pour provoquer la répression qui attendrira les peuples d'Europe. On va tout entendre du coup d'Etat au déni de démocratie mais el pueblo unido jamás será vencido ! Il pleut, on rentre. L'Europe s'en fout ! Les dirigeants de Barcelone n'ont pas saisi la porte de sortie honorable que Madrid leur entrouvrait : convoquer jeudi dernier des élections législatives régionales sous soixante jours pour les perdre démocratiquement et sauver l'avenir en conservant le statut actuel. Au lieu de quoi, le président (par défaut) a passé la patate chaude à Carme Forcadell, présidente du parlement de Catalogne pour qu'elle organise un débat sur le quoi faire. Quel courage, monsieur Puigdemont ! Quel courage, mais son air d'étudiant à crinière n'augurait pas d'un tempérament guerrier. Les Catalans de tous bords vont assister la mort dans l'âme à une reprise en main. La communauté autonome rend les clefs jusqu'à meilleure fortune à des gens qu'elle a insultés. Tout va dépendre maintenant du doigté apporté par le gouvernement central dans la gestion locale de la crise. Mais si les Cortes de Madrid n'entament pas tout de suite la procédure de révision constitutionnelle, trop de gens désœuvrés ou faciles à convaincre vont fermenter et ravager une Catalogne promise à la ruine. L'Espagne doit s'autonomiser à fond : trois siècles d'histoire à effacer. Mazette, on commençait à s'ennuyer !

Depuis l'aube du monde ce que l'on nomme dans les titres royaux "les Espagnes" commence au sud de la ligne de crête des montagnes pyrénéennes pour finir à l'Afrique. Et nul n'y changera rien. Sanche le Grand (♰ 1035) était Rex Hispaniarum, autant dire roi d'Ibérique, colossal ! Si l'on exclut le royaume de Portugal tourné vers l'outremer, le territoire de la péninsule, farci de royaumes, fut très longtemps morcelé, un peu à la manière italienne, puis partagé entre les couronnes de Castille et d'Aragon qui en firent des agrégats. Ces Espagnes ont duré jusqu'à la guerre de Succession entre les maisons de France et d'Autriche, quand vint le temps d'une unification politique et budgétaire, les suzerainetés ne suffisant plus à la gestion de l'espace. C'est le roi Bourbon Philippe V qui réorganisera tout le territoire des Espagnes autour des années 1715, répliquant plus ou moins le schéma centralisateur français (source). Cette marche à l'intégration se continuera par une assimilation forcée, que briseront les deux républiques puis que renforcera le fascisme. Le pouvoir légataire du franquisme tiendra compte de l'histoire écrite dans la terre d'Espagne après la mort du Caudillo en 1975 pour équilibrer une nouvelle constitution (1978). D'où les divers statuts d'autonomie poussée des provinces actuelles. On a repris alors la route des Espagnes à la satisfaction générale, Catalans compris. Mais la Catalogne veut toujours plus.

Citadelle-musée de Montjuïc (Barcelone)

Toujours plus, au motif que la Seconde République lui avait octroyé une quasi-indépendance. La seule question qui vaille aujourd'hui à l'adresse des leaders catalans est : pour quoi faire ? Pour brasser plus de pognon à Barcelone ? pour dépenser sans compter ? pour s'enrichir personnellement comme tous les révolutionnaires du monde ? Si l'on me parle de "culture bafouée", de "civilisation brimée", de "catalanité combattue", je dis foutaises, ce n'est tout simplement plus vrai depuis quarante ans, la dictature franquiste est loin. Mais depuis la libération, on infuse dans l'esprit des écoliers le martyre de la Catalogne opprimée ; et bien sûr, les enfants de jadis ont grandi dans ce bouillon nationaliste de synthèse, ont regardé dans le rétroviseur plus que par le pare-brise jusqu'à se couper des perceptions culturelles de la rue (les putes sont japonaises) et des réalités socio-économiques modernes (l'IBEX 35 s'est enfui). Autant dire que le nerf de la guerre d'indépendance est en train de quitter la région rebelle, non par un complot international des Forges maçonniques et des Banques cosmopolites, mais parce que nulle entreprise, quelle que soit sa taille, n'a vocation à mourir de bêtise quand cinquante kilomètres plus loin, elle va prospérer. Et les livres se souviennent aussi de la révolution sociale de 1936 dont les partis gauchistes de Barcelone s'imaginent être les continuateurs et qui a laissé d'impérissables souvenirs.

Dans une déclaration faite juste avant le référendum extravagant du 1er octobre 2017, Mgr Sixte-Henri de Bourbon Parme, régent de la tradition carliste et grand détestateur de la constitution de 1978**, évoque "les Espagnes" comme ciment de l'union espagnole (voir la page de Katehon en français ou celle de la Comunión Tradicionalista en espagnol et catalan). A part de lui, tout converge au retour des suzerainetés médiévales sous une forme moderne. Le centralisme français d'importation ne fut jamais une réponse au-delà des Pyrénées. Les peuples espagnols sont fiers, à la limite chauvins et rétifs à l'uniformisation qui effrite le ciment national. On peut d'ailleurs les amuser adroitement de manifestations folkloriques et religieuses qui permettent de gérer le reste.

Le roi, raide et compassé en même temps, ne doit pas s'enfermer dans un juridisme étroit, même si l'intransigeance constitutionnelle de Mariano Rajoy est la seule réponse possible pour le moment. Il est le roi de toutes les Espagnes, il peut jouer le rôle du good cop comme dans le discours d'Oviedo (clic) et pousser à la réforme en sortant lui-même des rails constitutionnels s'il le faut. Le temps des juristes est venu. Tant la Catalogne que l'Euzkadi doivent restées amarrées à la couronne d'Espagne comme l'étaient jadis les provinces étrangères à la couronne d'Aragon, qui était passée au XV° siècle du statut de royaume pyrénéen à celui d'une thalassocratie méditerranéenne puissante, avec Barcelone comme tête de lignes. La Catalogne en réduction qui propose la sécession n'arriverait à rien. Sa cousine basque ne ferait pas mieux.

Possessions de la Couronne d'Aragon au XV° siècle


Quant à déteindre sur le reste de l'Europe, cette prospective des dominos est pure manipulation des centralisateurs obtus. Des entités historiques assez fortes, capables de s'extraire d'un Etat régulièrement constitué et ayant une surface suffisante pour jouer leur partie sans appeler de la Dette à chaque fin de mois, je n'en vois que deux : les héritiers du royaume d'Ecosse (qui jadis passa la Auld Alliance avec le royaume de France) et ceux d'une réunion des royaumes de Piémont, de Lombardie alliés à la république de Venise (la Padanie alpine). Tout le reste est "enclavé" et pour la France, stupide. La Corse est très dépendante, l'Occitanie politique n'existe pas (même réduite à la Septimanie), Bretagne, Alsace sont du folklore, le pays basque français est une question dérivée.
La seule équivalence à la lutte catalane serait les Flandres belges, mais comme pour la Catalogne la seule question qui vaille serait : "pour quoi faire ?". Des économies sur la Wallonie ? Une indépendance d'usufruitiers ? La création de postes prestigieux à compte des contribuables? La gloire ? Même les Hollandais les détestent.

A l'heure des Etats-continents, il est presque risible de voir certains intellectuels soutenir l'émiettement de l'Europe occidentale au motif fumeux du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, quitte à en crever (comme le Kosovo). L'Union européenne doit gagner en force pure dans le grand jeu diplomatique. Le Soft Power par le commerce et les crédits de développement ne marche plus. Attaquée de partout dans le champ démographique par des migrations massives, elle doit résoudre les déséquilibres qui provoquent l'exode du tiers-monde et combattre les offensives délibérées qui la visent. Les Etats-continents ont déclaré la guerre économique mondiale et la noix européenne doit résister entre les branches du casse-noix sino-américain. Pour ce faire, il faut passer outre les interminables conférences à 27 ou 30 en dix langues et parler d'une seule voix à Trump et Xi. A défaut de quoi L'Europe sera achetée (conquise), région par région, matée et consommée sur place comme il en fut lors de la conquête maure de 711.

Mais parce que c'est aussi une communion de peuples très anciens, souvent antagonistes, l'Europe doit trouver un juste équilibre entre les aspirations réelles d'une démocratie de proximité et la puissance continentale nécessaire à notre survie. L'Europe des régions est une proie.
En attendant l'embellie politique, on fera son profit de l'entretien donné à Royauté-News par Marie-Thérèse de Bourbon Parme, la pasionaria carliste de référence, en cliquant ici. Nous partageons avec elle l'amour des fueros ou chartes communales, franchises et immunités qui sont l'essence-même de l'enracinement des peuples dans leur diversité, s'ils savent en revanche s'unir au plus loin pour perdurer.

Europe des régions subordonnées


Notes :
(*) Artículo 155 de la Constitución española de 1978:
1. Si una Comunidad Autónoma no cumpliere las obligaciones que la Constitución u otras leyes le impongan, o actuare de forma que atente gravemente al interés general de España, el Gobierno, previo requerimiento al Presidente de la Comunidad Autónoma y, en el caso de no ser atendido, con la aprobación por mayoría absoluta del Senado, podrá adoptar las medidas necesarias para obligar a aquélla al cumplimiento forzoso de dichas obligaciones o para la protección del mencionado interés general.
2. Para la ejecución de las medidas previstas en el apartado anterior, el Gobierno podrá dar instrucciones a todas las autoridades de las Comunidades Autónomas.

(**) Sixto de Borbón à El Pais en 2013 : « Estamos en presencia de una seudoconstitución, que no puede tener principios en función de su origen bastardo y espúreo. El sistema [constitucional] del 78 se basó en la mentira, por lo que antes o después tenía que desmoronarse. El desfondamiento institucional, moral y religioso hace, sin embargo, que no podamos celebrar en exceso el fiasco »


Addedum du 22.10.17
On retirera beaucoup d'informations utiles de l'article de Patrick Kingslay dans le New York Times du 20.10.17 qui a parlé avec Ada Colau, maire de Barcelone. Elle défend sa ville, l'une des premières de Méditerranée, dans la mondialisation de préférence à un improbable Etat catalan. L'article se termine au Camp Nou Stadium et les photos sont très réussies.

2 commentaires:

  1. J'ai apprécié la seconde partie de votre article car enfin, on dépasse l’éternelle opposition centralistes/régionaliste. Frédéric Chabod, historien italien et premier président de l’exécutif valdôtain (en 1946) qui lutta pour l'autonomie de sa région (et pour la reconnaissance des droits linguistiques des Tyroliens du Haut Adige) sans ne jamais renoncer à son allégeance à l'Italie, avait prononcé une phrase que j'adore: "La petite patrie fait mieux aimer la grande". J'ai connu l’époque ou on parlait provençal dans le Suquet à Cannes ou nissart dans le vieux Nice et ou on trouvaient souvent des drapeaux Corses dans les bureaux sudistes des administrations ...Mais à l'époque tout le monde se levait et on entonnait "Nissa La Bella " ou "La Coupo santo" dans les fêtes votives, juste avant la Marseillaise. Pas de concurrence, pas d'opposition! Ce dimanche au stade (Nice -Strasbourg) juste avant de lire votre article, j'ai croisé un supporter avec un tee shirt sur lequel était inscrit "Ni français, ni italien, Niçois seulement"... Dans le pesage visiteur je n'y ai pas vu la banderole strasbourgeoise "Elsass Frei" que l'on voit parfois au stade de la Meinau...

    En fait ce qui me désole (même si je peux le comprendre),c'est qu'en Espagne, en France ou aujourd'hui en "Padanie" (sic), l'affirmation d'une identité se fait désormais au détriment de l'autre....Doit on être exclusif dans ses fidélités?

    PS : ce matin a l'aube, de mon terrain, j'ai vu la Corse (ou plutôt son image) Un signe encourageant que d'avoir pu contempler la terre de nos frères insulaires en ces temps de divisions? J'ose l’espérer.


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    1. Dans le Massif central, l'identité locale des races originelles était forte également mais la "francité" surmontait tout. La ligne de partage au midi passe sur la frontière Aveyron-Hérault et Lozère-Gard. Sur la N9 on avait coutume de dire en passant La Pezade qu'on quittait la France. Dans les hautes Cévennes, des vallées sont "françaises" d'autres pas !
      Mais il n'y a pas d'hostilité méridionale à la France, le RSA a tout aplani !
      Charles Maurras reconnaissait ses identités en poupées russes. Il était fier d'être provençal issu de l'assimilation romaine (et sa grécité) et français.

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