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jeudi 2 mars 2023

Al prat dels cremats*

*Au champ des brûlés

Ruines de Montségur (Ariège)
Au mois de mars rouvre la saison des "pélerinages cathares": le 16 est la borne, Montségur, leur Chartres. Les ruines du château se dressent dans le ciel du Pays d'Olmes comme l'accusation éternelle de forfaiture et cruauté à l'endroit de la papauté qui déclencha une guerre civile au sein de la chrétienté pour rassurer sa puissance spirituelle et temporelle. Cette abomination n'a jamais éteint le feu de la contestation en Languedoc - la Réforme en sera l'avatar souterrain - parce qu'elle fut la matrice de police générale de la pensée pour tous les siècles à venir. Le Manuel de l'Inquisiteur de Bernard Gui (1261-1331) est au programme des écoles de criminologie.

Il y a sept cent soixante-dix neuf ans que furent brûlés deux cent cathares** aux ides de mars à Montségur. Une stèle commémore depuis 1960 leur acte de foi. Car ce qui étonna tous les gens présents à cette crémation fut de voir l'entrain avec lequel hommes et femmes sautèrent d'eux-mêmes dans le gigantesque brasier.
C'est le philosophe médiéviste René Nelli (1906-1982) qui a le mieux verbalisé ce détachement des parfaits quand il écrit : « la seule tâche morale qu'ils croyaient qu'il incombait à l'homme (était) de se déshabiller du néant dont il est com-posé, et qui pourtant par les prestiges de Satan, lui apparaît dans le Mirage, comme la part de lui-même à laquelle il est le plus attaché ». Le "corps, cette guenille" dont ils devaient se dévêtir !
Convaincus que des trois éléments de l'homme ternaire, l'âme animant le corps (amphore réceptacle du mal) avait été subjuguée par Satan, être et non-être émané du Mal principiel, afin de l'asservir et de la garder séparée de l'esprit qui l'attendait auprès du Père, ils croyaient que la destruction de l'œuvre maligne par le feu hâtait la recollection de l'ensemble dans la perspective d'une éternité en l'un des ciels d'Isaïe, dussent-ils endurer leur perfectionnement par la métempsycose avant que d'y atteindre.
Note**: cathare de καθαροί qui signifie "purs", terme savant du IVè siècle vulgarisé dans les années 50

Leur métaphysique était plus élaborée que celle de l'église romaine, en laquelle d'ailleurs ils savaient puiser des analogies pour leur thèse en lisant Augustin d'Hippone par exemple, qui était un dualiste tardif de la veine de Mani. Leur reconstruction religieuse était globale, complète et fermée et par cela puissante, au point de convertir des élites civiles et religieuses dans les pays où leur doctrine était enseignée. On a pu comprendre que la papauté se soit légitimement inquiétée de cette gnose capable d'une démonstration sans faille de ses thèses, à laquelle elle ne savait opposer que des clercs peu instruits et des prélats d'abord soucieux des privilèges mondains de leur charge. Il fallut attendre l'irruption dans la tragédie albigeoise de Dominique de Guzmán (fondateur des dominicains sous la règle de saint Augustin) pour que reprennent les études théologiques et que se contruise une critique sérieuse des thèses hérétiques. Jusque là, ni par le fer et le feu, ni par les accommodements, rien n'avait pu endiguer la prédication des Bons Hommes qui prêchaient à hauteur de fidèle et avaient réponse à tout. Ce mode d'action eut-il été choisi par le pape de préférence à la croisade sanglante en terre chrétienne qu'Innocent III n'aurait pas eu à vendre son âme au diable ! Il dut convenir sur le tard qu'il s'était fourvoyé.

Quelle était la charpente dualiste des cathares languedociens que les frêres prêcheurs durent combattre ?
René Nelli la résume en sept points :

  • Dieu est tout-puissant dans le bien et dans l'éternité (1) ;
  • il existe dans le temps une racine du mal qui vicie toute manifestation originellement bonne (2) ;
  • le principe du mal n'est en dernier ressort que nihil ou du moins un demi-être (être sans être) (3) ;
  • le mal ne peut se manifester que dans le Mélange* (4) ;
  • le vrai Dieu a tout créé de sa propre substance et non point du néant (5) ;
  • la création est co-éternelle au créateur (6) ;
  • la créature n'a pas de libre-arbitre (7).
Quelques explications :
(1) C'est Son domaine, Il y règne en maître absolu mais une autre force préexiste à l'extérieur de Lui, qui Le défie.
(2) A l'origine du Temps, existe un principe malin qui gâche toute la création y semant le désordre et le chaos moral (le monde que nous connaissons).
(3) Ce mal principiel dérive vers son néant dans lequel il engloutira son être et son non-être à la fin des temps.
(4) Le Mélange évoque le monde manichéen où luttent deux royaumes, celui de la lumière (et de l'ordre manifesté) et celui des ténèbres (et du chaos néantisé). Selon Heidegger, "le néant ne reste pas l'opposé indéterminé de l'existant, mais il se dévoile comme composant l'être de cet existant".
(5) La création est consubstantielle à Dieu Lui-même et non émanée du néant primordial (c'est la signification dualiste) . Elle est attaquée de l'extérieur (et non pas de l'intérieur comme dans le dogme romain qui convertit l'ange Lucifer à œuvrer pour le Mal).
(6) La création ne relève pas du temps (invention diabolique) mais de la substance divine vraie en toute éternité.
(7) Contrairement au catholicisme qui fonde la révélation satanique sur le libre-arbitre des anges et des hommes, les êtres conscients sont victimes d'une illusion en ce monde que leur âme ne peut combattre, séparée qu'elle est de l'esprit libre et sauvé en Dieu. Sa seule possibilité est le repentir que l'on suscite par le consolamentum.

Stèle cathare de Montségur (1960)


Des exégètes pétris d'érudition ont conclu que, si on montait le niveau d'examen de la philosophie cathare, le catharisme était partie intégrante du christianisme dans une diversité que l'œcuménisme actuel aurait pu accueillir. La brutalité de la réponse de Rome contre la purification extrême aux limites de l'idée de Dieu fut une forme de bestialité qui engendrera moins de trois siècles plus tard la protestation de Martin Luther. L'hérésie dualiste s'était éteinte en Languedoc, mais le feu de tourbe de la rancune continuait sous terre, et quand les protestants promurent le libre examen, ils proclamaient ce faisant, le règne de la libre pensée. Il ne fallut rien de plus pour que l'embrasement anti-catholique se manifestât : toutes les hérésies contenues au Moyen Âge se relevèrent en pleine fureur, soutenues par le glaive des grands et la dialectique des nouveaux docteurs de la foi. Après la Michelade de 1567 à Nîmes, la sénéchaussée de Nîmes et Beaucaire bascula du côté du parti huguenot. On sait la suite sanglante des guerres de religion qui, dans l'enthousiasme de l'extermination des mal-pensants, revêtirent les oripeaux de la croisade albigeoise avec les mêmes joyeusetés de la sainte Inquisition. Après la révocation de l'édit de Nantes, politique justifiée mais saccagée par les exactions des missionnaires de la Contre-Réforme encadrés de dragons, la persécution des réformés fut totale, et surtout contre ceux qui disposant de moins de biens, ne pouvaient s'exiler. Les nouveaux convertis du bout des lèvres passeront le mot à leur descendance afin que la revanche puisse être prise à la première occasion, ce fut la révolution française (clic). Finalement le feu ne s'éteindra qu'avec la déchristianisation !

L'église romaine a depuis lors abandonné la métaphysique et l'eschatologie au bénéfice de la charité ostensible dans un champ de compétences encombré de tous les bons et mauvais sentiments de la nature humaine, à se demander parfois si, au fin fond d'elle-même, elle croit vraiment encore en Dieu. Le désordre des idées et des mœurs n'y a jamais cessé, le Mal semble y avoir fait son lit. Les évolutions récentes de la papauté ramenées au message plébéien le plus facile à comprendre et diffuser, ne laissent pas augurer d'un sursaut moral suffisant quand le monde semble au seuil de la guerre. L'autoritarisme capricieux du pape en charge et la mièvrerie de l'universalisme catholique nous seront de peu de secours dans l'affrontement qui vient au sein de la chrétienté, car c'est bien de la guerre des patriarches qu'il va s'agir. Les âmes errantes des parfaits, marquées au feu de la persécution, ont-elles pu rejoindre l'Esprit ? Au moins seront-elles sauvées de l'apocalypse qui vient.


Biblio :
- RP. Antoine Dondaine, Durand de Huesca et la polémique anti-cathare, 1959
- Déodat Roché, Un traité cathare inédit du début du XIIIè siècle, 1961
- Christine Thouzellier, Livre des deux principes, Paris 1973
- René Nelli, Le phénomène cathare, Toulouse 1988
- Valérie Sottocasa, Protestants et catholiques face à la Révolution dans les montagnes du Languedoc, Annales 2009
- Sophie Poirey, La procédure d'inquisition... et (ctrl F) la bulle pontificale Si adversus vos (*), Caen 2012
- Jacques Chiffoleau, Bulle pontificale Vergentis in senium (*), Paris 2015

dimanche 25 décembre 2022

Métaphysique de M. Cyclopède

croix cathare en bas-relief

A l'aimable attention de Mgr Jean d'Orléans résidant sur nos terres cathares

À la messe de Noël, l'officiant lut le début de l'Evangile de Jean :
Au commencement était le Verbe :
Au commencement de quoi ?
Au commencement du temps, au premier battement de la montre.
Le Verbe d'abord ? Le Verbe est une onde, la fréquence porteuse, la vibration cosmique, est-il le principe primordial qui préexistait ?
Puis il continua :

Et le Verbe était auprès de Dieu, et le Verbe était Dieu. Il était au commencement auprès de Dieu :
Le Verbe était Dieu et tout à la fois distinct de Dieu. Dieu en émana-t-il ? Endossa-t-il le destin ontologique du Verbe jusqu'à n'être plus qu'un avec lui ?
Puis encore :

C'est par lui que tout est venu à l'existence, et rien de ce qui s'est fait ne s'est fait sans lui :
Fait de "facere", facere toujours ex-substantia très différent de "creare", toujours ex-nihilo.
Y avait-il donc quelque chose déjà dans l'univers à partir de laquelle Dieu fit tout. D'où vient le symbole de la glaise biblique de la création ?
Sauf que la "facture ex-substantia" n'a jamais pu aboutir à l'hégémonie du principe du bien. Le chaos ressurgit par endroit par moment.
Enfin :

En lui était la vie, et la vie était la lumière des hommes ; la lumière brille dans les ténèbres, et les ténèbres ne l'ont pas arrêtée :
Dieu, principe du bien, alluma la lumière de l'univers, nouvelle onde, nouvelle vibration que rien n'arrêterait (?) jusqu'à ce que l'homme découvre les trous noirs dans l'espace. Y a-t-il un principe opposé au principe du bien qui résiste à la lumière ou qui la détruit ? L'amas de matière qui dévore tout à sa portée, est-ce ce principe mauvais qui n'a de projet que celui de ruiner le projet de Dieu ? Les ténèbres arrêtent la lumière. La matière est-elle le mal ?

C'était la minute cathare de dualisme intégral.

vendredi 2 novembre 2018

Memento Mori

Sarcophage romain dit de la porte entr'ouverte

Bien des façons d'être triste aujourd'hui, mais secouons-nous, ça ne durera pas ! Evidemment : tout finit toujours par s'arranger, même mal  (proverbe cévenol). On pourrait faire l'article des magnifiques sarcophages romains, de leurs intentions voire de leur lecture de la vie du défunt qui y repose, mais nous serions éblouis par la légèreté talentueuse des artistes de l'Antiquité qui ne furent jamais égalés. Ce n'est pas le jour de s'éblouir. La pluie, le vent, les nuages si bas que l'Aigoual fait l'Olympe, nous font revenir au Désert, loin des marbres et des porphyres. Aux Déserts. A la méditation, aux idées noires, aux idées grises... c'est Jour des Morts, de nos morts. D'aucuns partirent à reculons, certains implorèrent, d'autres furent fauchés à l'assaut et certains ont expiré dans leur lit, seuls, en famille, mais nul ne partit en riant ou en chantant, sauf à parler des martyrs car nous en eûmes beaucoup quand même, et je ne parle pas des supplices romains qui voulurent écraser les paléochrétiens des Gaules en les jetant au lion ou au taureau. Non, non, des martyrs languedociens du XIII° siècle qui ne sont inscrits à aucun jour du calendrier, mais ça pourrait changer, un peu comme change la perception du génocide vendéen, dès lors que le temps ne fait rien en l'affaire. Il semblerait que ça commence à bouger puisque l'évêque de Pamiers, Mgr Eychenne, parle du « sort extrêmement cruel réservé à ces croyants que l'on a coutume d'appeler Cathares » en disant une messe pour eux le 16 octobre dernier à Montségur (source).
Sur le site Riposte catholique, un catho du bout du banc, Dom Bernardo, se moque et de l'évêque de Pamiers et des Cathares qu'il réduit à l'état de secte, signalant, à qui veut bien partager sa colère, une méconnaissance achevée de cette hérésie ; l'hérésie des uns pouvant être l'orthodoxie des autres, oui mais là ça risque de faire un peu trop compliqué pour lui.

Refusant d'abjurer, deux cents quinze Parfaits "crameront" vifs au Prat des cramats sous les murs du château de Montségur. Bien avant eux, cent quarante Parfaits de Minerve, dédaignant l'absoute, étaient montés aux bûchers d'une seul pas. Soixante Parfaits des Cassès allèrent sur les fagots en pleine sérénité ; Montaigne, écœuré, en parla ! Quatre cents Parfaits de Lavaur se jetèrent dans les flammes dans une commune exhortation. Il y en eu bien d'autres et toujours des deux sexes. Ces hérétiques étaient "triés" par les légats pontificaux qui dans le doute ne s'abstenaient jamais. Si la Croisade des Albigeois tacha de merde les longs manteaux ecclésiastiques, elle permit de s'assurer dans la méditation des veillées que, sous la menace, le pape pouvait se transformer en tigre. Les Protestants s'en souviendront plus tard, qui ne firent aucun cadeau. Mais pour quoi les Parfaits mouraient-ils ?


Nous sommes au XIII° siècle. Le pape Innocent III a déclaré en 1209 le Languedoc "exposé en proie", ce qui signifie en clair dans l'esprit des croisés que toutes les exactions commises sont absoutes et le butin acquis d'avance, sans méjuger la captation des fiefs. La terre, chrétienne pourtant, doit se régénérer dans le sang des hérétiques. Mais contrairement aux espérances de la papauté, ce n'est pas la guerre totale de Simon de Montfort qui vaincra les Bonshommes mais la sainte Inquisition qui éradiquera ensuite tout le tissu social suspect d'hérésie, simplement suspect, extermination, tabula rasa. Ce qui n'explique pas le détachement des Parfaits devant le supplice, si on ne connaît pas les trois principes de la métaphysique qu'ils reconnaissaient dans l'humanité sans pour autant croire qu'ils puissent se recomposer en substance autonome : l'Esprit, l'âme et le corps. Aucun lien ne réunit les trois principes dans l'unité de l'individu, ils se combattent dans une guerre qui n'a jamais commencé et ne finira pas, celle du Bien et du Mal.

L'Esprit est d'essence divine éternelle et commun à toute la Création. Pour se faire comprendre on pourrait faire aujourd'hui une analogie avec le magnétisme terrestre, combiné aux attractions solaire et lunaire sans lesquelles nous n'aurions jamais pu naître en ce monde. Si le piéton était télévangéliste il vous en ferait dix minutes sans un seul verre d'eau mais en affichant son RIB. L'Esprit éternel est le réceptacle de la vie éternelle de l'âme du croyant. Aujourd'hui ce principe premier qui préexiste à tout est l'obsession de l'agnostique qui ne se satisfait d'aucune explication humaine et nie le hasard du précipité cosmique.

L'âme fonde l'in.di.vi.du ! Elle pense, elle anime, elle est la génératrice personnelle de chacun. Elle immatricule l'homme dans le grand livre céleste des chrétiens. Elle est exposée aux pires tourments, aux exaltations, au mysticisme mais aussi à la colère et la cruauté. Même si elle connaît le bonheur parfois, elle est toute contenue dans la gangue du corps qui l'aliène et dont les pulsions de toute nature lui pourrissent la vie terrestre.

Le corps est démoniaque, le siège de tous les péchés, une tunique qui serre, une prison qui affame, une guenille à la fin ! Le brûler accélérait le "passage" vers une réincarnation au pire, au mieux une libération où l'âme pourrait se recomposer en l'Esprit. Une métaphysique de la fin tout à fait bouddhiste dans ses cycles et tributaire de l'Eveil.

Il faudra attendre saint Thomas d'Aquin pour que cesse la dislocation de l'individu par la refondation de sa substance propre... mais c'est un autre chapitre. Nous retiendrons que les Parfaits avaient assimilé si profondément ces antagonismes en eux-mêmes qu'ils ont vécu la carbonisation des corps comme une véritable libération. Heureusement pour leurs adversaires qu'ils ne furent jamais soldats. La sévérité des Inquisitions qui se sont succédé pendant un siècle pour parvenir à leur destruction, a-t-elle pris en compte ce danger latent de ninjas invincibles semant la guérilla par tout le royaume ? Ce fut plutôt l'apogée de la théocratie absolue qui ne souffrait aucune concurrence ici-bas et là-haut, qui crut tenir son majorat et ses dîmes par la terreur et les excommunications. Elle condamnera plus tard un chevalier de La Barre pour des rumeurs d'impiété, blasphèmes, sacrilèges exécrables et abominables et pour être raccord avec la tradition, fit brûler son corps décapité sur la place publique. Le Premier Ordre en mourra !

Normalement, une chanson de troubadour doit finir ce billet puisque le catharisme, les faydits*, la ménestrandie, la fine amor furent parfaitement liés par l'anticléricalisme occitan. Nous avons choisi pour l'occasion l'Epervier incassable du chevalier faydit Raimon de Miraval (ca. 1159-1218) :

Bel m’es qu’ieu cant e condei
Pois l’aur’es dous’ e-l temps gais
E pels vergiers e pels plais
Aug lo retint e-l gabei
Que fan l’auzelet menut
Entre-l blanc e-l vert e-l vaire
Adonc se deuria traire
Cel que vol qu’Amors l’ajut
Vas captenensa de drut

Ieu non soi drutz mas domnei
Ni no-m sent pena ni fais
Ni-m rancur leu ni m’irais
Ni per orgolh no m’esfrei
Pero temensa-m fait mut
Qu’a la bella de bon aire
Non aus mostar ni retraire
Mon cor qu’ill tenc escondut
Tro qu’aia-l sieu conogut

Ses pregar et ses autrei
Son intratz en greu pantais
Com pogues semblar verais
S’ieu sa gran valor desplei
Qu’enquer non a pretz avut
Domna que nasques de maire
Que contra-l sieu valgues gaire
Et si-n sai maint car tengut
Que-l sieus a-l melhor vencut

Ben vol qu’om gen la cortei
E platz li solatz e jais
E no-ill agrad’om savais
Que s’en dersguis ni-s malmei
Mas li pro son ben vengut
A cui fai tan bel vejaire
Que quascus es sos lauzaire
Quan son d’enan lieis mogut
Meils que s’eran siei vendut

Ja non cre qu’ab lieis parei
Beutatz d’autra dompna mais,
Que flors de rosier quan nais
Non es plus fresca de lei
Cors ben fait e gen cregut
Boqu’et oills del mon esclaire
Que Beutatz plus no-i saup faire
Se-i mes tota sa vertut
Que res no l’es remasut

Ja me domna no-s malei
S’ieu a sa merce m’eslais
Qu’ieu non ai cor que m’abais
Ni vas Amor me desrei
Qu’ades ai del mieils volgut
Defors e dins mon repaire
E de lieis non sui gabaire
Que plus no-i ai entendut
Mas gen m’acolh e-m salut

Cansos, vai me dir al rei
Cui jois guid’è vest e pais
Qu’anc no-l trobei en biais
Qu’aital com ieu volh lo vei
Ab que cobre Montagut
E Carcasson’ el repaire
Pois er de pretz emperaire
E doptaran son escut
Sai Frances e lai Masmut

Domn’ades m’avetz valgut
Tant que per vos sui chantaire
E no-n cugei canso faire
Tro-l fieu vos agues rendut
de Miraval qu’ai perdut

Mas lo rei m’a convengut
Que l’o-m rendra ans de gaire
E mon Audiart Belcaire
Puois poiran dompnas e drut
Cobrar lo joi qu’an perdut
(Traduction ici)

(*) Faydit ou faidit : chevalier ou seigneur SDF après les confiscations des barons français ou de leurs évêques; Raimon de Miraval mourut dans la misère chez les Cisterciennes de Santa María de Les Franqueses au nord de Lérida en Catalogne.




mercredi 12 septembre 2018

En remontant le méridien (4/4)

Voir l'abstraction lyrique d'un tableau Gutaï en fin de parcours soulage le visiteur de l'oppression d'outrenoir qu'il endure dans le musée de Rodez. La supercherie au goudron, brou de noix et autres noirs monochromatiques s'est déployée par le verbe. Il faut une imagination d'enfer pour "parler" du génie de Pierre Soulages. Le marché ne s'y est pas trompé qui a acheté, "le marché a toujours raison" dit le marchand, affaire de fric.
Mais le musée est beau, intérieur comme extérieur, et à l'instar de son aîné ruthénois, le Denys-Puech qui a rangé les sculptures du Grand Prix de Rome au sous-sol, il pourra dans trente ans s'utiliser pour exposer d'autres peintres, d'autres œuvres, du bel art, du grand art. Le multiplexe cinématographique qui voisine avec le musée est tout à fait en harmonie, l'ensemble est réussi. Merci Monsieur Censi.

La remontée vers le nord nous a laissé le temps d'errer en plaine de Garonne, un pays vide de gens entre Toulouse et rien, qui m'a fait revenir bien des souvenirs d'enfance et d'après. La souche de ce côté de l'arbre généalogique était à Samatan et à Pins-Justaret, mais mon aîné s'y ressource avec courage et écologie pour déplacer la montagne d'une rénovation immobilière qui tourne au barrage cambodgien de Marguerite Duras. La famille mettra Sisyphe dans ses armoiries !
Muret bientôt et un lycée Pierre d'Aragon qui commémore certainement la mort au combat en 1213 du roi Pierre II, venu prêter main forte au comte de Toulouse dans la première croisade des Albigeois. Plus fin tacticien que lui, Simon de Montfort, qui a son tour périra devant Toulouse cinq ans plus tard, l'y tuera à un contre dix. La rocade extérieure de la capitale aéronautique passée, c'est tout droit vers la A68, Rabastens AOC, Gaillac AOC etc...

Arrivés tard à Rodez, nous nous risquâmes en ville pour dîner. Ville ? La "ville" était vide de chez Néant ! Aussi vide que Saint-Martial au quinze août (voir le numéro 2/4). Il faisait douze degrés à l'ombre et la bise du nord ne nous laissait aucune autre chance que d'entrer dans une crêperie... bretonne ! Bon, ça reste celtique quand même. C'est le lendemain au saut du lit que nous courûmes au Soulages, surtout pour dire après que nous l'avions vu.
"Alors, alors ?"
Pas compris ! Désolé.


Rodez, ville malade : la moitié basse de la Rue Béteille, une très longue pente (en fait la RN88) qui monte à la cathédrale de grès rose que le monde entier nous envie, est sinistrée. C'est Alep. Tous les commerces sont fermés et les vitrines passées au blanc d'Espagne. Soit la mairie a projeté une opération immobilière d'ampleur, mais avec quel argent, les impôts locaux socialistes d'ici sont si démentiels qu'ils chassent les contribuables ; soit personne ne rachète fonds et murs au décès des propriétaires qu'on enterre dans des boîtes en carton biodégradable pas cher ! Des promoteurs privés construisent en revanche de gros ensembles sur le tour de ville pour sans doute achever de vider le département de ses habitants qui viennent tous s'agglutiner dans le Grand Rodez à proximité des cliniques, et dans le même temps ruiner les propriétaires fonciers d'aujourd'hui en faisant s'effondrer les loyers dans l'ancien, loyers qui sont déjà parmi les plus bas de France. Il faut dire que l'Aveyronnais, capitaliste né, s'est jeté dans les dispositifs d'acquisitions immobilières à compte de locataires sans trop mesurer le stock de preneurs disponibles. Il y a pléthore d'offres, et les locataires ne veulent entrer que dans un logement neuf ou récent. Dix euros/mois le mètre-carré du trois-pièces traversant et ensoleillé, refait neuf aux normes actuelles, charges comprises. On descend à six ou sept euros si la surface augmente ; et c'est bien moins cher encore dans la ville étroite. Pas d'issue !

Deux bouteilles de Marcillac AOC à l'épicerie du coin et roule bolide... On dévale la rue Saint-Cyrice à pic pour rentrer par Conques, tout droit... Mazette ! "Il" a frappé ici aussi : les vitraux de remplacement à l'église sont du même faisan, ondulations voire barres noires sur verre transparent et bleuté. Les moines ont payé ça ? Quelqu'un leur a dit de faire plus moderne, plus dans le vent du progrès... et le miracle roman de l'abbatiale de Conques a été sérieusement entamé par le vulgaire et le lucre. Quand on sait ce que fut l'abbaye de Conques, son lien spécial avec Saint-Jacques de Compostelle, son rôle dans la Reconquista au sein de la maison d'Aragon, j'en pleure ! On donne l'ouvrage à un baratineur sans talent qui fait marcher son petit monde au bagout sans cesser de compter. Il ne reste plus qu'à espérer la visite de quelque Rockefeller pour mobiliser des crédits d'indignation et revenir aux couleurs d'origine qui changeaient avec les heures du jour et le temps qu'il fait. Décidément Soulages n'est que vent qui passe par la tuile à loup.


Dans l'après-midi, nous franchissons le col de la Fageole pour entrer bientôt en "France" en laissant derrière nous le dernier évêché méridional, Saint-Flour : contrairement à ce que disent les mauvaises langues, les Sanflorains ne chuintent pas. Le reste du voyage est sans intérêt, Bison fûté a vu orange vif ; il ne s'est pas trompé. La route est de plus en plus longue qui permet de rêvasser aux pays quittés. Au fier et luxurieux comté de Foix par exemple, où "sévit" jadis la plus lascive et amoureuse des Croyantes du XIIIè siècle sous l'Inquisition occitane. Béatrice de La Gleize, successivement barouneto de Roquefort-les-Cascades puis de Dalou, que sautait son confesseur, Pierre Clergue, curé de Montaillou, une paroisse infestée d'hérétiques. Le brigand usait d'une magie contraceptive dont on a perdu la composition et qui nous aurait sauvés de la loi Veil. Je cite le carnet d'inquisition de Jacques Fournier, futur Benoît XII (cf. le manuscrit 4030 de la Vaticana pour qui aime les procès croustillants). C'est elle qui se confesse pour l'absolution de ses pêchés et accessoirement éviter le bûcher (ça a marché):
« Le curé portait quelque chose d'enroulé et de ficelé dans une étoffe de lin, de la grosseur et de la longueur d'une once ou de la première phalange de mon petit doigt, auquel était attaché un cordon qu'il me passait autour du cou. C'était, paraît-il, une plante. Il la faisait descendre entre mes seins jusqu'au bas du ventre. Toutes les fois qu'il voulait me connaître, il la plaçait à cet endroit, et l'y laissait jusqu'à ce qu'il eût fini. Quand il se levait, il me l'ôtait du cou. Si dans la même nuit il voulait me posséder plusieurs fois, il me disait : "Où est la plante ?". Je la retrouvais en la tirant par le fil que j'avais au cou. Il la prenait et me la mettait de nouveau au bas du ventre, la ficelle passant toujours entre mes seins... Je lui demandais un jour de me confier cette plante, il me répondit qu'il s'en garderait bien parce que je me hâterais, n'ayant plus peur de devenir enceinte, de me donner à d'autres hommes...»
Il la connaissait bien ! La belle se sauvera par le récit de ses aventures amoureuses devant un tribunal très attentif, et confiera s'être à la fin mariée, veuve de Dalou, en Aragon devant notaire, hors de l'Eglise et du sacrement obligatoire, avec un certain Barthélémy Amilhat, précepteur de ses filles du second lit, et prêtre catholique bien sûr. Une vraie nature.

Comme un fait exprès, on approche du pays de la Pucelle. Il faut contourner Orléans par la droite sauf à dormir dans la voiture. On finit par s'embrouiller en ville et sur les voies du tramway avant que de choisir de monter au compas. Soleil à gauche c'est le nord. Ouf ! La retenue de trafic a ceci de bien qu'en aval il n'y a plus personne. Afin de décrasser la vanne EGR, nous avons pu remonter la A10 par la file de gauche au grand galop avec des modèles rapides qui s'ennuyaient autant que nous. Finalement Maserati c'est bien, on ne voit jamais que le coffre et c'est une voiture trop rapide pour mon petit rétroviseur. Y en-t-il d'abordables sur le Bon Coin ? Des comme ça par exemple au prix d'une Twingo GT :

Une Quattroporte Sport GT à V8 Ferrari, quel design et le son !




0.- Prologue du voyage
1.- Poursuite du voyage
2.- Au soleil couchant du Languedoc
3.- Jusqu'à l'océan !
4.- En remontant le méridien


TERMINÉ ! REMETTRE LA CLÉ DE CONTACT AU CLOU !



samedi 8 septembre 2018

Au soleil couchant du Languedoc - retours (2/4)

Le cimetière de Saint-Roman de Codières n'a pas de tombe Marchand. Et pourtant le vainqueur de Fachoda (1898) dormit plusieurs années dans la tour de l'ancien château féodal, au flanc de Raymonde de Serre, fille du comte de Saint-Roman qu'il avait épousée en quittant la Coloniale. La guerre de 14 lui donnera les étoiles de général de division après s'être battu partout et avoir traversé plusieurs fois l'hôpital militaire. Il est mort à Paris d'une bronchite comme tout le monde.


Le petit cimetière, contigu à la modeste église et coincé entre la route départementale et le ravin, est "complet". On y enterre donc les Romanois dans les allées, transformées en sentier d'un pied devant l'autre. Il y a malgré tout des fleurs fraîches, cueillies sur les chemins, et la nef de l'église en pierres apparentes, sans décoration aucune - le pays fut un haut lieu parpaillot - est briquée comme un sou neuf. Entre la Fage (930m) et le Liron (970m) la vue s'échappe au soleil levant jusqu'à je ne sais où, tant elle porte loin en direction de Nîmes, et au couchant, jusqu'au Larzac où le Truc d'Alzon marque l'accès au plateau. Il y faut de bons yeux et pas d'humidité au-dessus du Vidourle à l'est et de l'Hérault à l'ouest.

En bas, Saint-Martial (fief de la maison d'Anduze) était vide, rues et maisons ; pas un chat, un vrai chat, j'entends un raminagrobis ! Mais aucun cadavre abandonné dehors indiquait autre chose qu'une attaque à l'anthrax. C'était le Quinze-Août à Sumène, la plus grosse fête de l'arrondissement avait vidé le canton, à tel point que les églises avaient été verrouillées, ce qui n'arrive jamais en Cévennes. Moins de cohue sur le Plan que dans mes souvenirs et malgré une jeunesse délurée, beaucoup de tabac à rouler(?), il manquait cette année les Suisses, les Hollandaises et surtout les Anglaises torrides. Des Belges, partout des Belges, même à la tour de Saint-Roman ! S'est-il passé quelque chose de grave en Belgique qu'on les ait tous ici ?

Si les orchestres furent moyens-moyens, le feu d'artifice fut grandiose, digne d'une sous-préfecture et tout le monde s'en souviendra longtemps. Au petit matin, un dernier caoua à La Rose, le Wurlitzer d'époque ne marche toujours pas, j'aurais mis Sing the Blues d'Aretha Franklin - mais je vous le mets en mp3 plus bas - et on charge le coffre de la voiture vers Saint-Bauzille de Putois en direction de la plaine aux vins. Si un lecteur n'a pas vu la Grotte des Demoiselles à Saint-Bauzille, qu'il consulte sa voyante attitrée pour y aller avant que de partir dans l'au-delà. Le souvenir lui manquera certainement pendant les psaumes interminables du Paradis.


Today I Sing The Blues, Aretha Franklin


Il n'y aurait rien à remarquer sur ce trajet qui coupe la garrigue de Viols-le-Fort et Puéchabon vers Aniane, porte d'entrée des domaines viticoles de production, si ce ne sont plus bas les champs de tournesol sur des vignes arrachées et les silos de trituration qui sont apparus dans le paysage. Mais je ne peux passer sous silence la nouvelle limite de vitesse à 80km/h qui fait rouler tout le monde en convoi au même rythme que les camions. Vu le profil chahuté de la route, les platanes à ras et son étroitesse, les reprises des camions en côte sont un supplice et les tentatives de les doubler un risque à prendre, mais plutôt pas, sauf en Maserati ! Les fonctionnaires qui ont fait de savants calculs de "retards mineurs d'horaires" et de "treize mètres de sécurité" n'ont pas compris que le trafic se faisait désormais à l'allure des camions, qui ne se doublent pas non plus, agglutinant des convois dangereux. Tout ça pour trois cents morts prétendument victimes de la vitesse sur les départementales ? La fébrilité au pouvoir et le déni de liberté qui monte chaque année un peu plus.


C'est Narbonne déjà, comment déjà ? Nous nous sommes arrêtés au McDonald de Pézenas, contraints et forcés. Sur l'avenue de Verdun, un gamin, haut de trois pommes, a sauté du trottoir quasiment dans les roues. Alfa monte des Brembo d'usine qui l'ont sauvé. A demi morts de peur, nous avons relevé le petit à dix centimètres de la roue quand deux levantines surgirent du McDonald en criant. Je vis la croix au cou tout de suite ; nous avons dégagé l'auto sur le parking du fast food. Un Cheeseburger/Coca zéro plus tard, nous parlions de Beyrouth et de Hariri, de Chirac et de l'indéfectible amitié franco-libanaise. Leurs maris travaillaient au pays pour leur payer le mois au Cap d'Agde. Elles allaient au Salagou avec les gosses qui apparemment ne les avaient pas vraiment déformées. Pas mal de conversation l'une et l'autre. Bref... bref... le programme, ce p... de programme. On ne s'est pas fait la bise mais ce fut tout comme, et je partis en maudissant l'horaire augmenté par Edouard Philippe. Bien sûr qu'elles avaient besoin de nous, nous, les bons samaritains pour une fois raccord avec les Écritures...

Tiens, le vent souffle, on entre en pays cathare et c'est ici que tout commence de ce voyage aux sources. Sur la départementale D119 qui s'embranche à Carcassonne en direction de Foix, on remonte le temps. Montréal, Fanjeaux, Mirepoix, on entend le bâton des Parfaits battre la pierre et maudire le siècle de l'illusion maléfique, notre siècle. Toutes les petites villes du pays ont entendu les bûchers hurlants crépiter au nom du message apostolique de la puissance romaine. Si l'on veut mesurer ce que fut l'épopée cathare en Occitanie, il faut relire l'appel de Raimon V de Toulouse au Chapitre général de l'ordre de Cîteaux à l'intention du roi de France Louis VII, son suzerain au-delà des terres gasconnes du roi angevin Henri II d'Angleterre auquel la répudiation d'Aliénor d'Aquitaine par le sus-dit gros malin avait apporté la belle Aquitaine. C'était dix ans seulement après le grand concile cathare de Saint-Félix du Lauragais (1167) qui créa la stupéfaction chez le haut clergé français. Des églises organisées dotées d'épiscopes recoupant les diocèses carolingiens étaient nées sous leurs yeux wide shut !

Cette pestilentielle contagion de l'hérésie s'est tellement répandue qu'elle a jeté la discorde chez ceux qui étaient unis, divisant, hélas, le mari et la femme, le père et le fils, la belle-mère et la bru. Même ceux qui sont revêtus du sacerdoce sont corrompus par son infection. Les antiques églises que jadis l'on respectait sont abandonnées et tombent en ruines. On refuse le baptême, l'eucharistie est en exécration, la pénitence est méprisée, on nie obstinément la création de l'homme et la résurrection de la chair ; tous les sacrements de l'Église sont réduits à néant et même - ô sacrilège ! - on prétend qu'il y a deux principes ! Quant à moi, je reconnais que les forces me manquent pour mener à bien une affaire si vaste et si difficile, parce que les plus nobles de ma terre sont déjà atteints par le mal de l'infidélité, entraînant avec eux une grande multitude de gens qui ont abandonné la Foi...» (Raimon)


Si la prolifération de l'hérésie albigeoise s'explique par la mise en cause générale en Europe de la Sainte Eglise catholique et romaine, percluse de richesses, de stupre et de scandales dans ses mœurs, la protection que lui apportèrent quasiment tous les barons occitans ne peut s'expliquer par leur conversion - on ne les voit pas refuser l'amour charnel et la consommation de gibier pour faire court. Il y a autre chose. Outre la pureté du nouveau concept religieux qui flattait le pécheur, on peut y voir l'affirmation d'une civilisation méridionale plus fine, plus avancée que celle des Français - la ménestrandie est en pleine production -, une civilisation de libertés publiques et morales très avancée, une civilisation de franchises municipales jusqu'à la liberté de commerce avec l'étranger qu'on ne rencontrait pas au Nord, une civilisation qui méritait qu'on la défende contre les grossiers barons francs, les dîmes et la paillardise du bas-clergé.

La croisade des Albigeois se chargera de leur montrer qu'ils avaient eu raison de se méfier des nouveaux Huns. Mais le danger ne venait pas réellement d'où ils l'attendaient : c'est l'éradication des hérétiques par la police religieuse des mœurs et des idées qui vint à bout de leur particularisme, avec beaucoup de paille et de poix. Le peuple, plus souvent sympathisant que converti, horrifié de voir sa parentèle ou ses voisins flamber sous l'ombre penchée de la croix, s'en souviendra longtemps, jusqu'à ce que lève sur un terreau fertile la semence de la réforme protestante, du Béarn aux Cévennes et plus loin. Les Protestants ne firent aucun cadeau et la vengeance fut pour le coup consommée froide ! En lisant des ouvrages sur la croisade, j'ai noté que les patronymes des Parfaits capturés par les inquisiteurs existent toujours dans la région. Cela aussi les rapprochent de nous.

Quelle crise des vocations ?

Mais ce pays est aussi le "Pays de la Frat" ! Cette hérésie moderne qui simplement refuse les décisions du concile catholique Vatican 2, s'est établie entre Montréal et Fanjeaux, au cœur donc du pays cathare, et profite de la sympathie des populations qui apprécient ses écoles, sa tenue irréprochable et le travail que la Fraternité donne aux artisans locaux. Le pensionnat Saint-Joseph des Carmes n'a-t-il pas confié à un maçon de Montréal la construction de sa nouvelle église ? D'autres communautés religieuses, fatiguées des errements de l'Eglise moderne en voie de désertification, sont en symbiose avec la Fraternité mais nous ne les dénoncerons pas, des fois qu'un catholiban* lise ces lignes. Comme partout, la Fraternité sacerdotale saint Pie X manque de place quand le diocèse régulier en a trop !

(*) Il y en a beaucoup dans la roycosphère

Pour finir en guide touristique, sur la route de Foix, arrêtez-vous à La Table Cathare de Fanjeaux ; on ne peut pas la rater après le virage à gauche en ville, et ce n'est pas une auberge végétarienne car elle enfreint les règles évoquées par son nom : le Bon Chrétien ne mange pas ce qui est produit par un coït ! Le menu ci-dessous en dit long sur une "supercherie gastronomique" bienvenue.


"Demain" on part pour le Béarn.


0.- Prologue du voyage
1.- Poursuite du voyage
2.- Au soleil couchant du Languedoc
3.- Jusqu'à l'océan !
4.- En remontant le méridien


jeudi 30 août 2018

Un pape aux abois


L'archevêque Viganò
Ras la mitre, ce pape est un bouffon ! C'est en ces quelques mots qu'on peut résumer le cri de colère de l'archevêque lombard Carlo Maria Viganò. Mais déjà la presse catholique progressiste voit dans les accusations du nonce émérite contre Sa Sainteté François dans le scandale McCarrick un complot conservateur visant à briser le réformisme du pape argentin. A ses yeux, les réseaux homosexuels, les réseaux pédophiles, les nombreux crimes et péchés individuels sont affaires courantes et parfois anciennes qu'il faut traiter en temps et heure, dans la honte, la pénitence, la prière et tout le diable son train, peut-être même en déférant, contraint et forcé, les délinquants à la Justice du territoire ayant abrité ces "horreurs", à défaut, les couvrir jusqu'au bout pour sauver le bizness. Et les chargés de propagande de la presse mainstream de dénigrer déjà le lanceur d'alerte comme un prélat cupide et ambitieux.

L'exclamation du jésuite américain James Martin tombe à point pour résumer la situation de corruption morale du clergé de son pays : « L’idée d’une épuration des prêtres gays est aussi ridicule que dangereuse. Une telle épuration viderait les paroisses et les ordres religieux de milliers de prêtres et d’évêques qui mènent une vie saine de service et qui restent fidèles à leur célibat ».
A tomber de l'armoire ! Ils couchent urbi et orbi mais ne se marient pas, donc le vœu est sauf. Je m'amuse à l'idée d'une détection des gays. Doit-on mettre la fille cachée de Naomie Campbell dans le lit de l'éprouvé pour s'assurer de sa saine réaction ?

Et il en va autant (Yves Daoudal dixit) au Chili, et même en Uruguay. Faut-il cacher les orgies romaines des monsignores de la jaquette qui auraient pu choquer à mort le pape Benoît XVI, lequel déplorait la pourriture (sic) de l'Eglise dans son homélie du pallium d'investiture ? Ne parlons pas des quatorze mille enfants irlandais élargis par le clergé, là c'est trop !
Mais Bergoglio, s'il est touché gravement, semble vouloir négocier dans le marigot du Vatican plutôt que de trancher définitivement le nœud gordien à la hache ! Il se trompe lourdement, le vent a tourné, la tradition revient vent arrière en Europe et aux Etats-Unis. Un tout petit signe ? les dominicaines de Fanjeaux ont remis l'uniforme et jeté le fichu "femme-de-ménage" aux orties. L'Eglise a besoin de sérieux et d'autorité. La bronca des épiscopes américains qui soutiennent le nonce dénonciateur signale que Sa Sainteté n'en a plus !

Que l'Eglise catholique s'effondre en France ne serait pas un drame si grand, la nature a horreur du vide et des alternatives prendraient sa succession. Ses préceptes (sauf contre l'avortement) défendent des principes qui nous affaiblissent, nous moutonnisent. Au cœur de métier, les messes sont de moins en moins courues, sans doute parce que les gens ont fait leur deuil des promesses de vie éternelle et s'appliquent à profiter de leur vie terrestre sous la devise "mieux vaut tenir qu'espérer". La morale naturelle à l'espèce humaine remplacera partout la DSE (doctrine sociale de l'Eglise). Les diocèses, tous en péril, se sont déjà reconvertis dans le caritatif (comme les protestants), laissant l'eschatologie de base aux religions exotiques. Pour y aider, on peut relire Frédéric Nietzsche dans sa Critique des valeurs supérieures (livre deuxième de La Volonté de puissance) ; c'est définitif ! Et désespérant.


Iconographie populaire des Bons Chrétiens sur le chemin de Compostelle


Le christianisme est un message universel de paix et d'égalité entre les hommes autant que la promesse de lendemains cachés qui chanteront. Et justement, dans le droit fil des évangiles, nos ancêtres cathares déployaient leur doctrine sur le "Sermon de la montagne" et refusaient le logiciel binaire développé par les Pères de l'Eglise pour antagoniser le bien et le mal au sein de la même Création. Pour les Cathares, Dieu l'Eternel était étranger au Néant originel qui pouvait aspirer les âmes comme le trou noir de Hawkings. Dieu est le principe de l'invisible qui n'a fait que les esprits, entités impossibles à corrompre ou détruire. Le visible est une illusion qui procède d'un autre principe étranger à Dieu et venant du Néant. Ciel et terre, tunique de peau (prison charnelle), tout le visible est corruptible, destiné à pourrir et disparaître à la fin des temps. Les affaires de mœurs qui minent l'Eglise aujourd'hui comme hier sont plein cadre. L'Eglise se vautre dans l'illusoire éphémère et délaisse l'éternel essentiel ! On comprend que les Cathares aient fortement déplu dans une métaphysique aussi puissante (*)

La construction hiérarchique de l'Eglise qui a suivi l'épopée christique a transformé patiemment le message de Jésus (jamais écrit de sa main, notez bien) tel que l'ont relayé les évangélistes et ses apôtres dans leurs Actes, en un instrument de pouvoir séculier, jusqu'à l'asservissement légal des âmes et leur mise en culture. D'où l'apparition de contestations successives provoquées le plus souvent par la corruption et les privilèges des hiérarques, contestations déclarées comme hérésies par le pouvoir dominant menacé. L'oppression culminera au sac de Béziers mené en 1209 sous l'autorité du légat pontifical, mais il y eut d'autres pics ensuite jusqu'au XVIIIè siècle, jusqu'à ce que les sociétés civiles mettent le hola à la prédation cléricale par la libération des consciences.

Que l'Eglise ne veuille pas marier ses prêtres pour cent fausses raisons, ni ordonner des femmes qui restent pour elle une sous-espèce humaine corvéable à merci, ni chasser les pervers, ni condamner à la clôture en Pologne ceux des satanistes qui réclameront l'absolution, n'a plus d'intérêt.
Il existera toujours par ci par là des curés d'Ars qui soulageront les souffrances mentales des gens en recherche vitale d'affection. Ces abbés suffiront à pérenniser le message christique original qui offre aux âmes errantes qui l'entendent l'apaisement d'une angoisse de la fin de notre vie. Pour ceux qui savent ces choses, c'était le prêche des Bons Hommes que l'Eglise romaine fit brûler jadis comme du papier parce qu'ils l'accusaient de manipulation et de détournement du projet christique original. Leurs prédicateurs qui couraient châteaux et marchés, étaient instruits et convaincants, aucun n'en réchappa.

Ces évènements (la croisade des Albigeois) et les guerres de religion qui éclatèrent plus tard en France au XVIè siècle pour que la papauté sauve les meubles, ont laissé de profondes traces dans le Midi. D'aucuns de l'Eglise actuelle s'en moquent comme de vieilles lunes dépassées mais si on leur disait de mettre à la benne tous les conciles de la même époque et d'avant comme de vieux trucs dépassés, ils hurleraient au charron contre les contempteurs de la doctrine infaillible. En fait seule l'histoire les emmerde ! Et l'actualité plus encore !


Il va falloir parler pour dire quelque chose de crédible enfin !



Nota (*) Celui qui veut creuser la métaphysique cathare, qui reprend des tours à mesure que s'effondre la prégnance catholique conciliaire, peut chercher le bouquin d'Anne Brenon "Le vrai visage du catharisme" (Loubatières), un livre bien écrit et documenté. Aller plus avant convoque des pointures médiévistes comme Christine Thouzellier (1902-1982), Jean Duvernoy (1917-2010) et surtout René Nelli (1906-1982) qui a traduit du vieux languedocien tous les textes cathares rescapés de la Sainte Inquisition. Par contre se méfier des "vulgarisateurs" qui romantisent la vie des Cathares.


lundi 27 août 2018

Prologue du voyage - Retours


Note ci-dessous de Frédéric Mistral au chant premier de Calendal sur la destruction du bien-fond de l'Occitanie battue pour son malheur par les hordes franques de la croisade des Albigeois, qui au résultat ne lui ont apporté rien qu'elle n'eut déjà en promesses* et espérances. C'était l'accès à Mare Nostrum que donnait le pape à son protégé, aucune frontière naturelle ne pouvant contenir la barbarie bénite.

Huit siècles plus tard, l'Eglise de Rome, qui prolifère encore chez les animistes et les rastacouères, est ici en recul et vautrée dans l'ordure et les flagellations, tétanisée par la pourriture du bas-clergé et de certains prélats ; la dynastie capétienne pour sa part est parvenue à ruiner finalement son propre projet de l'intérieur et a été éradiquée du territoire de ses origines. Si le Nord-ouest a loupé la thalassocratie angevine des Plantagenêts ; pour s'être rebellé contre la corruption du Premier Ordre, le Sud n'a pu développer la sienne bien plus évidente de Gênes à Barcelone, le vieux royaume wisigothique en fait.

La Gaule historique s'est coupé les bras pour créer une unité contre-nature et a combattu tous ses voisins pendant des siècles pour faire survivre cette gageure d'un Etat-nation-contraint qui se défait aujourd'hui sous nos yeux. Mais c'est une autre histoire.

(*) Relire si l'on veut le voyage en Languedoc de la marquise de la Tour du Pin dans son Journal d'une femme de cinquante ans, à défaut, le billet qui lui était consacré ici.

« Bien que la croisade commandée par Simon de Montfort ne fût dirigée ostensiblement que contre les hérétiques du Midi et plus tard contre le Comte de Toulouse, les villes libres de Provence comprirent admirablement que sous le prétexte religieux se cachait un antagonisme de race ; et quoique très catholiques, elles prirent hardiment parti contre les Croisés.
Il faut dire, du reste, que cette intelligence de la nationalité se manifesta spontanément dans tous les pays de langue d'Oc, c'est-à-dire depuis les Alpes jusqu'au golfe de Gascogne et de la Loire jusqu'à l'Èbre. Ces populations, de tout temps sympathiques entre elles par une similitude de climat, d'instincts, de mœurs, de croyances, de législation et de langue, se trouvaient à cette époque prêtes à former un État de Provinces-Unies. Leur nationalité, révélée et propagée par les chants des Troubadours, avait mûri rapidement au soleil des libertés locales. Pour que cette force éparse prit vigoureusement conscience d'elle-même, il ne fallait plus qu'une occasion : une guerre d'intérêt commun. Cette guerre s'offrit, mais dans de malheureuses conditions.
Le Nord, armé par l'Église, soutenu par cette influence énorme qui avait, dans les Croisades, précipité l'Europe sur l'Asie, avait à son service les masses innombrables de la Chrétienté, et à son aide l'exaltation du fanatisme.
Le Midi, taxé d'hérésie, malgré qu'il en eût, travaillé par les prédicants, désolé par l'Inquisition, suspect à ses alliés et défenseurs naturels (entre autres le Comte de Provence), faute d'un chef habile et énergique, apporta dans la lutte plus d'héroïsme que d'ensemble, et succomba.
II fallait, paraît-il, que cela fût, pour que la vieille Gaule devînt la France moderne. Seulement, les Méridionaux eussent préféré que cela se fit plus cordialement, et désiré que la fusion n'allât pas au delà de l'état fédératif. C'est toujours un grand malheur quand par surprise la civilisation doit céder le pas à la barbarie, et le triomphe des Franchimands retarda de deux siècles la marche du progrès. Car, ce qui fut soumis, qu'on le remarque bien, ce fut moins le Midi matériellement parlant que l'esprit du Midi. Raimond VII, le dernier Comte de Toulouse, reconquit ses États, et ne s'en dessaisit qu'en 1229, de gré à gré et en faveur de Louis IX. Le royaume et comté de Provence subsista longtemps encore, et ce ne fut qu'en 1486 que notre patrie s'annexa librement à la France, non comme un accessoire à un principal, mais comme un principal à un autre principal. Mais la sève autochtone qui s'était épanouie en une poésie neuve, élégante, chevaleresque, la hardiesse méridionale qui émancipait déjà la pensée et la science, l'élan municipal qui avait fait de nos cités autant de républiques, la vie publique enfin circulant à grands flots dans toute la nation, toutes ces sources de politesse, d'indépendance et de virilité, étaient taries, hélas ! pour bien des siècles.
Aussi, que voulez-vous ? bien que les historiens français condamnent généralement notre cause, — quand nous lisons, dans les chroniques provençales, le récit douloureux de cette guerre inique, nos contrées dévastées, nos villes saccagées, le peuple massacré dans les églises, la brillante noblesse du pays, l'excellent Comte de Toulouse, dépouillés, humiliés, et d'autre part, la valeureuse résistance de nos pères aux cris enthousiastes de : Tolosa ! Marselha ! Àvinhov ! Provensa ! il nous est impossible de ne pas être ému dans notre sang, et de ne pas redire avec Lucain : Victrix causa Diis placuit sed victa Catoni





A l'orient, comme une jeune fille
Qui doucement sort de ses couvertures
Et va prendre le frais à sa fenêtre, doucement
La jeune lune là-bas se lève ;
Les grillons chantent dans la glèbe ;
Parmi les champs d'oignons, où elle erre la nuit,
L'obscure courtilière fredonne sa roulade ;
Parfois une caille attardée
Fait entendre son cri, là-haut sur les versants ;
Ou bien la voix en pleurs d'un perdreau égaré,
Au fond de quelque val,
Piaule de loin en loin ; mais la soirée
Fraîchit, et les chauves-souris
A vol précipité fendent le crépuscule.
(in Calendal, chant dixième, traduction de Mistral)

 

Et moi, je sais ce soir que je suis rentré chez moi !
... par le col de la Fageole le 12 août 2018



La suite au prochain numéro qui s'annonce sanglant !


0.- Prologue du voyage
1.- Poursuite du voyage
2.- Au soleil couchant du Languedoc
3.- Jusqu'à l'océan !
4.- En remontant le méridien

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