C'est l'été en pente ! Si je vous dis canon pour trois violons et basse de Johan Pachelbel (1653-1706), vous me répondez : "Ah oui, mais c'est bien sûr !" ; et si j'ajoute Trace Bundy de Boulder (Colorado) ? "Oui, oui, Trace Bundy !" Et pour aujourd'hui tout commence avec lui.
Guitariste acoustique connu aux Etats-Unis pour une technique percutante, le tapping, Bundy a édité ce fameux canon pour trois guitares, mais il l'interpréta aussi tout seul comme on peut le voir dans l'écran ci-dessous :
L'affaire se corsa quand Bundy vit sur Youtube un gamin de neuf ans qui jouait "son" canon ! Il s'appelait Sungha Jung :
Sungha Jung a aujourd'hui vingt-deux ans et c'est une vedette coréenne de la gratte. Trace Bundy a joué ce canon avec lui en tournée, et c'est maintenant le clou de ce petit billet estival pour notre distingué lectorat. Notez la parfaite aisance du Coréen qui évite les poses inspirées et reste très appliqué. Sûr de lui, à l'égal de son "professeur", il enchante la prise du 27 janvier 2010 au Triple Door de Seattle (Wa) par son bonheur évident d'être là. Enjoy :
Sungha Jung a généré un milliard de vues sur Youtube où il agrège six millions d'abonnés. Aucun artifice, du talent ! Il a un très beau site web : www.sunghajung.com. On termine par un solo, Harmonize à la guitare baryton :
Le répertoire royaliste est fourni de chansons de tradition mais il est plutôt rare de le voir s'enrichir de "nouveautés" puisque le but de l'exercice est plus souvent d'exalter le passé et ce qui fut composé jadis. Aussi je mâche mon plaisir à fredonner Espoir légitime avec le duo Adamanta, en attendant que sonnent les cuivres sous la canonnade de la restauration qui vient :
Luis-Alfonso de Borbón y Martinez-Bordiu, un prince monté sur boules qui se bat !
Paul Prieto est un vieux routard de la musique traditionnelle qui a écumé le répertoire latino-américain au gré de ses rencontres pour faire partout des tournées très courues. Assagi, il est revenu sur le filon français du folklore français avec un bonheur certain pour son public (son press book est assez impressionnant).
Comme nous le montrent ci-dessous ses Confidences musicales d'une exquise finesse, il explore une transcendance de la musique que d'autres appellent "inspiration" mais qu'il décèle comme un souffle de l'Esprit.
On notera la mise page par incrustations dans ce petit concert de vingt minutes. Sa vie, son œuvre comme on dit, sont reprises sur un site perso que je vous engage à découvrir à la fin de ce billet. Notez qu'il diffuse sa production sur CDs, même en période de fêtes.
D'ascendance andalouse, Prieto ne se quitte pas sans une contribution flamenca, et c'est une buleria que nous avons choisie en version acoustique :
Mais comme chacun sait sur ce blogue, le Piéton du roi a ses préférences et ne les cache pas. Le tempo lent du répertoire médiéval peut se discuter. Pourquoi tous les chants de troubadours et tous ceux de la ménestrandie sont-ils lents aujourd'hui, languibouls, dirait-on chez moi. Quelles sont les bases d'interprétation ? la longueur de la note ? Langue au chat !
On sait d'expérience que lorsqu'un air est dansé il est plus rapide que simplement chanté, surtout dans les danses piquées comme la polka ou la bourrée. Mais cela touche aussi la grande musique, jusqu'à ce que l'on découvre dans des archives royales les chorégraphies jouées à Versailles chez Louis XIV : le morceau joué à la vitesse d'exécution classique actuelle obligeait les danseurs à stationner en l'air en attendant la note. Dans le répertoire régional (je ne connais vraiment que celui du Rouergue) tous les airs sont chantés par la plupart des groupes comme des complaintes - le comble est de chanter "Au Pont de Mirabel" en polyphonie bigourdane alors que c'est un air de lavandière et diantre pas l'évanouissement d'une damoiselle languissant au donjon de ne jamais voir la clef ; ou comme Le grand Pierrou qui se hâte de bon matin pour aller voir son béguin et qu'on fait marcher au pas de la Légion ! Sauf à bourrée, tous les airs sont ralentis et mêmes des chant à tuer comme l'hymne du Rouergue*, où s'entendent nettement les coups de talon dans la mélodie, ce qui est regrettable pour la transmission.
Si on revient au Moyen Âge, il est utile de rappeler que le tempérament des gens de l'époque diffère énormément du nôtre. On les représente enténébrés et désespérés, balancés entre l'hystérie de la violence (canalisée par la guerre) et les conditions sanitaires précaires qui abrégeaient les vies et les amours, mais les chroniques qui narrent la bravoure et la sauvagerie des assauts ne s'accommodent pas de soirées lancinantes à entendre de la musique ennuyeuse. On y mangeait, buvait, dansait et faisait tourner les femmes au son de tous ces instruments que l'on a retrouvés. Alors pourquoi chanter lent ?
(*) Premier couplet avec talons :
Du Rouergue nous sommes
Et nous nous en vantons,
Car nous sommes des hommes
Qu'ont du poil au menton,
Qui s'y frotte s'y pique,
Le Maure ou le Sarrazin
...
Pour finir, nous allons écouter trois versions d'un chant argentin que j'ai chanté dans mon jeune temps, la Arribeña de Atahualpa_Yupanqui, et ces trois interprétations font référence :
- celle de Leda Valladares & María Elena Walsh en 1955 (mp3 sur Archive.org)
- celle de Mercedes Sosa en 1977 (page de Musicme)
- celle du duo Talvikki (Prieto) dans les années 80 en vidéo ci-dessous :
C'est la troisième qui est la meilleure, pas seulement pour le tempo juste mais aussi parce qu'une émotion trop débordante de l'interprète peut gâcher le plaisir ; l'interprétation cristalline des Talvikki séduit.
Allá en las quebradas
Y en el pajonal
Se estira tu canto
Como un lamento del piedral
Se estira tu canto
Como un lamento del piedral.
Por esos cerros se llevan los vientos
Los tristes acentos de mi soledad.
Y a veces el llanto se vuelve canto
En el andar
Y a veces el llanto se vuelve canto
En el andar.
Zambita arribeña,
Tal vez un amor
Te dio la tristeza
Que en estos tiempos sufro yo
Te dio la tristeza
Que en estos tiempos sufro yo.
Caminos andando
quién sabe por qué,
Igual que la zamba,
Con un recuerdo viviré
Igual que la zamba,
Con un recuerdo viviré.
Por esos cerros se llevan los vientos
Los tristes acentos de mi soledad.
Y a veces el llanto se vuelve canto
En el andar
Y a veces el llanto se vuelve canto
En el andar.
Paul Prieto
Epilogue
Ayant soumis par courtoisie le présent billet au nihil obstat de l'auteur, j'en ai reçu l'imprimatur et divers commentaires dont voici un extrait ciblé :
« Pour développer un peu sur cette observation exacte que vous avez faite sur la lenteur de certaines pièces anciennes réinterprétées par la plupart des groupes, j'ajouterai que bien souvent le problème est lié à plusieurs éléments :
- L'idée d'une longue note bourdon avec une mélodie éthérée et planante est liée à une sorte d'irréel médiéval influencé entre autre par l'utilisation outrancière du synthétiseur dans des films « médiévalisants » plus surnaturels qu'historiques.
- L'utilisation par les producteurs de disques de chanteurs ou chanteuses qui sortent d'une formation classique où la voix est traitée très différemment de ce qui pouvait exister dans le passé.
- Le fait que le musicien et le chanteur dans le temps étaient bien souvent la même personne et le rythme des instruments d'accompagnement entraînait le chanteur qui s'accompagnait lui même tandis que les chanteurs actuels ont tendance à étaler leur voix et le musicien leur fabrique un lit musical qui devient en quelque sorte comme le lit des fumeurs d'opium où l'on est invité à des rêves hallucinatoires plus qu'à des réalités dansantes. Il est amusant de noter qu'à notre époque on appelle chanteur lyrique le chanteur d'opéra qui ne s'accompagne jamais de la lyre ou d'un autre instrument à cordes alors que le chanteur lyrique était par définition à l'origine un chanteur qui s'accompagnait lui même à la lyre.
- Enfin les chorales suivent en général le même chemin que leur chef de chœur sorti d'une école de chant académique et qui va forcément avoir tendance à tout « classiciser », transformant la voix naturelle en ce lyrique Wagnérien qui a succédé au style Rossinien tellement plus fluide, mettant les piano-forte du classique là où ils n'ont rien à y faire, comme dans les chansons anciennes et transformant des airs médiévaux en une espèce invertébrée mutante qui comme vous le remarquez fort justement provoque un inévitable ennui.
Il est intéressant de remarquer que même une pièce lente qui conserve une base rythmique solide peut être fort agréable à l'écoute et ne pas lasser. Puisque vous semblez être un connaisseur de la musique d'Argentine, vous devez connaître les Vidalas, qui bien que possédant un tempo lent ont une vigueur poignante en plus de leur paroles poétiques sur le thème de la vie et la mort.»
Ce soir nous reprenons la guitare à la demande de nombreux lecteurs qui, ma foi, ont aimé "Pour une heure de plus...". Nous avons choisi quatre belles guitaristes dans tous les sens du terme. Il a fallu du temps pour que les filles s'emparent de la guitare, instrument machique s'il en est, espagnol quoi ! Beaucoup d'entre elles ont travaillé le rock commercial à force d'amplis et ont privilégié le sex-appeal et la provocation sensuelle qui rapporte.
D'autres et surtout en Asie ont visé l'excellence et au-delà d'une virtuosité acquise très tôt - les gamines attaquent la guitare à cinq ans - apportent un touché que les hommes n'obtiennent pas si bien. Dans la série proposée ce soir, nous avons privilégié le phrasé du morceau, et pour certains rajouté les paroles qui viennent tout naturellement à l'esprit.
Bonne nuit.
Pour commencer Andrea González Caballero joue le Prélude BWV 1006a de Jean-Sébastien Bach
A suivre Xuefei Yang - Manhã de Carnaval de Luiz Bonfá - Orfeu Negro
Matin, fais lever le soleil
Matin, à l'instant du réveil
Viens tendrement poser
Tes perles de rosée
Sur la nature en fleurs
Chère à mon cœur
Le ciel a choisi mon pays
Pour faire un nouveau paradis
Où loin des tourments
Danse un éternel printemps
Pour les amants
Chante chante mon cœur
La chanson du matin
Dans la joie de la vie qui reviens
Matin, fais lever le soleil
Matin, à l'instant du réveil
Mets dans le cœur battant
De celui que j'attends
Un doux rayon d'amour
Beau comme le jour
Afin que son premier soupir
Réponde à mon premier désir
Oui, l'heure est venue
Où chaque baiser perdu
Ne revient plus...
Oui, l'heure est venue
Où chaque baiser perdu
Ne revient plus.
Chante chante mon cœur
La chanson du matin
Dans la joie de la vie qui reviens
Oblivion de Piazzola par Nadja Kossinskaja
Lourds, soudain semblent lourds
Les draps de velours de ton lit
Quand j'oublie jusqu'à notre amour...
Lourds, soudain semblent lourds
Tes bras qui m'entourent déjà dans la nuit
En bas ton pas en va quelque part
Les gens se séparent, j'oublie, j'oublie...
Tard, on se parle dans un bar d'acajou
Des violons nous rejouent
Notre mélodie, mais j'oublie...
Tard, on se parle dansant joue contre joue
Tout devient flou
Et j'oublie, j'oublie...
Court, le temps semble court
Le compte à rebours d'une nuit
Quand j'oublie jusqu'à notre amour...
Court, le temps semble court
Tes doigts qui parcourent ma ligne de vie
Sans un regard, les amants s'égarent
Sur un quai de gare, j'oublie, j'oublie...
Et nous finissons par l'interprétation la plus délicate d'un morceau composé par Eric Clapton
Tears in Heaven par Kaori Muraji (Si Youtube exige de visionner sur leur site, allez-y, cela vaut la peine).
Would you know my name
If I saw you in heaven?
Would it be the same
If I saw you in heaven?
I must be strong and carry on
'Cause I know I don't belong here in heaven.
Would you hold my hand
If I saw you in heaven?
Would you help me stand
If I saw you in heaven?
I'll find my way through night and day
'Cause I know I just can't stay here in heaven
Time can bring you down, time can bend your knees
Time can break your heart, have you begging please, begging please
Beyond the door there's peace I'm sure
And I know there'll be no more tears in heaven.
Would you know my name
If I saw you in heaven?
Would it be the same
If I saw you in heaven?
I must be strong and carry on
'Cause I know I don't belong here in heaven.
Paroles & musique : Eric Patrick Clapton / Will Jennings