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mercredi 1 décembre 2021

Aukus, le doute !

Virginia class sub
- Un sous-marin atomique Virginia chasse aux ballasts pour plonger -

Comme le disait Jean-Yves Le Drian récemment, l'affaire des sous-marins australiens n'est pas vraiment terminée. Sans doute aucun, notre ambassadeur à Canberra a-t-il transmis au Quai d'Orsay les interrogations qui montent là-bas tant dans les partis politiques, Labour en tête, que dans les associations écologiques, voire dans l'opinion publique quand l'Australie en aura une. Par le pacte Aukus, et quoiqu'en disent les officiels de chaque bord du Pacifique, l'Australie intègre un pacte militaire qui va plus loin qu'une alliance défensive ; disons-le tout net, c'est un pacte d'agression. Qu'il en reste au stade de la menace dissuasive est le seul bien qu'on puisse lui souhaiter, sauf si la guerre éclate, auquel cas nous soutiendrons l'Occident.
Disons pour être juste que les parties prenantes se sont données dix-huit mois de réflexion pour juger de la faisabilité de la nouvelle triplice. Scott Morisson doit franchir l'obstacle d'élections fédérales au parlement de Canberra avant la date constitutionnelle du 30 juin. Le rapport de sièges entre la Coalition libérale et les Travaillistes est de 77 à 68. Rien n'est joué d'autant que toutes les petites nations du Pacifique-Ouest dénoncent la nucléarisation de la marine australienne et que leur avis a un certain poids chez les éco-consciences du pays.

Australia chart
Zones météo australiennes

La stratégie du gouvernement Turnbull précédant celui-ci était de maintenir la supériorité aéro-navale de l'Australie sur tous ses atterrages. Du sud au nord et laissant de côté l'Océan indien, il s'agit des quarantièmes rugissants puis de la Mer de Tasman qu'elle partage avec la Nouvelle-Zélande, la Mer de Corail qui baigne la Mélanésie avec la Mer des Salomons qui donne accès à la Mer de Bismarck, la Mer d'Arafura et la Mer de Timor qui donnent l'accès à l'Insulinde. Toute progression au-delà vers le nord passe par des détroits qu'ils soient tenus par l'Indonésie ou par les Philippines sauf à franchir l'Océan Pacifique-Nord à travers les Carolines et les Mariannes. On voit aisément qu'il y a beaucoup d'espace maritime à couvrir, certes mais que des sous-marins diesel-électriques de dernière génération au nombre de douze patrouilleraient facilement. Il était très réaliste que l'Australie et la Nouvelle-Zélande dans son compartiment affirment une indiscutable supériorité navale au moment où les corporations de la République populaire de Chine achètent les gouvernements de l'ancien empire allemand pour obtenir des concessions minières, et plus si affinités comme ils le font en Afrique noire. Sans même parler de la police de la pêche hauturière que seuls les deux dominions britanniques peuvent assumer. C'était un bien grand challenge déjà, sans entrer en plus dans la dispute sino-américaine.

Aukus fait franchir les détroits à la marine australienne jusqu'à apparaître un jour peut-être en Mer de Chine méridionale. Des sous-marins nucléaires sont plus adaptés à cette projection des forces. Mais cette projection au flanc du premier partenaire commercial du pays est-elle avisée ? C'est une question que la classe politique australienne débat en ce moment. L'autre question est celle de la souveraineté, ou plus prosaïquement celle de l'autonomie stratégique. En quelque sens qu'on tourne et retourne le pacte Aukus, cette autonomie disparaît sous le monitoring nucléaire américain. Sans même parler du Quantum ! Le chargé d'affaires américain de la zone indo-pacifique, Kurt Campbell, vient d'affirmer sans détours qu'il y aura mixité des équipages et que les bases australiennes serviront à l'US Navy (source). La base de Cairns (ou celle de Townsville) sera-t-elle dans dix ans le Mers-el-Kebir américain en soutien d'Okinawa ?

Il est sûr que tous les plans de bataille sont prêts au Pentagone. Reste à assembler les pièces du puzzle et Aukus va en ramasser beaucoup. Les soucis de la Chine populaire sont légitimes car l'Australie est pour eux le premier producteur-transformateur de matières premières indispensables aux géants de son industrie. Il faut souhaiter que ses dirigeants trouvent un protocole de désescalade des tensions sans perdre la face. Pour cela ils doivent (sans le dire) lever le pied sur Taïwan ou préparer à l'intention de leur opinion intérieure des explications crédibles sur la raclée que Joe Biden veut leur mettre de son vivant.

HMAS Canberra
Un porte-hélicoptères d'assaut amphibie australien en escale à Cairns (Queensland)


Ceux des lecteurs qui chercheraient une vue d'ensemble stratégique dans laquelle s'inscrit l'Australie peuvent consulter l'article titré Abrégé de stratégie navale en zone indo-pacifique du 23 septembre 2021.


[1984°]

lundi 20 septembre 2021

Aukus, et maintenant ?

La diplomatie française est chauffée à blanc par la trahison de Scott Morrison et les chancelleries occidentales et russe attendent la réaction de Paris qu'on annonce musclée. Le fait est que les propos lénifiants du Département d'Etat et de la Maison Blanche vis à vis de la France (qui, selon eux fait son caprice) a de quoi ulcérer l'Elysée, autant qu'en suinte un indéniable mépris à notre endroit. De leur point de vue, l'allié historique, difficile parfois mais toujours revenu, a besoin de deux mois pour retrouver ses esprits, après quoi on reprendra le bizness comme avant ! Ils nous considèrent comme quantité négligeable dans le grand jeu qui s'ouvre en Asie. Dit en passant, le Canada et la Nouvelle-Zélande sont remontés comme des pendules. Notre pouvoir de nuisance en Europe occidentale est surévalué, comme d'ailleurs le poids européen dans le gouvernement de la crise mondiale vers laquelle courent les Etats-Unis. Ont-ils tort ? Oui et non.

Osborne Naval shipyard
- Un des halls du chantier naval d'Osborne à Adélaïde -


La France est présente dans la zone indo-pacifique depuis très longtemps. Réunion, îles éparses du canal de Mozambique, Nouvelle Calédonie et Loyautés, îles de la Société, Marquises et Clipperton, en gros. Même avec un million six cent mille ressortissants, cela ne fait pas de la France une "puissance". A noter que le destin de la Nouvelle Calédonie va se jouer lors du troisième et dernier référendum constitutionnel de décembre prochain. Ce n'est sans doute pas sur cette zone d'intérêts que la France va pouvoir manifester sa mauvaise humeur, sauf si nous détectons des agitateurs australiens en Nouvelle Calédonie comme ce fut le cas lors des émeutes canaques des années 80. En fait, par delà les proclamations vengeresses, nous n'avons pas les moyens de ruer longtemps. La seule fente dans le mur des réalités serait d'acquérir une autonomie stratégique à quelques-uns dans une zone d'intérêts américains, où les nôtres seraient découplés de ceux des Etats-Unis. Le problème est que nous sommes seuls et sans le sou !

L'OTAN demeure et manœuvre encore sous commandement intégré mais le lien transatlantique de confiance est rompu. D'autres que nous le disent. L'esprit atlantique s'est évanoui. Je n'aurais jamais cru que pareille chose advienne du fait des Américains, même si la dérive des continents était palpable depuis Obama. C'est acté maintenant ! A défaut d'imaginer le grand renversement d'alliances qui entrerait dans l'histoire - les vieux gaullistes en frémissent d'avance - nous pourrions retrouver une place d'équilibre dans le monde non-aligné en endossant le rôle d'Etat modérateur que nous avons joué dans le passé, aussi longtemps que nous conserverons notre siège permanent au Conseil de Sécurité des Nations-Unies. Résonne encore dans ma tête les applaudissements déclenchés à New-York par le discours de Dominique de Villepin devant le Conseil un certain jour de février 2003, à destination des menteurs hystériques du Département d'Etat et du Pentagone qui cherchaient par tous moyens à en découdre avec l'Irak pétrolier de Saddam Hussein. C'est sans doute plus dans cette enceinte onusienne que nous devrions réagir qu'au sein des institutions européennes, malgré le bon discours sur l'état de l'Union 2021 d'Ursula von der Leyen au parlement de Strasbourg, qui exige la prise en charge par l'Europe de son propre destin en approfondissant une Europe de la défense. Nous savons que les pays d'Europe de l'Est et quelques autres défendront bec et ongles le lien atlantique avec le primat américain aussi longtemps que la Russie nous menacera, en vrai ou dans leurs têtes. Cette course à l'indépendance polémologique européenne nous épuisera, d'autant plus que l'humiliation que nous venons de subir de la part du monde anglo-saxon amoindrit le semblant d'autorité stratégique que nous parvenions à instrumentaliser jusqu'ici, sans convaincre vraiment, même notre partenaire le plus proche, l'Allemagne. Celle-ci renouera-t-elle après le 26 septembre avec le pacifisme schrödrien qui la sortirait des embarras militaires ? Et dit plus simplement encore, une Europe guerrière sans l'Allemagne et le Royaume-Uni ne fera peur à personne. Justement, il apparaît que le "1O" a choisi le grand large au sein du concept échevelé de Global Britain. Tant que Boris Jonhson sera aux affaires, il sera inutile d'essayer, d'autant qu'avec le scoop Aukus il a éprouvé une joie rare à humilier la nation de Michel Barnier.

Alors essayons autre chose. Ruser un peu. Les Etats-Unis ont des alliés que nous serions bien inspirés de ne pas ménager systématiquement désormais, et des adversaires qui pourraient profiter parfois de notre indulgence. Si à l'occasion nous entraînons quelques autres pays derrière nous, Canada, Afrique de l'Ouest, Amérique latine, pays arabes, Indonésie, voire Nouvelle Zélande, Russie etc... l'effet pourrait être notable et même parfois bloquant par le jeu des majorités. Mais attention, nous n'arriverons à rien si nous ne réparons pas notre valeureux pays criblé de dettes et de déficits qui nous entravent. Pour être pugnaces, il faut être sérieux et le montrer. De fait, notre faiblesse est structurelle, en nous-mêmes, et il ne sert à rien de tonner contre lui ou l'autre si nous n'avons plus les moyens d'être craints. Commençons demain matin à réformer notre système de prestations sociales et la gabegie incroyable de nos dépenses publiques. Alors pourrions-nous par exemple commencer l'exploitation de nodules polymétalliques dans notre zone économique exclusive et construire une flotte du Pacifique de pêche et de guerre pour sécuriser les routes maritimes, réguler les mines profondes et la pêche industrielle, afin qu'on commence à nous voir ! Une "puissance" doit se voir. On me dit dans l'oreillette que M. Macron a sorti l'arrosoir des campagnes électorales et que la dépense publique etc... faut oublier ! Faut oublier aussi le satellite de renseignement américain au Sahel.

Entretemps le gouvernement australien s'échigne à dénoncer des insuffisances dans le programme "Attack" sans qu'il soit possible de savoir précisément lesquelles. L'éternelle histoire de la rage et du chien ! Et la presse australienne est déjà passée à autre chose, même dans l'Advertiser d'Adélaïde !

Il n'y a plus qu'à tirer l'échelle !



Ce matin en Australie...

Dans la presse australienne de ce lundi 20 septembre 2021, le coulage du contrat français avec Naval Group ne fait plus les gros titres même si quelques éditoriaux et commentaires persistent ci et là. Outre le saut technologique que représente le pacte Aukus, c'est l'explosion du prix du programme Attack qui fut le plus souvent mentionné la semaine passée. Signé en fanfare pour 50 milliards de dollars australiens en 2016, le prix avait atteint 89 milliards de dollars australiens au printemps 2021 ; mais nul ne fait semblant d'ignorer que le programme nucléaire sera bien plus cher encore, même s'il entre dans une augmentation du pourcentage de Pib dédié au réarmement du pays décidé par le cabinet Morrison.
Peu d'informations factuelles sur les conséquences locales de la rupture de contrat mais 7News.com informe que 350 ouvriers enrôlés dans le programme Attack vont être réembauchés dans d'autres chantiers navals de l'Etat (ASC) et plus spécialement dans la mise à niveau des vieux sous-marins de la classe Collins et celle des destroyers de la classe Hobart.

Voici une courte revue :

The Sydney Morning Herald :
Australia has already sunk $2.4 billion into the Naval Group agreement to supply 12 conventionally powered submarines. On top of the construction cost, the boats were expected to cost $145 billion for maintenance over their life cycle. It would have been Australia’s largest military acquisition, but the move to nuclear-powered submarines will be even more expensive. (la suite)

The Canberra Times :
C'est fini: can the Australia-France relationship be salvaged after scrapping the sub deal ? (la suite)

The Advertiser :
Massive story submarines deal hid. Opinion: The subs deal was a momentous – but what it overshadowed was huge too. (la suite)

The Age :
This time France and President Macron – dudded by Morrison, US President Joe Biden and British PM Boris Johnson – have a much more clear-cut reason to feel aggrieved. Emmanuel Macron has good reason to feel angry and deceived by Australia And the French President’s fury has to be taken seriously. With the imminent retirement of German Chancellor Angela Merkel and Britain’s Brexit departure, the putative leadership of Europe is about to pass to Macron and France. The European Union is among the world’s largest trading blocs and represents one of the world’s largest economies. The bloc is also Australia’s second-largest trading partner and second-largest source of investment. (la suite)

Brisbane Times :
Australia may have trashed a relationship it honours every Anzac Day on the Somme. For the rest of the world, it was a little like watching an old war movie. The Anglo bloc, standing together, resolute: the US, with junior partners Britain and Australia. No matter that Australia had just binned a multibillion-dollar defence contract with a major regional ally which happens also to be one of the world’s leading democracies. And deigned to give them scarcely a word of warning. The world’s cameras later caught the stupefaction, fury and depth of emotion of the French, feeling “stabbed in the back” by the Aussies. As a result, for Australia, a bilateral relationship of trust and confidence, paid homage to every year on Anzac Day in the Somme and northern France, may have been durably compromised. (la suite)

The New Daily :
View From The Hill: For Morrison, AUKUS is all about the deal, never mind the niceties. Scott Morrison, whose COVID face masks have the Australian flag emblazoned on them, likes to talk about “the Australian way” of doing things and Australian values. But it is not “the Australian way” to secretly plan, over a very long time, to deceive a close friend of this country, and then to treat them in a most humiliating and disdainful manner. That does not align with “Australian values” of honesty and fair dealing. (la suite)

vendredi 17 septembre 2021

AUKUS

SNA britannique
La Chine populaire n'a pas eu à attendre longtemps la réponse américaine aux insultes de sa presse officieuse (Global Times) sur la sortie compliquée d'Afghanistan, insultes rehaussées de celles peu diplomatiques du ministère chinois des affaires étrangères qui avait pourtant bien profité de la pax americana pour faire du business dans les mines afghanes. Elle prend en pleine gueule l'AUKUS !

Ce qui aurait pu être une coopération industrielle quasiment ordinaire entre deux Etats de l'Océan pacifique avec le renfort des compétences anglaises dans la navale en général, les moteurs atomiques Rolls Royce et spécialement la missilerie, a muté en un pacte de confinement dans ses eaux historiques d'un empire jamais nommé par Joe Biden, au motif limpide de la liberté de navigation pour un commerce pacifique dans une zone sûre. Couplé avec les exercices des quatre escadres du QUAD dans l'Océan indien (pour le contrôle du couloir de Malacca), le pacte Aukus, qui est bien plus large que la seule construction navale, interdira à M. Xi Jinping de manœuvrer à sa guise au-delà de la ligne insulaire japonaise puisqu'il devra concentrer ses forces sur la détection de sous-marins furtifs surarmés dans les mers de Chine méridionale et orientale. Evidemment, deux autres noms n'ont pas été prononcés que tout le monde a entendus : les Philippines et Taïwan, deux Etats "alliés" en fenêtre de l'océan, plus qu'agacés par l'agressivité chinoise en continu dans leurs eaux et dans leur espace aérien. Boris Johnson pour sa part a précisé aux Communes que le pacte n'était pas dirigé contre la Chine, suscitant des éternuements sur les bancs de la majorité. Mais l'investissement de la Grande Bretagne en Australie signifie aussi aux Européens un transport du barycentre stratégique anglais vers la zone indo-pacifique pour faire pièce à la Chine qui la nargue depuis Hong Kong.

Le plus spectaculaire des dispositions du pacte AUKUS est la nucléarisation de la propulsion des futurs sous-marins australiens afin d'éliminer les soutages et d'améliorer la furtivité. Comme l'a signalé le premier ministre Morrison, le changement de pied est la conséquence d'un rehaussement stratégique australien au vu de l'insécurité grandissante dans la zone indo-pacifique. Il ne dit pas que jusque là, l'Australie se limitait à défendre ses propres atterrages et les nations de l'ancien empire allemand du Pacifique. Mais la Chine populaire et ses sociétés minières sont intervenues dans sa zone d'intérêt, allant jusqu'à acheter le gouvernement des Salomon, en même temps qu'une agressivité sans bornes se déchaînait contre l'Australie à tous motifs dès qu'elle est mise en cause (5G, pandémie, drois humains...). La Chine n'a pas hésité à interrompre ses achats de vins, charbon, cuivre, blé, orge etc... menaçant in fine de faire de l'Australie son ennemie (sic) ! Cette hostilité hors de saison a conduit l'Australie à remonter sa présence au sein du QUAD sur la ligne d'attente des Ryūkyū et d'aligner la technologie de ses capacités navales sur celles de VIIè Flotte US. L'hystérie chinoise vient de renforcer le camp opposé. Et Global Times de promettre l'enfer "sans merci" (resic) à qui viendrait dans ses eaux.



Le contrat nucléaire de construction navale du pacte de défense termine abruptement le contrat français de cinquante-six milliards d'euros devenu obsolète, qui programmait la mise en chantier de douze sous-marins conventionnels "Attack" de Naval Group à Cherbourg pour mettre à la mer une flotte submersible en 2050. La menace n'attendra pas si longtemps, mais le hic est que le groupe français pouvait parfaitement livrer ces submersibles Attack en propulsion nucléaire puisque dérivés de la classe Barracuda. Le désappointement somme toute mesuré des ministères français de la Défense et des Affaires étrangères laisse comprendre qu'il va y avoir une forme de compensation de la part des Etats-Unis (cf. Blinken), sinon qu'ils s'en foutent, sans nous dire quand même que le contrat de mise en fabrication n'était toujours pas signé en bonne et due forme, même si une coopération industrielle était amorcée dans les bureaux d'études - cent vingt familles australiennes vivent à Cherbourg et des familles françaises à Adélaïde, qui vont faire leurs valises. Une certaine méfiance s'était même glissée entre les partenaires, qui avait nécessité la répétition d'assurances par la partie française en termes de délais, coûts et compensations industrielles.
Cette rupture de cap du gouvernement de Canberra est un manque à gagner pour nous, pas une perte sèche. Mais on dit qu'aucune mise en chantier n'est prévue aujourd'hui sur le site spécialisé cherbourgeois même si des négociations sont en cours avec l'Indonésie et les Philippines. Nonobstant, le carnet de commandes chez Naval Group n'est pas plat, mais c'est une autre question. Reste le défaut de renseignement côté français. Le contrat du siècle aurait dû être surveillé comme le lait sur le feu, pour apprendre que Scott Morrison nous trahissait dès le mois de mars à Washington. Le directeur général de la DGSE, Bernard Émié, est à saquer, si ce n'est déjà fait. On reviendra sur les motifs des uns et des autres.

Pressé par l'horloge (biologique), Joe Biden a donc rapidement basculé la zone d'effort des Etats-Unis depuis le grand Moyen-Orient vers le Pacifique. Les conséquences sur le sac de nœuds judéo-persico-arabiaque ne vont pas tarder à émerger, mais dans quel domaine serons-nous donc surpris est un mystère encore. Par contre, il a décidé, toujours sans la nommer, de s'occuper personnellement de la Chine populaire dont le personnel politique a eu des mots malheureux à son endroit. Les génies de Zhongnanhaï ont oublié ou jamais appris que le vieil acteur de western qu'était Donald Reagan avait crevé l'Union soviétique comme un ballon de foire en la gonflant par une course effrénée à la technologie ruineuse de la guerre des étoiles. Quel défi occidental d'ampleur l'Empire du Milieu va-t-il devoir affronter pour que ses dirigeants ne perdent pas la face ? Sera-ce dans le domaine des drones sous-marins pilotés par satellite, dans les microprocesseurs de nouvelle génération, dans la guerre cybernétique, dans les sciences quantiques appliquées, les boucliers anti-missiles étanches ou les croiseurs spatiaux ? Sinon tout cela à la fois ?
Si les dirigeants chinois étaient assez intelligents pour comprendre qu'il ne sert à rien de se proclamer la première puissance mondiale et le devenir lors de l'anniversaire de la République populaire au 1er octobre 2049, ils réduiraient la pression en chaudière et mettraient le chadburn sur "En-Avant-Lente". Ils collaboreraient avec leurs voisins de manière honnête, ils cesseraient le pillage industriel et technologique, ils lâcheraient la bride à Taïwan parce qu'ils n'ont jamais gouverné auparavant cette île que l'empire mandchou a perdue, mais surtout parce que le peuple taïwanais est fondamentalement hostile à l'anschluss communiste*. Et ils favoriseraient la liberté de créativité individuelle d'une race qui n'en manque pas. C'est faire seppuku, d'accord ! Mais le peuple extraordinaitre des Hans célestes le vaut bien !

(*) Les autorités taïwanaises, qui n'ont pas plus entendu que les autres le nom de Taïwan dans les trois discours présentant l'AUKUS (en vidéo), ont chaleureusement remercié Américains et Australiens qui, dans leur conseil annuel (AUSMIN) de ce vendredi, viennent de resserrer leurs liens avec elles (source).

lundi 27 novembre 2017

Le QUAD ! Réponse à "One Belt One Road" ?

Le projet impérialiste des Routes de la Soie rencontre un indéniable succès dès lors qu'il draine d'énormes investissement chinois sur ses axes. Pour mémoire, le faisceau septentrional historique va déjà de la frontière du Turkestan chinois au pont d'Orsk sur l'Oural, par autoroute, pipeline et voie ferrée contiguës, à ce que dit la propagande céleste. Orsk est le poste-frontière entre Europe et Asie. Plus haut, le passage du nord-est que se réservait la Russie confiante en ses brise-glaces nucléaires est déjà parcouru par la marine marchande chinoise. Les travaux avancent bien sur le fuseau méridional qui aboutira à Singapour avec une dérivation à travers le Triangle d'Or vers le Rakhine birman (tiens !) et le Bangladesh (voir la carte et l'article de Royal-Artillerie en cliquant ici). La voie persique traditionnelle est assez avancée, jusqu'au port "alexandrin" de Gwadar. Gwadar est sur la mer d'Oman au débouché du Golfe persique ; Singapour est sur la charnière insulindienne. Tout ça pour dire que Pékin a largement dépassé discours et proclamations, ça bosse dur ! On n'est pas sur le canal Seine-Nord !

La tentative de capter toute la Mer de Chine méridionale par des moyens aussi insidieux que spectaculaires (bétonnage de récifs coralliens inhabités les transformant en porte-avions statiques) a fait comprendre aux grands pays du Pacifique que l'ambition de la nouvelle Chine ne se limiterait pas aux mers éponymes, mais atteindrait forcément les océans pour se protéger par un glacis liquide. L'idée de sécuriser l'Océan pacifique revient au Japon qui en 2007 proposa une Entente à l'Inde, aux Etats-Unis et à l'Australie. C'est après le grand tsunami en mer d'Adaman le 26 décembre 2004, quand les quatre marines se coordonnèrent pour porter assistance aux victimes, que l'idée d'un dialogue stratégique était venue à Shinzo Abe.

La première mouture organisationnelle se heurta aux réticences explicites de l'Australie, fournisseur important de la Chine, qui se retira du projet en 2008. Canberra jugea à l'époque que la manœuvre d'escadres dans l'Océan indien attiserait la paranoïa d'encerclement de Zhongnanhai* et provoquerait un surarmement de la Chine. Dix ans plus tard, l'Australie reconnaît que rien n'a empêché l'hégémonisme chinois et le saccage des équilibres géopolitiques qu'il entraîne, encore moins sa propre retenue qui fut vaine en tous domaines même si elle a préservé ses échanges commerciaux avec son plus grand consommateur de produits miniers.
(*) nom de la cité interdite moderne de Pékin

Le dialogue stratégique vient de renaître sous l'acronyme QUAD aux Philippines en marge du sommet de l'ASEAN : Quadrilateral Security Dialogue. Moins romantique que l'arc démocratique du Pacifique comme le voyaient Shinzo Abe et Barack Obama, le QUAD réunit pour faire la guerre quatre pays qui en ont les moyens et qui ne se laisseront pas berner par les proclamations pacifistes de Pékin. On peut raisonnablement soutenir que l'élévation de Xi Jinping au trône impérial lors du 19è Congrès n'est pas étrangère à la décision australienne de rejoindre les trois autres. Sans une mèche au front ni la petite moustache, le projet de Xi est écrit, et en vente libre ! Pragmatique, l'Australie constate une posture chinoise très agressive en mer, que ce soit aux Paracels, aux Senkakus voire Taïwan, et que se multiplient les patrouilles de provocation en Mer de Chine méridionale et orientale où passent les vracs australiens. Les protestations n'ont aucun effet sauf à déclencher dans la presse communiste une logorrhée antédiluvienne sur la propriété imprescriptible des routes maritimes qui fatigue tout le monde.


Les quatre déclarations finales de Manille sont peu différentes quant à la sécurité, liberté de navigation, connectivité indo-pacifique, mais l'Inde y ajoute une fenêtre qui ouvre sur la participation d'autres pays dans l'avenir. L'Indonésie, les Philippines, le Vietnam et la Corée du Sud y réfléchissent déjà, quand passe l'escadre chinoise dans leurs eaux.

La Chine a bien senti le vent du boulet qui tua Nelson. Elle a réagi précautionneusement en signalant qu'elle espérait qu'aucune tierce partie ne soit visée par les déclarations de Manille. Demeure la question à dix balles :

Est-ce par le réarmement que l'on éloigne la guerre ou qu'on la rend inéluctable ?

On sait depuis le 19è Congrès national du Parti communiste chinois qu'un saut a été fait vers la dictature d'un homme dont la "pensée" vient d'être formellement inscrite dans la Constitution de la République populaire. Ce qui veut dire qu'il n'y aura qu'une ligne stratégique exposée, la sienne, toute autre étant passible d'assignation pour atteinte à la sûreté de l'Etat, critique de la loi fondamentale, mise en péril du Parti et tout le diable son train. D'où la balle méritée dans la nuque sur la place du marché à 11 heures du matin. Qui peut rester tremblant devant pareil défi ?


On peut aimer la Chine, sa culture trimillénaire intacte, son art de vivre spécifique, adorer les Chinoises, tout en gardant les yeux ouverts sur une oppression politique que rien ne fera mollir désormais. Une dernière remarque pour la route : quand le prince-héritier Xi Jinping fut confirmé au 18ème Congrès (en 2012), la victoire de la ligne d'ouverture libérale commencée par Deng Xiaoping était scellée contre la coterie néo-maoïste qui poussait vers la magistrature suprême le charismatique prince-héritier Bo Xilaï, empereur-maire de Chongqing. On peut douter que celui-ci (aujourd'hui en prison) aurait osé aller aussi loin dans la réhabilitation d'une discipline d'un autre temps autour de préceptes intangibles ayant fleuri sous la Révolution culturelle, et pour ce qui concerne l'étranger, dans la promotion d'un impérialisme à découvert sur toute l'Asie du sud-est. Comme quoi, la fonction créé l'organe.


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