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lundi 1 janvier 2024

La Russie agace même le Japon

Le mardi 27 décembre, alors que la délégation de la Fédération de Russie avait convoqué pour la énième fois une réunion du Conseil de sécurité des Nations Unies par la formule informelle Arria, la délégation du Japon est sortie de ses gonds pour dénoncer l'instrumentatlisation de l'institution à des fins de basse propagande. Ce texte est à archiver car il résume bien le degré d'agacement et l'état d'esprit des pays du monde libre à l'endroit d'une Russie moralement faillie, qui agite le tapis dans toutes les organisations internationales pour se maintenir au premier rang alors qu'elle est reclassée sur le banc des galeux. Il faut être un fou dangereux pour accorder foi en ses dires, promesses ou signature. La réputation et la crédibilité de la Russie de Poutine sont complètement détruites, et ceux qui réclament chez nous des négociations entre les parties belligérantes feignent d'ignorer que la partie russe, outre l'absence de signification de ce mot - elle comprend par négociation, capitulation de l'autre - n'est pas disposée à tenir ses engagements, la séquence n'étant pour ses dirigeants qu'une étape à signaler sur l'agenda d'un impérialisme revenu plus fort. Les vœux de nouvel an de Vladimir Poutine ne laissent aucun doute, l'appétit grandit.

La victimisation forcée empruntée par le pouvoir russe aux Nations Unies ne trompera jamais personne tant les destructions sont grandes en Ukraine. Mais surtout, la conduite de la guerre à outrance menée par son état-major qui enfourne des soldats comme du bois dans la chaudière du front laisse comprendre à tous que la vie humaine n'a pour eux aucune valeur. Ils ne ramassent même par les corps de leurs soldats et toute victime civile de leur action protégeait une emprise militaire. La répression des libertés va arriver au taquet en Russie dès après l'élection présidentielle, et d'ici la fin de cette nouvelle année elle aura perdu un demi-million de combattants, autant de familles touchées. Se résoudront-ils à tirer sur leurs peuples mécontents au motif qu'ils sont manipulés par l'Occident comme à Maïdan ? On n'en doute pas. Il faut que d'une façon l'autre crèvent les idéologues du Kremlin pour la renverse de la marée des horreurs. Ils sont prêts à engloutir une nation pour leur prurit de puissance. Il faudrait les finir avant.
Voici ce que leur dit le Japon.

drapeau nippon au soleil rayonnant

Déclaration de M. NAGANO Shunsuke, Conseiller, Mission permanente du Japon auprès de l’Organisation des Nations Unies, lors de la réunion selon la formule Arria sur l’Ukraine - 2023/12/27

Monsieur le président,

Il est très révélateur d’en apprendre davantage sur l’histoire de « Maïdan » du point de vue russe. En même temps, pour la plupart d’entre nous ici et dans le monde, il est évident qu’il s’agit d’une nouvelle tentative de diffamer et de critiquer l’Ukraine et l’Occident, détournant ainsi l’attention du monde de ce qui se passe actuellement dans les territoires ukrainiens : une situation humanitaire désastreuse. en raison de l’agression de la Russie – ainsi que pour justifier l’agression brutale contre un État souverain. Nous en avons assez que la Russie convoque autant de réunions du Conseil de sécurité, y compris des réunions selon la formule Arria, à cette fin. Est-ce que nous, membres du Conseil et États membres de l’ONU, méritons vraiment cela ? Malgré tous les efforts déployés par la Russie, aucune personne raisonnable ne croirait à son récit. Une telle utilisation abusive des prérogatives d’un membre du Conseil serait plutôt autodestructrice, nuisant encore davantage à sa réputation. C’est triste pour tout le monde.

La note conceptuelle de cet événement souligne l’importance d’un récit véridique des événements et d’éviter toute interprétation erronée. Il n’y a pas de place pour une mauvaise interprétation d’une chose. Comme l’a reconnu l’écrasante majorité de l’Assemblée générale, le fait est que cette odieuse guerre d’agression a été déclenchée par la Russie. Et l’Ukraine lutte contre cette menace conformément à la Charte des Nations Unies pour protéger son propre peuple, son indépendance, sa souveraineté et son intégrité territoriale. La seule cause des souffrances actuelles du peuple ukrainien, surtout en hiver, est l’agression russe, qui constitue une violation flagrante de la Charte des Nations Unies. Ni plus ni moins.

Elle s’est également retirée de l’Initiative céréalière de la mer Noire et a détruit des installations portuaires destinées à la livraison de nourriture à l’étranger, affectant non seulement l’Ukraine, mais le monde entier.

Monsieur le président,

Nous exhortons une fois de plus la Fédération de Russie à ne pas gaspiller notre temps et nos ressources précieux à des fins politiques. La Russie devrait diriger son énergie diplomatique vers la correction de sa propre violation de la Charte des Nations Unies. Nous restons déterminés à défendre et à renforcer l’ordre international libre et ouvert fondé sur l’État de droit, dans le respect de la Charte des Nations Unies. Il ne doit y avoir aucune impunité pour les crimes de guerre et autres atrocités. Justice doit être rendue et ceux qui sont responsables d’atrocités indéniables doivent rendre des comptes.

Enfin et surtout, notre engagement à soutenir l’Ukraine ne faiblira jamais. Nous sommes aux côtés de l’Ukraine et nous la soutiendrons aussi longtemps qu’il le faudra.
Je vous remercie.

Mission permanente du Japon auprès des Nations Unies
27/12/2023

(traduction de l'anglais sur le site de La Voie de l'Epée)

Original anglais : https://www.un.emb-japan.go.jp/itpr_en/nagano122723.html

lundi 30 mai 2022

Un agenda caché au G7 ?

agenda cuir
Y a-t-il un agenda caché du G7 dans l'affaire d'Ukraine ? Quand en 1975 Valéry Giscard d'Estaing a inventé ce format convivial (alors G6) en dehors des chancelleries diplomatiques, c'était pour que les chefs d'Etat se disent des choses sans abonder aux conclusions documentées obtenues des rapports officiels. Ils pouvaient dériver de la ligne officielle, nuancer des positions par leurs sentiments intimes et se dire l'indicible au coin du feu. Les causeries de Rambouillet furent le lieu propice à des consensus qui n'apparurent pas dans les communiqués finaux. Toutes les réunions, sauf peut-être celle de Taormina avec le Grand Eructateur Trump, permirent de caler une position commune sur les soucis du temps. Mais cela, seuls les participants au premier cercle pouvaient le confirmer. Conseillers et sherpas ont engraissé le format depuis lors et il n'y a pas la même fraîcheur d'intention aujourd'hui qu'au départ, quoique l'agenda caché soit toujours possible. Pour en revenir à l'affaire d'Ukraine, il semblerait qu'une gestion des livraisons d'armements, lourds surtout, trahisse une queue de trajectoire pas forcément positive pour le pouvoir à Kyiv, si on y rajoute en plus l'intention objective de la France et de l'Allemagne d'arrêter les combats coûte que coûte, au grand dam des pays d'Europe orientale.

L'artillerie américaine livrée à l'Ukraine est mesurée afin qu'elle ne puisse atteindre le territoire de la Fédération de Russie, et les panzers allemands n'arrivent toujours pas (les équipages seraient en formation). Les douze canons Caesar français sont une goutte d'eau dans le fracas actuel. Les obusiers fournis par l'Europe occidentale et la Grande Bretagne n'ont pas l'allonge leur permettant de détruire la logistique russe en territoire russe. Est-ce un signe qu'il existe un agenda caché ? Et lequel serait-il ?
  • Abandonner la Crimée une bonne fois au prétexte du référendum de rattachement à la Russie en 2014. L'alternative (refusée par Kyiv) aurait été de séparer les Raïons et Municipalités de Sébastopol du reste : Simféropol et le désert de Crimée en creusant l'organisation territoriale mise en place en 1992/2010. Ce territoire non-stratégique aurait pu retourner maintenant à une Ukraine fédérative, englobant les deux républiques fantoches du Donbass oriental, la ville fédérale de Sébastopol et sa base navale gigantesque restant à la Russie.
  • Abandonner les deux oblasts de Louhansk et Donetsk. L'alternative (refusée par Kyiv) aurait été de mettre en application les accords de Minsk qui prévoyaient l'autodétermination des séparatistes russophones, au lieu de finasser en invoquant des conditions de calme impossibles à maîtriser. Il s'agit maintenant de tout le Donbass !
  • Echanger ces Sudètes contre le retrait russe des côtes ukrainiennes de la Mer noire, garantir la sûreté d'Odessa et la liberté de navigation sur tout l'espace maritime (déminer).

Si l'agenda caché existe, le seul vrai problème pour le G7 est d'avoir des interlocuteurs crédibles à Moscou : Poutine, Medvedev et Lavrov sont-ils prêts à négocier raisonnablement ou comprendront-ils que cette proposition d'arrangement est une faiblesse occidentale dont il faut profiter en faisant monter les enchères. Je serais tenter de le croire, tant ils sont persuadés d'avoir le mot de la fin avec la menace nucléaire. Ce qui laisse dire à l'Ukraine, qui sent bien que ça branle du manche, que toute concession en appellera d'autres. Le Kremlin est dans une démarche de capitulation jusqu'à tout y engloutir, économie, crédit international et sûreté politique intérieure. Une fuite en avant qui va bien finir par faire peur aux Chinois si les résultats ne sont pas au rendez-vous très vite, parce que cette économie mondiale, dont la Russie se retranche en ricanant, est le poumon d'acier de la Chine populaire sans l'oxygène duquel tout peut s'effondrer... à la veille du 20è Congrès du PCC en plus !

Pékin serait-il le seul canal d'accès au pouvoir russe capable d'être écouté ? Raison, logique peuvent s'y doubler d'une certaine insistance à se faire entendre, instrumentalisée par la reconstruction d'une sphère économique extérieure à la Fédération, seule chose pour laquelle le pouvoir chinois est prêt à se mouiller ; d'une puissance militaire russe rénovée, il n'en sera jamais question. Au contraire, l'étrécissement de la puissance économique russe entre dans le plan chinois de collaboration sibérienne pour capter à bon prix les ressources minières considérables dont l'empire du milieu a besoin. Une diminution du poids militaire russe en Extrême Orient lui convient très bien. Pékin est donc un canal d'approche qui pourrait déboucher.

On notera en marge que le Japon est au cœur de la dispute russo-occidentale, qui a décidé de doubler ses dépenses militaires en s'autorisant pour la première fois des systèmes d'attaque préventive. Les Kouriles ne sont pas si loin, et Moscou fait la sourde oreille sur la revendication légitime nippone de zones de pêche en eau froide inexploitées par la Fédération de Russie qui ne sait trop quoi en faire, après les avoir capturées sans combattre en 1945.

Pour nous résumer, l'agenda caché est probable mais impraticable avec le pouvoir aux commandes à Moscou. La guerre n'est pas gagnable. La Russie ne peut la perdre sauf à enterrer son régime politique mafieux ; la Russie ne peut pas la gagner contre une nation en armes de l'importance de l'Ukraine, à moins de la raser rock-bottom. Un proverbe cévenol que j'ai déjà cité nous donne l'issue évidente à cet affrontement d'un autre âge, construit au Kremlin sur le mirage d'une puissance économique russe capable de le soutenir longtemps : tout finit toujours par s'arranger, même mal ! Et l'on dira cette fois encore : "et tous ces morts pour rien !"

vendredi 9 octobre 2020

Double-Dix à Taïwan

La fête nationale de la grande île tombe ce samedi 10 octobre. On commémore l'insurrection armée de Huguang qui le 10 octobre 1911 captura le vice-roi mandchou de Wuhan et tua cinq cents soldats impériaux. La république était en marche contre l'empire des Grands Tsings. Elle sera proclamée à Pékin le 1er janvier 1912 sous le nom de République de Chine (ROC en anglais). A cette époque l'île de Formose (Taïwan) n'était plus sous domination chinoise depuis que l'Empire l'avait perdue en 1895 au traité de Shimonoseki imposé par le Japon. L'île avait été conquise relativement récemment par les Chinois et il est utile d'en dire plus aujourd'hui sur les souverainetés successives qui s'y exercèrent.
carte de Taiwan
Carte de l'administration nippone de 1901

Bref d'histoire

La situation géographique de l'île de Formose est particulière en ce qu'elle barre sur 370 kilomètres la Mer de Chine méridionale de l'Océan pacifique par un mur de 3000m d'altitude (culminant à presque 4000m au Yushan). Elle est la continuation de l'archipel nippon, d'où l'intérêt que lui a toujours porté l'Empire du soleil levant. A noter dès à présent que les Chinois ne s'intéressèrent à Formose que tardivement à l'époque moderne.

Les chroniques attribuent aux Portugais la découverte des communautés austronésiennes de cette grande île sur la route du Japon, et c'est eux qui lui donnèrent son nom, Formosa, la belle. Puis la compétition des empires y amènera des Espagnols des Philippines puis des Hollandais d'Indonésie. Ce sont eux qui prirent les choses en main sérieusement vers 1624 avec des plans de développement agricole et l'importation de coolies chinois pour renforcer la main d'œuvre. La naissance d'une civilisation attira le pirate chinois Koxinga arguant de lettres de créances de la vieille dynastie Ming, qui chassa les Hollandais et se mit à son compte en doublant la population. S'il avait pu traverser le dangereux détroit, d'autres que lui s'y engagèrent : une escadre chinoise vint planter la bannière mandchoue en 1683 et conquit tout le pays. L'île attendra deux cents ans sous colonisation mandchoue un statut de province impériale avec un projet sérieux de développement (chemin de fer, mines, fortifications). Hélas, dix ans plus tard les deux empires s'affrontent sur la péninsule coréenne et la Chine a le dessous. Le Japon continue son projet maritime au-delà des Ryu-Kyu en récupérant pour l'éternité l'île de Taïwan au traité de Shimonoseki.

Bien que l'occupation n'ait jamais été un long fleuve tranquille, les Japonais développeront l'île au même rythme qu'ils le feront chez eux et imprègneront durablement la société taïwanaise de leur culture. Soixante ans plus tard, les japonais perdent la Guerre du Pacifique et les Américains les forcent à restituer Taïwan à la République de Chine. La République populaire (communiste) de Chine n'existe pas encore. La guerre civile chinoise verra la défaite des nationalistes et l'exil de l'administration et des armées de la République de Chine à Taïwan où le général-président Tchang Kaï-chek (1887-1975) formera des plans de reconquête de la Chine continentale, au flanc de laquelle il conservera quelques îles, le chapelet de Quemoy, Matsu et Daqiu, toujours dépendantes de Taïwan aujourd'hui.

La reconquête devenant illusoire par le développement exponentiel de la Chine populaire, le parti de l'indépendance taïwanaise retrouva des couleurs dans les années 80 et bien que le Kuomintang demeure le favori des pieds noirs nationalistes qui rêvent d'une réunion des deux rives du détroit, la classe politique aux manettes actuellement est clairement sur l'axe de souveraineté. Pour terminer ce bref sur une note diplomatique, précisons que le 1er décembre 1943, les alliés anglais, américains et chinois publièrent la Déclaration du Caire qui précisait notamment que Formose et les Pescadores faisaient partie des territoires sous occupation japonaise à restituer à la République de Chine. Ce qui fut confirmé au Traité de San Francisco et fait explicitement par le traité de paix sino-japonais du 28 avril 1952 signé à Taïpei (ROC). La République populaire de Chine, proclamée en 1949 sur le continent par Mao Tsé-tung n'avait pas d'existence diplomatique.

Aujourd'hui

De l'eau a coulé sous les ponts et le miracle économique du premier dragon asiatique lui a donné beaucoup d'assurance, au grand dam du Parti communiste chinois qui peine à convaincre ses compatriotes des bénéfices extraordinaires qu'il leur dispense. Une grande opération d'annexion serait la bienvenue pour exalter le chauvinisme han, mais le durcissement des capacités coercitives du Parti communiste chinois au Tibet, au Xinkiang, à Hong-Kong et en Mongolie intérieure bientôt, a conduit presque toute la classe politique insulaire dans le camp de l'indépendance.
Il reste encore des partisans de l'Anchluss. On les trouve chez des familles ayant occupé de hautes fonctions militaires ou civiles dans le Kuomintang historique ; et dans les milieux d'affaires chez ceux qui ont construit des usines dans le Guandong ou le Foukien et qui ne veulent voir que leur compte en banque de Singapour. Pour l'anecdote, au mausolée de Cihu, le sarcophage de Tchang Kaï-chek est présenté hors-sol dans l'attente de son inhumation au Zhejiang sur le continent.

Qu'attendrait le peuple taïwanais d'une normalisation ?

* Sur le plan économique, en termes de richesses, rien !
* Le débarquement d'une gestapo chinoise (ses espions sont déjà nombreux sur l'île), et l'envahissement d'unités anti-émeutes destinées à suppléer le flicage numérique de la société avec carnet civique individuel.
* L'écrasement de l'idiome hokkien au bénéfice du mandarin (qui est déjà la langue administrative) et la refonte des programes scolaires comme à Hong Kong.
* La récupération des Pescadores à l'entrée de la Mer de Chine méridionale entraînant l'élévation des menaces chinoises envers les Philippines et déstabilisant la sous-région.
* La bunkérisation de la côte orientale pour en faire un balcon militaire sur le Pacifique.
* L'élévation des menaces dans le nord de l'île pour récupérer les Senkaku japonaises.
* L'insupportable parade des cancres communistes débarqués en vainqueurs chez un peuple doux et affairé.

Aujourd'hui on ne peut que souhaiter l'indépendance de l'île de Taïwan qui est parfaitement distincte de la Chine populaire agressive, déviée par l'hubris de Xi Jinping et sa clique (heureusement mortelle). En trois lignes, cette indépendance est fondée sur les points suivants :

Taïwan et les Pescadores prises à l'Empire Tsing furent rendues à la République de Chine (ROC) et à elle-seule. La République de Chine déposa l'Empire Tsing en 1912 et s'y substitua complètement. La République populaire de Chine n'est pas le légataire universel de l'Empire Tsing, mais la République de Chine si, qui existe encore !

La revendication du Parti communiste chinois est une supercherie à laquelle se sont prêtées les puissances occidentales à des motifs mercantiles qui ne les honorent pas. Il n'est que temps de réparer l'outrage et de signifier à la Chine ses limites raisonnables.

Vive Taïwan libre !





Taïwan de profil pour fixer les idées :

- Formose et dépendances : superficie dépassant celle de la région Provence-Alpes-Côte d'Azur
- Largeur du détroit : cent milles nautiques sur une mer souvent démontée
- Population : 24 millions d'habitants
- PIB : 20% du PIB français
- PIB par habitant en parts de pouvoir d'achat : 19% de plus que le PIB français

mardi 30 avril 2019

L'ère Reiwa commence au Japon

©Getty images
Il s'est passé quelque chose d'important au Japon, une ère impériale nouvelle s'ouvre sur l'abdication du fils de Showa Tenno (Hirohito de son vivant), empereur controversé qui s'abandonna au projet de conquête du Pacifique que poussait le pouvoir militaire nippon pour établir son hégémonie sur les ressources de ses voisins, denrées qui faisaient défaut dans l'archipel.
Akihito a passé sa vie à réparer l'outrage à l'humanité que furent les guerres de cette époque. Epuisé, il cède la place à son propre fils, Naruhito, qui a déjà souhaité continuer sur le même axe de compassion pour les petits, les sans-grades, les victimes de l'économie intérieure, et pour la réconciliation des peuples d'Asie à l'extérieur de l'empire. Cet axe n'est pas l'orientation privilégiée par le premier ministre Shinzo Abe qui veut dissuader la Chine de confiner le Japon dans un second rôle sur la zone qu'elle laissera sous son contrôle.

M. Guibourg Delamotte [Inalco] a donné une note de synthèse à Radio France internationale que nous reprenons ci-dessous :
L'empereur n'a pas à avoir de rôle, il doit être dans une mesure constante, ne doit pas avoir d'action qui ait une coloration politique. Dans cette mesure, Akihito a été parfait, c'est à dire qu'il n'a jamais émis un avis sur un projet de loi, ne s'est jamais immiscé dans la conduite de la politique. Et en même temps, cet empereur, paradoxalement, avec toute sa discrétion, a réussi à avoir un rôle éminemment politique. D'abord parce qu'il incarne véritablement la nation, ce qui est son rôle. Les Japonais l'aiment énormément et ont beaucoup de respect pour lui. Il a su avoir les gestes forts en direction de son peuple, manifester toujours une compassion dans les moments difficiles, en particulier Fukushima. Il s'est déplacé pour voir les réfugiés. Il était assis avec eux dans les gymnases où ils étaient réfugiés. Et en même temps, il est connu pour être un personnage modéré, pour être favorable à une réconciliation avec la Chine et avec la Corée du Sud. Il est parvenu à se positionner comme une figure libérale au sens anglo-saxon, c'est à dire plutôt à gauche. Sur un plan politique, institutionnel, il a changé le rôle de l'empereur et sa fonction.

L'article d'Igor Gauquelin libre de droit sur RFi est à lire ici :



L'évènement a été traité par dessus la jambe aujourd'hui par les chaînes françaises qui ont caricaturé la tradition impériale, en s'abandonnant à des micros-trottoirs pour capter le désintérêt des passants, agacés, paraît-il, par un jour férié contraint. Lamentable as usual. Hier dimanche, seule la chaîne Euronews nous a offert de suivre les législatives espagnoles en direct, les autres chaînes d'abrutissement restant coincées sur la politique politicienne intérieure française, sauf à proclamer partout ce matin la victoire du Parti socialiste ouvrier espagnol. C'est bon de pouvoir écrire "socialiste" et "victoire" à la Une, même si c'est... à Madrid.



Addendum du 2 mai 2019 :

Podcast du commentaire avisé de Vincent Hervouet sur Europe 1. Synthèse élégante, amusée et complète :



dimanche 23 décembre 2018

SM Akihito vers l'abdication

Dernier grand discours de l'Empereur du Japon avant son abdication au mois d'avril 2019 qui donnera lieu à de grandioses cérémonies. Aimé de son peuple comme jamais empereur ou shogun ne le fut avant lui, il emporte sa classe naturelle et nous laisse le souvenir d'une compassion sincère dans les états de catastrophe que le Japon a connus sous son règne. Ses visites aux hôpitaux valaient les "écrouelles" de nos rois.
As I look back over the past year, I cannot forget the natural disasters that struck with even greater frequency than in previous years. Many people lost their lives, while many others lost the basis of their livelihoods due to disasters such as torrential rains, earthquakes, and typhoons. I learned about each disaster in the papers and on television and then saw the actual state of damage with my own eyes on my visits to some of the afflicted areas, and the catastrophic destruction caused by the force of nature was beyond my imagination. I would like to offer my sincere condolences to all those who lost their lives and hope that those affected by the disasters will be able to return to their former lives as soon as possible. I remember that the first time I travelled to a disaster-afflicted region was in 1959, when I visited, as a representative of Emperor Showa, the areas struck by the Ise Bay Typhoon.

We are now coming to the end of the year, and the day of my abdication in the spring of next year is approaching. Ever since ascending to the throne, I have spent my days searching for what should be the role of the Emperor who is designated to be the symbol of the State by the Constitution of Japan. I intend to carry out my duties in that capacity and shall continue to contemplate this question as I perform my day-to-day duties until the day of my abdication.

The international community after World War II was defined by an East-West Cold War structure, but when the Berlin Wall came down in the fall of the first year of Heisei (1989), marking the end of the Cold War, there were hopes that the world might now welcome a time of peace. However, subsequent global developments have not necessarily gone in the direction that we desired. It pains my heart that ethnic disputes and religious conflicts have occurred, numerous lives have been lost to acts of terrorism, and a large number of refugees are still enduring lives of hardship today throughout the world...
[la suite sur le site de l'Agence impériale en cliquant ici]


dimanche 9 septembre 2018

Hisahito promis au sursaut de l'empire


Le jeune prince Hisahito de la Maison du Chrysanthème a fêté ses douze ans, comme tous les enfants de son âge certes mais avec seulement ses deux grandes sœurs ; et la presse du Gotha de se pâmer. Il faut dire qu'enfant il était très mignon (clic), et aujourd'hui grand garçon, il est devenu carrément beau. Scolarisé en ville, ce qui est une rareté à la cour du Japon, il s'éduque au contact d'autres enfants de la gentry et si l'Agence impériale ne donne pas son carnet de notes, elle dévoile qu'il est chef de classe, accessoirement un jardinier accompli qui fait pousser du riz et des légumes, et montre un vrai souci de protection du microcosme vivant de son lopin.
Le petit prince entre ses parents, empereurs du Japon dès 2019 (©Asahi)

Destiné à la fonction suprême juste derrière son père qui régnera l'an prochain après l'abdication de l'empereur Akihito épuisé par le protocole, Hisahito a suivi cet été des cours d'histoire sur la seconde guerre mondiale et a écouté une conférence sur la bataille d'Okinawa (le Verdun japonais mais perdu). On a essayé de lui inculquer l'amour de la paix par une visite à Hiroshima où on lui fit rencontrer des survivants à la bombe américaine. (source principale)

Nul ne sait vraiment comment grandira l'héritier du trône dans une période dangereuse pour son pays depuis le réveil de l'empire chinois assoiffé de vengeance quoiqu'il en montre. Le confinement recherché, sans grande réaction du protecteur américain, a provoqué un certain réarmement moral des Japonais et la mise en débat de la constitution pacifiste imposée par le général McArthur en 1945. Lui fera-t-on savoir qu'au XXè siècle, aucune puissance régionale n'est sortie de ses frontières historiques à l'exception du Japon ? Après la colonisation féroce de la Corée en 1905, ce fut le tour de l'immense Chine par l'attaque de Shanghaï en 1937 et la mise en coupe réglée de tout le pays des Hans jusqu'à la frontière russe, avant que de s'attaquer à la première puissance du Pacifique à Pearl Harbor en 1942. Sans compter les Coréens, la politique d'expansion nippone a pris la vie de quatre millions de soldats et seize millions de civils en Chine, puis deux millions de soldats et un million de civils dans la Guerre du Pacifique proprement dite.

Le sacrifice terrible des citadins d'Hiroshima et Nagazaki a surtout sauvé des millions de Japonais, puisque le pouvoir de la junte militaire à Tokyo, derrière l'empereur Hirohito qui l'approuvait, avait décrété le suicide de tous pour l'honneur de l'empire.

Hisahito comprendra vite que "son" peuple est le plus policé du monde par obligation. De tempérament féroce et d'un courage à toute épreuve, il doit être contenu par des codes sociaux exigeants et un sens développé de l'étiquette. Les Chinois qui croient bien les connaître - ils les appellent les "petits navets" - devraient s'en méfier un peu plus car le Japon peut redevenir redoutable pour peu qu'il obtienne le Nihil Obstat des Etats-Unis eux-mêmes menacés et qui pourraient sous-traiter une partie de leur stratégie régionale. Shinzō Abe est un nationaliste raisonnable, qui va chaque année au Yasukumi Jinja pour marquer son territoire et prendre des points sur sa droite, mais on voit tourner autour de lui d'autres nationalistes, convaincus que le temps presse, et qui reprennent des thèmes chers au défunt Mishima...


Les Chinois seraient bien avisés de lever le pied sur les revendications insulaires et les programmes scolaires nippons pour ne pas provoquer au-delà du réarmement moral déjà évoqué un réarmement tout court dont la qualité les surprendra ! D'aucuns le savent à Zhongnanhai qui me dirent une fois la parabole suivante : « Un Chinois battra toujours un Japonais, mais quatre Chinois ne feront jamais le poids face à quatre Japonais !» A méditer.

A douze ans, le petit mikado peut comprendre la stratégie, d'autant qu'il n'est pas cloîtré loin des idées qui galopent dans son pays comme ses prédécesseurs.

Bon anniversaire Hisahito !


lundi 27 novembre 2017

Le QUAD ! Réponse à "One Belt One Road" ?

Le projet impérialiste des Routes de la Soie rencontre un indéniable succès dès lors qu'il draine d'énormes investissement chinois sur ses axes. Pour mémoire, le faisceau septentrional historique va déjà de la frontière du Turkestan chinois au pont d'Orsk sur l'Oural, par autoroute, pipeline et voie ferrée contiguës, à ce que dit la propagande céleste. Orsk est le poste-frontière entre Europe et Asie. Plus haut, le passage du nord-est que se réservait la Russie confiante en ses brise-glaces nucléaires est déjà parcouru par la marine marchande chinoise. Les travaux avancent bien sur le fuseau méridional qui aboutira à Singapour avec une dérivation à travers le Triangle d'Or vers le Rakhine birman (tiens !) et le Bangladesh (voir la carte et l'article de Royal-Artillerie en cliquant ici). La voie persique traditionnelle est assez avancée, jusqu'au port "alexandrin" de Gwadar. Gwadar est sur la mer d'Oman au débouché du Golfe persique ; Singapour est sur la charnière insulindienne. Tout ça pour dire que Pékin a largement dépassé discours et proclamations, ça bosse dur ! On n'est pas sur le canal Seine-Nord !

La tentative de capter toute la Mer de Chine méridionale par des moyens aussi insidieux que spectaculaires (bétonnage de récifs coralliens inhabités les transformant en porte-avions statiques) a fait comprendre aux grands pays du Pacifique que l'ambition de la nouvelle Chine ne se limiterait pas aux mers éponymes, mais atteindrait forcément les océans pour se protéger par un glacis liquide. L'idée de sécuriser l'Océan pacifique revient au Japon qui en 2007 proposa une Entente à l'Inde, aux Etats-Unis et à l'Australie. C'est après le grand tsunami en mer d'Adaman le 26 décembre 2004, quand les quatre marines se coordonnèrent pour porter assistance aux victimes, que l'idée d'un dialogue stratégique était venue à Shinzo Abe.

La première mouture organisationnelle se heurta aux réticences explicites de l'Australie, fournisseur important de la Chine, qui se retira du projet en 2008. Canberra jugea à l'époque que la manœuvre d'escadres dans l'Océan indien attiserait la paranoïa d'encerclement de Zhongnanhai* et provoquerait un surarmement de la Chine. Dix ans plus tard, l'Australie reconnaît que rien n'a empêché l'hégémonisme chinois et le saccage des équilibres géopolitiques qu'il entraîne, encore moins sa propre retenue qui fut vaine en tous domaines même si elle a préservé ses échanges commerciaux avec son plus grand consommateur de produits miniers.
(*) nom de la cité interdite moderne de Pékin

Le dialogue stratégique vient de renaître sous l'acronyme QUAD aux Philippines en marge du sommet de l'ASEAN : Quadrilateral Security Dialogue. Moins romantique que l'arc démocratique du Pacifique comme le voyaient Shinzo Abe et Barack Obama, le QUAD réunit pour faire la guerre quatre pays qui en ont les moyens et qui ne se laisseront pas berner par les proclamations pacifistes de Pékin. On peut raisonnablement soutenir que l'élévation de Xi Jinping au trône impérial lors du 19è Congrès n'est pas étrangère à la décision australienne de rejoindre les trois autres. Sans une mèche au front ni la petite moustache, le projet de Xi est écrit, et en vente libre ! Pragmatique, l'Australie constate une posture chinoise très agressive en mer, que ce soit aux Paracels, aux Senkakus voire Taïwan, et que se multiplient les patrouilles de provocation en Mer de Chine méridionale et orientale où passent les vracs australiens. Les protestations n'ont aucun effet sauf à déclencher dans la presse communiste une logorrhée antédiluvienne sur la propriété imprescriptible des routes maritimes qui fatigue tout le monde.


Les quatre déclarations finales de Manille sont peu différentes quant à la sécurité, liberté de navigation, connectivité indo-pacifique, mais l'Inde y ajoute une fenêtre qui ouvre sur la participation d'autres pays dans l'avenir. L'Indonésie, les Philippines, le Vietnam et la Corée du Sud y réfléchissent déjà, quand passe l'escadre chinoise dans leurs eaux.

La Chine a bien senti le vent du boulet qui tua Nelson. Elle a réagi précautionneusement en signalant qu'elle espérait qu'aucune tierce partie ne soit visée par les déclarations de Manille. Demeure la question à dix balles :

Est-ce par le réarmement que l'on éloigne la guerre ou qu'on la rend inéluctable ?

On sait depuis le 19è Congrès national du Parti communiste chinois qu'un saut a été fait vers la dictature d'un homme dont la "pensée" vient d'être formellement inscrite dans la Constitution de la République populaire. Ce qui veut dire qu'il n'y aura qu'une ligne stratégique exposée, la sienne, toute autre étant passible d'assignation pour atteinte à la sûreté de l'Etat, critique de la loi fondamentale, mise en péril du Parti et tout le diable son train. D'où la balle méritée dans la nuque sur la place du marché à 11 heures du matin. Qui peut rester tremblant devant pareil défi ?


On peut aimer la Chine, sa culture trimillénaire intacte, son art de vivre spécifique, adorer les Chinoises, tout en gardant les yeux ouverts sur une oppression politique que rien ne fera mollir désormais. Une dernière remarque pour la route : quand le prince-héritier Xi Jinping fut confirmé au 18ème Congrès (en 2012), la victoire de la ligne d'ouverture libérale commencée par Deng Xiaoping était scellée contre la coterie néo-maoïste qui poussait vers la magistrature suprême le charismatique prince-héritier Bo Xilaï, empereur-maire de Chongqing. On peut douter que celui-ci (aujourd'hui en prison) aurait osé aller aussi loin dans la réhabilitation d'une discipline d'un autre temps autour de préceptes intangibles ayant fleuri sous la Révolution culturelle, et pour ce qui concerne l'étranger, dans la promotion d'un impérialisme à découvert sur toute l'Asie du sud-est. Comme quoi, la fonction créé l'organe.


lundi 18 septembre 2017

Les diagonales de Xi


Il y a trente ans pile, le 18 septembre 1987 au soir, les négociateurs américains et soviétiques tombaient d'accord sur le principe d'élimination des armes atomiques intermédiaires dans le cadre plus général et fumeux d'un désarmement nucléaire. Cet accord sera formalisé dans le Traité de Washington du 8 décembre 1987. L'escalade technique était montée si haut que le budget soviétique ne pouvait plus suivre, sous peine de ramener le reste du pays à l'époque de Tamerlan ! En France ce traité a obligé à ferrailler les lanceurs Pluton équipés de bombes à neutrons. Contraintes et circonstances avaient conduit deux empires à la raison, la guerre froide allait se terminer ! On ne sait aujourd'hui quel levier pourrait convaincre le président Kim Jong-un de cesser le développement d'un arsenal nucléaire. Il est prêt à faire manger de l'herbe à son peuple complètement décervelé pour asseoir le pouvoir de sa famille dans le siècle. Si on demande à un Coréen de la diaspora ce que veut le dictateur-fou, on s'entend dire que (1) il n'est pas fou et (2) qu'il veut une démilitarisation de la péninsule coréenne, la Corée du Nord gardant sa bombe en garantie. Impossible n'est pas non plus coréen. Peut-il aboutir ? Sans doute pas comme il s'y prend.



Il y a quatre acteurs sur zone, outre le "fou" : la Chine tout d'abord, marraine de toujours des Coréens qui lui reconnaissent au sud comme au nord une primauté morale venue du fond des âges ; le Japon ensuite qui mit Corée et Mandchourie en esclavage et se méfie aujourd'hui de tous, mais moins que d'une coalition de rencontre entre les deux Corées et la Chine populaire ; la Russie dont la péninsule de Vladivostok est très proche de la zone atomique de Chongjin ; la Corée du sud enfin, miracle réel et fragile d'un pays reparti de rien, sans autre rente que le courage et le génie de son peuple exposé aux foucades des Kims.

Tout conflit ravagerait la péninsule coréenne, le Jilin et le Liaoning chinois (partie orientale de l'ex-Mandchourie) et la région sibérienne de Vladivostok. Le Japon bénéficiant de la coupure de la mer éponyme aurait bien du mal à se préserver, surtout avec les bases américaines sur son sol. C'est donc bien la Chine qui est la plus mouillée et tout le monde cherche à la comprendre. Ce que disent les responsables chinois n'a que peu de valeur. Ce qu'ils pensent est difficile à percer, car ils sont formatés sur une prospective à quarante ans ! Peut-on se projeter pour eux ? La presse mainstream rechigne à réfléchir, pas nous :)

Le projet réside tout entier dans le China Dream auquel le Piéton du roi se réfère toujours et qu'il résume à nouveau pour ses lecteurs récents :
- Revenir sur toutes les marches de l'Empire du Milieu en mobilisant partout le génie et le labeur chinois ;
- Dominer sans partage ni contestations dangereuses de la Selenge mongole aux Spratleys (nord-sud) et du K2 jusqu'à l'Amour (ouest-est) ;
- Contenir les empires voisins dans leurs frontières naturelles, l'Inde sur le piémont himalayen, la Russie blanche dans la steppe stérile au-delà des Mongols, le Japon vieillissant dans son archipel ;
- Acheter la neutralité bienveillante des nations de la péninsule indochinoise par des échanges économiques fructueux et des soutiens à contre-emploi (en Birmanie et au Cambodge);
- Tenir la mer (carence fatale des Mandchous steppiques).

La Corée du Nord est actuellement une épine douloureuse dans le projet. Quoiqu'il se passe en pire, la Chine dérouille : l'effondrement nord-coréen inonderait le Jilin d'une population nombreuse, misérable et arriérée ; un conflit atomique contaminerait durablement des métropoles importantes comme Jilin, Changchun, Shenyang ou stratégique comme Dalian ; les hasards de la guerre feraient monter les Américains jusque vers les montagnes coréennes pour les "nettoyer". Ils s'y installeraient au prétexte du contrôle comme ils l'ont fait au Kosovo avec le camp Bondsteel.


Par inclination naturelle les Chinois veulent gérer ce challenge sur quarante ans et jusque là feront tout le possible pour que la situation ne dégénère pas, en lâchant parfois du lest aux Américains et en reprenant de la corde à d'autres moments. Sans doute comptent-ils sur la corruption des mentalités nord-coréennes inexorablement confrontées au monde extérieur et sur la corruption tout court des généraux le moment venu, comme les Américains le firent de ceux de Saddam Hussein. Le dictateur peut aussi muter en quelque chose de plus humain avec l'âge ou mourir du diabète. Accessoirement, le Japon, éternel coupable, est nié carrément dans la partie de cartes. La Russie est entendue mais pas écoutée. Retranché dans sa "popularité" inoxydable, Kim Jong-un, qui a quand même fait des études en Suisse, a parfaitement compris que sa disparition serait une bénédiction, non pas tant pour Washington que pour Pékin. Il s'en méfie terriblement, jusqu'à faire occire son oncle et son frère desquels il douta un instant ! Mais si le prix des sicaires monte, les candidats à la fortune seront plus nombreux.

L'Occident a vécu quarante-quatre ans de guerre froide avec des pics d'anxiété très dangereux (Berlin, Cuba, SS20/Pershing). La Chine va devoir apprendre à en faire autant en convoquant une sagesse confucéenne dont elle se moquait jusqu'à récemment. Des analyses (cf. Chinascope) tendent à montrer que sur cette zone d'intérêts elle concentre pour le moment son action diplomatique et économique sur la Corée... du Sud qu'elle entend peut-être agréger à son projet de long terme en contournant le cousin ingérable. L'Empire des Grands Tsings s'acheva en 1912. Xi Jinping le ressuscite à sa façon dans toute sa puissance. Impressionnant quand même !

Juste au nord de l'île de Haïnan, on devine l'enclave française à bail emphytéotique de Kouang Tchéou Wan

Quant à la Russie, Poutine voudrait qu'on arrête de crier et qu'on s'assoie autour d'une table avec deux cubi de vodka ! Il mesure quand même le défaut de poids de la Russie en Extrême-orient face aux deux monstres Chine et Japon.
Quelqu'un a parlé de Donald Trump ? Personne. Nikki Haley* a pris les choses en main. Ah, les femmes !

(*) Ambassadrice américaine à l'ONU

lundi 26 septembre 2016

De l'abdication des rois de ce temps

SM Akihito 125è Empereur du Japon
Le Japon se prépare à l'abdication de sa majesté impériale qui dans son discours¹ à la nation du 8 août dernier, la demande. Il met en avant l'âge et ses misères physiologiques rapportées à une fonction iconographique, incarnative, intercédante avec les puissances célestes, ce qui est contradictoire en un sens. Demi-dieu sur terre du Japon éternel, il devrait mourir tranquillement à son poste, la succession étant assurée. Tant que tourne la lentille du phare on n'en change pas et la présence ressentie de l'empereur suffit. Il fut dans l'histoire des souverains invisibles et très puissants, voire craints dans leur silence. Est-il nécessaire de sortir au balcon pour être roi ?


Contrairement aux royaumes d'Asie où peuvent régner des ombres, la situation est différente chez les monarchies européennes où la fonction représentative est bien plus harassante puisque la seule exercée publiquement. Consulter le programme des maisons royales qui est affiché jour après jour sur le site de Régine Salens Noblesse & Royautés vaut mieux qu'un long discours. Même la lointaine monarchie hachémite de Jordanie n'y déroge pas. La plus belle reine du monde est de tous les événements jusqu'à épuiser ses couturières, le petit roi arrive à la suivre parfois.

Ce sont les reines des Pays-Bas qui avaient ouvert la voie de la retraite, abdiquant de leur vivant, qui Wilhelmine en faveur de Juliana, celle-ci en faveur de Beatrix qui à son tour cédera le trône à son fils Willem-Alexander. Le Grand Duc Jean de Luxembourg a de même passé la main à son fils Henri tout comme le prince Franz-Joseph II de Liechtenstein en faveur de son fils Hans-Adam II. Les plus marquants furent les retraits du roi Juan-Carlos d'Espagne en faveur de son fils Felipe VI et du roi des Belges Albert II en faveur de son fils Philippe. On ne peut parler d'abdications sans évoquer celle du pape Benoît XVI, fin théologien et piètre dictateur, à ceci près qu'il ne put désigner son successeur.

Le prince des Asturies devient Felipe VI
Ces successions du vivant du titulaire deviennent une heureuse coutume. Les monarchies modernes ne souffrent pas la diminution des capacités du prince en charge. Qu'on se rappelle la mise en péril de la dynastie espagnole par l'accident de chasse à l'éléphant du roi d'Espagne et les révélations que cet outrage écologique a débondées sur sa vie privée. Le royaume fait face à de sérieux ennemis, à commencer par les Basques et les Catalans, sans parler de la révision constitutionnelle appelée par la succession de deux filles qui oblige à revenir aux Partidas d'Alphonse X. Tous ces rois prématurés tiennent leur rang avec dignité et mènent les affaires avec sagacité et transparence. Ils savent le poids de l'Opinion sur leur avenir. Leurs épouses sont toutes un soutien efficace et remarquables la plupart du temps.


Reste à part la mère de toutes les monarchies constitutionnelles. La reine d'Angleterre va atteindre les soixante-cinq ans de règne. Elle aura épuisé quatorze premiers ministres et se sent d'attaque pour continuer, au détriment de son fils aussi mal marié que remarié et plutôt insaisissable quant à ses intentions. Le Royaume uni a fait sienne l'idée de passer le relais entre elle et son petit-fils William, duc de Cambridge, qui avec son épouse inséparable s'active comme l'héritier imminent de la couronne britannique.

- un parfum d'éternité -


La monarchie étant un régime de chair et de sang, a cet avantage sur les régimes froids, de l'adaptation. La "coutume" se crée en continu. Nos rois de France n'abdiquaient pas, seule leur mort était le signal du renouveau. Souhaitons que les sages qui veillent aux lois fondamentales du royaume de France sachent le jour venu en adapter les dispositions aux circonstances, ce que les anciens n'avaient jamais cessé de faire du vivant de la monarchie avant que leurs lointains successeurs ne les figent dans des concepts hors du temps quand la monarchie fut morte. Les Lois sont une indication, un cadre, un canevas, un scénario. Elles évolueront à nouveau lors de la renaissance du royaume, naturellement. Pour le moment, gravées dans le marbre funéraire d'un régime disparu, elles nous servent de main courante sur la via ferrata de la restauration ; mais il faudra bien quitter un jour les parcours touristiques escarpés et entrer dans la vraie vie des nations.


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vendredi 21 juin 2013

Retour à Rancho Mirage

Un billet paru dans l'Action française 2000 du 20 juin 2013 (n°2865) sous le titre Méfiance cordiale et archivé sur Royal-Artillerie sous le mot-clé AF2000 (37 entrées).


Le G2 californien qui a réuni près de Palm Springs les présidents Barack Obama et Xi Jingpin n'a pas accru sensiblement la température ambiante de leur diplomatie, sauf les 40°C à l'ombre. C'était pourtant le but, malgré le nom équivoque de l'endroit, Rancho Mirage. Les sujets techniques mis au programme ont été débattus certes librement, mais les stratégies se sont avérées irréconciliables, repoussant aux calendes ce qu'un diplomate présent appelait l'étincelle de confiance. En attendant l'étincelle, les départements concurrents de chacun des pays se contenteront d'honnêteté dans l'interprétation des faits, au seuil du vœu pieux.

Deux conceptions se heurtent à découvert, le légalisme international des Etats-Unis¹ qui, en matière de droit maritime, droit de la propriété, droits de l'homme, affronte l'imperium imprescriptible et quadrimillénaire de la Chine ; à découvert, depuis que le nouveau président l'a formellement revendiqué en promouvant son fameux China Dream : l'Empire du Milieu revient sur ses marches géographiques et culturelles historiques et rien ne lui résistera. La polémique ne cesse d'étonner quand on sait le concert de louanges qui précéda l'avènement du nouvel homme fort de la Chine, que l'on disait "dégrossi à l'étranger", accommodant et simple d'allure. C'est oublier qu'il est Fils d'Immortel², nourri au lait de la revanche et missionné pour effacer les humiliations occidentales et japonaises du passé, le tout dans la plus parfaite bonhomie. C'est bien pour cela que le Standing Committee du Politburo l'a choisi, après l'apparatchik amidonné Hu Jintao qui n'a fait que défendre.




Corée
Malgré cette béance entre deux conceptions du monde, la diplomatie américaine est allée au plus loin possible et a marqué un point inattendu. Elle a su enrôler le président chinois dans sa vision du risque coréen au cœur même de sa zone de responsabilité. Pour mesurer l'enjeu il faut se souvenir que la Corée est le seul pays de la région à avoir pour mère-patrie la Chine éternelle. Cet attachement culturel existe de part et d'autre de la ligne de démarcation et il est impensable de voir se dresser aucune Corée contre la Chine, jusqu'à sans doute s'en faire l'avocat bénévole en cas d'extrême tension. Cette allégeance pourrait être comparée à celle d'un dominion britannique vis à vis de la couronne anglaise. Or, c'est le protégé officiel de Pékin, Kim Jong-un, qui vient lui-même de contrevenir au serment de suzeraineté en dilapidant l'aide structurelle chinoise dans la production d'armes nucléaires, par définition inutile sous le parapluie nucléaire chinois. L'injure est double, foi et hommage sont parjurés. Il était dès lors facile d'amener la délégation chinoise à collaborer, ce qui fut fait en finesse.

Hacking
L'autre point pratique débattu au soleil torride de Californie fut la guerre cybernétique. Match nul ! Si les attaques chinoises sont prouvées malgré les dénégations gouvernementales, les attaques américains le sont aussi, et qui pis est, instruites sur la base de la XXè Directive présidentielle du mois d'octobre 2012 qui organise l'offensive informatique tous azimuts (OCEO - Offensive Cyber Effects Operations). Difficile aux diplomates les plus talentueux de se dépêtrer de ce dossier surtout quand un service au contact avoue avoir fait dérailler les centrifugeuses d'un centre d'enrichissement d'uranium en Iran, par exemple (Stuxnet). Comme en Mer de Chine méridionale, la confiance n'étant pas encore acquise, on s'en tiendra à l'honnêteté des rapports et à la lisibilité des signaux optiques de bord à bord.

Extradition
Une mesure collatérale est passée inaperçue. Les services de l'Institut chinois d'enquête et surveillance disciplinaires (China Discipline Inspection and Supervision Institute) viennent d'ouvrir des discussions avec l'Immigration américaine pour le rapatriement de fonctionnaires corrompus cherchant asile aux Etats-Unis. La seule contrainte dans le dossier est de prouver de manière irréfutable les faits de corruption.


Le G2 de Rancho Mirage n'a pas amoindri le risque de guerre future dans le Pacifique Nord, les Etats-Unis ayant poliment refusé de se retirer derrière le méridien de Pearl Harbor - mais il l'a raisonnablement retardé, au grand soulagement du Japon qui craignait la naissance d'une certaine familiarité entre deux conceptions du monde qui le prennent en étau. Pendant les travaux diplomatiques, la vente continue, et Monsieur Hollande est venu prendre des cours.

- navires nippons -



(1): Ce légalisme est patent par le simple refus de Washington de signer certaines conventions internationales car elles engageraient leur application, alors que Pékin signe tout et n'applique pas.
(2): Les huit Immortels sont tous morts comme nous en assure la Wikipedia.


vendredi 26 octobre 2012

Senkaku/Diaoyu, le facteur américain

Note liminaire : Dans la série « Senkaku » nous abordons le paramètre américain, mais vu du côté chinois. Il a fallu compiler un peu les bons auteurs et deviner ceux qui sont de faux journalistes mais de vrais experts, parfois officiers généraux de l'Armée populaire de Libération. Ainsi le Major General Yin Zhuo, Directeur du Comité d'experts sur le renseignement naval, qui signerait d'un simple ZYH ses chroniques que l'on trouve ci et là (signalement Chinascope).

Billets précédents sur le sujet :

USS George-Washington
Peu de gens ont analysé le facteur américain dans la dispute sino-japonaise actuelle au prétexte de la neutralité affichée par le Pentagone et le Département d'Etat. C'est ne pas vouloir voir que depuis quelques temps la Chine ressent une certaine pression provoquée par le retour des Etats-Unis sur la zone Asie-Pacifique. Cette pression est citée explicitement dans plusieurs disputes territoriales, spécialement en Mer de Chine orientale et méridionale, et Pékin a toujours dénoncé la main invisible des Etats-Unis, ce qui n'est plus un artifice de propagande aujourd'hui. Le 3 août dernier, l'International Herald Leader a publié un commentaire titré Les Etats-Unis attisent le feu en Mer de Chine méridionale les accusant de semer la discorde dans la région. Et le rédacteur de préciser dans son poulet : « Nous sommes convaincus que la déclaration américaine sur la Mer de Chine méridionale envoie deux messages : l'un destiné aux Philippines et au Vietnam les assurant que les Etats-Unis sont en appui et qu'ils ne doivent pas avoir peur de se confronter à la Chine ; le second, suggère aux pays de l'ASEAN que sur le problème de Mer de Chine méridionale les Etats-Unis peuvent parler pour eux sans arrière-pensée et qu'ils ne doivent pas hésiter à faire bloc pour tenir tête à la Chine sans crainte ni inquiétude »(1).

La Chine ne s'est pas gênée pour dire à Hillary Clinton que la Mer de Chine méridionale n'était pas la Mer des Caraïbes(2). Quand Léon Panetta, Secrétaire à la Défense, fit sa dernière tournée au Japon et en Chine, les observateurs s'attendaient à ce qu'il offre ses bons offices pour résoudre les conflits entre ces deux pays, à quoi le gouvernement chinois répondit par avance dans un communiqué publié par l'agence Chine Nouvelle (Xin Hua) : « Les Etats-Unis ne sont pas qualifiés pour agir en médiateur parce que les Etats-Unis sont en partie responsables des causes de la dispute sur les îles Diaoyu »(3).

Le Liaoning chinois (sans avions)
Et les autorités chinoises de laisser courir dans des supports médiatiques officiels des analyses visant à révéler la conspiration yankee, jusqu'à « prouver » que la rétrocession des îles Senkaku au Japon lors du protocole de 1972 était un coin délibérément planté entre les deux empires. La « fabrication » de cette dispute ne viserait qu'à ancrer le Japon au flanc des Etats-Unis et empêcher tout rapprochement politique entre les deux acteurs majeurs du sous-continent. C'est faire bon marché du report à meilleure fortune de l'extraction de cette épine maritime ainsi qu'en avaient convenu les premiers ministres respectifs Kakuei Tanaka et Zhou Enlai quand ils avaient signé en 1972 les accords de rapprochement (en fait une perfusion financière de la Chine). L'affaire avait été remise sous le tapis par Deng Xiaoping en 1978, car il avait toujours autant besoin des Japonais pour, entre autres projets de développement, construire une flotte marchande en leasing. Ce qui en dit long sur la realpolitik locale.
Certes la Chine d'aujourd'hui n'a plus besoin de cette perfusion, ce qui lui délie les mains, mais une grande partie de son industrie tourne sous capitaux étrangers, donc nippons, et elle ne peut se permettre d'effrayer le singe en tuant le poulet.

Par ailleurs, il n'est pas politiquement correct d'avouer que le Dongbei chinois (ex-Mandchoukouo) est très ouvert aux investissements nippons quoiqu'il soit écrit d'horreurs dans les livres d'histoire. Un blocage de cette coopération serait très mal ressentie là-haut où l'effondrement de l'industrie lourde maoïste n'a pas été complètement compensé. Alors mourir pour trois cailloux inhabitables, jamais !

En Europe nous avons à peine sourcillé quand Barack Obama déclara au début de son premier mandat que l'avenir était à l'Ouest, mais les Chinois ont pigé très vite que les Américains, partis des Philippines en 1992, allaient revenir. Et de fait ils avaient capturé un avion-espion en 2001 qu'ils avaient posé à Haïnan, puis les choses s'étaient calmées. Mais depuis lors, les Etats-Unis ont fait des manœuvres militaires fréquentes avec le Japon, la Corée du Sud, les Philippines et le Vietnam, en Mer jaune, en Mer de Chine orientale et en Mer de Chine méridionale. Le syndrome de l'encerclement stratégique est à son comble dans les états-majors.

Global Times (Huan Qiu) rapporte une déclaration conjointe de dix major-généraux intitulée, « Se préparer à battre le Japon ! ». Dans la déclaration, Luo Yuan dit que « la dispute des îles Diaoyu touche non seulement le sentiment nationaliste des Chinois, mais aussi les intérêts stratégiques vitaux de la Chine ». Wang Haiyun a développé ensuite que « les escadres de la Mer du Nord, de la Mer de Chine orientale et de la Mer de Chine méridionale devaient être augmentées ; les ressources financières du pays doivent être dirigées au bon endroit »(4).


la flotte nippone d'auto-défense en manoeuvre
Brève synthèse :

On peut retenir trois choses des déclarations chinoises tant officielles que officieuses.

(I). Il est quasiment sûr qu'en prenant les Etats-Unis comme bouc émissaire, les officiers généraux chinois repoussent aux calendes toute confrontation directe avec l'Empire nippon parce qu'ils n'ont pas d'aéronavale. Le déplacement du Deuxième Corps d'Artillerie sur les côtes du Fujian, pour en menacer l'archipel des RiuKyu (Okinawa) au lieu de masser l'escadre, et l'appel à investir dans l'armée navale en font foi.

(II). Dans une Chine confrontée à de sérieuses difficultés économiques et sociales on peut comprendre que la dispute des Diaoyu-Senkaku soit un dérivatif populiste, mais pour les états-majors, il s'agit d'abord de conforter leur avenir au milieu des désordres possibles en renforçant leurs pouvoirs de contrainte et auto-protection, d'où l'appel à investir plus encore dans un flotte de classe océanique. Le syndrome de l'encerclement y est vivace, la Chine, immense empire, n'ayant aucun accès à l'océan (on l'oublie).

(III). Les Chinois négocieraient-ils les îles contre un renversement d'alliance des Japonais à leur bénéfice, expulsant les Etats-Unis de "leurs eaux" ? C'est ce qu'ils cherchent à faire accroire, mais les Japonais les connaissent de longtemps et ne prennent pas la posture pour argent comptant.


En conclusion, la dispute va revenir progressivement au niveau émotionnel zéro comme en avait convenu dans leur sagesse les anciens premiers ministres précités. Le phasage délicat entre la transition politique de cet hiver qui n'est pas de tout repos et le cycle économique dépressif (en dessous de 8% de croissance, la Chine connaît de gros problèmes sociaux) vont appeler les acteurs du parti à plus de mesure. Les mouches changeront d'âne.


le pont-cadeau de la ville d'Osaka à la ville de Dalian






samedi 20 octobre 2012

Le phare d'Agincourt

Note liminaire
En préparation du grand marchandage entre le Parti communiste chinois en phase de transition et le gouvernement du Japon sur la dispute du plateau continental de la Mer de Chine orientale, Royal-Artillerie prolonge sa présentation des îles Senkaku de plusieurs billets analysant des points particuliers d'échauffement. Après les îles continentales de la République de Chine (Taïwan) incrustée dans les eaux territoriales de la province du Fujian, voici une notice sur l'île de Pengjia qui fait office de balise nord à la grande île de Taïwan. C'est à partir de cette île que sont basées les revendications de la République de Chine (ROC).
Cette notice a paru sur "Les 7 Mers" et est rapatriée sur Royal-Artillerie pour archivage.


Phare de Pengjia
Peu de marins connaissent le phare d'Agincourt et pour cause, il n'existe pas sur les cartes sous ce nom. D'où lui vient d'ailleurs ce nom est un mystère puisque la présence européenne sur les rives nord de Taïwan fut espagnole, mais l'île d'Agincourt est signalée par l'escadre française d'extrême-orient lors de la campagne de Keelung en 1884 pendant la guerre franco-chinoise.

Agincourt, de son vrai nom Pengjia (122°04'20"E, 25°37'55"N) est une petite île volcanique très ventée de 165m d'altitude et 114 hectares (périmètre de 4300m), avancée en Mer de Chine orientale, qui annonce la grande île de Taïwan aux navires venant du Nord. A dessein, elle porte un phare blanc depuis cent ans. Possession de la République de Chine à 33 milles nautiques du port de Keelung, elle entre dans l'actualité par sa proximité (76 nautiques) des îles Senkaku que se disputent le Japon, la Chine communiste et Taïwan. La République de Chine y maintient une garnison de 40 hommes pour marquer son territoire mais d'abord pour le service du phare et celui de la station météo marine (alerte au typhon).

Le signal du phare est un flash blanc toutes les 15 sec, 145m au-dessus de l'eau, portée 25 milles, occulté par la terre sous 2 milles dans le secteur 264-316°. Le débarquement (interdit) se fait sur un quai naturel non abrité, assez "sportif" si la houle s'en mêle.


Géographiquement la partie méridionale des Senkaku/Diaoyu appartient à Taïwan, et le président Ma Ying-jeou (en photo) est venu à Pengjia le 7 septembre dernier proclamer à la face du monde l'impérissable souveraineté formosane sur l'archipel.

Pour appuyer sa revendication, une flotte de 80 chalutiers taïwanais avait fait route depuis Keelung vers les eaux territoriales des Senkaku (limitées à 12 milles) pour y défier les garde-côtes nippons qui ne s'en sont pas laissés compter. Ils ont déjà repoussé un navire chinois de surveillance des pêches et tournent comme des dobermanns à la limite des eaux japonaises. Ils ont jusqu'ici l'avantage du... déplacement et une batterie de pont (Bofors 40/L70 autocanon).


garde-côtes classe HIDA
L'île de Pengjia étant occupée en permanence depuis au moins cent ans, elle peut revendiquer une zone économique exclusive (ZEE) autour d'elle dans la limite des 200 nautiques, ce qui englobe les Senkaku inhabitées qui sont limitées, elles, aux douze milles de base, selon la Convention des Nations Unies sur le droit de la mer, Partie VIII, art. 121 (Les rochers qui ne se prêtent pas à l’habitation humaine ou à une vie économique propre, n’ont pas de zone économique exclusive, ni de plateau continental). Ce qui nous promet de beaux développement dans le futur.

L'île est interdite d'accostage.


- île taïwanaise de Pengjia -


vendredi 5 octobre 2012

Le « scandale » de Quemoy

Note liminaire
En préparation du grand marchandage entre le Parti communiste chinois en phase de transition et le gouvernement du Japon sur la dispute du plateau continental de la Mer de Chine orientale, Royal-Artillerie prolonge sa présentation des îles Senkaku de plusieurs billets analysant des points particuliers d'échauffement. Nous commençons par les îles continentales de la République de Chine (Taïwan) incrustées dans les eaux territoriales de la province du Fujian.

En Mer de Chine orientale, on ne parle que de la guerre médiatique sino-japonaise. Après avoir inculqué aux gens que les îles Senkaku étaient chinoises sous le nom Diaoyu depuis des temps immémoriaux, même si aucun chinois ne les a jamais habitées à l'inverse de ce que firent les Japonais ; après avoir déposé aux Nations Unies des cartes marines de souveraineté ; le pouvoir chinois continental montre à son peuple son incapacité à faire respecter sa souveraineté sur son propre plateau continental et la sacralité de son domaine maritime, puisque le gouvernement a déclaré ces îles "territoires sacrés". A noter que Taïwan est dans la même situation de fier-à-bras, incapable de maintenir un flotte de pêche sur zone, mais capable de narguer le grand frère communiste.



Les îles nationalistes de la provocation

La Chine vient de lancer son premier porte-avions, le Liaoning. Il lui reste à l'armer d'avions, ce qui n'est pas prévu avant longtemps, sans catapultes. La cérémonie, trop grandiose pour une coque d'entraînement à la pratique aéronavale, a précédé celles du Premier Octobre, fête nationale. Or si la valeureuse République populaire est aujourd'hui soupçonnée d'incapacité à récupérer son droit à quelques 250 milles de ses côtes, elle maintient soigneusement dans l'ombre l'outrage d'une occupation de deux groupes d'îles continentales par la République de Chine (Formose) qu'elle n'est parvenue jusqu'ici à faire cesser, même après des campagnes de pilonnage par l'artillerie de Mao Tsé Toung. Ces deux groupes d'îles les voici :

I.- KENMEN (QUEMOY)

Petit archipel de trois îles à seulement quelques kilomètres du port de Xiamen (Fouxien). Grande Quemoy, Petite Quemoy et Dadan.


Grande Quemoy est une île de 153 km² qui abrite 85000 habitants de Chine nationaliste qui parlent le amoy (originaires du Fouxien).
Petite Quemoy, à son ouest, fait 30km² et porte 8000 habitants, dans l'embouchure même du fleuve Jiulong. Il est projeté de faire un pont entre Grande et petite Quemoy avec une arche unique de 1400m.
Dadan, seulement 1km², est le centre d'un petit archipel en plein dans l'axe du port de Xiamen. Son phare a été rasé par l'artillerie communiste (quelle insulte de voir la lumière de Tchang Kaï-chek depuis sa cuisine !), mais deux temples subsistent ainsi qu'une inscription monumentale vantant les trois principes de Sun Yat-sen : Mínzú, Mínquán, Mínsheng¹.

Le chef-lieu du comté, Jincheng est une ville très développée comme nous le montre la photo ci-dessous :



Quand les indépendantistes gagnèrent les élections à Taïwan, Chen Shui-bian, leur président, avait décidé de larguer les îles continentales dans la négociation sino-chinoise, ce qui avait fait hurler leurs habitants qui ne voulaient à aucun prix devenir "communistes".
L'économie de l'archipel est basée sur le tourisme qui va maintenant se développer avec l'ouverture des frontières. Il est fortement question d'ouvrir des casinos à Kenmen et Matsu pour faire des petits Macao, mais ils sont combattus à Taïwan par les ligues morales et mal vus du gouvernorat du Fouxien continental. Mais les Américains de Las Vegas sont derrière et beaucoup de dollars avec eux.

II. MATSU

A 150 milles nautiques au nord-est de Kenmen, le groupe de Matsu est constitué de cinq îles et de plus d'une dizaine d'îlots qui dessinent un arc au large de la côte, face à la capitale provinciale de Fuzhou. Les îles de ce groupe sont plus petites que celles de Quemoy mais totalisent quand même une superficie de presque 30 km². Dix mille personnes y vivent et parlent le fuzhou. Ce groupe insulaire dispose d'aéroports sur l'île de Nangan et l'île de Baigan, la plus proche du continent. La carte ci-dessous montre l'étirement de ce groupe.


Matsu est aussi le nom révéré de la Déesse de la mer dans toute la Chine méridionale et au Tonkin.


III. WUQIU

Les deux îles sont plus distantes de la côte que les deux autres groupes. Elles abritent quatre cents nationalistes venus du continent. Le point remarquable est le vieux phare impérial de 1874 qui a été réactivé en 2017 pour baliser le trafic marchand dans le détroit de Formose qui s'avère dangereux dix mois sur douze. Il marque aussi les atterrages sur Quemoy en venant du nord de la grande île (clic).




Le scandale stratégique

Les raisons du scandale viennent de loin. Le reflux des armées de Tchang Kaï-chek avait été entamé en 1949 vers Formose, colonie japonaise fraîchement libérée, dans l'optique de refaire des forces pour débarquer à nouveau. Les huit îles au large du Fouxien étaient autant de points de lancement de l'offensive nationaliste. En 1958 la Chine communiste ouvrit les hostilités sur Quemoy par son artillerie en bombardant les positions nationalistes pendant 44 jours, mais la garnison bien protégée ne céda pas et John Foster Dulles fit sortir la VII° Flotte US de ses bases d'Okinawa pour contrer une opération amphibie. On était à l'époque de la consommation sans frein de bataillons automatiques, tactique peu adaptée aux spécificités du combat amphibie. La radio communiste annonça l'imminence d'un débarquement dès lors que le blocus était bouclé, ce qui signalait à l'état-major qu'ils ne feraient rien car ce genre d'opération n'est pas téléphoné.
Les choses en restèrent là pendant cinquante ans avec des pics de crise tenant plus de l'hystérie que de la stratégie, réaction typique des régimes honteux.

L'apaisement par les affaires

Le retour au pouvoir du Kuomintang à Taïpei en mai 2008 a rouvert une collaboration de connivence entre l'île nationaliste et le continent. Le projet dans les cartons de chaque bord est bien de faire à terme une mer intérieure chinoise du Détroit de Taïwan. A cet effet, les liaisons commerciales et touristiques ont été progressivement ouvertes, ces dernières sous quota pour éviter le surbooking des hôtels de Taïwan tant la pression de la curiosité est forte chez les continentaux, et comme nous l'indique le bulletin de Taïwan-Info ci dessous, le nettoyage des plages insulaires est en voie d'achèvement :

AFP - Mardi 19 juin 2012
Les dernières mines qui restaient en place pour défendre les positions militaires dans les archipels de Kinmen et Matsu auront toutes été retirées avant la fin 2012, a assuré Ma Ying-jeou, le président de la République, alors qu’il recevait hier le prince Mired bin Raad Al-Hussein de Jordanie, envoyé spécial de la Convention des Nations unies sur l’interdiction des mines antipersonnel ou Convention d’Ottawa (fin du communiqué AFP).

La campagne de déminage démarrée il y a six ans sera en effet achevée six mois plus tôt que prévu, selon le ministère de la Défense. Les mines antipersonnel étaient naguère un élément important des dispositifs anti-débarquement dans ces archipels proches des côtes chinoises du Fujian, notamment dans les années 50. La baisse des tensions dans les années 80 puis la détente de ces dernières années, en particulier depuis 2008, ont incité Taipei à mettre un terme à leur utilisation. Kinmen et Matsu s’inscrivent aujourd’hui dans une stratégie radicalement différente de développement des échanges économiques et touristiques entre les deux rives.

Dans l'affaire des Senkaku, Taïpei est un allié utile pour Pékin parce qu'il est sur zone, mais le pouvoir communiste ne peut pas sous-traiter sa souveraineté à la Chine nationaliste, son opinion ne comprendrait pas. Pourtant, vu les excellents rapports qu'entretiennent jusqu'ici Tokyo et Taïpei, un partage par moitié de l'arc des Senkaku serait la voie de la sagesse. Les îles de la discorde ne sont qu'à 76 milles nautiques du phare de Pengjia (Agincourt).

L'impact sur la transition

Cette dispute insoluble en l'état pourrit la succession politique déjà difficile dans les allées de Zhongnanhaï². L'impétrant désigné a disparu pendant dix jours dans le plus pur style des étranglements ottomans pour ne réapparaître que lorsque le clan Bo Xi-laï (Chongqing) s'est avéré vaincu, matériellement et idéologiquement.

Tout laisse à penser que, pour ne pas mouiller son successeur dans cet imbroglio maritime où la mauvaise foi le dispute à la paléo-mythologie impériale, le président sortant Hu Jintao gardera quelques temps encore la haute main sur les affaires militaires en conservant la présidence de la Commission militaire centrale après avoir remis celle de la République, comme l'avait fait Jiang Zemin en 2003 pour 18 mois. Le nouveau président Xi Jinping conserverait sa vice-présidence de la CMC le temps nécessaire à l'ouverture de négociations entre la Chine et le Japon, la Corée du Sud y étant sans doute invitée pour un différend de même nature.

Note (1): Conscience nationale, Peuple souverain, Bien-être populaire
Note (2): Cité administrative du gouvernement de Pékin


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