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dimanche 16 avril 2023

La Route des Rutènes (archive)

Note d'ordre : Ceci est le résultat d'un travail personnel de longue haleine et sans intérêt public mais accessible à tous. Il est sauvegardé sur ce blogue par commodité et susceptible d'augmentations/corrections. On n'y trouvera pas de carte détaillée de toutes les voies romaines du Midi, ni les modes et techniques précises de construction standardisée de ces routes, juste une évocation ; de nombreux ouvrages spécialisés en parlent d'abondance pour qu'il ne soit pas nécessaire de mimer l'érudit. Ce n'est donc pas une "thèse de dynamique spatiale" comme on appelle aujourd'hui les monographies de transport.


chaussée sur un pont romain sans doute repavée

Dans une vie antérieure, j'ai appris qu'un consul romain décréta la construction d'une Via Rutenorum de Nîmes à Rodez à travers une contrée coupée en tous sens de montagnes et de cours d'eau parfois encaissés (Vidourle, Rieutord, Hérault, (Arre) Vis, Tarn, Viaur, Aveyron), avec de grandes déclivités (accès au plateau du Larzac). Je la date du IIè siècle post-Christum et on la retrouve dans l'histoire régionale sous différents noms en sus du précité, selon les tronçons : Cami Romieu, Cami Farrat, Route des Rutènes, Chemin Royal, Chemin Vieux, Grand Chemin. A noter que la section Larzac-Nîmes n'est pas sur la Table de Peutinger, ni sur l'Itinéraire d'Antonin (guide du routard du IVè s.). Elle est notée comme "diverticula" par l'archéologue Louis Bousquet.
Des géographes donnent pour acquis que cette "route" est un tronçon d'une voie romaine transversale qui allait de Arles à Saintes en bifurquant de la voie domitienne à Nîmes pour franchir les Cévennes. Elle se continue après Rodez vers Cahors etc... En fait, le même service est aujourd'hui rendu par l'aboutement d'est en ouest des routes D999 (de Nîmes à La Cavalerie du Larzac), N9 (de La Cavalerie à Millau) et D911 (de Millau à La Primaube - Aveyron) puis la N88 (de La Primaube à Rodez).

Quelle pouvait être l'intention du consul romain à lancer pareils travaux en Narbonnaise ?

Il a toujours existé un chemin à travers les basses Cévennes reliant les Volques aux Rutènes. A l'époque gallo-romaine, Segodunum ("le piton des plus forts"), bien qu'excentrée, était une ville relativement plus importante qu'aujourd'hui, capitale d'un pays riche tant en mines, cultures qu'en industries, et gouvernée par des élites éduquées qui n'eurent aucun mal à prendre en charge l'administration impériale à leur compte après la Conquête. S'il reste très peu de vestiges romains sur l'oppidum de Rodez (planchers carrelés de villas, mosaïques, hypocauste, amphithéâtre, fondations du grand forum, acqueduc, cloaque voûté), plusieurs voies romaines importantes en rayonnaient avant la construction de la Via Rutenorum, qui permettaient déjà l'accès à Toulouse par Gaillac et Rabastens, à l'Aquitaine par Cahors, à la Narbonaise maritime par Clermont l'Hérault et à Lyon par Javols. Il aurait existé aussi une voie Nîmes-Lodève (par Sommières, St Martin-de-Londres (départementale D1) et continuant sous la Séranne par La Vacquerie (-St Martin de Castries) permettant d'éviter le chaos du piémont de l'Aigoual (Lingas) et d'attraper à Soubès la pénétrante sud-nord vers Millau en direction du nord et la Domitienne en direction du sud. Mais sur le Larzac, notre route est identifiée comme différente de celle de Lodève qu'elle rejoindrait à hauteur de La Cavalerie (?!). Quand on connaît le territoire traversé entre Le Vigan et La Cavalerie, on élimine tout intérêt fiscal voire même administratif. Par contre, connaissant les têtes dures des Cévennes et les caboches du Rouergue, il est pensable que la voie facilitait les opérations de police de l'empire, la circulation des ordres impériaux et du courrier.
On ne doit pas négliger les motifs économiques d'échanges interprovinces et au-delà. Nîmes est à cette époque le pôle le plus attractif du Midi et une bourgeoisie d'affaires y est très influente. Descendent du Massif Central, des minerais triviaux et précieux, des articles métalliques, de la poix, de la vaisselle en quantité industrielle (céramique sigillée de la Gaufresenque près Millau), des bœufs (salers rouges), des moutons, de la laine, du drap et des fromages ; proviennent d'Aquitaine et d'Espagne, ânes et chevaux, des peaux tanées, des fourrures, des fruits secs, des minerais raffinés ; d'Italie, de l'huile (d'olive), des produits de l'agriculture élaborée, du vin ; et importés par le port de Narbonne, arrivent des épices, des herbes de sacrifice (myrrhe, encens), des parfums (musc), de la soie, de l'ivoire provenant de Méditerranée orientale (Alexandrie et les échelles du Levant) ; sans oublier le trafic du sel de mer indispensable aux salaisons.
Reste l'hypothèse d'une voie de recul stratégique permettant de faire marcher des légions depuis Arles vers le bassin fluvial de la Garonne sans passer par les voies littorales faciles à conquérir pour l'ennemi du moment. A ce sujet, il faut rappeler que la voie ferrée Tournemire-Le Vigan par le Larzac (1879-1971), tronçon d'un Rodez-Lunel, répondait aussi au défi stratégique de basculer en sûreté des moyens entre les bassins du Rhône et de la Garonne. Mais plus probablement tous ces motifs se sont rejoints pour ouvrir une voie coûteuse entre la capitale économique du pays et l'oppidum ruthénois d'où repartaient d'autres voies vers l'ouest et le nord.

Il est quasiment certain que les ingénieurs de l'empire ont suivi le plus souvent possible les drayes à bétail ou les chemins gaulois que l'on nous dit nombreux. Ainsi parle-t-on souvent de voies "gallo-romaines". Pour terminer ce paragraphe, il faut souligner qu'avant la Conquête, il existait des voies gauloises empierrées dites charretières, capables de trafic à grand débit. César en fera bon usage pour faire marcher ses légions, comme plus tard les hordes barbares feront leur profit des belles voies romaines comme autant d'axes de pénétration rapide de leur cavalerie et de leur charroi.
Nous allons donc nous limiter à sa description et oublier son intention initiale. Le contrôle de l'itinéraire est fait sur la carte Michelin n°80 au 200.000ème (éd.1990 d'avant l'autoroute A75). Pour mémoire, les Ponts & Chaussées romains ont construit plus de 320.000 kilomètres de routes ! Elles furent la première armature impériale et à ce titre, il semblerait que ces constructions ne cessèrent pas tant que l'Etat prévalut jusqu'au IVè siècle.

Itinéraire
La Route des Rutènes "Nîmes-Millau-Rodez" commence dans le bassin drainant du Vidourle (fuseau de la départementale D999 du Gard) jusqu'à Moulès (près de Ganges). Elle franchit à sec le torrent du Rieutord pour remonter vers Sumène* et bascule à Cap-de-Coste dans le bassin drainant de l'Hérault qu'elle franchit à Pont-d'Hérault. Elle évite les emportements de l'Arre en passant par Bréau et le col de Mouzoulès et par Aumessas rejoint Alzon où elle franchit la Vis, puis se hisse par le causse de Campestre sur le plateau du Larzac au col de la Barrière près de Sauclières (frontière gauloise entre Volques et Rutènes), vers Saint-Martin du Vican. Soit elle rejoint à l'Hospitalet du Larzac ou à La Cavalerie la voie Cessero-Luteva-Condatomagos-Segodunum qui remonte de Saint Thibéry depuis la Voie domitienne vers Rodez, mais plus probablement elle tire droit à travers le camp militaire jusqu'à l'est de Creissels d'où elle tombe sur le Tarn qu'elle passe à gué. A noter l'alignement SE-NO de St Martin du Vican, Les Liquisses, Les Agastous, La Blaquière et St Michel.
*une option intéressante à vérifier serait le chemin en hauteur Ganges-Cap-de-Coste qui suit la ligne de partage des eaux entre Rieutord et Hérault et qui évite les crues du torrent. Il s'embranche en continuation du Chemin des Cades à Ganges et vers le nord devient le GR 60. C'est dans l'autre sens une large piste forestière desservant les Jumeaux de Sumène. Cet itinéraire évite la côte si raide qui, passant de Sumène à Pont-d'Hérault, fit tant parler d'elle sous l'Ancien régime.


De Millau vers Rodez on la suit sur le fuseau de la D911 (Millau-Villefranche de Rouergue) jusqu'à la tour d'Azinières, puis vers Comberoumal, les Vernhes (lac de Pareloup), Camboulas, la Baraque du Pouget, Viel-Vayssac, Briane, Hyars, La Vayssière et par la D62 au Monastère sous Rodez pour franchir l'Aveyron et monter à l'assaut du piton jusqu'à la porte Sainte-Catherine. Les passages attestés existent** mais sont peu nombreux. Une pratique des travaux publics permettrait de diriger aujourd'hui la voie entre les côtes montueuses, les gués et les toponymes romains comme Lestrade. Combien de "baraques" dans les deux fuseaux successivement considérés ! Mais sur notre itinéraire, il ne reste aucun pont romain franchissant les fleuves et rivières précités. De Rodez le réseau continue vers Cahors, vers Toulouse d'une part, et vers Javols (et Lyon) d'autre part. Pour mémoire, des drayes destinées à la transhumance, qu'il ne faut pas confondre avec des voies romaines, sillonnent le territoire et peuvent prêter à confusion.

Technique des chaussées
Le tracé privilégié par les ingénieurs impériaux est la géodésique s'affranchissant des déclivités par le déblai-remblai du sol primaire. Si le souci de la pente est présent, celui de la ligne droite l'est tout autant et l'on s'étonne de trouver des pentes raides qui convoquaient parfois un renfort d'attelage pour franchir le col.

Nous confions ce paragraphe à l'érudition des grands anciens qui savaient tout sur la voie romaine standard (avec beaucoup d'exceptions): 22 pieds romains de large, bordés de 2x14 pieds non edificandi (50 pieds d'emprise totale), chaussée perméable sur ballast, parfois bombée, parfois non, dégorgeant dans des fossés ou drains d'évacuation. Les voies qui nous occupent en pays rutène n'étaient pas pavées comme les voies prestigieuses de la plaine de Languedoc, mais empierrées et sablées (viae glarea stratae), donc plus difficiles à détecter de nos jours, même si parfois sous la terre arable rapportée par le vent, on retrouve l'ouvrage multi-couches presque intact, avec son profil légèrement convexe.

Bornes milliaires :
Les distances que l'on trouve sur les bornes kilométriques rescapées de l'antiquariat se comptent en lieues gauloises romanisées ou en milles romains. Après d'épiques empoignements au millimètre près entre sociétés savantes, l'académie s'est accordée sur les valeurs suivantes :
La grande lieue gauloise (7500 pieds) vaudrait 2468 mètres d'aujourd'hui et le mille romain 1481 mètres (1000 double-pas).
Le pied romain dont on connaît des étalons vaut 0,296 mètre ce qui porte l'emprise inaliénable de la voie standard à 15 mètres et la largeur carrossable de la chaussée à presque 6 mètres. Sur le camp militaire du Larzac, on a fouillé un tronçon à grand débit qui faisaient 7,40 mètres de large.

**Passages attestés :
Le Monastère et Layoule pour l'Aveyron (2 bretelles inexplicables d'accès à la ville mais déjà constatées ailleurs en Rhénanie, se rejoignant à la Baraque du Pouget-D911)
Mas Marcou (Flavin)
Hyars (Flavin)
Camboulas (pour le Viaur)
Crespiaguet
Canet de Salars
Les Vernhes (Pareloup)
Curan
Comberoumal (vallon romain)
Azinières
Les Aumières (GR62)
Millau (Condatomagos = place de marché du confluent)
Gué de Saint-Thomas (Tarn)
Route de Brunas (lacets)
(on n'a pas retrouvé l'embranchement des deux voies du Larzac entre L'Hospitalet et La Cavalerie, mais les bâtiments romains de services aux voyageurs sont peut-être sous les villages bâtis)
Sauclières
Col de la Barrière (D999 x D273)
Alzon (pour la Vis)
Mouzoulès (col de) du taillable de Mars (le chemin des Rutènes signalé en surplomb de la vallée de l'Arre ressemble plus à un chemin gaulois empierré qu'à une voie romaine)
Le Vigan (Avicantus - chant d'oiseau)
Le Rey (pour l'Arboux) Pont-d'Hérault (pour l'Hérault)
Sumène
Gué de Ganges (Aganticum) (pour le Rieutord)
Mandiargues
Sauve (pour le Vidourle)
Quissac (Quintiacum)
Montpezat
Chemin vieux de Sauve (Porte de S. à Nîmes)

Le doute qui persiste sur certains tronçons de la voie pourrait être levé en faisant une randonnée à cheval (avec quelques instruments de géodésique) et en se mettant dans la peau de l'ingénieur romain, sachant qu'il privilégiait la ligne droite ou les larges courbes prenant en écharpe la déclivité plutôt que des lacets moins abrupts, pour des considérations économiques et de visibilité du trafic. Le territoire n'a pas été bouleversé, on est dans les conditions d'époque. En selle !

borne milliaire à Rodez
borne milliaire à Rodez

Sources :
  • https://www.nationalgeographic.fr/histoire/les-voies-romaines-reseau-routier-dun-empire
  • https://fr.wikipedia.org/wiki/Voies_romaines_en_Gaule (dont Arles-Saintes en Charente maritime)
  • https://fr.taylrrenee.com/obrazovanie/85077-rimskaya-doroga-opisanie-istoriya-osobennosti-i-interesnye-fakty.html
  • https://aquitania.u-bordeaux-montaigne.fr/_jumi/pdf/1385.pdf (p.333 et s. - voies et chemins en Rouergue)
  • http://www.nemausensis.com/Gard/TopoGard.htm
  • http://www.lesportesdutemps.com/archives/2019/08/01/37536008.html (distances)
  • https://www.st-jacques-aveyron.com/ititour/objects/poi/documents/E01-livre-sur-voie-romaine-Lestrade.pdf
  • http://www.nemausensis.com/Nimes/ViaDomitia/MilliairesVoieDomitiene.pdf (bornes milliaires)
  • https://www.persee.fr/doc/galia_0016-4119_1999_num_56_1_3011 (lieue gauloise)
  • http://voiesromaines35.e-monsite.com/pages/elements-de-toponymie.html
  • https://journals.openedition.org/gallia/596 (St Thibéry-Rodez)
  • https://issuu.com/loubatieres/docs/9782862666280 (itinéraire en Basses Cévennes)
  • https://www.archeo-rome.com/voies/voies05.html (centuriation pratique)
  • https://www.jstor.org/stable/44744702 (relais routiers romains entre St Thibéry et Rodez)
  • https://www.persee.fr/doc/sracf_1159-7151_2009_act_35_1_1422 (vestiges romains de Rodez et de Millau)
  • https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k96163310/f1.item (Le Gautier de la construction des chemins - 1755)
  • https://www.journaldemillau.fr/2023/11/28/histoire-et-patrimoine-a-la-decouverte-de-la-voie-antique-entre-millau-et-nimes-12-11608508.php (page 1 sur 2)
  • https://www.journaldemillau.fr/2023/11/29/histoire-et-patrimoine-a-la-decouverte-de-la-voie-antique-entre-millau-et-nimes-22-11608553.php (page 2 sur 2)
  • https://www.jstor.org/stable/41643360 (Les Rutènes d'Alexandre Albenque - recension par Marcel Renard)
  • https://archives.musee-archeologienationale.fr/index.php/notes-sur-les-voie-romaines-qui-ont-travers-le-pays-des-ruth-nes - Notes sur les voie romaines qui ont traversé le pays des Ruthènes (9.02.1860 pour la Commission de topographie des Gaules du Ministère)


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lundi 20 décembre 2021

Yule avant Noël

Exaltation de Yule

C'est un conte attesté par Les Miracles de saint Amans de Rodez en Rouergue qui narre la colère du premier évêque sur le piton à devoir supporter à date fixe les libations et autres orgies des abominables Rutènes, en un endroit sacré dédié à la déesse de l'amour, Ruth, sous vos applaudissements. A la rivière Awaar qui contourne les levées naturelles du pays et l'oppidum, il était une fois un pont de madriers desservant l'ancienne voie romaine de Flavin (raccordée à la Route des Rutènes vers Millau), amorcée dans la pente d'une grande châtaigneraie où trônait depuis toujours la statue païenne. Les blonds Rutènes, qui ne coupaient pas leur vin à la romaine mais le buvaient pur, avaient coutume d'y célébrer les fêtes agraires et solsticiennes aux flambeaux, après lesquelles la forêt propice au recueillement abritait les ébats coupables de couples mariés mais pas ensemble, au grand dam de la castration mystique qui ambitionnait d'asservir leurs âmes. Il n'est pas sûr que les saturnales débridées de l'Empire occupant n'aient pas réveillé un fonds plus ancien de réjouissances chez le peuple paillard.

Amans dont on a perdu les origines mais pas l'extraordinaire challenge d'évangéliser pareilles bêtes, descendit au pont par un soir de tonnerre et, menaçant l'idole de la crosse épiscopale, dirigea la foudre en plein sur la statue ! Elle fut brisée en deux parties. Les clercs prirent le chef comme trophée, les Rutènes hébétés par l'impact versèrent le tronc à la rivière qui était là profonde. On était au quatrième siècle de notre ère. La tête de grès fut conservée à l'évêché jusqu'au XVIè siècle quand, à la construction de la tour nord-occidentale de la cathédrale, on décida de l'incruster dans une niche du mur, assez haute quand même pour éviter les offrandes à l'idole vaincue. La pluie a érodé le grès mais elle y est toujours.

Le lieu-dit du miracle s'appelle "Layoule", ce que d'aucuns savants traduisent par "le lieu de l'idole". Il est peu probable que le toponyme désigne la fête nordique Yule, quoiqu'on soupçonne cette race capude d'être venue de la Bavière actuelle à l'âge du fer, emportant dans ses chariots ses idoles et son calendrier. Notons que le diocèse des Rutènes (Diœcesis Ruthenensis) et toutes les commanderies, domeries, abbayes du territoire entre Tarn et Truyère ont toujours appartenu au Nord, l'évêque répondant jadis à la province de Bourges. Quoique finalement et tout bien considéré, de Yule, La Youle, ça le fait, non ?

pont de Layoule
Au lieu du crime !


[1991°]

lundi 31 août 2015

De la régénérescence de la langue françoise


Avant-propos : La Route des Ruthènes Nîmes-Millau va devoir attendre, du moins tant que le défi de tracer définitivement la voie romaine sera en ligne de mire. Il y a deux vérifications à faire, celle du contournement des gorges de l'Hérault après Ganges vers le nord, qui pourrait déclasser le chemin de Cap-de-Coste (chemin gaulois des Ruthènes, devenu plus tard route royale de la Généralité de Montpellier) et l'accès au plateau du Larzac entre Arrigas et Campestre (plusieurs possibilités). Le reste est bon, même le franchissement du Tarn. Il faudra y retourner.




C'est la rentrée. Royal-Artillerie redémarre appuyé sur le génie d'autrui, à défaut d'avoir phosphoré par soi-même. Dans notre série "L'École des Pintades" voici un diamant où miroite la langue. A faire circuler chez les pédagogistes fous de la Rue de Grenelle en ces jours de Rentrée scolaire.

A l'intérieur des lois de son art, un écrivain est libre de tout inventer, à peu près comme un funambule de risquer sur sa corde les gambades les plus libres, sauf à se rompre le cou s'il tombe, ou comme un dompteur qui n'a pas d'autre limite à la fantaisie de ses jeux avec ses lions que la prudence nécessaire pour n'en être pas dévoré.

L'écu de Calonne
Les écrivains sont la conscience de la langue : ils ont pour rôle de garder tout le français vivant, d'en entretenir la richesse, sans quoi, la paresse aidant, il arrive que l'esprit tourne dans un cercle de mots toujours plus étroit. Les ressources du français sont admirablement diverses. Il n'est pas du tout nécessaire que nous confondions notre langage avec celui que nous a laissé le XVII° siècle. Ce français-là est sans doute d'une pureté admirable, et jamais on n'a, pour ainsi dire, appliqué de vitre plus transparente sur les opérations de l'esprit. Mais l'acquisition de ces qualités nous a coûté cher. Qu'on se replonge dans la langue du XVI° siècle, elle est toute à la gloire de la sensation, familière, domestique, rustique, et faite, aussi bien, pour la bataille et pour l'aventure. Notre Moyen Âge, au-delà, est encore plein de mots charmants et naturels. C'est aux écrivains à ramener dans l'usage tous ceux qui le méritent, et à empêcher ainsi, en en retrouvant d'excellents, qu'on n'en invente de monstrueux.

Lorsqu'il s'agit d'acheter, de vendre, nous ne disposons, pour nos échanges, que de la monnaie contemporaine. Qu'on imagine ce que serait si toutes celles, de bon aloi, qu'on a frappées durant notre histoire, n'avaient pas cessé d'avoir cours, si l'écu d'or et les gros tournois d'argent de saint Louis, l'agnel de Jean le Bon, l'angelot, le royal, le grand blanc et le petit blanc voisinaient dans notre bourse avec le teston de Louis XII, le louis d'or de Louis XIII, l'écu aux trois couronnes et le superbe écu de Calonne. Quel sentiment nous prendrions alors d'un présent ainsi investi par notre passé !

Ce trésor complet, cependant existe et il ne tient qu'à nous d'en user : c'est notre langage.

(Abel Bonnard, dans un brouillon de 1923 retrouvé par Luc Gendrillon)


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