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mercredi 5 septembre 2018

Poursuite du voyage - retours (1/4)

Billet cévenol, sans doute ennuyeux pour qui n'en vient pas.


A mesure que l'on quitte le col de la Fageole, battu l'hiver par un blizzard terrible, les sapins grandissent, puis vers le sud s'effacent devant les arbres utiles qui régénèrent les sols au lieu de les stériliser. La vigne vierge commence à disputer les ruines au lierre et les griffures de la civilisation marquent la pente des vallons. En longeant la muraille du causse de Sauveterre, on vient au chaos de Millau dans la vallée élargie du Tarn. Jolie ville endormie que traversent des Hollandais pingres qui économisent le seul péage de la A75. Il resterait à escalader le Larzac sans le viaduc, vaste désert qui coupe le Rouergue de la mer bienfaitrice. A d'infimes détails, l'arche des bergeries, l'herbe rase à brebis de Roquefort, les buissons bas de genévriers et de genêts, les petits chênes verts, on devine déjà que ce pays à loups appartient au Midi. Un embranchement raté vers Sauclières et nous voilà jetés vers Saint-Maurice-Navacelles au bout de lignes droites comme un i avant que de basculer dans les gorges vertigineuses de la Vis. La route est reconstruite, m'assure-t-on à Saint-Pierre. La départementale D25 s'était effondrée lors d'un épisode cévenol à l'automne 2015, sans tuer personne. Panorama magnifique, mais il faut se garer pour l'admirer car impossible de lâcher la route des yeux, les lacets ne pardonnent aucune inattention. En bas, Gorniès, la Vis impétueuse et, passé le pont, une pancarte jaune de l'Equipement : Route coupée à Saint-Laurent-le-Minier. Nous saurons plus tard qu'un campingcariste arrêté au bord de la route pour casser une croûte avec deux amis, a pris un rocher dévalant de la Séranne sur sa tête. Il n'a pas souffert.

"Il y a bien un chemin par le col qui redescend sur Cazilhac, mais c'est un chemin, si vous voyez ce que je veux dire..." me confie un indigène sous un chapeau de paille, assis pas loin de la pancarte jaune, qui a pris position là pour parler à quelqu'un. Et il se marre, ce qui nous décide à y aller quand même, les vacances sont faites pour sortir du raisonnable. On a Waze et on t'emmerde ! Oui, un chemin de mas pour un attelage de mules est plus large qu'un sentier muletier. Arrivés en haut, nous sommes bloqués par deux ravissantes antillaises (à leur plaque d'immatriculation) prenant des selfies panoramiques. Bouchant la voie, nous ne pouvons que les faire avancer, n'ayant aucune place pour se ranger et échanger une bière fraîche contre un 06 ! Mais Waze a frappé entretemps. Des Belges en convoi, un œil sur le smartphone, montent de Cazilhac dans l'autre sens, ignorant les épingles et le vertige qui les attendent en redescendant sur Gorniès. Qu'importe le temps qu'il faudra pour retrouver le bitume, je suis chez moi !

Ganges n'a pas changé. Les terrasses sont pleines de jolies touristes et maintenant d'Arabes qui cherchent le contact, la saison est brève. Toutes les boutiques sont là depuis des années, sauf le marchand de journaux qui n'a pu vendre le fonds avant de partir à la retraite. A côté, le bistrot qui passait des films cochons dans l'arrière-salle a fermé aussi. Le super-8 est dépassé ! C'est un signe d'évolution qui n'indique pas un affaiblissement de la chalandise, le parking du supermarché est plein et en ville les places de stationnement âprement disputées. La municipalité a rasé tout le quartier des halles trop cher à restaurer et mal habité. Aucune information sur le devenir de ce coin en plein centre. On tremble qu'ils en fassent un parking, c'est le moins cher ! Et ça repart.

Sumène par les gorges du Rieutord, la voie romaine des Rutènes que la Compagnie PLM a copiée pour poser ses rails jadis ; mais une mission au sol, encore à faire, me laisse croire que la route des Rutènes passait plutôt par la ligne de crête où s'est maintenu un chemin jusqu'à Cap-de-Coste qui redescend vers Pont-d'Hérault. Il y a certes des plaques de calcaire épais sur le chemin mais sans les ornières caractéristiques de l'écartement du char impérial (identique aux rails d'aujourd'hui - 1435mm - et donc à la voie des essieux de la Ford T). A suivre dans le grand dossier de la Route des Rutènes qui finira bien de s'écrire un jour avec ou sans tacot.


La ville a changé. L'équipe municipale "importée" de Montpellier a fait du bon travail. De plus en plus de salariés à Montpellier-nord ne sont qu'à 45 minutes de Sumène où il fait bon vivre, et le village est préservé du tourisme de masse et surtout des caravanes qui pourraient rester coincées sur les routes. Nouvelle mairie, petit parc pour grands et petits, revêtement asphalté de l'ancienne voie ferrée (déferrée) vers Ganges avec éclairage des tunnels, propreté de bon aloi... oui mais quoi ? Ils se battent contre la fermeture d'une classe en primaire, il ne reste de commerce de bouche qu'une épicerie avec produits locaux au prix fort et deux boulangeries. Demeurent une pharmacie, un café à terrasse sous platane, une pizzeria sympa, un bar américain pour claquer son RSA et draguer la patronne qui a cassé le compteur kilométrique, et un petit marchand de journaux. Un médecin est revenu tenter sa chance. Tout le reste a disparu.
L'érosion démographique due à la métropolisation des territoires intéressants se conjugue à la baisse des revenus disponibles de la population dont l'effectif assisté croît. Les logements de ville un peu délabrés sont loués à bas prix - c'est la CAF qui paie - et les maigres revenus immobiliers interdisent toute rénovation du bâti historique. Il n'y a presque plus de travail à Sumène et la tentative d'une startup numérique n'a rien donné. "Quand t'es dans le désert depuis trop longtemps..." les idées ne viennent plus ! Pourtant les gens (les femmes surtout) résistent et se défoncent à travers des associations culturelles afin de se maintenir au paradis, mais cela ne suffira pas sauf à changer carrément le modèle social, ce qui pourrait attirer des jeunes cadres de la métropole ayant des idées neuves et voulant s'éloigner le week-end au moins du vacarme de la grande ville et de son insécurité nocturne.

Les Cévennes, surtout les basses Cévennes moins austères, sont un milieu extraordinaire. Des terres existent et les gens qui y maintiennent culture maraîchère* ou élevage vivent bien. Je suis désolé que les traversiers restent en friche alors que la mécanisation agricole les ferait rapidement repartir. A la main, même avec un animal de trait, c'est un esclavage, des pierres partout, et un débroussaillage constant. La solution, parce qu'il y a une solution, il y a toujours une solution.... la solution attendra vingt ans ou plus quand notre pays peureux, coincé par le principe constitutionnel de précaution (merci Chirac), légalisera le cannabis récréatif après l'incinération de la classe politique bourgeoise.


Alors renaîtront bancals et traversiers comme on les vit à l'époque des mûriers pour le ver à soie. Le climat s'y prête parfaitement si l'on choisit des variétés de montagne résistant aux intempéries et aux températures hivernales comme les souches népalaises (cf. les pros). Puisque je l'ai entendu dire d'autres personnes qui ne me connaissent pas, je pense que l'idée fait son chemin et s'imposera un jour. Crève les ligues de vertu, chacun doit être personnellement libre de sa vie et de sa mort, à la seule condition de ne pas peser sur autrui.

La prochaine étape du voyage traverse la garrigue haute pour entrer en zone viticole... une autre drogue. A plus !

(*) L'oignon doux de Saint-Martial est pure merveille


0.- Prologue du voyage
1.- Poursuite du voyage
2.- Au soleil couchant du Languedoc
3.- Jusqu'à l'océan !
4.- En remontant le méridien




jeudi 14 janvier 2010

1793 en Cévennes

médaille L16 et MACe dimanche qui vient nous marcherons pour le roi. Le roi Louis XVI fut un roi bon et bien plus instruit que les princes de son temps, mais dont on ne trempa pas le caractère comme il convenait à un futur roi de France.
Or l'un des atouts de la monarchie successible est de "préparer" très tôt et à fond le successeur pour qu'il fasse l'écart. Qu'on ne l'oublie pas...

La République fut accouchée dans le sang des innocents - on ne le dira jamais assez - même si le roi fut imprudent autant qu'irrésolu dans son face-à-face avec elle. Son procès fut le prototype des procès politiques modernes, il ne m'intéresse en rien d'en publier les minutes¹ puisque le roi était condamné à mort d'avance par les députés les plus menaçants de la Convention, qui "terrorisaient" ceux des autres les moins résistants. On saluera en passant le courage des trois avocats et en particulier celui de Lamoignon de Malesherbes, qui firent leur possible au milieu du lynchage, et on ne s'attardera pas sur l'impiété meurtrière du duc d'Orléans qui déconsidéra sa famille à jamais dans la fonction. Qu'il ait payé de sa vie l'imbécillité de sa longue conspiration ne le rachète pas sur Terre. Au Ciel ce peut être différent.
tract
Que se passait-il en baronnie d'Hierle² à ce moment-là ?
Sumène avait une mauvaise réputation révolutionnaire même si son curé constitutionnel était à la pointe de l'innovation, à telle enseigne que sur ses conseils le Procureur de la Commune cherchait à débusquer les sympathisants de Chassier qui levait, disait-on, une armée royaliste en Lozère tout proche. Au moindre soupçon ou sans aucun soupçon fondé, on emprisonnait les gens en vue pour faire un exemple, ce qui n'altérait en rien l'humeur frondeuse du populaire qui chantait des chansons inconstitutionnelles interdites et abominables dans les cabarets, jusqu'à s'y battre comme des chiffonniers et, saouls comme des cochons, se mettre à parler français. La Grande panique de Danton débarqua en baronnie d'Hierle le 16 juillet 1792 comme partout. Les brigands signalés sur le territoire déclenchèrent la levée de la Garde nationale qui fut postée dans tous les quartiers pour repousser ces ennemis imaginaires. On paya les gardes en assignats car le numéraire manquait, sur les vingt mille livres de "billets de confiance" que la commune avait émises, ce qui atténua légèrement l'enthousiasme des forces de l'ordre. Survint alors le Dix Août.

arbre de la liberté
Les royalistes suménois révoltés par la prise des Tuileries menacèrent le Procureur des pires représailles, qui se réfugia auprès du Conseil municipal pour en obtenir une délibération de "bon patriote digne d'estime". Le procureur muté au Vigan, les révolutionnaires resserrèrent leurs rangs derrière le curé qui dénonçait à tout va, et en dépit du renfort d'agitateurs, échouèrent à prendre la Municipalité au 1er janvier 1793. Le nouveau Maire fut un roturier, traiteur de son métier, le Procureur de la commune était ci-devant seigneur-justicier du Rey, un hameau de la commune sur l'Hérault. Un modéré et un exalté. C'était le traiteur le modéré. Cette Municipalité dura tout le temps de la Terreur, et aussi rude qu'elle ait pu être vis à vis des insoumis, elle épargnera l'échafaud à tous. Le fond cévenol sans doute, ce pays avait beaucoup saigné dans le passé.

caricature de lepeletier de StFLe 21 janvier 1793, le roi fut exécuté à Paris. Il n'y eut aucune célébration publique même si les exaltés demandaient à tremper le mouchoir dans le sang du tyran. Par contre l'assassinat de Lepeletier de St Fargeau dont la nouvelle arriva le lendemain, donna lieu à un grand cortège funèbre derrière une bannière où avaient été inscrites les dernières paroles du premier martyr de la Révolution. Les Annales avouent que le cortège traversa la commune dans un morne silence et que le panégyrique du Procureur ne fut pas applaudi. La "fête" coûta 33 livres et 10 sols au budget. L'étranger se mobilisant dès lors contre nous, on décréta la conscription générale au mois de mars.

Sumène comptait 186 hommes de 18 à 60 ans mobilisables, et la commune devait fournir trente soldats à l'Armée du Var. Les 186 furent réunis le 15 mars pour choisir le mode de désignation, au scrutin ou au sort. Le mode du scrutin fut adopté par 123 voix pour et 63 contre. Le conseil siégea alors pendant quarante jours ! On va voir pourquoi :
Les 123 qui avaient tout compris de la démocratie militaire, votèrent sur les conseils d'un notaire de leurs amis par 123 bulletins uniques désignant pour l'Armée du Var les trente meilleurs "patriotes" ou protestants de la commune. Le scrutin fut cassé par la Municipalité qui exigea que les bulletins soient écrits ou dictés séance tenante sur le bureau de vote. Les 123 apprirent la liste par coeur et le résultat fut le même ! Fureur des patriotes, menaces du Procureur, transport du chef de district à Sumène pour constater le vote. Après une harangue épuisante sous les quolibets, les citoyens trop contents de voir partir à la guerre les perturbateurs ne voulurent bouger d'un pouce. On cassa le vote pour la seconde fois et on décréta le tirage au sort. Restait à parfaire les réquisitions pour équiper la troupe.
assiette 1793Ce ne fut pas triste non plus. Les "colonels" de la Garde nationale rechignant à contribuer furent promus "caporal", on brûla les drapeaux de l'Ancien régime, prit ce que l'on put chez le particulier, et les trente partis à Nîmes, l'ordre vint d'Alès de désarmer les communes de la baronnie dont les citoyens avaient marqué largement leur hostilité aux nouvelles moeurs. La Terreur était en route.

Les registres du temps montrent qu'à partir de ce moment-là les protestants et certains affidés catholiques qui les servaient avaient acquis toutes les premières places. A choisir son camp, les Cévennes, fédéralistes de toujours, avaient pris celui des Girondins. Ça n'était pas le bon ! Les notables de Nîmes, si acharnés contre les Emigrés dont ils convoitaient les "restes", émigrèrent à leur tour, et les vengeances commencèrent à tous les niveaux d'une société en chaos qui mêlait en permanence le ridicule au tragique. Comme partout ailleurs en France. A la réserve près qu'on ne décapita personne en baronnie, une certaine solidarité intime et la crainte d'une vendetta infinie ayant fait reculé les plus excités.
Il est d'autres pays du Midi où l'on se vengea jusque très tard, en Rouergue par exemple, où le procureur Fualdès³ fut saigné comme un porc en pleine ville de Rodez, le 19 mars 1817.

guillotine



Note (1): Procès et mort du roi chez Diagnopsy
Note (2): la baronnie d'Hierle correspond à peu près à l'arrondissement du Vigan (département du Gard)
Note (3): l'affaire d'un emballement médiatique

Une faute d'orthographe, de grammaire, une erreur à signaler ? Contactez le piéton du roi à l'adresse donnée en bas de page et proposez votre correction en indiquant le titre ou l'url du billet incriminé. Si l'article vous a plu ou déplu, vous pouvez le faire suivre à un ami en cliquant sur la petite enveloppe ci-dessous :

samedi 19 décembre 2009

La pétition cévenole de 1788

St Jean du gardSi les royalistes se disputent peu sur l'état idyllique de la société française d'Ancien Régime, il convient pour en saisir la réalité de sauter par dessus les romans historiques pour capter les défauts à la source. C'est en juillet 1788 que Louis XVI, sentant avec bien du retard que le royaume craque de toutes parts et que la banqueroute attendu pour le mois d'août ne relancera pas la machine, décide de préparer la convocation des Ordres. C'est l'administration judiciaire qui est compétente pour cette préparation ; c'est l'administration judiciaire qui est la doléance majeure des Cahiers ! Il est très intéressant de lire les Cahiers de doléances qui sont autant d'instantanés de la société au moment, même si des "modèles" subvenant au défaut d'inspiration furent diffusés en province, à compte du duc d'Orléans dit-on. De nombreux ouvrages y sont consacrés auxquels nous renvoyons notre distingué lectorat. On les trouve dans le fonds impérial de la Gallica.
Pour notre part, nous mettons en lumière la pétition préalable à la convocation des municipalités à l'assemblée diocésaine d'Alès qui rédigera donc le Cahier cévenol. Cette pétition, distribuée par la ville de St Jean du Gard, déjà "parle" beaucoup.

L'an 1788 et le 14è novembre dans l'Hôtel de Ville de Sumène, le conseil ordinaire de la communauté et les principaux habitants d'icelle propriétaires et cultivateurs assemblés et soussignés ;
Par le 1er consul maire a été dit qu'il a reçu copie d'une délibération prise par la communauté de Saint Jean de Gardonenque le 11 courant et dont la teneur suit :
Les citoyens des différents ordres des hautes et basses Cévennes ont considéré que Sa Majesté ayant demandé à tous ses sujets de lui communiquer leurs vues sur la meilleure manière de composer les Etats Généraux ont cru devoir porter aux pieds du trône l'expression de leurs voeux.
Si par une suite d'erreurs perpétrices d'âge en âge il y avait dans un empire diverses classes de citoyens dont les droits et les intérêts soient différents et souvent opposés, une multitude d'abus par suite desquels les moeurs civiles et domestiques même soient altérées, au point que l'oisiveté soit récompensée et l'homme inutile honoré, un tel empire doit périr. La force principale de la nation est dans le Tiers Etat.
En conséquence les citoyens des différents ordres en offrant à sa Majesté et à la Nation le sacrifice de leurs biens et de leurs vies, supplient très humblement Sa Majesté d'ordonner :
- Que tous les contribuables soient appelés à élire des députés aux Etats Généraux librement et à la pluralité des suffrages,
- Que tout représentant du Tiers Etat en soit membre,
- Que tout contribuable soit éligible,
- Que le nombre des députés du Tiers Etat soit au moins égal à celui des des députés des autres ordres réunis,
- Que les fermiers et gens à gages de la noblesse et du Clergé ne soient ni éligibles ni électeurs,
- Qu'en recueillant les suffrages dans les Etats Généraux on les compte non par ordre mais par tête,
- Que les sujets soient instruits pour pouvoir donner à leurs députés des pouvoirs convenables et suffisants.

L'Assemblée reconnaît la justesse de ce qui précède, et attendu que l'allivrement de Sumène est le plus considérable après celui d'Alais capitale des Cévennes, que sa population est d'environ 3000 âmes dont 519 payent la capitation, adhère à cette délibération et prie M. Vaquier 1er consul maire d'en envoyer des extraits où besoin sera. Et se sont signés...
Le marquis de Sumène, Vaquier 1er consul maire, Jean Laget l'aîné 2è consul, etc...
et 256 autres (on a les noms, comme dit Coluche).
On notera pour la petite histoire que les futurs "terroristes" de Sumène, curé en tête, ne signeront pas cette pétition.

Etats à Versailles
Des mots annoncent la confrontation tragique du peuple et des pouvoirs : citoyen, nation, abus, altération des moeurs, périr, tiers-état force principale... Dans ce texte est inscrit tout le désordre des Etats Généraux de 1789, la rebellion du Tiers. Le roi aurait été bien inspiré de lire lui-même ces pétitions au lieu de pousser la lîme et s'en remettre à ses ministres. Il aurait alors présidé les Etats de Versailles en sachant qui le défiait vraiment, et se serait abstenu de feindre de dormir en séance ! Dans les faits, la Révolution était lancée à tombeau ouvert dès 1788. Rien ne l'arrêterait, pas même le respect sincère que les gens du commun portait au roi, seul personnage vertueux de la Cour. Pour leur bonheur, il eut mieux valu la précéder, comme Louis XV en avait eu la prescience, que la subir.

Au mois de janvier 1789, une assemblée préparatoire des trois ordres fut convoquée à Alès sous la présidence du marquis de La Fare, illustrissime maison languedocienne issue de Saint André de Valborgne. Les députés de Sumène ne purent rejoindre à cause des rigueurs de l'hiver et peut-être aussi du manque d'empressement. Le 12 mars 1789, la communauté suménoise fut assignée par huissier et sommée d'envoyer quatre électeurs à la Sénéchaussée de Nîmes pour nommer les huit députés du Tiers et finaliser le Cahier de Doléances. Ce cahier (accessible sur la Gallica, ici) dévoile les nombreux abus du régime en vigueur et tend à l'égalité civile, payée sans qu'on s'en aperçoive par une aliénation de la liberté individuelle. Pourquoi enlever aux Seigneurs les droits de police et de banalité pour les remettre aux mains des communes qui ordonneront le maximum, forceront l'emprunt et organiseront les visites domiciliaires de vérification du "bon esprit" de chacun ? En découlera la centralisation absolue et le despotisme de l'Etat devenu omnipotent. On n'en est toujours pas sorti, mais ces conséquences n'étaient pas prévisibles par les électeurs de Nîmes. L'auraient-ils senti qu'ils n'en auraient pas dévié parce que s'ouvrait enfin devant eux l'opportunité de "gouverner", depuis les petits emplois de proximité qu'ils avaient captés jusqu'aux échelons supérieurs. D'ailleurs comme le fit remarquer Isidore Boiffils de Massanne en son temps, la Déclaration des Droits de l'Homme en préambule de la Constitution de 1791 n'avait qu'un seul article utile à la bourgeoisie, l'article VI :
« La loi est l'expression de la volonté générale. Tous les citoyens ont droit de concourir personnellement ou par leurs représentants à sa formation. Elle doit être la même pour tous, soit qu'elle protège, soit qu'elle punisse. Tous les citoyens, étant égaux à ses yeux, sont également admissibles à toutes dignités, places et emplois publics, selon leur capacité et sans autre distinction que celle de leurs vertus et de leurs talents. » Il s'étonnait alors qu'aucun gentilhomme sensé, un agriculteur bourgeois, voire un négociant n'ait proposé la rédaction suivante :
« Les dignités, places et emplois publics ont été jusqu'ici la plaie de la France ; leur nombre et leurs avantages doivent être réduits au strict nécessaire tellement qu'ils ne puissent tenter la capacité de personne ; ce sera un travail occupant le moins possible de citoyens avec une rétribution juste mais modique. »
J'applaudis. Isidore avec nous !

Sumène
Au mois d'août 1789, commença la série de terreurs paniques et superstitieuses, souvent sans motif qui accompagnèrent cette période de troubles. On forma à Sumène une milice de sécurité, la Garde Bourgeoise, renommée ensuite "Nationale" pour accuellir chez nous tout le diable et son train !


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lundi 23 février 2009

En diligence ...

panneau d'arrêt des cochesDans la précipitation des temps que recherche le royaliste sur un espace donné, ô rêveur incorrigible, il est un progrès nié comme tous les autres, celui de la contraction des distances. Manant des Cévennes, je sais que mon arrière-grand-père montait à Paris en moins d'un mois, à pied. Non qu'il ait été incapable de régler les transports puisqu'il était propriétaire d'un grand mas sur de nombreux traversiers qui descendaient de la cime du pays jusqu'à la rivière, mais peut-être à la fois très économe et goûtant la randonnée et les rencontres au soir qui baisse, préférait-il la marche. De nos jours, il est des princes et des gueux qui traversent les déserts pour écrire des livres d'images ! Lui, sans doute imprimait-il tout dans sa tête.
Un contemporain nous raconte aujourd'hui la ligne de diligences (littéralement "à marche hâtée") qui partait du même coin pour Montpellier afin de gagner la nouvelle ligne de chemin de fer vers Sète. C'est mon ami Isidore Boiffils¹ de Massanne (1824-1907). Les extraits de son ouvrage ont été collationnés par M. Jean-Paul Chabrol de l'IUFM d'Aix-en-Provence. Laissons maintenant passer la magie du récit ...

Mes contemporains ont vu s’opérer dans les moyens de communication entre les hommes un changement qui est en train, selon l’expression biblique, de renouveler la face de la terre. J’avais suivi, de 1837 à 1839, étant au collège, la construction du chemin de fer de Montpellier à Cette. Je n’ai pas oublié l’étonnement mêlé de terreur que j’éprouvais à la vue de la première locomotive de ce monstre brutal, doué de mouvement et d’incomparable force, animé de deux grands yeux de flamme, soufflant la fumée, s’avançant le long de sa voie de fer, se jouant des fardeaux les plus lourds, s’arrêtant à la volonté d’un invisible conducteur humain.

les messageries royales
En 1840 et 1842, malgré un premier essai, on ne se doutait pas encore de l’importance prochaine du chemin de fer. M. Thiers les considérait comme un jouet d’enfants ; et de fait pour les rendre pratiques il manquait encore un élément indispensable, je veux dire le télégraphe électrique. Donc en 1842, on se disait en progrès pour avoir perfectionné les voitures publiques à marche accélérée, les malle-postes, les bateaux à vapeur, etc.

Je parlerai bientôt du voyage de Paris considéré à cette époque comme un grand voyage ; pour le moment je me bornerai aux trajets de Sumène à Montpellier et à Cette, le plus long que j’ai entrepris. Un service de diligences entre le Vigan, Ganges et Montpellier² existait depuis une trentaine d’années. Nous autres, gens de Sumène, allions prendre la voiture à Ganges. Vers les 8 ou 9 heures du soir, on s’entassait dans un véhicule étroit, doublé d’un cuir que le contact des voyageurs encrassait au point de donner des nausées, et après neuf ou dix heures de cahots, on arrivait à la pointe du jour. Le trajet pouvait se faire du matin au soir et, dans ce cas, on dînait à l’auberge que tenait à Saint-Martin-de-Londres un nommé Flavier.

Le chemin entre Ganges et Montpellier, sauvage et désert, montueux, mal entretenu (on l’a renouvelé et rectifié presque partout depuis 1842³) faisait rêver de vols et d’assassinats. Le centre de la ville est le large carrefour où se réunissent le chemin neuf, le Jeu de Ballon, le chemin de Montpellier et la rue des Barris ; le coeur est l’angle du trottoir bordant l’hôtel de la Croix-Blanche ; cet angle mérite le nom de cap des badauds.
Chaque jour, une quinzaine de diligences partaient de cet endroit ou le traversaient en s’arrêtant pour relayer. Ajoutons un roulage considérable, et de nombreux véhicules privés, et vous arriverez à un chiffre respectable de chevaux et de gens de chevaux.

col CardonilleSaint-Martin de Londres est un bourg d’un millier d’habitants tout au plus, situé à peu près à moitié chemin de Ganges à Montpellier, à la bifurcation de plusieurs routes. Ce qui le faisait jouir du bénéfice de la halte obligée qu’y devaient faire les rouliers, les conducteurs de diligences et généralement tous les voyageurs. La vie et le mouvement sont dans le faubourg que traverse la route. Sur un carrefour assez vaste est une fontaine avec bassin-abreuvoir, ombragée par un grand platane : les oisifs de l’endroit, les palefreniers et postillons en récréation, assis sous l’arbre sur des bancs de pierre, formaient une brochette, occupée à regarder passer les véhicules, à fumer d’interminables pipes, en un mot consciencieusement absorbés dans le plus doux farniente.

La route est bordée de grandes remises, de vastes écuries, d’un café très spacieux, et enfin de deux auberges : l’Hôtel Bancal et l’Hôtel Flavier, celui-ci tenant, à beaucoup près, le premier rang. C’est là que les rouliers faisaient bombance à un prix très modéré tandis que leurs attelages consommaient une provende que le valet d’écurie réduisait de moitié pendant la ripaille des maîtres.
C’est là aussi que les diligences et voitures déversaient leurs voyageurs pour le dîner. La salle à manger avait un papier à personnages représentant une chasse au tigre dans l’Inde anglaise, avec des pagodes, des palanquins, des éléphants portant des dames et d’obèses milords à cheveux rouges, les rajahs et les anglais à cheval, des tigres dans les jungles, etc. Quant aux repas, ils étaient médiocres de délicatesse et de propreté ; néanmoins, mon imagination de collégien considérait l’Hôtel Flavier comme un lieu de délices.

Quelle plume pourra donner à nos prosaïques contemporains de 1885 une idée de la diligence, de sa poésie, de sa splendeur ; et comme les chemins de fer sont ternes à côté d’elle !

l'accident
Le beau rêve en 1840 que d’être entrepreneur de diligences ! L’an passé encore, en 1884, étant au café avec un alerte vieillard de 86 ans (il est mort depuis un mois), je me plaisais à lui entendre narrer la grande création de la diligence du Vigan à Millau, sa lutte avec les Messageries Royales. « Oui », me disait M. Félix Laporte, et ses yeux pétillaient d’enthousiasme, « les Messageries Royales répondirent à nos propositions d’accommodement : la route du Vigan à Millau n’est pas assez large pour deux diligences ! C’est donc la guerre que vous voulez, eh bien vous l’aurez, la guerre ! et nous mangeâmes 80.000 francs la première année… ».

L’entrepreneur de diligences était donc un aventureux bourgeois enivré de gloire, et comme généralement il n’avait pas fait ses humanités, l’exemple d’Icare et de Phaéton ne l’inquiétait pas. Il régnait sur une bien attrayante tribu de buralistes, conducteurs, postillons, palefreniers, portefaix alias facteurs, et de chevaux. Montait-il dans sa voiture, son voyage était un triomphe ! Les aubergistes le saluaient, les filles d’auberges le cajolaient ; le conducteur ne brillait pas ce jour-là.

Nous autres arrivant de Sumène, commencions par déposer nos bagages et consultions le buraliste : « Aurons-nous des places dans le coupé, dans l’intérieur de l’impériale ? ». Tout en fumant sa pipe, le buraliste feuilletait nonchalamment son registre. « Et quand partira-t-on à l’instant ? ». Ici intervenait un facteur : « Voyez, Messieurs, la voiture est là et je vais chercher les chevaux, ne vous éloignez donc pas ! ».

Ganges
Sans nous éloigner, nous sortions alors sur le trottoir du Jeu de Ballon encombré de monde. Les négociants s’y promenaient de long en large ou bien s’asseyaient sur les bancs à la porte des cafés. Quels cafés ! Une salle longue et étroite, fumeuse et mal balayée toujours vide tandis que le seuil de la porte était obstruée. Le cafetier baillait ; et lorsque par hasard un consommateur demandait quelque chose à boire, le cafetier lui jetait un coup d’oeil défiant et le servait d’un ton de mauvaise humeur.

Les postillons, palefreniers et facteurs s’agitaient en jurant et bousculant les voyageurs effarés. Sur les bancs, sur les pierres du seuil des portes, sur la bordure du trottoir se tenait dans les délices du farniente l’engeance des courtiers de toute espèce, engeance curieuse à observer, nombreuses à Ganges, très rares dans les bourgs voisins, inconnue à Sumène.
Cependant, on emmagasinait les bagages sous la bâche et à force de se faire attendre, l’attelage finissait par arriver. La foule faisait cercle pour voir monter les infortunés voyageurs entassés dans l’étroit véhicule. Le conducteur jetait sa cape sur la botte (siège qui régnait devant le coupé sur toute la largeur de la diligence), allumait sa pipe, rassemblaient les guides ; le buraliste ou le facteur prononçait le sacramentel : « Faï tira ! » et la diligence partait.

diligence

Note (1): je guette une concession près de la sienne pour profiter de sa conversation et ne pas m'ennuyer à perpète.
Note (2): la distance de Ganges à Montpellier par l'ancien col de la Cardonille (333m jadis) était de 50km.
Note (3): ...pour finalement le refaire partout dans les années 80.




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jeudi 14 décembre 2006

Charpente féodale (1)

Ou fragments d'histoire d'un territoire cévenol de la hutte celte au marquisat poudré. En trois parties.

Partie I : le territoire envahi

baronnie d'Hierle en Cévennes
Quand on veut envahir les Cévennes en venant de la voie domitienne qui forme un arc le long du Golfe du Lion, le plus simple est de remonter le long des fleuves côtiers ou les affluents du Rhône. Il n'y en a pas tant que cela : de l'orient à l'occident, le gardon d'Alès et Anduze, le Vidourle et l'Hérault. Dès que l'on monte vers le nord, on passe de la plaine cultivée à la garrigue basse, puis à la garrigue haute et l'on atteint un piémont torturé et défendu par un relief agressif, fendu par ces rivières. Ainsi l'Hérault qui nous intéresse ici surgit au confluent de trois défilés en patte d'oie, qui forment la porte naturelle d'un territoire homogène et chaotique à la fois. C'est le pays d'Hierle.
Jusqu'en 1730 un seul passage fut praticable entre deux murailles rocheuses, en remontant la rivière de l'Est, souvent à sec par un affaissement souterrain de son lit ; les deux autres forment des gorges dangereuses où les eaux montent subitement au premier orage et noient les sentiers de rives.
Si le pourtour de ce pays difficile d 'accès est protégé par de hautes montagnes, le parcourir dans tous ses recoins une fois entré, est paradoxalement facile, des cols assez bas et nombreux permettant de passer d'une vallée à l'autre. C'est un pays de châtaigniers depuis toujours, ce qui permet de penser que les Celtes y installèrent des villages importants à chaque confluent de torrents. On relève qu'ils inventèrent la barrique à vin au bénéfice des Romains, et Hierle depuis des temps immémoriaux fut un pays de tonnellerie alors qu'on y produisait très peu de vin ; ce qui prouve que le châtaignier fut exploité là très tôt. Ce point n'est pas anodin.
Les historiens disent que les Cévennes furent peuplées bien avant la plaine de Bas-Languedoc à cause de la ressource inépuisable du châtaignier, et pour le confort dû à l'absence de moustiques et de miasmes des marais saumâtres. L'arrière-pays par rapport à la mer était vraisemblablement plus riche que la plaine d'ajoncs brûlée de soleil.

La pax romana
Les Romains qui conquirent la plaine et fondèrent la Narbonnaise un siècle avant JC, ne pouvaient ignorer les territoires plus peuplés de l'intérieur, au moins pour les taxer. Hommes de la ville, ils n'investiront le territoire pas plus avant que pour la collecte du Fisc, mais habiles administrateurs, ils perceront une voie de part en part pour le patrouiller aisément jusqu'au Rouergue et Gévaudan plus riches. Colonialistes avisés, ils bâtiront un oppidum à l'entrée de la souricière : Ganges ! Qui restera très longtemps une entité étrangère au pays d'Hierle. De nos jours, Ganges appartient à un département différent et même ses habitants ont des particularismes assez différents de ceux du Vigan ou de Sumène.
Pays enclavé, il y eut donc peu de mélanges en Hierle, sauf aux meilleurs de partir vers les emplois rémunérateurs de la Province où les Romains avaient fait pousser des villes admirables, de Narbonne à Nîmes et Arles.
L'influence nouvelle est néanmoins traçable en pays d'Hierle par le repli des cultes druidiques aux sources des torrents, laissant l'espace libre pour des édicules ci et là abritant le génie du lieu. On les consacrera plus tard à la Vierge Marie ! Finalement il restera de cette domination civilisatrice, le cadastre fiscal, le droit romain ou raison écrite, remarquable de logique et de hardiesse, et in fine la propagation discrète d'une foi nouvelle à partir du deuxième siècle de notre ère, qui au fil des siècles deviendrait un puissant ferment de discorde.

En attendant, tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes modernes quand le barrage qui contenait les Barbares, céda. 399 ! Déferlent sur la Narbonnaise les Vandales et autres hordes hurlantes qui pillent et cassent tout ce qu'ils ne comprennent pas, et laissent derrière eux, en route pour l'Espagne torride, une terre brûlée. Quinze ans plus tard déboulent les Goths. 416 ! Ce n'est plus la horde de guerriers, c'est tout un peuple en armes, avec femmes, enfants et vieillards, plus doux de moeurs et déjà dégrossi, qui préférait la nature aux ruines glorieuses des cités romaines qu'ils ne relèveront d'ailleurs qu'assez tard. Pour paraphraser Charles Maurras, le Goth " veut vivre, s'emparer, s'assurer d'une multitude de biens; il est tout yeux, tout âme pour les astres, la mer, les prairies, les jardins, les vignes et les blés, un peu ivre de tout ce que lui manifestent la terre et le ciel (La musique intérieure)".

Les Wisigoths, les Francs
Les Goths qui avaient une perception de l'administration romaine pour avoir longtemps séjourné aux limes de l'empire d'Orient, se répartirent le cadastre avec une incroyable minutie et fondèrent un empire depuis le Piémont transalpin jusqu'en Catalogne et Aragon et plus bas encore. Le royaume d'occident fut dit wisigoth car attribué aux sages, aux avisés. Les nouveaux venus appliquèrent leur droit féodal que tient debout une pyramide d'hommages, et diffusèrent un droit canon de l'Eglise arienne, car c'était aussi des chrétiens. Le royaume fonda une unité de moeurs dont il ne reste aujourd'hui que cette langue dite occitane, parlée de Gênes à Barcelone.
Le pays d'Hierle où les Goths laissèrent beaucoup de terres aux anciens propriétaires - c'est l'origine des alleux -, coula des jours paisibles sous l'aimable joug wisigothique, dont la vie quotidienne était codifiée dans le Bréviaire d'Alaric. Ceci jusqu'à l'attaque des Francs du roi Théodobert qui déboula du Gévaudan en 526. L'Eglise qui poussait derrière pour écraser la concurrence du schisme arien, fonda le diocèse d'Hierle, et c'est à partir de cet évêché franc que le pays devint une entité politique distincte de l'ancienne Narbonaise. Ce fut aussi la première guerre de religion en ces contrées qui allait en subir d'autres.

Cent ans plus tard, le diocèse qui s'avérait contrôler au meilleur endroit la route Provence-Rouergue, fut complété d'une administration militaire et civile pour devenir une baronnie, la baronia arisdii. Mais sa configuration accidentée, sans doute aussi le caractère têtu du peuple de ses côteaux, et plus sûrement la grande distance de l'autorité morale religieuse qui résidait à ... Metz, laisse penser que le baron d'Hierle rechercha la suzeraineté des Wisigoths qui s'étaient maintenus au bord de la mer, à portée de voix.
La stabilité ne dura que cent ans.

Les Sarrasins
Ceux qui allaient venir laisseraient les Vandales au rayon des comiques à moins que ce ne soit les descendants des mêmes qui avaient pu échapper aux sables maurétaniens. 720 ! les Maures remontant l'Espagne en moins de temps qu'il ne faut pour l'écrire, passent les Pyrénées et ravagent la Septimanie wisigothique. La baronnie d'Hierle n'est pas épargnée, même après que Charles Martel descendant de Poitiers, ait récupéré Nîmes en incendiant ses arènes en 752. S'ils ne s'installèrent dans le pays cévenol pas plus longtemps que pour monter des camps de pillards - on en connaît les emplacements par la toponymie - le saccage fut total. Le reflux maure ne fut terminé qu'en 790.
Le pays d'Hierle ruiné n'avait plus assez d'habitants pour justifier un diocèse et la baronnie fut rattachée à Nîmes, comme à la fin de la période romaine.

Charlemagne
L'administration carolingienne stabilisera tout le royaume et son régime féodal. En 892, le comte de Toulouse Raymond II joignit à ses domaines le comté de Nîmes duquel découlait tout le reste. Après cinq siècles de troubles, la société apaisée, délivrée des invasions, se recueillit dans l'indépendance individuelle en réaction contre le collectivisme gallo-romain ou l'oppression sarrasine, et la terre fut divisée en presque autant de parcelles qu'il y avait de feux, toutes administrées par un codex de droits et devoirs réglant la condition de chaque propriétaire et ses contributions à l'Etat. Ce régime féodal que l'on détecte avec précision dans les archives dès l'an 900, subsistera jusqu'en 1789. La baronnie ne redevint ni gauloise, ni romaine, ni même mérovingienne, mais wisigothe !

(à suivre)

mercredi 13 décembre 2006

Charpente féodale (2)

Partie II : le régime féodal

roi goth de vitrailQuand les Wisigoths débarquèrent en Hierle leur chef s'attribua la souveraineté pleine et entière du territoire sur la base du cadastre fiscal romain. Les droits déjà inscrits, souvent iniques, étaient dénommés Justices et comportaient outre le droit de juger, les droits de police, banalités, aubaine et confiscation. Ces droits seigneuriaux d'origine romaine feront l'objet de grandes disputes jusqu'à la fin du régime féodal. Ils corrompirent l'essence du droit wisigothique en le pécuniarisant à outrance.

Justice et fief

La loi d'évolution des sociétés distingua très tôt la Justice et le Fief, au point que les juristes de ce temps ne les confondaient jamais. La Justice était une seigneurie de pleine souveraineté sur les habitants du territoire ; le Fief organisait l'interaction des propriétaires des sols.

Le chef-lieu de la Justice était dénommé Castrum, plus tard château.
Le baron, propriétaire de toute la terre, en gardait suffisamment pour son train de vie et sa descendance, et distribuait le reste à ses subordonnés sous réserve des devoirs féodaux, essentiellement militaires et d'assistance en tout autre péril.

Les parties concédées devenaient des fiefs, héréditaires, mais qui devaient retourner au Seigneur si la lignée bénéficiaire s'éteignait. Tout dévoiement était payant.
Le chef-lieu du fief était dénommé Capmas (maison de tête), et plus tard manoir.
Un fief qui sautait en lignée collatérale devait être racheté au droit de Relief au prix d'une année de revenu.
Un fief aliéné était soumis au droit de Quint, au cinquième de sa valeur fiscale.
Jusque là c'est simple.

Le seigneur du fief ne pouvant (comme le baron) le cultiver en totalité avec ses gens, le morcelait et en donnait les pièces détachées à bail. C'était une emphytéose perpétuelle dont il conservait la nue-propriété dite domaine direct, et dont il louait le domaine utile moyennant le paiement d'une Censive annuelle. C'est l'origine du fermage.
Le possesseur du domaine direct s'appelait seigneur directe ; il détenait aussi un droit de préemption en cas de vente du bail, qu'il monnayait par le droit de Prélation au treizième de la valeur du fonds vendu.
Le possesseur du domaine utile s'appelait tenancier.

L'hommage était l'essence du fief ; la censive l'essence de la roture.


S'il advenait que les domaines direct et utile soient réunis dans la même main, la terre devenait un plein fief, ou alleu. Le chef-lieu de l’alleu était dénommé Mas, plus tard, maison.

Le peuple ne regrettait pas le régime romain bien qu'il ait produit des merveilles dans l'aménagement du territoire et l'embellissement des capitales. L'esclavage, tare de l'Antiquité, avait disparu avec les Goths. Lui avait succédé le servage bien moins avilissant. La condition de l'homme suivait la condition de la terre. Sous la surveillance du seigneur justicier, le possesseur de fief ou d'alleu était libre, le tenancier avait un chez-soi légalement protégé, une terre, une famille ; sa domesticité ne subissait pas la mésestime des autres puisque considérée comme la force motrice de l'économie rurale.

Tout autour se tenaient les clercs chargés des âmes de tous sans condition sociale, et des arts libéraux. Chacun des clercs jusqu'au moindre était personne libre.
Les biens-fonds appartenant à l'Eglise furent constitués de la même manière que les biens-fonds de l'Etat militaire. On ne s'y attardera pas.

Tout ce beau monde passa quelques siècles jusqu'au Xè à créer des péages et octrois en tous lieux de passage obligé, fortifiant leurs demeures et leurs greniers pour protéger leur puissance, réguler la vie économique et ponctionner l'activité humaine à proportion des fruits du terroir acquis ou concédé, mais dans les limites supportables par leurs sujets qui avaient le sang vif. Ce n'est pas pour rien si la région est surtout connue pour les exactions de la guerre des Camisards.

Grandeur des barons d'Hierle

Le premier baron d'Hierle était issu de la puissante maison d'Anduze qui régnait sur d'immenses domaines en Septimanie et était alliée aux comtes de Toulouse, vicomtes de Nîmes, de Béziers, et aux Seigneurs de Montpellier. Cette grande famille s'était divisée en plusieurs branches sur des territoires distincts mais attenants, adoptant chacune un patronyme propre.
Le Seigneur justicier d'Hierle prit le nom de Bermond. Une branche collatérale établie au bord de la baronnie sur la Justice de Saint-Martial se nomma Estienne.
La baronnie suivit le sort de toutes les possessions de la maison d'Anduze jusqu'à la croisade des Albigeois, quand le roi de France confisqua les domaines comme il le fit largement partout en Languedoc, au bénéfice de la couronne ou de ses barons francs, compensant quelque fois tardivement la capture d'une rente. Hierle passa sous le joug de France en 1226, contre 600 livres de rente accordée en 1243.
Le dernier Bermond réussit à se faire restituer la baronnie en 1254. Il mourut en 1294 sans enfants, non sans avoir vendu aux paroisses d'Hierle pour 6000 sols tournois, quasiment tous les droits seigneuriaux, à savoir la création d'offices municipaux, le droit de four et de moulin, de pêche et chasse, de lignerage et pâturage et les garanties d'emprisonnement arbitraires (cautions). C'était le 5 novembre 1275.
En 1280 il vendait la Justice d'Hierle à Pons de Saint-Just. Exeunt les Bermond.

Pour le moment la baronnie restait entière.
La maison de Saint-Just était à l'époque dirigée par l'aîné de la famille, évêque de Béziers dès l'âge de 18 ans ! Il fit un peu de monnaie en usant du droit seigneurial qui lui restait, le droit de tabellionnage, créant moult notaires et scribes. Faute d'héritiers en ligne (bien sûr), Hierle va rester dans les mains de la même génération pendant 23 ans. C'est une fille qui recueillera l'héritage et se mariera avec un Peyrefort, lui apportant en 1303 la baronnie intacte, sauf les droits utiles déjà vendus.

(à suivre)

mardi 12 décembre 2006

Charpente féodale (3)

Partie III : Dispute et division de la baronnie

La maison de Peyrefort fera hommage au roi de France pour Hierle juste avant la guerre de Cent ans. Elle s'alliera plus tard avec les Seigneurs de Ganges réunissant enfin dans la même main tout le pays d'Hierle et sa seule porte d'accès au Sud. Cette position forte acquise sans grand effort, aiguisera l'arrogance des nouveaux Justiciers envers leurs vassaux.

C'est pendant cette période troublée de la guerre anglaise que la baronnie sera finalement divisée.
L'ancienne branche Estienne de la maison d'Anduze descendit un matin de son castrum de St-Martial et prit l'une des trois vallées, profitant d'une dispute entre deux frères Peyrefort qui avaient expatrié leur différent à Paris ! De toute l'histoire de la baronnie, c'était la première fois que le régime féodal ne se régulait pas localement par application du droit en vigueur en Languedoc (Nîmes, Montpellier ou Toulouse), mais par une décision de justice prise à l'autre bout du monde, au Parlement de Paris. La décision fut évidemment contestée, le dernier Seigneur justicier debout marqua sa victoire chèrement acquise en révoquant franchises et libertés coutumières de ses vassaux et et de leurs communautés (municipalités) ; et le pays d'Hierle passa au parti des Anglais !

La guerre finie mais pas les désordres, il était temps de retrouver la confiance de ses sujets et le 14 juillet 1451, le baron Peyrefort octroya une charte à la ville de Sumène, la plus remuante, lui permettant de se fortifier contre six vingt moutons d'or comptant, et le droit de leude sur toutes marchandises vendues à Sumène par des étrangers à la baronnie. Le grignotage ne cesserait jamais entre bourg et château à l'avantage du premier. Les franchises consulaires des bourgs construisaient un Etat distinct de la baronnie originelle, même si toujours imbriqué dans celle-ci.

La veuve du dernier baron d'Hierle n'ayant eu que des filles, vendit le pays en lots vers 1517. C'était la fin du Moyen Âge. Une dizaine de hobereaux fortunés se taillèrent des seigneuries dans ce qui avait été un simple baronnie militaire franque. Les lambeaux furent transformés en marquisats (4), vicomté (1), baronnies (3) dont une, la plus petite des trois, reprit le nom de Hierle ; et au XVIIIè siècle il y avait en plus douze Justices n'attendant que l'occasion d'être érigées elles aussi en dignités brillantes. La gloire d'antan de la maison Bermond, libérale et cathare, sentait maintenant le talc de Luzenac de perruques trop nombreuses.

Le modèle féodal s'était corrompu. L'adage fondateur "Nulle terre sans seigneur, nul seigneur sans terre" avait été amputé de sa seconde moitié. La noblesse se déracinait.
Il était bien vu dans les salons de la Renaissance, de critiquer le système comme une relique médiévale, le taxant même de période obscurantiste. A partir de sa division, il ne restait pas deux siècles à l'entité d'Hierle avant que de disparaître complètement, engloutie par la vanité des parvenus à bouclettes.

Le fromage des clercs
Neuf siècles de cessions, partages, réunions, franchises, rachats, divisions de droits, avaient fait le lit de la Chicane qui trouvait son pain dans l'inextricable. Certains reprochent aujourd'hui aux Croisades et à l'importation de moeurs byzantines le pourrissement du droit commun, bien que le Bréviaire d'Alaric n'ait été qu'une adaptation du code Théodose. C'est vrai qu'à comparer les actes juridiques du haut Moyen Âge qui sont limpides, et les rédactions aussi obscures que pompeuses des minutes du bas Moyen-Âge, on mesure la distance mise par les cuistres entre les savants et les administrés pour le renforcement du pouvoir des premiers.

Le foisonnement des règles était devenu un désordre inexplicable, fleuri d'injustices en tous genres, au bénéfice des mêmes qui se revendiquaient à bon compte les héritiers de droits immémoriaux. Agrippée à ses privilèges fiscaux, la noblesse sciait l'arbre qui la portait. A la terre, elle ne croyait plus !

Petit rappel sur la noblesse.
La noblesse constituée en état regroupait les personnes ayant acquis des charges à privilèges essentiellement fiscaux, ou les ayant reçues du souverain en rétribution de services éminents, d'une part ; et de l'autre, les possesseurs de seigneuries ou fiefs, les seuls nobles féodaux que des siècles plus tard on pouvait reconnaître encore à ce qu'ils possédaient des droits honorifiques comme la forme exclusive de leurs girouettes ou le crénage de leurs murs, prélevaient la censive et percevaient des droits utiles regroupés sous le terme de banalités.
Sans diminuer le mérite de quiconque, la différence était de taille (sans jeu de mots), et bien des droits injustifiés voire usurpés !

La République déboulant sur ce mescladis en promouvant l'utopie universelle et son corollaire immédiat, l'envie, allait démonter les pyramides féodales, anéantir les privilèges anciens au profit de nouveaux, et retourner à la centralisation forcée et à l'unification romaines.
Le vieux code romain devint le code Napoléon.

Avec cela, on allait fabriquer un homme nouveau, égalisé, interchangeable, déracinable et finalement corvéable à merci où qu'il aille, au prétexte de la liberté de tous et d'abord celle des puissants et affairés, cent fois plus qu'auparavant.
La boucle était bouclée, et la Hierle féodale allait disparaître pour de bon cette fois, en rentrant "dans le rang".
Il n'en reste rien, sinon que son territoire forme l'essentiel de l'arrondissemnt occidental du département du Gard, curieuse excroissance sur une carte que vous comprenez maintenant ; sous-préfecture du Vigan. A noter que la voie ferrée stratégique de Sommières à Tournemire aujourd'hui désaffectée, qui permettait de basculer rapidement des moyens militaires du sud à l'ouest du Massif Central, emprunte l'axe de la voie romaine Provence-Rouergue, construite pour ces mêmes raisons.

affiche du PLM

Remerciements
... aux âmes tranquilles de Louis Bousquet et d'Isidore Boiffils de Massanne, érudits passionnés d'archives introuvables, sans qui notre histoire, hors les grandes batailles, ne serait qu'un trou noir.


mardi 27 juin 2006

Le sou du roi

Second volet sur les conditions locales d'administration sous l'Ancien régime : la fiscalité en Bas-languedoc.

livre Louis XVPuisque nous allons parler en livres autant commencer par expliquer la monnaie :
La monnaie du royaume était la livre tournois de 240d (deniers) ou 20S (sols) de 12 deniers. La livre tournois "pesait" en 1640 0,619g d'or pur, mais elle fut dévaluée et réévaluée avec un creux à 0,124g en 1720 lors de la banqueroute de Law pour remonter à 0,312g jusqu'en 1785.
On estime généralement sa valeur entre 5 et 8 euros d'aujourd'hui. On frappait toutes sortes de pièces. Sous Louis XVI :
- en argent : l'écu de 6 livres, le petit écu de 3 livres, le 1/5 d'écu de 24 sols, le 1/10 d'écu de 12 sols, le 1/20 d'écu de 6 sols.
- en billon : les pièces de 2 sols, 1 sol 1/2, et 1 sol.
- en cuivre : le liard double ou 1/2 sol de 6 deniers et le liard de 3 deniers.
On croisait plus rarement les monnaies d'or : le double louis de 48 livres, le louis de 24 livres dit 4 écus (le pourboire de Louis XVI à Varennes), le 1/2 louis de 12 livres. .
livre Louis XVLes monnaies n'étaient pas frappées de leur valeur nominale ce qui facilitait la dévaluation. Il fallait les reconnaître en diamètre et en poids. On ne frappera les valeurs faciales qu'après l'année 1789 dite "An 1 de la Liberté".
Quant au pouvoir d'achat de cette monnaie, il varie considérablement dans le temps et s'avère difficile à comparer à celui de nos jours par l'accroissement de productivité des biens qu'elle pourrait acheter aujourd'hui. Disons qu'un laquais de 1750 avait 200 livres de gages par an en ville ; un maître d'école élémentaire à la campagne, 125£.

Les registres fiscaux sont une source inestimable pour mesurer le poids de l'attention que porte l'Etat au sens le plus large, à un lieu donné.
En 1740 Sumène "valait" 17481£ en impôts directs.
6481£ de droits ecclésiastiques et seigneuriaux
9000£ de taille, appliqués au compois de 1655
2000£ de capitation
On ne peut décompter les impôts indirects : franc fief, gabelle, marc d'or, centième denier, menue dîme et casuel, et bien d'autres.

La taille (ou impôt foncier)
Le territoire de chaque paroisse était mesuré en parcelles et de chacune d'elle on estimait le revenu, le présage, calculé en livres d'allivrement, une unité de compte. C'était l'assiette de la Taille. La livre d'allivrement était ensuite valorisée en livre tournois (£). En 1722 elle valait 4£16S, en 1789 elle était à 10£, la Constituante la porta à 18£.

Le présage paroissial établi sur le compois de 1655 était de 1676 livres d'allivrement. La paroisse devait donc contribuer pour 8061£ de taille en 1722, et pour 16762£ en 1789 ; 30168£ de taille en 1790 ! La crise financière de l'Etat n'était pas un concept abstrait réservé aux effervescences parisiennes.

La collecte de la taille était adjugée avec un rabais rémunérateur pour celui qui se chargeait du doux travail de levée de l'impôt. Cette remise était d'environ 18 deniers à la livre, ce qui ferait un coût de collecte de 7,5%. On est bien loin des coûts de collecte de l'administration fiscale actuelle.

La capitation (ou impôt personnel)
C'était un impôt réparti par le conseil de communauté (municipalité) sur chaque tête et qui tenait compte des revenus, des activités (patentes de négoce ou d'industrie). La capitation de 1722 leva 1910 £ à Sumène.

Ainsi sur 2500 âmes réparties sur 2500 hectares les impôts "césariens" de taille et capitation de l'an 1722 représentaient 4£ par tête. Ce qui ne semble pas excessif mais nous ne sommes pas dans le jugement des esprits de l'époque. Il n'y avait que 500 capités. Il faut y ajouter la dîme, les banalités, droits divers et les impôts locaux.

La dîme et le casuel
La dîme perçue par l'Eglise était, disait-on, le patrimoine des pauvres. L'Eglise assurait les secours aux indigents par ses bureaux de charité, fournissait le dispensaire et bien sûr le salut garanti des âmes. La dîme prélevée tournait autour de 3000£ (3980£ en 1790). Il est amusant de lire le rapport de mission de l'évêque Séguier qui avait décidé de faire baiser l'anneau p toutes les paroisses de son diocèse en 1675. Le rapport donne l'état des lieux de chaque communauté et commence ainsi :
- Sumène : Il y a 200 communiants et autant de huguenots. Le bénéfice appartient au chapitre de Nîmes et vaut 1150£ de rente. ...
- St Martial : C'est un bénéfice qui appartient à l'Evêque de Nîmes et de 1500£ de rente. Il y a plus de 400 ...
- St Laurent : Prieuré de 500£ de rente de la collation de l'Evêque de Nîmes. Il n'y a que 2 ...
- St Julien : Prieuré cure de 500£ de rente. Il n'y a point d'église ...
- St Bresson : Prieuré cure de 100 écus de rente tout catholique. Il y a ...
- Cézas et Cambo : Bénéfice du chapitre de Nîmes affermé 700£ ; 50 catholiques ...
- Le Vigan : petite ville assez jolie. Le bénéfice aujourd'hui simple était autrefois monacal, il vaut 2000 ou 2500£ de rente. Il n'y a 70 communiants.
Etc.
On l'imagine, comme dans les films anti-cléricaux, suivi d'un char sinistre portant les coffres de fer du fisc épiscopal.
Une paroisse était considérée comme une métairie en production inscrite sur la liste des revenus d'un évêché ou d'un chapitre voire d'une abbaye.

La dîme de Sumène était de 1800£ en 1680, mais atteindra 3980£ en 1789. Le chapitre cathédral de Nîmes touchait aussi les redevances féodales du prieuré qui avait donné des parcelles à bail, et les fermages en propre. S'y ajoutait les dons manuels ou les legs testamentaires des âmes sauvées, que l'on disait considérables. A côté de la dîme, l'institution percevait le casuel, abandonné aux desservants de la paroisse sans doute parce que difficilement contrôlable.

Le casuel d'une cure était formé par les honoraires de messes ou de prestations particulières aux fidèles, comme les mariages, de visites aux malades, la confession, les messes pour les morts et surtout les bénédictions de sépultures. Le casuel était une source de revenus importante étalée tout au long de l'année. La Communauté en tant que telle y abondait aussi.

Les impôts locaux
La charte d'émancipation organisant la franchise municipale de Sumène fut arrachée à la Maison d'Anduze en 1275 pour six mille sols tournois. Le Conseil Général de la paroisse était depuis lors élu chaque année par l'Université, c'est à dire l'ensemble des chefs de famille résidants et propriétaires sans distinction de position sociale. Deux consuls étaient tirés au sort sur deux listes, l'une de la ville, l'autre de la campagne. Les Consuls élus devaient prêter serment devant le Seigneur le 31 décembre. Le Premier de l'an ils étaient en fonction et leurs biens hypothéqués en garantie de leur gestion (on frissonne à observer la situation actuelle ; Chirac aurait été ruiné par Paris). A noter que l'autorité royale n'était pas conviée au chapitre, même si Louis XIV força le passage avec des charges vénales de maires permanents qui furent abolies plus tard. La première chose était d'établir le budget municipal.

Le budget primitif de la Communauté de 1744 approuvé par le Gouverneur du Languedoc, l'Intendant, l'Evêque d'Alès était de 400£. Il couvrait les dépenses administratives de base auxquelles la Communauté ne pouvait se soustraire, et c'est pour cela qu'il était soumis à Toulouse.
S'y ajoutait un budget complémentaire de 1043£ non soumis aux Etats, qui rémunérait deux maîtres et deux maîtresses d'école et leurs loyers, qui contribuait au casuel du curé et rétribuait le missionnaire royal (on était en pays réformé). La Communauté comptait sur 880£ de recettes dont 680£ de banalités (four et moulins), le reste en leude et courtages. Les registres ne disent pas qui couvrait le déficit prévu donc à 563£, les habitants ou les familles des enfants scolarisés.

blason actuel de Sumène


Nous avons gardé pour la fin les droits seigneuriaux. Les plus importants étaient la Censive et le droit de Lod que les emphytéotes versaient à la Directe. Il faut expliquer un peu le système féodal sachant de prime abord qu'il n'y a pas de théorie générale, tant est variable et divers selon les temps et les lieux, ce droit du Nord qui est un droit coutumier non écrit et interprété sans cesse par ses bénéficiaires et ses débiteurs.

Le principe féodal (nulle terre sans Seigneur) gère d'abord la terre et son revenu avant que de créer des pyramides de suzeraineté ou des exploits de chevalerie. La terre de la baronnie d'Hierle appartenait à la Narbonnaise romaine et de ce fait était cadastrée complètement. Les Wisigoths récupérèrent le droit latin en 416 et l'appliquèrent à la gestion de leur conquête jusqu'à l'invasion franque de 526 qui força la loi barbare coutumière.

Deux modèles de Seigneuries se partageaient les pays chacune à son niveau, la Justice et le Fief. En dehors d'eux subsistait l'exception confirmant la règle, les Alleux. Ces trous noirs fonciers provenaient de concessions wisigothiques laissées aux collaborateurs gallo-romains et réglées par le droit romain. Les alleux, il y en avait de nombreuses sortes, était un héritage libre et franc d'Hommage et de Directe, mais soumis quand même au devoir de Justice.

La Justice était une seigneurie qui possédait originellement des droits régaliens, merum imperium, sur tous les habitants de sa juridiction, à savoir, justice criminelle et civile, pouvoir militaire, droit de lever les troupes et de se fortifier. Sumène dépendit le plus longtemps de la Justice d'Hierle.

Le Fief n'avait rien de commun avec la Justice. Le Fief était un concept foncier. Le seigneur du Fief n’avait d'action que sur les possesseurs de terre et uniquement en raison de cela. Le Fief étant une concession de jouissance du sol, on comprend qu'il y eut un propriétaire original distribuant les fiefs. C'est le Seigneur Féodal, dont le droit au sol était imprescriptible et s'appellait Directum Dominium. Ce seigneur était ainsi appelé Seigneur Directe. Il concèdait des parties de la terre à des tiers pour leur mise en valeur à travers un bail dont les conditions particulières, en l'absence de codex, variaient à l'infini. Le loyer du bail était la Censive. Le bénéficiaire de la concession était l'Emphytéote qui obtenait l'entière jouissance de la terre concédée et la transmettait à ses héritiers. Il pouvait même l'aliéner sous réserve des droits de la Directe qui choisissait soit de préempter par son droit de Prélation, soit louer la vente et percevoir le droit de Lod.

Mais ce n'est pas fini. Le propriétaire original ou celui d'un fief pouvait céder tout ou partie de ce fief sous réserve des droits de mouvance. L'acquéreur devenait son vassal et le Directe des emphytéotes installés sur le Fief. C'est la Maison d'Anduze qui avait la Directe du territoire de Sumène.

Les censives étaient établies à Sumène sur 450 possessions et se réglaient chaque années en céréales, chataignes, vin, cheptel, gibier, coton, journées de corvées ou monnaies. Certains droits, toujours contestés par la Communauté, étaient appliqués sur les foires, marchés, cours d'eau et diverses banalités non-concédées comme droit de four, de moulin, de puisage, mesurage, poinçonnage, mercurage.
Outre la censive, les propriétaires devaient le droit de Lod sur les mutations de biens immeubles et fonciers d'environ quinze pour cent de la valeur déclarée.
L'acquisition de Fief ou même de Justice par un roturier était soumise au droit de franc-fief à 5% du revenu des vingt prochaines années. Ainsi l'acquisition d'une parcelle rendant 500£/an était actée après le versement préalable de 500£ au receveur.
Les droits féodaux étaient nombreux et varièrent considérablement à mesure des transactions et franchises arrachées par les vassaux et les simples sujets.

Qu'est-ce qui n'allait pas finalement ? Tout ! Le contribuable percevait mal où était le "retour" sur contributions dans les services fournis par l'Etat. Par exemple l'Eglise prenait 3000£ pour un service qui n'en valait pas 400. Il assistait à la parade des privilèges et ne supportait plus l'inégalité fiscale et ses arrogances. Le Tiers allait s'insurger.

le Tiers de bât
Il suffit de lire le cahier des doléances de la Communauté de 1788 pour comprendre l'exaspération. Sans infliger au lecteur le document complet on relèvera pour ce qui nous intéresse quelques termes :

Préambule
"... Si par suite d'erreurs perpétrices d'âge en âge il y avait dans un empire diverses classes de citoyens dont les droits et intérêts soient différents et souvent opposés, une multitude d'abus par suite desquels les moeurs civiles et domestiques même soient altérées au point que l'oisiveté soit récompensée et l'homme inutile honoré, un tel empire doit périr". (c'est envoyé !)

Voeux :
- Que tous les contribuables soient appelés à élire des députés aux Etats Généraux librement et à la pluralité des suffrages
...
- Que tout contribuable soit éligible
...
Attendu que l'allivrement de Sumène est le plus considérable après celui d'Alès, capitale des Cévennes, que sa population est d'environ 3000 âmes dont 519 payent la capitation, l'Assemblée adhère à cette délibération et prie le 1er consul ... etc." (le dernier coup de semonce est fiscal)

Suivent 259 signatures à commencer par le marquis de Sumène, trois familles nobles et toute la bourgeoisie, ce qui prouvent que la perception du désordre était générale au premier niveau de la nation. Deux nobles ne signèrent pas ; paradoxalement ce furent les plus ardents révolutionnaires du pays.

Bossuet avait affirmé que "Dans tous les Etats, le peuple contribue aux charges publiques, c'est-à-dire à sa propre conservation: et cette partie qu'il donne de ses biens, lui en assure le reste, avec sa liberté et son repos". De son côté Vauban avait écrit "Qu'un Etat ne peut se soutenir si les sujets ne le soûtiennent. Or, ce soutien comprend tous les besoins de l'Etat, ausquels par conséquent tous les Sujets sont obligés de contribuer."
La Révolution aux abois fera contribuer les deux classes privilégiées qui modéraient leur enthousiasme contributif, par la confiscation de leurs biens.

La sagesse est mère de sûreté, mais les Bourbons avaient oublié que les impôts étaient réputés par les Etats Généraux anciens comme un don des Etats, qui exigeaient en retour un sens aigu de l'économie du gouvernement central. "Ne découvrez pas nos autels pour couvrir les dames en cour", disaient les abbés. Les fastes princiers et les guerres n'avaient jamais été populaires ; le seigneuriage (ou faux-monnayage légal) encore moins, sauf pour les paysans endettés ; les exemptions fiscales de tous ordres, plus du tout ; il était venu le temps de le faire savoir au roi qui avait déclaré la banqueroute le 16 août 1788. Mais d'autres aspirations prendraient le pas sur la finance.

Cette note est une évocation du système fiscal. Si elle a excité la curiosité du lecteur, il est prié de se reporter aux ouvrages nombreux qui traitent la fiscalité de l'Ancien régime, domaine insondable.

Références bibliographiques en ligne ou non

La fiscalité en France http://membres.lycos.fr/gpfpme/dates_03.htm
Histoire de Sumène, Boiffils de Massanne, Editions du Vieux Pont
Histoire de Lentillac, http://www.quercy.net/qmedieval/histoire/hist_lentillac/moy_age.html
Histoire du temps passé http://www.amicale-genealogie.org/Histoires_temps-passe/Impots.htm

lundi 26 juin 2006

La justice du roi

Justice de l'Ancien régime par le petit bout de la lorgnette,
ou comment était jugé un bourg de la baronnie d'Hierle en Bas-Languedoc, Sumène, d'après ce que nous en a dit Boiffils de Massanne devant le caveau de qui je me découvre chaque année au mois d'août.

"Nulle terre sans seigneur, Nul seigneur sans terre", le principe wisigothique fondera le système féodal. Ce principe territorial explique l'organisation plus moderne qui lui succèdera et surtout la nécessité d'un cadastrage des valeurs et des servitudes. Le régime féodal est avant tout foncier. Deux autorités se partageaient le pouvoir sur la terre d'Hierle :

  • le baron qui était Seigneur, c'est à dire chef des possesseurs de fiefs et souverain des roturiers ; et parallèlement à lui,

  • l'Evêque qui prélevait la dîme.
Le baron administrait par son Viguier et tranchait par son Juge. L'évêque par l'archiprêtre, curé de Sumène.

baronnie d'HierleAprès le 16è siècle, l'encadrement territorial de Sumène, participait de l'organisation suivante, déclinée ici de haut en bas. On mesure l'emboîtement du féodal et de l'administration césarienne civile ; le système féodal sera grignoté par le roi jusqu'au drame de la Révolution.

  • Etats Généraux du Languedoc à Toulouse (parlement souverain)

  • Gouverneur de la province (prince du sang), ses lieutenants généraux.

  • L'Intendant de Justice, Police et Finances, à Toulouse, la vraie cheville ouvrière de l'Etat.

  • Les Intendants-subdélégués répartis généralement par diocèses, dans le cas présent celui d'Alès. C'étaient les Subdélégués qui détenaient le pouvoir visible. Ils en avaient bien plus que nos préfets : justice, police, fisc et droit coutumier local. Ils pouvaient aussi modifier les juridictions subalternes. Ces fonctions étaient souvent dans les mains d'une famille qui risquait de les transformer en mini "vice-royauté" jusqu'à ce que l'Intendant de la Province se lasse. Le Subdélégué dont dépendait Sumène résidait au Vigan de son propre choix.

  • La Sénéchaussée de Nîmes, d'origine militaire (noblesse de robe courte) ; le sénéchal perdra au 16è siècle ses pouvoirs militaires et judiciaires au bénéfice de magistrats civils, mais son titre sera maintenu et les jugement rendus en son nom.

  • La Viguerie du Vigan ; idem, le Viguier d'épée sera supplanté par le Juge de la Viguerie dépendant du Subdélégué civil, mais conservera son titre.
A côté de ce découpage, il y avait celui de l'Eglise dont le modèle est parvenu jusqu'à nous ; archevêché de Narbonne & primature d'Occitanie, évêché d'Alès.

L'ETAT JUDICIAIRE
(de la première instance à la cassation)

Les "tribunaux de simple police" qui réglaient les civilités ordinaires assuraient le maintien de l'ordre à travers des juridictions spéciales comme la maîtrise des eaux & forêts, les juges voyers pour les règlements de voirie, les juges gruyers (garde chasse), la connétablie qui jugeait les "points d'honneur".

Au civil, le justiciable s'adressait à l'Officialité ordinaire du bourg. C'était la justice de paix de première instance au niveau seigneurial. Elle jugeait souverainement jusqu'à 50£ de dommages. Le tribunal était présidé par un viguier nommé par le seigneur, et le ministère public était assuré par le procureur fiscal qui disait le droit ; le viguier nommait deux assesseurs parmi les hommes de loi du cru.
En appel (au-dessus de 50£) on allait devant la Cour royale du Vigan qui était compétente jusqu'à 250£.
Elle était présidée par un Viguier d'Etat jamais présent à l'audience, un Juge commun, deux lieutenants, principal et particulier, et d'un Procureur du roi.

Au-dessus, mais on pouvait l'atteindre sans passer par la cour du Vigan, il fallait aller à Nîmes à la Cour Présidiale du Sénéchal présidée par un Juge-Mage et disposant d'un grand nombre de conseillers qui formaient un tribunal de sept membres à chaque audience. Elle jugeait en dernier ressort jusqu'à 300£ au nom du sénéchal qui ne siégeait jamais, et avec une possibilité d'appel, jusqu'à 500£.

A côté de ceux-là il y avait les tribunaux exterritorialisés (attributifs de juridiction) qui jugeaient à charge d'appel les parties ayant convenu de trancher leur différent en se présentant devant eux, sans obligation de résidence. Deux tribunaux étaient courus dans la région du Bas-Languedoc, celui des Conventions Royaux de Nîmes et celui du Petit Scel de Montpellier. Leurs jugements étaient exécutoires par tout le royaume. Ces tribunaux offraient la possibilité de plaider localement une affaire dont la partie défenderesse aurait transféré son domicile par exemple à Lille. Aujourd'hui il faut aller au tribunal du ressort du domicile du défendeur.

La justice criminelle était entre les mains du baron ou marquis selon l'époque. Bien qu'ayant dans leurs pouvoirs la justice haute et basse, ils hésitèrent toujours à pendre. Le juge seigneurial de Sumène ne connaissait que les contraventions et petits délits. Les délits plus graves montaient à la viguerie du Vigan. Les crimes valant galère ou la vie étaient soumis au Présidial-Sénéchal de Nîmes ou à celui de Montpellier.

La justice ecclésiastique était représentée par l'Officialité diocésaine d'Alès qui jugeait la simonie, le blasphème et l'hérésie. L'exécution des sentences était déférée à l'administration séculière. L'Officialité d'Alès n'étant sans doute pas assez féroce, elle ne jugea aucun huguenot rebelle. On chargea les Présidiaux-Sénéchaux de Nîmes et de Montpellier du sale travail à l'endroit des Camisards.

La justice consulaire était rendue à la Bourse de Montpellier qui connaissait les disputes commerciales, nombreuses sur cette route marchande, véritable route de la soie méditerranéenne qui allait de l'océan et des Pyrénées à l'Empire.

Au sommet de tout cela, on trouvait la Cour souveraine du parlement de Toulouse. Le parlement des Etats de Languedoc faisait cour d'appel du dernier ressort, cour de cassation et assemblée législative quand il édictait lois ou règlements. Siégeaient aux Etats, le gouverneur (un prince du sang jamais présent), ses lieutenants-généraux, l'Intendant, les Syndics généraux de la province, tous les évêques, les titulaires de baronnies représentant tous les possesseurs de fiefs, les consuls de certaines villes plus importantes.
Le parlement avait compétence sur tout, droit civil, pénal, coutumier, féodal et droit canon. Il n'en fallut pas beaucoup plus pour qu'il juge aussi des ministres.
Le roi tint à modérer les prétentions des parlements et furent ainsi crées à part d'eux la Chambre des Comptes et la Cour des Aydes.

La cour souveraine des Comptes Aydes et Finances de Montpellier jugeait en dernier ressort toutes les contestations de taille, capitation, et tous crimes et délits concernant les impôts. Elle jugeait aussi de la "noblesse" du fait des exemptions fiscales qui lui étaient attachées.
Ce tribunal fiscal avait développé ses rameaux en installant des magistratures ad hoc servies par des officiers des Finances nombreux. Ainsi pouvait-on comparaître devant des Greniers à sel, Commissaires de francs fiefs, Trésoriers de France ; tous siégeaient à Montpellier.

Le système judiciaire connu sa clef de voûte avec le Conseil des Parties, établi par le roi au niveau du royaume.
Ce conseil présidé par un Chancelier était composé de Conseillers d'Etat et de Maîtres des Requêtes, avec la prétention de casser les arrêts des parlements et régler les juges. Il faisait office de ce que de nos jours on appellerait Conseil d'Etat et Constitutionnel.

Qu'en retenir ?
Le pays était très administré par un croisement de justice féodale de proximité et d'une justice "professionnelle" d'Etat ; celui de Languedoc bien sûr. Le roi - au sens de la fonction - intervenait dans le domaine judiciaire par le truchement de ses intendants qui eux-mêmes au plan judiciaire se limitaient le plus souvent à régler les juges, et à surveiller les délibérations du parlement. L'Intendant avait une grande liberté exécutive du fait que le Gouverneur restait à la cour du monarque, et même sans cela car il avait autorité sur une administration ramifiée ; si son développement n'était pas uniforme, il n'en était pas moins universel.

Le maillage judiciaire désordonné mais serré suscitait paradoxalement les contestations. Les guichets de justice étant nombreux et pourvus, le pays était très "plaideur". La première en importance de ces contestations surgissait de l'opposition inlassable entre les coutumes aborigènes et celles imposées par les Francimans. A noter qu'il n'y avait en Languedoc ni serf, ni "homme de poëste" contrairement au Nord, puisqu'il avait été jugé au Moyen-Age que le débiteur de droits féodaux gardait celui de s'exonérer des devoirs y attachés en abandonnant le fonds grevé. Les autochtones se réclamaient d'une constitution antérieure à la conquête franque, supérieure bien sûr à la loi barbare, leurs seigneurs faisant de même en invoquant leur loi ancestrale qui en valait bien autant. Pour régler les conflits entre ces "âges d'or" réciproques, il y avait transaction.
L'Ancien Régime fourmille de transactions ; mais en Languedoc les innovations dans la tradition devaient être ratifiée par la convocation des citoyens visés à un scrutin d'acceptation. Ces mutations fréquentes obligeaient à tenir un relevé précis des possessions, titres et droits attachés. Ce furent les livres terriers qui remplirent ce rôle en commençant par le cadastre ecclésiastique. Le territoire de Sumène était repris en détails sur cinq cadastres :

- le Cartulaire du chapitre ecclésiastique de Nîmes
- L'Aveu de Justice, dénombrant tous les droits appartenant au seigneur justicier
- L'Aveu des Fiefs, dénombrant tous les droits des possesseurs d'un fief
- Les Cahiers emphytéotiques, dénombrant les reconnaissances féodales consenties par les emphytéotes à leurs seigneurs directes. Ces cahiers furent détruits à la Révolution.
- Le Compois municipal évaluant chaque parcelle et son revenu, sur lequel on répartissait la dîme et la taille.
On devine bien que dans cette "anarchie juridique" le pays était devenu le paradis de la Chicane. Et la Chicane, passionnée de rationalité, sera conquise par le discours des Lumières jusqu'à devenir le fourrier de la république. Ce pullulement juridique et la jurisprudence produite n'amélioraient pas la lecture des droits fondamentaux des gens et surtout ne diminuaient pas, bien au contraire, la pléthore d'abus mineurs et de contradictions de tous ordres. Finalement à la porte de la Révolution plus rien ne coïncidait entre les deux systèmes, féodal et césarien, tout était disparate. Il fallait réformer.
La mutation vers un despotisme éclairé ne put aboutir. Malgré un souci ardent de justice qu'on lui reconnaît aujourd'hui, le roi chercha à préserver les droits anciens de sa charge, faute de savoir ou pouvoir imposer aux privilégiés les réformes indispensables qu'il avait pourtant fait rédiger.
La monarchie capétienne n'avait eu de cesse de réduire le régime féodal en ignorant peut-être que ce faisant elle se saignait, puisqu'elle en était issue. Elle disparut avec lui. La Justice devint alors pour une longue période, politique.

Nous espérons que cette notice donnera au novice une idée du droit d'Ancien régime, lui épargnant ainsi la lecture d'une somme de 600 pages, ce que la présente ne saurait bien évidemment pas, remplacer. Une prochaine note est en préparation sur le même schéma pour la fiscalité.

Références bibliographiques :
- Histoire de Sumène, Boiffils de Massanne, Editions du Vieux Pont
- Les justices ordinaires, inférieures et subalternes de Languedoc : essai de géographie judiciaire, 1667-1789, Didier Catarina, Université de Montpellier III.

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