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mercredi 12 avril 2023

Depuis le phare d'Agincourt (ROC)

phare de Pengjia (ROC)
Quand il a invité Ursula von Der Leyen à l'accompagner dans son voyage à Pékin, Emmanuel Macron s'est hissé sur le pavois de l'empereur d'Europe occidentale, accompagné de son adjudant-major qui prendrait des notes. Je pense que lors du prochain Conseil européen, il va y avoir du bruit. Non pas tant que les pays au contact, qui hurlent déjà au charron en apprenant que Miquet à la Houppe a encore pris ses distances avec l'Ukraine et Taïwan en pleine crise, demanderont des comptes, que de la part de la Commission qui vient d'être humiliée dans les largeurs. Que va faire M. Borrell à Pékin dès ce 13 avril ? Recadrer la politique de l'Union à l'endroit de la Chine populaire ? Ça ne servira à rien, le découplage macronien va être accru par les services chinois qui sont plus retors que ceux du Catalan, outre le fait qu'il est débordé déjà par la Deutschland AG qui suit son propre agenda industriel, distinct de celui de Bruxelles.

De quoi s'agit-il au fond ?

D'autonomie stratégique européenne. Dans son entretien donné aux Echos (clic), M. Macron vante ses succès sur cette voie, étroite et périlleuse, d'immodeste façon en ces termes : « Il y a cinq ans, l'autonomie stratégique était une chimère. Aujourd'hui, tout le monde en parle. C'est un changement majeur. Nous nous sommes dotés d'instruments sur la défense et sur la politique industrielle. Les avancées sont nombreuses : le Chips Act (ndlr: semiconducteurs essentiels), le Net Zero Industry Act (ndlr: rapatriement des industries de la transition verte) et le Critical Raw Material Act (ndlr: production dans l'UE de matières premières rares essentielles), ces textes européens sont les briques de notre autonomie stratégique. Nous avons commencé à implanter des usines de batteries, de composants hydrogène ou d'électronique. Et nous nous sommes dotés d'instruments défensifs qui étaient complètement contraires à l'idéologie européenne il y a seulement trois ou quatre ans ! Nous disposons à présent d'instruments de protection très efficaces.»
S'il ne s'agit encore que d'une montée en puissance, l'élan est donné dans le bon sens, après des années d'errances idéologiques dans le brouillard de la mondialisation heureuse. Mais est-il besoin pour y atteindre de braquer les Etats-Unis en ce moment ? Qui pis est, de tracer en pointillés une ligne de fracture au sein de l'Europe entre les pays échappés du bloc soviétique et les pays occidentaux préservés par les Accords de Yalta ? L'Europe seule n'a pas les moyens de se défendre contre le chef paranoïaque du Kremlin, capable de tout pour passer à la postérité comme Ivan-le-Terrible Reloaded. Six mille têtes nucléaires (dont quelques unes marchent encore) sont à sa disposition pour déployer le cauchemar atomique sur son étranger proche dès qu'il se convaincra qu'il est perdu. La menace n'est pas qu'un bluff sur le tapis vert puisqu'il enfreint aussitôt la demande chinoise de non-prolifération des ogives en décidant d'en placer en Biélorussie. Rien ni personne n'arrêtera les effets de cette névrose en dehors du premier cercle, seul capable de commander les sicaires qui achèveront une bonne fois la "vision impérialiste" de M. Poutine.

Alors, découpler maintenant les intérêts européens et américains comme le propose M. Macron, est plutôt malvenu, même si la démarche est légitime sur le long terme. Mais achevons le travail d'abord, m.... ! Cet propension irrésistible à communiquer sans retenue est un des plus gros défauts de notre vibrionnant foutriquet et nous ne pouvons que souhaiter qu'on le lui dise en face lors du prochain Conseil européen. Je crois qu'il y a des volontaires pour le lui crier fort et clair. Reste l'idée en soi :
Il est difficile de croire que le coup de couteau dans le dos que nous avons reçu dans l'affaire des sous-marins pour l'Australie n'aurait rien produit dans le cercle des pouvoirs français. Il est plus que probable qu'il a accéléré la re-gaullisation de notre politique étrangère en amplifiant les marges de désaccord. De par notre présence et par l'histoire aussi, nous sommes partie prenante dans la zone indo-pacifique, mais à notre mesure sur des théâtres assez bien définis. Ce n'est pas parce que nous avons baptisé le phare d'Agincourt au large de Formose et que la base navale chinoise de Zhanjiang s'est appelée jadis Fort-Bayard que nous avons des intérêts "vitaux" dans le Détroit de Taïwan. Ni même dans le Pacifique-nord. D'autant que les moyens budgétaires que nous laisse une politique de providence sociale exacerbée mise au compte de nos générations futures, limiteront fatalement nos interventions s'il faut un jour y aller pour de vrai.

Une autonomie stratégique de l'Union européenne serait la queue de trajectoire d'une politique étrangère souple et déterminée à vingt-sept ou plus, ce qui revient à en reconnaître l'impossibilité. Que reste-t-il à la France en ce cas ? Remonter en puissance sur nos propres zones d'effort afin de ne plus dépendre des alliances géopolitiques, même s'il est dans notre intérêt d'y participer. Mais sans vassalisation matérielle. Pour y parvenir, il faudra réduire la dépense publique et pas qu'un peu. Sauf à abandonner nos outremers et les fruits annoncés par la ZEE française, la deuxième du monde !

lundi 8 novembre 2021

Puissances en division 2

Ce qui définit le classement des puissances en division 2 est leur niveau d'embarras. Soit dans la sûreté précaire de leur nation, soit dans la distance entre leur poids international et l'image qu'elles s'en font. Participent au championnat D2 le Japon, l'Inde, l'Allemagne, le Royaume-Uni, la France et l'Europe unie. Tous les autres concourent en D3 parce qu'exposés en proie (voir nota bene en pied d'article).

Le Japon

Fumio Kishida
Deuxième économie mondiale de l'après-guerre pendant de longues années avec une population inférieure à centre trente millions d'habitants sur un territoire coupé en tous sens par un relief ingrat et avare de ressources, l'archipel nippon a été doublé par la Chine continentale revenue au devant de la scène. Ce qu'a réussi le Japon, rayé de la carte du monde en 1945, est un exploit. On l'attribue d'abord à la qualité de la race - les vrais invictus - et moins souvent qu'on ne le devrait, à la gouvernance de Douglas MacArthur dans la reconstruction du pays. L'industrie renaissante profitera de l'espace commercial américain, le plus vaste du monde d'alors. Le miracle n'a rien de miraculeux. Du travail, du sérieux, un perfectionnisme obsessionnel, un chauvinisme jamais démenti ! Limité dans l'expression militaire de sa puissance par les traités d'après-guerre, le Japon est l'exemple-type du soft power. Si recherche et développement industriel sont toujours au cœur du réacteur, c'est le secteur financier qui place l'Empire du soleil levant au balcon du monde. Banques géantes, foultitude d'établissements d'épargne et de crédit, compagnies d'assurance, réassurance, fonds de pensions et de gestion d'actifs, intermédiation, représentent ensemble six fois au moins le PIB du pays (source Direction générale du Trésor). Nous l'avons déjà dit, la flotte commerciale chinoise doit son démarrage aux maisons de leasing japonaises sans lesquelles tout le commerce maritime en trop forte expansion aurait échappé à la RPC.

Le Japon est l'atout stratégique occidental en extrême-orient. La Chine populaire n'a de cesse à vouloir l'entamer, sans doute en vain, question de mental.

L'Inde

Fédération d'une grouillante diversité, percluse de misère et de génie, l'Inde est la plus parfaite illustration du colosse aux pieds d'argile. Le sous-continent est la souche de toutes les civilisations de l'espèce humaine et, à la rare exception des empires pré-colombiens, les groupes humains qui ont échappé à l'ensemencement indien ne sont pas des civilisations mais des "nations" dressées. Le magma démographique produit annuellement autant de richesse que la France, ce qui est insuffisant pour gérer convenablement 1,373 milliard d'individus entre l'Indus et l'Himalaya. Cette richesse est captée par le pouvoir central pour affermir son imperium régional dans tous les domaines de souveraineté. L'intendance suivra... ou pas ! Si l'Inde est inattaquable par sa masse et son moment d'inertie, elle n'a pas les moyens d'une stratégie d'offensive et ça tombe bien, puisqu'elle n'a aucune ambition au-delà de l'océan éponyme. Un siège permanent avec droit de véto au Conseil de Sécurité des Nations Unies la satisferait.

L'Europe, la France et le Royaume-Uni

L'Europe institutionnelle n'existe dans aucune stratégie mondiale sauf si le nouveau chancelier de Berlin instrumentalisait l'Union sur l'axe géopolitique propre à la République fédérale. L'élargissement de l'Union vers le sud-est en fait partie. Angela Merkel a soutenu récemment que l'intégration des Balkans occidentales à l'Union était stratégique. Elle englobe la Serbie, le Montenegro, le Kosovo, la Bosnie-Herzégovine, l'Albanie et la Macédoine du nord. Pour le moment, les affaires étrangères européennes n'ont pas encore quitté le Quai d'Orsay ou le Foreign Office, et la suppression du Haut représentant de l'Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité ne serait pas dommage afin d'éclaircir l'espace de manœuvre diplomatique. En plus c'est Josep Borrell !
Quelle stratégie commune pour les principaux pays européens ?

Soit elle est définie au sein de l'Alliance atlantique à l'initiative des grands pays européens sous le nihil obstat des Etats-Unis, avec l'imprimatur allemand ; soit elle n'existe pas, chaque pays musclant sa diplomatie et ses forces armées à hauteur des moyens disponibles pour répondre aux défis attendus à sa meurtrière. Quant à l'autonomie stratégique européenne, elle est loin de faire l'unanimité en attendant que l'Allemagne y vienne vraiment. Le budget militaire de la République fédérale, sans engagements extérieurs, dépasse en euros celui de la France qui entretient à la fois une force de dissuasion et une force de projection aéronavale.
Une autonomie stratégique ça donnerait quoi ? On n'en sait trop rien, en fait, depuis le clash atlantique, Macron a déclaré ne plus faire confiance aux Etats-Unis comme avant lui l'avait dit Angela Merkel au sommet de Taormina en 2017 ; mais le rapprochement récent entre Biden et lui sur cette autonomie prétendue ne signifie rien de plus qu'un épaulement réciproque en politique intérieure. Reste que l'ardente obligation de contenir les appétits russes à recouvrer la domination de leur glacis occidental fait presque l'unanimité ! Il serait tout à fait possible que la stratégie européenne se limite à cet affrontement de type "paix armée" aussi longtemps que l'autocrate Poutine pourra se maintenir à Moscou. Mais nul n'en connaît la fin. Quelle que soit la dégringolade de sa popularité, le rapport de forces y emprunte tout à la force justement et pas aux sondages.

Les trois pays européens capables de soutenir une action diplomatique au-delà de l'horizon seront-ils tentés d'occuper des espaces libérés par l'Oncle Sam qui déplace le barycentre de ses soucis dans le Pacifique-Nord ? Que nenni ! Simplement pour une question de moyens en ce qui concerne la Grande Bretagne et la France, d'envie pour ce qui est de l'Allemagne, laquelle a intérêt à faire cavalier seul quelques temps encore avec la Chine, la Russie... et la Turquie où prospèrent les sous-traitants de la Deutsche AG.

Dans un contexte d'ostracisation renouvelée de l'ingérence extérieure (désolé, monsieur Lévy !), la France mettra à l'audit ses positions africaines comme l'utilité de ses bases aéro-navales dans un nouveau contexte de développement séparé des civilisations. De part ses territoires ultramarins, elle restera quand même impactée par la tectonique diplomatique qui l'obligera à rehausser ses capacités navales, mais avec quel argent ? Le devenir de la Nouvelle-Calédonie, tranché en décembre prochain, obère toute projection dans le temps. Son départ signifierait la fin de l'ambition Pacifique. Une base navale à Papeete, en dehors des routes commerciales, ne serait qu'un poste de police de la pêche industrielle ! Reste le soft-power d'un réseau diplomatique et éducatif de premier ordre qui devrait diffuser la meilleure image de notre pays afin d'y attirer des valeurs sûres et des acheteurs solvables plutôt que des chasseurs d'allocations.

La Grande Bretagne, déçue d'avoir loupé les accords du Brexit, prend le large. Plutôt que d'intégrer le QUAD austral pour faire pièce à la Chine populaire qui la nargue à Hong Kong, elle entre dans la nouvelle alliance AUKUS sous domination américaine exclusive, qui lui donne en Australie des perspectives industrielles dans le domaine naval qu'elle maîtrise bien. La dispute industrielle entre Londres et Canberra pour la mise en chantier des sous-marins va d'ailleurs commencer. Mais le défi obsédant est de rebattre ses cartes commerciales vers des partenaires lointains qui se substitueraient en partie au continent européen, lesquels ne l'attendent pas forcément. Les dominions vivent leur vie, les marchés de masse sont déjà organisés sans eux. Au Partenariat régional économique global (RCEP) du Pacifique, les Rosbifs seront des intrus car il n'apporteront rien qui n'y soit déjà, pas même un marché domestique important. Londres n'a rien d'extraordinaire à faire valoir au-delà de l'ingénierie financière de la City. Les génies, ça s'achète, nul besoin d'acheter en sus des trucs que l'on trouve partout ailleurs et moins cher.

Nous avons parcouru le championnat stratégique des divisions 1 et 2. Reste un acteur important qu'on oublie toujours et qui a eu son mot à dire dans l'affaire d'Afghanistan sauf à la toute fin, les Nations Unies !

L'ONU

Le secrétariat général de New York et les agences onusiennes ont toujours suivi, bon gré (Ban Ki-moon), mal gré (Boutros-Ghali), la stratégie occidentale d'ingérence jusqu'à et y comprise l'aventure libyenne de Nicolas Sarkozy. Depuis lors, les révolutions de couleur et les printemps arabes ont réveillé les deux dictatures siégeant au Conseil de Sécurité qui ont systématiquement bloqué l'ingérence internationale, l'autre nom de l'Occident. L'Organisation, ensablée dans des conflits insolubles, est en train d'étrécir au niveau d'un guichet humanitaire cantonné aux catastrophes majeures ou aux conflits d'intérêts bilatéraux de faible intensité. Ce n'est pas plus mal, mais cette mutation génétique du prolongement de l'idéal wilsonnien qui fonda cette société des Nations, affaiblit à l'avenir toute la "stratégie" occidentale qui s'y adossait. De fait, l'Occident se heurte aux frontières des empires revenus contre lui, qui vont brider son redéploiement quand il le décidera. Bloqué par les bornes de finitude de notre planète, il peut choisir de s'investir plus sérieusement dans la conquête spatiale et le cyberespace où nous pourrons donner toute notre mesure.


Une idée de stratégie occidentale ?

C'est d'abord une exigence de confiance en soi. Leurs dieux sont grands, mais le nôtre est plus grand que les leurs !

Après le temps d'hésitation du mandat Biden, plus imprévisible que le précédent jusqu'à la cagade de Kaboul, la puissance du monde libre ne sera pas réellement entamée. Ses domaines d'excellence sont intacts, parmi lesquels un spectre le plus large au monde de compétences appliquées et une créativité individuelle anarchique qui reste chez nous un levier de force plus que de désordre. Nous devons affirmer la domination indiscutable de nos atouts face à nos contempteurs dans les domaines cybernétique et spatial. La Silicon Valley est en occident, les sciences fondamentales sont en occident, les inventions disruptives sont en occident, et ce ne sont pas les universités chinoises désormais caporalisées par le Parti communiste qui nous mangeront la soupe sur la tête. Elles excellent jusqu'ici dans l'imitation mais ne créent pas ex-nihilo comme Dieu le fit. Quant aux Russes, on en reparlera dès que leur économie de rentes minières à la congolaise aura dépassé celle de l'Italie industrieuse. Qui viendra chercher noise aux Occidentaux l'apprendra à ses dépens. C'est du moins vers quoi nous devrions tendre, car nous le pouvons.


vaisseau spatial



NB : cet article appartient à la série "Dîner en ville" dont le chapitre précédent était «Puissances en division 1» (24/10/2021).

dimanche 24 octobre 2021

Puissances en division 1

coucher de soleil
- Toutes les thalassocraties de l'histoire furent, sont et seront occidentales -

Dans la série "Dîner en ville", Royal-Artillerie propose trois sujets de conversation qui feront leur effet à la table de la sous-préfète. Vous avez tous compris que, depuis le retrait américain d'Afghanistan, le state-building par occupation du sol n'était plus à la mode. Même si ce terme est sulfureux, le temps des "croisades démocratiques" est terminé. Est-ce mieux ? Les défis létaux à affronter par le monde libre peuvent nous démontrer le contraire dans quelques années, mais pour la suite du mandat présidentiel de Joe Biden, les satrapes ont carte blanche, dès lors qu'ils ne menacent pas physiquement (ou numériquement) les intérêts américains. Beaucoup d'entre eux qui se sentaient fragilisés par les élans démocratiques d'importation sont rassérénés ; ils vont écraser tout ça à la birmane et basta ya !
Sauf que ! L'armée birmane s'attaque aujourd'hui aux populations remuantes du Kashin et du Chan, en frontière du Yunnan chinois, avec les mêmes méthodes que celles employées en Arakan contre les Rohingas. Pour simplifier, c'est Oradour-sur-Glane toutes les semaines ! P..... de satellites qui voient tout ! Alors pour les grands érecteurs à la Poutine, Erdogan ou Loukashenko, il va devenir difficile de tenir les comparaisons sur CNN. Passons en revue la Division 1.

Les Etats-Unis d'Amérique

sceau des Etats-Unis
Les empires, quelle que soit leur loi fondamentale, sont toujours sur une pente d'extension et d'exportation de valeurs propres à leur modèle. Si les Etats-Unis d'Amérique marquent un temps d'arrêt aujourd'hui, les crises mondiales annoncées dans les domaines géopolitiques, climatiques, écologiques, nutritionnels et sanitaires ne tarderont pas à les convoquer au balcon du sénat galactique pour des engagements qu'ils sont les seuls capables d'assumer pour le moment. Avec beaucoup de précautions inutiles, ils mettront de nouveau le pied dans le piège pour des motifs à inventer, mais qui ne seront pas si loin de l'esprit généreux du Peace Corps toujours vivant. D'autant qu'à la différence des empires continentaux, l'Occident est fille de l'océan, qui a "découvert" le monde ! Toutes les thalassocraties de l'histoire furent d'occident. L'appel du grand large, comme le disait Winston Churchill, ne cessera de retentir à l'Ouest ! Ce goût des complications lointaines nous perdra-t-il ?
En attendant la réponse, Joe Biden, pressé par l'horloge biologique, rebat les cartes et crée une alliance stratégique contre la Chine populaire avec l'Australie et le Royaume-Uni pour tenir le Pacifique-nord. Et ajoute l'Inde et le Japon dans le schmilblick du QUAD. Pearl Harbour, souviens-toi ! Un bémol néanmoins : combien de temps faudra-t-il à l'état-major de l'US Navy pour redynamiser les équipages de la flotte au niveau de haute intensité. Il y a des faiblesses inexplicables comme la récente collision en immersion d'un container flottant entre deux eaux par un submersible atomique dans le Détroit de Taïwan. Il y a eu aussi une collision impardonnable dans le détroit de Malacca due à l'absence de vigie. Mais le défi important n'est pas vraiment là :

La guerre ouverte contre une Chine populaire devenue insupportable est-elle la meilleure solution ? L'hystérie officielle sur la question taïwanaise couplée à l'accumulation de régiments d'artillerie au Foukien armés de missiles conventionnels à longue portée, peut faire craindre des revers dans toute opération navale alliée engagée sur le détroit pour barrer la route aux opérations amphibies. Des esprits plus fins suggèrent qu'en cas d'attaque de l'île, on s'en tienne à pourrir la réputation chinoise sur toute la planète par tous moyens absolument, en restreignant au possible son commerce d'exportation pour mettre son économie à genoux. Viendrait ce faisant une réaction anti-gouvernementale des masses laborieuses qui n'auraient pas le motif d'une agression militaire pour faire bloc avec les dirigeants communistes. L'économie à genoux, la banqueroute d'un système financier criblé de dettes pourries, conduiraient au chaos social, prélude à l'insurrection. Le PCC le sait qui a décrété une ère de prospérité modérée (clic) afin retirer de la rue les Ferrari. On entend par ailleurs le même Xi Jiping réaffirmer l'incontournable anschluss de l'île rebelle mais, et c'est nouveau, de manière pacifique. C'est à creuser, mais il faut commencer à rapatrier dans la zone OCDE les fabrications essentielles à nos économies de consommation, au cas où l'usine du monde s'effondrerait sous les chocs d'une contre-révolution culturelle.

La Chine populaire

emblème de la RPC
Le second empire au monde, au logiciel d'escargot projeté dans la durée, a sorti ses cornes à l'avènement du princeling Xi Jinping qui cultive un profil de médaille rouge. Il s'investit pour des raisons industrielles dans les pièges à cons que sont le Myanmar et l'Afghanistan, après avoir touché l'eau froide de la pointe de l'orteil. Son modèle de "développement-à-la-chinoise" préservé des interférences libertaires par le contrôle social des droits de l'homme y sera de pleine application rapidement, à moins que la caisse centrale ne rechigne à prendre en charge le budget public des pays vassalisés que les instances financières internationales boycotteront à diverses raisons. C'est une raison suffisante pour bloquer le cash vers les talibans d'Afghanistan. Ainsi la Chine populaire qui semble à son tour fascinée par le piège afghan et ses mines prometteuses, l'hubris de la clique Xi l'aveuglant sur les trois expériences passées du fameux Grand Jeu, peut très bien s'y embourber à la suite des autres. Prudente de nature mais très inquiète sur le front des Ouighours, elle commence à petit air sans avoir vu le film jusqu'à la fin, alors que tous les membres du Conseil de sécurité, Russie comprise, l'observent. Si par osmose islamiste au travers du Wakhan, les choses s'envenimaient au Turkestan oriental (Xinkiang) au point de mettre en doute les procédures de pacification brutale pratiquées par le Parti communiste chinois, ou si la guerre civile et narcotique se déclenchait de l'autre côté de la frontière birmane du Yunnan comme on en prend le chemin, la tentation serait grande pour Xi Jinping de laver l'affront à sa grandeur incomparable par l'attaque de Taïwan, puisqu'il a promis à la face du monde que la "réunification" se ferait de son vivant. Mais la fenêtre d'opportunité commence à tourner sur ses gonds depuis que les Etats-Unis se renforcent sur leurs bases asiatiques, que Joe Biden monte en agressivité pour compenser sa sénescence, et surtout que le complexe militaro-industriel américain refuse explicitement que la Chine dicte sa loi. Est mise à l'étude l'autoroute sélène avec pitstops de refueling et maintenance des vaisseaux-navettes comme en Nascar. Les Chinois vont-ils se hâter ? Ont-ils le niveau ? Les problèmes intérieurs montent aussi sûrement que fondent les glaces mais pour le moment, seuls les activistes exilés le voient sans en convaicre les think tanks occidentaux qui restent sur la porteuse d'une Chine indépassable.

L'invasion de la Mer de Chine méridionale braque tous ses voisins et partenaires commerciaux (à l'exception du Cambodge de Hun Sen) et elle va entamer ses succès hors les murs, dans son propre hinterland, au détriment des communautés de la diaspora chinoise active en Asie du Sud-Est. Il existe un mépris ancien du pouvoir communiste pour les communautés chinoises d'outremer. On a beaucoup tué de Chinois jadis en Indonésie pour leur nationalité et leur argent. Au point d'ailleurs que les Chinois de Thaïlande qui, comme en Malaisie, tiennent l'économie du pays, ont abandonné leurs références ethniques par peur de rétorsions populaires terribles, en réponse aux humiliations provoquées par Pékin. Faut-il ressortir la régulation par la famine des Chinois du Cambodge concentrés en camps de la mort sous l'œil impassible du personnel diplomatique chinois de Phnom Penh qui appuyait les Khmers Rouges ? Les Malais sont sur le qui-vive ; Les Philippines sont aux cent coups, Duterte qui a joué l'équilibre des superpuissances sans convaincre, se retire, sans doute gavé ; le Vietnam subit la violation de ses eaux territoriales dans le Golfe du Tonkin où ses flottilles de pêche sont harcelées - plus aucun bateau vietnamien ne va pêcher seul ; Taïwan subit presque quotidiennement les provocations des escadrilles chinoises en violation de son espace aérien qui n'est pas reconnu par la Chine populaire, jusqu'à l'accident dû à une erreur de navigation ? Et comme un fait exprès, une nouvelle alliance occidentale (AUKUS) va lui barrer la route de l'Océan pacifique.
Si on y réfléchit, le soft power aussi puissant que peut l'être celui de la Chine populaire est suffisant à hégémoniser la mer sans prendre un seul îlot. Les Chinois ont bien baissé aux échecs. Ils compensent cet aveuglement stratégique par une fébrilité sans pareil dans le lancement de batiments de guerre - un sous-marin atomique d'attaque tous les seize mois - et l'armement d'un nouveau porte-avions comparable en taille à la classe Ford américaine, avec des catapultes électro-magnétiques, une première. Mais le tonnage n'a jamais suffi. Le combat d'escadre, c'est le vrai défi ! [Petit aparté : je me souviens d'un acheteur d'un arsenal chinois qui avait changé la spécification thermique de composants électroniques de tourelle pour les obtenir cinq fois moins chers (0/+70° au lieu de -55/+135°C). A qui j'avais répondu: "vous n'envisagez pas de combattre sous le feu ennemi, à demi-noyé ?" Il prit peur...... que j'en parle plus haut et se ravisa, mais lui-même ne comprenait pas la fonction d'un poste de commandes Otomat !]

Saouls de proclamations internes ronflantes, ils sont sur la pente de la guerre totale comme y vint le deuxième reich allemand pour se mesurer à l'empire britannique. Ils avaient tout pour devenir heureux et gras, au lieu de quoi il risque de répéter la bataille du Jutland à laquelle se préparent l'US Navy et ses alliés japonais. Les Junkers de jadis sont les apparatchiks communistes d'aujourd'hui. On commençait à s'emmerder, mais à la fin c'est la dissuasion nucléaire qui calmera le jeu.

La Fédération de Russie

armoiries de la Fédération de Russie
La Fédération poutinienne de Russie est dans le même cas. Exportant son modèle de destruction de toute opposition par tous moyens et chimiques compris, le Kremlin rêve de ragréer le glacis occidental de ce qui fut le limes de l'Union soviétique. Tout y est bon, usines à trolls, mercenaires sans matricules, tueurs gris. Ayant débordé de l'épure utile, il se trouve dorénavant embourbé en Syrie où la solution d'une succession contrôlée de Bachar el-Assad s'avère impraticable avec la famille alaouite au pouvoir, surtout depuis qu'elle se refait (à millions) sur l'aide humanitaire internationale. Combien de temps les Russes vont-il fournir leur soutien au régime syrien dans les trois dimensions (financière, guerrière et diplomatique) ? Aussi longtemps que les Américains le firent à Kaboul, pour à la fin découvrir que les parties arabes se seront entendues entre elles à Damas sur leur dos. Le danger est que le revers annoncé et l'humiliation probable risquent de déclencher, comme en Chine, une réaction violente de l'orgueil russe, vis à vis de l'Ukraine rebelle par exemple, mais aussi de la Géorgie, voire même de la Biélorussie si Loukashenko disparaissait. Poutine veut finir en beauté.

S'ils font alliance à l'est avec le PCC dans l'extrême-orient russe, dont une partie fut prise aux Chinois - ne l'oublions jamais - ils restent néanmoins éveillés à mesurer l'écart de plus en plus grand des puissances militaires respectives. Certes la suprématie nucléaire et l'expérience spatiale russes seront difficiles à palier, même si la technique chinoise met les bouchées doubles, mais au plan économique et dans la recherche, la Fédération de Russie est déjà passée en division 2 (PIB de l'Italie). Nul ne doute que les amis éternels ne deviennent à terme comme chien et chat quand la pression inévitable chinoise sur les ressources sibériennes indispensables à sa production, débordera de la négociation normale entre partenaires "win-win". En attendant, les uns et les autres singent une grande amitié en manœuvrant ensemble dans les détroits nippons d'Hokkaïdo pour "maintenir la stabilité stratégique" en mer du Japon, obligeant à l'appareillage de destroyers et d'avions patrouilleurs japonais. Qui les croit ?

A l'ouest, c'est plus compliqué, du moins pour le simplisme des équations du premier degré dont raffole le Kremlin. Les pays libérés d'Europe orientale ne reviendront pas ! Répétons aux malentendants que l'OTAN n'a jamais avancé à l'est de son propre élan. Ce sont les pays libérés du pacte de Varsovie qui se sont rués dans le pacte atlantique, avant même de négocier avec la Communauté européenne, parfois contre l'avis des conseillers de la Maison Blanche. Ils cherchent par tous moyens à entraver une coopération euro-russe tant qu'ils n'y trouveront pas leur avantage propre. Si Vladimir Poutine pouvait sortir de l'hagiographie d'Oliver Stone et terminer sa paranoïa d'encerclement, il libéraliserait l'enclave de Kaliningrad à outrance et ouvrirait une zone de libre-échange, jusqu'à l'Oural pour commencer, puis l'ajusterait dans la profondeur infinie du grand marché sibérien sur crédits de développement japonais. Ce ne sont pas des élucubrations gratuites puisque ce programme de développement était travaillé par l'équipe de Yeltsine qui avait envisagé un moment de collaborer sur les îles Kouriles. Qu'apporte à la Russie la déstabilisation des riverains de la Mer baltique ? A quoi sert-il de porter à bout de bras l'Etat-croupion de Biélorussie gouverné par une caricature du roi Ubu ? La Russie perd son temps, dans des schémas de montreur d'ours, et les peuples de la Fédération commencent à s'en apercevoir, qui à l'occasion mesurent le fossé qui les séparent du monde libre dont on leur dit tant de mal.
Vladimir Poutine n'était pas taillé pour convertir la rente minière extraordinaire du pays du monde le plus étendu en une industrie de classe mondiale. Comme je le dis souvent, qui a jamais vu un produit russe au supermarché ?


Ces trois puissances gouvernent toutes les stratégies déployées sur la planète. Elles devraient se sentir responsables de l'avenir du monde et collaborer, au moins face au chaos climatique annoncé et perceptible déjà, au lieu de quoi l'absence annoncée d'importants chefs d'Etat à la COP de Glasgow, pourtant gravement menacés sur leur sol par le dérèglement en cours*, signe par avance l'échec de la réunion dont les nations insulaires attendent tout. Par leur statut de puissances, elles s'inventent des défis qui organisent toute leur politique et cajolent le danger de guerre qui donne du piment à leurs dirigeants. Sans le risque de cataclysme nucléaire, il serait impossible de les tenir à distance l'une de l'autre, ce qui donne la mesure de l'intelligence humaine. On dit qu'elle est supérieure à celle de toute autre espèce, mais en mode collectif ! Il ne faut jamais désespérer de la Bêtise, les grands conflits du XXè siècle nous l'ont montré.

* il suffit d'évoquer les immenses feux de taïga de l'arc arctique russe, les crues et ouragans de pluies pas moins monstrueux en Chine.


« Comment se fait-il que l'espèce humaine, non seulement aujourd'hui mais durant toute son histoire, néglige délibérément les informations dont elle dispose, et qui lui permettraient de s'épargner certaines catastrophes ?» (Revel)

Océan pacifique
Le Pacifique baignant la Californie


Quid de la Divison 2 ?
A la semaine prochaine.

jeudi 23 septembre 2021

Abrégé de stratégie navale en zone Indo-Pacifique

mappemonde

La carte géographique ci-dessus est celle que les petits Chinois ont devant eux en classe pour leur ouvrir l'esprit au vaste monde. C'est celle qui illustre le mieux le concept d'empire du milieu. Les petits Japonais doivent avoir la leur légèrement décalée vers la ligne de changement de date. On comprend donc leur engouement plus tard à découvrir le sous-continent d'extrême-Occident qu'est l'Europe de l'Ouest. Le top de l'exotisme, le voyage d'une vie, l'Ushuaïa du luxe ! La France de Louis Vuitton étant le clou du tour !

C'est cette carte que Joe Biden a affiché dans son garage à Wilmington (Del.). Messieurs Hollande et Le Drian voulaient la même, mais les Huns du Califat prirent Tombouctou pour y couper la musique, les cheveux et des mains, les obligeant à ressortir celle du méridien de Paris. Les chancelleries bruissent encore du surprenant strike que fait sur le Pacifique-nord le président le plus vieux que les Etats-Unis aient jamais élu : nucléariser la marine royale australienne pour l'associer à parité de capacités interopérables dans une guerre annoncée contre la Chine populaire dès sa première attaque... si d'aventure les hommes de Xi Jinping se maintiennent assez longtemps au pouvoir à Pékin.

Jusqu'à l'arrivée du gouvernement de Scott Morrison, l'Australie alignait ses pions au sein du jeu d'échecs asiatique. L'Australie s'insérait en Asie du Sud-Est pour des raisons de bonne gestion économique, la Chine et l'ASEAN faisant l'essentiel de son commerce extérieur. Jusqu'à même concéder un bail emphytéotique de 99 ans à la corporation chinoise Landbridge Group pour gérer le port de Darwin (NT) ! Ce port est un maillon d'une route de la soie vers l'Océan indien. Il est spécialisé dans l'exportation de cheptel vif (vers l'Indonésie) et de vrac minier, l'importation d'hydrocarbures et de marchandises diverses dont les automobiles. Cela n'empêche nullement les Etats-Unis de maintenir une demi-brigade de fusiliers-marins à quelques encâblures des docks chinois.
Tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes jusqu'à ce que la Chine populaire réalise que son levier commercial devenait très puissant (la Chine absorbant bientôt la moitié du commerce extérieur australien) et que les tuition fees de dizaines de milliers d'étudiants célestes de plus en plus sensibles aux thèses du Parti communiste chinois (17 milliards d'euros selon Libération) permettaient d'intervenir dans le contenu des cours universitaires et dans la politique étrangère des Aussies. L'administration Obama-Biden avait fait des reproches au gouvernement fédéral australien pour son laisser-faire ; celle de Trump avait haussé le ton, jusqu'à ce qu'arrive à la barre au mois d'août 2018 qui voulait en découdre : Scott Morrison, sous vos applaudissements ! Les Chinois ont manœuvré comme des abrutis dans la séquence des loups combattants en ne négociant rien, donnant au nouveau cabinet australien tous les motifs de les contrer ! C'est là qu'intervient le changement de pied dans la marine de guerre ; un "complot" vieux de dix-huit mois maintenant, destiné à surprendre... la Chine ? Et ce fut la France qui prit le boulet dans le buffet !

Alors que les sous-marins anaérobies français étaient la meilleure option non-nucléaire en zone dénucléarisée pour défendre efficacement tous les parages du continent australien, et donc de rester forts mais chez soi, les sous-marins nucléaires américains allongeront la capacité offensive jusque sur les atterrages de la République populaire de Chine. Cela fait une différence énorme. L'Australie, qui sert aux Américains d'antenne Echelon et de base-arrière logistique depuis toujours, est à nouveau happée dans la guerre annoncée (du moins par les Etats-Unis) comme elle le fut au Vietnam, en Irak et en Afghanistan et cette fois encore, contre ses intérêts propres. Elle rompt en plus l'accord anti-nucléaire austral en acceptant d'assembler et maintenir chez elle des propulseurs atomiques à l'uranium enrichi au grade militaire. La Nouvelle-Zélande a déjà dénoncé ce revirement, et la nouvelle donne insulte les micro-nations de l'océan qui voient la première puissance du Pacifique-sud emprunter une voie interdite par elle-même après les derniers essais nucléaires français de Mururoa. Pour mémoire, les propulseurs atomiques miniaturisés des Barracuda français tournent à l'uranium enrichi au grade de 20% au lieu de 80% pour les américains.

Ce revirement annonce-t-il la nucléarisation de l'énergie électrique ? Si l'Australie veut décarboner sa consommation d'énergie, disposant de ressources importantes en uranium, son meilleur choix est la centrale nucléaire de dernière génération, au grand dam du cousin néo-zélandais. Ce serait donc un 180° qui retentira comme un coup de tonnerre à travers tout le Pacifique-sud. Nul n'en voit encore les conséquences qui seront de longue mèche, à coup sûr.

Après le pacte Aukus, on ne peut dire encore comment vont se ranger ou se reclasser par rapport à la Chine populaire les puissances sur zone. Elles sont trois en division 1, de l'ouest à l'est, l'Inde, l'Indonésie et le Japon. Elles sont six en division 2 : la Malaisie, la Thaïlande, les Philippines, le Vietnam, Taïwan (ROC) et la Corée du Sud. Et il ne faudra pas se fier aux déclarations des uns et des autres mais surveiller leurs démarches factuelles. L'entrée de l'Australie (qui manœuvrait déjà dans le cadre du QUAD) au sein de la stratégie des détroits accroît la pression conflictuelle, d'autant que sont annoncés les premiers sous-marins nucléaires en prêt-bail pour former ses équipages. Djakarta a signalé la hausse du risque de prolifération et de surarmement, mais au seuil d'une condamnation émise par Djakarta, les pêcheurs industriels chinois continuent à pénétrer dans les eaux de l'archipel des Natuna, ce qui est proprement stupide de la part du PCC, aveuglé par la "ligne en neuf traits" de Tchang Kaï-chek (qui en comportait onze).

carte de la mer de Chine par la ROC en 1947
Carte de la Mer de Chine du Sud publiée par la République de Chine en 1947


Commençons par la Chine. La future première économie du monde est à la merci d'une interruption des flux marchands dont elle vit, flux dont les routes peuvent être coupées assez facilement au niveau des approches océaniques. Une grande puissance doit forcément être "océanique". En cas de crise intense, les Chinois doivent être en capacité de forcer un blocus en Mer du Japon ou à travers la ligne des Ryukyu pour rejoindre l'Océan pacifique nord et organiser la protection des convois marchands, sinon forcer le passage à travers les Philippines, de même qu'ils doivent pouvoir traverser l'archipel indonésien pour atteindre l'Océan indien si le couloir de Malacca leur est fermé. Dans ces circonstances, il ne s'agirait pas de nautisme mais de guerre navale à outrance. On comprend son insistance à capter toute la Mer de Chine méridionale pour en faire un lac intérieur sûr où déployer leurs ressources logistiques en arrière des fronts. On comprend surtout son impatience à recouvrer Taïwan dont la côte opposée ouvre sur l'océan. Tout ceci explique sa fébrilité à disposer au plus vite de deux escadres modernes puissamment armées, capables de faire réfléchir ses contempteurs principaux que sont les Etats-Unis et le Japon. Malgré les cadences effrénées dans ses chantiers navals, elle n'y est pas encore parvenue et tout laisse à penser que la flotte américaine du Pacifique va être renforcée par l'administration Biden.
Le défi qu'affronte la Chine populaire en périphérie des mers de Chine n'est pas la différence des tonnages ou le nombre de missiles embarqués mais sa capacité à faire combattre l'escadre engagée dans les trois dimensions sur une durée suffisant à atteindre ses objectifs. C'est loin d'être simple car elle ne dispose d'aucun historique de guerre navale alors que le Japon et les Etats-Unis sont des experts en la matière pour avoir combattu l'un contre l'autre sur le plus vaste théâtre d'opérations imaginable, l'Océan pacifique. On comprend que les Etats-Unis veuillent péréniser ce gap à travers des manœuvres fréquentes en coalition pour maintenir matériel et équipages au top niveau. Mais ce n'est pas parfait non plus chez eux, à voir les avaries répétées en mer. Quoiqu'il en soit aujourd'hui, au vu des escadres engagées, la bataille navale annoncée sera... "fabuleuse". Dommage que l'Australie ait décidé de ne pas engager nos sous-marins Shortfin Barracuda classe Attack pour les faire entrer dans l'histoire ! Continuons la revue :

L'Indonésie est un empire flottant de milliers d'îles de toutes tailles (la mère des thalassocraties) peuplées de deux cent soixante-dix millions d'habitants, qui ferme la Mer de Chine méridionale. Cet espace est invincible rapidement, sauf dans la durée et musulman ! Sa cousine la Malaisie ou plutôt la fédération des neufs sultanats malais, surveille en tenaille la partie sud de la Mer de Chine et la sortie par le détroit de Malacca vers l'Océan indien. Comme l'Indonésie, elle est une jungle invincible. Elle a de plus assimilé une diaspora chinoise qui tient à haut niveau son économie et qui se méfie des communistes chinois comme de la peste. A sa pointe sud, le plus gros port du monde, Singapour, est indépendant et chinois.
Jusqu'à présent le monde malais, bien que très attentif, n'est pas monté en pression plus que de raison. Avec la guerre froide sino-américaine, le QUAD et l'Aukus, pactes extérieurs à lui, la tentation va être grande à Djakarta comme à Kuala-Lumpur de réarmer sérieusement pour ne pas subir les dommages collatéraux de la bataille de Taïwan annoncée. Y placera-t-on nos sous-marins Attack* ? Un peu chers peut-être.

Naval Group Malaysia a fourni deux sous-marins Scorpène et travaille sur des frégates légères furtives (LCS) avec la Malaisie.


Les Philippines ? c'est Cairn Info qui en parle le mieux. Nous n'allons pas réécrire l'article de Quentin Chanal Stratégie maritime – Entre espoirs et vestiges : la marine philippine en changeant les virgules comme s'y complaisent certains. C'est à lire en cliquant sur le titre. Il conclut le dossier comme suit : « La marine philippine va rajeunir et gagner en polyvalence, mais la stratégie navale du gouvernement semble se borner à la protection des côtes, de la population et de l’ordre public. Comme depuis des années, et probablement pour l’avenir à long terme : plutôt que de préparer sa marine à une confrontation avec le rival chinois, Rodrigo Duterté a choisi de s’en faire un allié, allant jusqu’à demander son aide pour lutter contre l’explosion de la piraterie dans les eaux philippines. Il ne reste alors plus guère de raison d’investir le maigre budget militaire philippin dans une force de haute mer comme le souhaitent les responsables de la marine… Laquelle serait de toute façon déclassée par ses rivales régionales, qui ont presque toutes entamé une modernisation à marche forcée de leurs moyens navals. Alors que le pays est au cœur de plusieurs transitions simultanées (sociopolitique, économique, diplomatique), il semble clair que ce n’est pas par la force de son arme navale qu’il entend s’imposer sur l’échiquier régional d’aujourd’hui et de demain.» Il n'empêche que la pêche armée chinoise continue son harcèlement des îles littorales, ce qui a conduit la France à proposer de doter le pays d'une flotte submersible correspondant à son empreinte maritime sur zone, bien dans la ligne du double jeu du président Duterte. Les gracieusetés américaines pourraient nous y favoriser.

La Thailande commande le golfe éponyme et s'ouvre sur la Mer d'Adaman. Sa Royal Navy est une force navale littorale axée sur la police des eaux territoriales contre tous les trafics, et ils sont nombreux, et la surveillance de ses approches. Diverses problématiques intérieures ont privé la marine thaïe d'un rehaussement du tonnage et des systèmes d'armes. Par contre elle s'intéresse au concept de guerre maritime hybride (HMW) beaucoup moins coûteux et tout aussi efficace selon ses promoteurs qu'une ligne d'escadre. Ce concept, créé par le colonel des Marines Frank Hoffman en 2007, articule la riposte du faible au fort par des moyens conventionnels dissimulés en attaquant la cible dans plusieurs secteurs simultanément. C'est la méthode qui fut choisie par le Kremlin pour phagocyter la Crimée au nez et à la barbe des Ukrainiens. Appliqué aux crises navales, le HMW nous ramène à l'époque de la course à brevet, voire à la piraterie. Dans les faits, on surarme de petites plateformes furtives que l'on lance sur la cible, en saturant les réseaux de communications et en procédant à une déception ailleurs. On sait que les grands vaisseaux qui font l'orgueil des flottes océaniques sont à la merci d'un speedboat furtif armé d'Exocets, voire d'un chalutier cachant dans ses entrailles deux tubes lance-torpilles. ou tout autre vecteur inventé pour James Bond. Mais c'est bien la mise en conférence de plusieurs techniques simultanées qui garantit le succès. La Royal Thai Navy travaille sur cette option et limite, ce faisant, ses ambitions maritimes à la défense de ses intérêts de continuité. Ce choix permet aussi de mieux déceler les intentions d'opérations asymétriques de l'ancien sultanat malais annexé en 1902 et toujours turbulent.

Le Vietnam est dans la même situation que Taïwan, à portée immédiate de la Fureur. L'esprit de Plan a privilégié la mer afin que le pays devienne une réelle puissance maritime en Mer de Chine méridionale pour limiter au possible l'espace laissé à la Chine populaire dans la zone d'intérêts vietnamiens. Flotte marchande, flotte de pêche, caboteurs de transport, navires d'exploitation minière, tourisme balnéaire et forcément la marine de guerre qui va bien. L'économie martitime du Vietnam contribue aujourd'hui au tiers de son produit intérieur brut, pas mal.
Sa stratégie, à défaut de pouvoir faire confiance au grand frère chinois, est de tisser des liens avec les autres au sein de l'ASEAN, de bombarder les institutions internationales de ses revendications fondées sur le droit de la mer et de se montrer acueillant vis à vis des Etats-Unis avec lesquels le Vietnam participe à des manœuvres navales. Il compte aussi défendre absolument les îles lui appartenant pour que le prix de leur conquête soit dissuasif. Ils savent faire. Comme la Thaïlande, le Vietnam est concerné par ses intérêts propres et aura peu d'appétit à converger vers une coalition anti-chine, surtout à des motifs moraux ou... démocratiques. Et comme tous les riverains de la Mer de Chine méridionale, le Vietnam s'adonne au double jeu.

Pour le Japon et l'archipel des Senkaku menacé par Pékin, nous prions le lecteur de retourner à nos articles :

- J'irai mourir aux Senkaku du 14/09/2012
- Le facteur américain du 26/10/2012, et accessoirement :
- Le phare d'Agincourt du 20/10/2012.

Les Senkaku sont la ligne d'intrusion en avant des RyuKyu qui sont, elles, les portes de l'Océan pacifique. Leur valeur stratégique est notable dans la mise en œuvre d'un endiguement de la Chine populaire qui se trouve ainsi repoussée vers la Mer du Japon, en tenaille entre la Corée du Sud et l'empire nippon. Sauf à conquérir Taïwan ! L'autre issue étant le détroit de Malacca au sud, impraticable en cas de guerre. Pour terminer ce tour d'horizon, disons que le Japon contribuera à l'endiguement dans un renfort efficace de la VIIè Flotte US car il dispose de bâtiments modernes et d'équipages entraînés. Le soleil rayonnant est revenu sur ses navires d'autodéfense.

En deux mots, la Corée du Sud n'entrera peut-être pas en guerre contre la Chine qu'elle considère comme sa génitrice civilisationnelle. Son unique obsession est la Corée du Nord et tout son agacement s'adresse au Japon, qui peine à reconnaître tout le mal qu'il lui fit. On pourrait y voir des manifestations d'ampleur contre la nouvelle guerre froide de Joe Biden, si la Chine populaire modérait ses provocations maritimes, ce qui n'est pas demain la veille.

Nous avons gardé l'Inde pour la fin. Le géant indien commande son "propre" océan ! Comme tous les grands Etats du monde il a besoin de sécuriser les flux marchands qui sont le sang de son économie. La géographie du sous-continent, avec les hautes montagnes de la chaîne himalayenne au nord et à l'est, et un voisin hostile à l'ouest, le Pakistan, oblige l'économie indienne à respirer par ses huit mille kilomètres de côtes. La protection d'un trafic marchand si important l'oblige à déployer une flotte de guerre de bon niveau et d'un tonnage respectable. La Chine a la même obligation stratégique. On ne parlera pas de Ceylan dans les griffes des corporations chinoises, ni du collier de perles chinois qui va des Paracels à Djibouti, ce serait trop long.

Océan indien

La menace permanente pakistanaise oblige l'Inde à modéliser des plans d'attaque pour bloquer tout renfort au niveau des grands ports comme Karachi avec sa base navale, celle d'Ormara et plus loin le port rapide (chinois) de Gwadar, ce qui signifie des capacités amphibies. A l'est, le Myanmar est l'allié objectif des Chinois qui pourraient y disposer rapidement d'une base navale. L'Etat précaire de la paix armée avec la Chine populaire au Ladakh exige de l'amirauté indienne le déploiement de moyens pour contrer en même temps la Chine et le Pakistan, très capables de se coaliser contre elle ; auquel cas il lui faudrait bloquer le détroit de Malacca pour rompre les liaisons maritimes chinoises au débouché de la Mer de Chine méridionnale. A noter qu'on parle ici de trois puissances nucléaires !
On comprend mieux l'intérêt pour l'Inde de participer aux manœuvres du QUAD (Quadrilateral Security Dialogue) dans l'Océan indien avec les Etats-Unis, le Japon et l'Australie. La nouvelle du pacte Aukus la renforce directement. Tout ceci nous indique que les capacités de construction navale sont primordiales pour l'Inde mais qu'elle doive aussi recourir aux importations de technologies étrangères (russe, française) puisque la menace s'accroît. Elle participe aussi à la course aux bases navales sur tout l'Océan indien concurremment à la Chine. La France lui a ouvert les siennes.

Est-ce bien utile de parler de la France et du Royaume-Uni dans le schmilblick ? Ces deux pays lointains (voir la carte recentrée en tête d'article) cultivent un tropisme impérial jugé exotique voire "comique" par la plupart des acteurs de la zone indo-pacifique. Dans l'esprit des élites informées, la Grande Bretagne est un championnat de foot à nul autre pareil, et le destin des possessions françaises parsemant l'espace maritime austral est à terme une indépendance douce, sans violence. Peut-être que le résultat du troisième et dernier référendum proposant à la Nouvelle Calédonie de voler de ses propres ailes en sera pour eux la confirmation. Ceci pour nous dire que la posture global player tant de Macron que de Boris Johnson est d'une grande vanité, surtout avec les moyens étiques disponibles sur zone.


Pour fixer les idées, Global Firepower classe cent quarante pays du monde par puissance militaire sur un indice de puissance conventionnelle calculé en son sein sur 50 critères pour les trois armes, dont ils ne dévoilent pas le détail, mais on sait que l'index mesure en fait les capacités d'agressivité. Voici ceux de la zone Indo-Pacifique (avec l'index de référence -> 0,0000 c'est le maximum théorique):

1er/ Etats-Unis d'Amérique (0.0718)
2ème/ Fédération de Russie (0.0791)
3ème/ République populaire de Chine (0.0854)
4ème/ Union indienne (0.1207)
5ème/ Japon (0.1599)
6ème/ Corée du Sud (0.1612)
10ème/ Pakistan (0.2073)
16ème/ Indonésie (0.2684)
19ème/ Australie (0.3378) (on touche du doigt le souci australien)
22ème/ République de Chine (Taïwan) (0.4154)
24ème/ Vietnam (0.4189)
26ème/ Thaïlande (0.4427)
28ème/ Corée du Nord (0.4673)
44ème/ Fédération de Malaisie (0.7451)
48ème/ Philippines (0.8219)
Pour mémoire, la France est classée 7ème sur 140 pays avec un index de 0.1681 comparable à celui de la Corée du Sud, et le Royaume uni est 8ème/140 avec 0.1997 à peine mieux que le Pakistan.


Conclusion pour nous

Dans son discours à l'Assemblée générale de l'ONU du 21 septembre 2021, Joe Biden a célébré les alliances qui renforcent la politique américaine. Il n'est pas question de partenaires, moins encore de co-décisions partagées. La conversation téléphonique d'apaisement entre Biden et Macron a débouché sur un approfondissement des questions de coopération bilatérale, et a évoqué le renforcement du pilier européen de l'Alliance atlantique, ce qui ne peut-être dans l'esprit de Biden que l'augmentation des budgets militaires européens. On se doute que tout développement des relations sera contrôlé par le Pentagone dans un schéma de subordination. Nous ne sommes pas pris au sérieux. Rien de changé ! Il est plus que temps que la France joue le match dans des crampons à sa pointure plutôt que de courir dans des galoches en 45 quand on fait un petit 41. Nous irons plus loin bien chaussés.
Utilisons les alliances à notre profit - et l'Alliance atlantique par exemple en propose beaucoup - et cessons de nous prétendre exportateurs de valeurs, lumières, foutaises et vessies ! Braquer les Etats-Unis ne nous apportera rien, nous coucher devant eux non plus. Innovons, fabriquons et commerçons sérieusement sans morgue ni arrogance, en évitant de nous proposer comme la meilleure alternative aux ambitions de l'Oncle Sam !
Sachons raison garder la tête froide. E la nave va !

lundi 20 septembre 2021

Aukus, et maintenant ?

La diplomatie française est chauffée à blanc par la trahison de Scott Morrison et les chancelleries occidentales et russe attendent la réaction de Paris qu'on annonce musclée. Le fait est que les propos lénifiants du Département d'Etat et de la Maison Blanche vis à vis de la France (qui, selon eux fait son caprice) a de quoi ulcérer l'Elysée, autant qu'en suinte un indéniable mépris à notre endroit. De leur point de vue, l'allié historique, difficile parfois mais toujours revenu, a besoin de deux mois pour retrouver ses esprits, après quoi on reprendra le bizness comme avant ! Ils nous considèrent comme quantité négligeable dans le grand jeu qui s'ouvre en Asie. Dit en passant, le Canada et la Nouvelle-Zélande sont remontés comme des pendules. Notre pouvoir de nuisance en Europe occidentale est surévalué, comme d'ailleurs le poids européen dans le gouvernement de la crise mondiale vers laquelle courent les Etats-Unis. Ont-ils tort ? Oui et non.

Osborne Naval shipyard
- Un des halls du chantier naval d'Osborne à Adélaïde -


La France est présente dans la zone indo-pacifique depuis très longtemps. Réunion, îles éparses du canal de Mozambique, Nouvelle Calédonie et Loyautés, îles de la Société, Marquises et Clipperton, en gros. Même avec un million six cent mille ressortissants, cela ne fait pas de la France une "puissance". A noter que le destin de la Nouvelle Calédonie va se jouer lors du troisième et dernier référendum constitutionnel de décembre prochain. Ce n'est sans doute pas sur cette zone d'intérêts que la France va pouvoir manifester sa mauvaise humeur, sauf si nous détectons des agitateurs australiens en Nouvelle Calédonie comme ce fut le cas lors des émeutes canaques des années 80. En fait, par delà les proclamations vengeresses, nous n'avons pas les moyens de ruer longtemps. La seule fente dans le mur des réalités serait d'acquérir une autonomie stratégique à quelques-uns dans une zone d'intérêts américains, où les nôtres seraient découplés de ceux des Etats-Unis. Le problème est que nous sommes seuls et sans le sou !

L'OTAN demeure et manœuvre encore sous commandement intégré mais le lien transatlantique de confiance est rompu. D'autres que nous le disent. L'esprit atlantique s'est évanoui. Je n'aurais jamais cru que pareille chose advienne du fait des Américains, même si la dérive des continents était palpable depuis Obama. C'est acté maintenant ! A défaut d'imaginer le grand renversement d'alliances qui entrerait dans l'histoire - les vieux gaullistes en frémissent d'avance - nous pourrions retrouver une place d'équilibre dans le monde non-aligné en endossant le rôle d'Etat modérateur que nous avons joué dans le passé, aussi longtemps que nous conserverons notre siège permanent au Conseil de Sécurité des Nations-Unies. Résonne encore dans ma tête les applaudissements déclenchés à New-York par le discours de Dominique de Villepin devant le Conseil un certain jour de février 2003, à destination des menteurs hystériques du Département d'Etat et du Pentagone qui cherchaient par tous moyens à en découdre avec l'Irak pétrolier de Saddam Hussein. C'est sans doute plus dans cette enceinte onusienne que nous devrions réagir qu'au sein des institutions européennes, malgré le bon discours sur l'état de l'Union 2021 d'Ursula von der Leyen au parlement de Strasbourg, qui exige la prise en charge par l'Europe de son propre destin en approfondissant une Europe de la défense. Nous savons que les pays d'Europe de l'Est et quelques autres défendront bec et ongles le lien atlantique avec le primat américain aussi longtemps que la Russie nous menacera, en vrai ou dans leurs têtes. Cette course à l'indépendance polémologique européenne nous épuisera, d'autant plus que l'humiliation que nous venons de subir de la part du monde anglo-saxon amoindrit le semblant d'autorité stratégique que nous parvenions à instrumentaliser jusqu'ici, sans convaincre vraiment, même notre partenaire le plus proche, l'Allemagne. Celle-ci renouera-t-elle après le 26 septembre avec le pacifisme schrödrien qui la sortirait des embarras militaires ? Et dit plus simplement encore, une Europe guerrière sans l'Allemagne et le Royaume-Uni ne fera peur à personne. Justement, il apparaît que le "1O" a choisi le grand large au sein du concept échevelé de Global Britain. Tant que Boris Jonhson sera aux affaires, il sera inutile d'essayer, d'autant qu'avec le scoop Aukus il a éprouvé une joie rare à humilier la nation de Michel Barnier.

Alors essayons autre chose. Ruser un peu. Les Etats-Unis ont des alliés que nous serions bien inspirés de ne pas ménager systématiquement désormais, et des adversaires qui pourraient profiter parfois de notre indulgence. Si à l'occasion nous entraînons quelques autres pays derrière nous, Canada, Afrique de l'Ouest, Amérique latine, pays arabes, Indonésie, voire Nouvelle Zélande, Russie etc... l'effet pourrait être notable et même parfois bloquant par le jeu des majorités. Mais attention, nous n'arriverons à rien si nous ne réparons pas notre valeureux pays criblé de dettes et de déficits qui nous entravent. Pour être pugnaces, il faut être sérieux et le montrer. De fait, notre faiblesse est structurelle, en nous-mêmes, et il ne sert à rien de tonner contre lui ou l'autre si nous n'avons plus les moyens d'être craints. Commençons demain matin à réformer notre système de prestations sociales et la gabegie incroyable de nos dépenses publiques. Alors pourrions-nous par exemple commencer l'exploitation de nodules polymétalliques dans notre zone économique exclusive et construire une flotte du Pacifique de pêche et de guerre pour sécuriser les routes maritimes, réguler les mines profondes et la pêche industrielle, afin qu'on commence à nous voir ! Une "puissance" doit se voir. On me dit dans l'oreillette que M. Macron a sorti l'arrosoir des campagnes électorales et que la dépense publique etc... faut oublier ! Faut oublier aussi le satellite de renseignement américain au Sahel.

Entretemps le gouvernement australien s'échigne à dénoncer des insuffisances dans le programme "Attack" sans qu'il soit possible de savoir précisément lesquelles. L'éternelle histoire de la rage et du chien ! Et la presse australienne est déjà passée à autre chose, même dans l'Advertiser d'Adélaïde !

Il n'y a plus qu'à tirer l'échelle !



Ce matin en Australie...

Dans la presse australienne de ce lundi 20 septembre 2021, le coulage du contrat français avec Naval Group ne fait plus les gros titres même si quelques éditoriaux et commentaires persistent ci et là. Outre le saut technologique que représente le pacte Aukus, c'est l'explosion du prix du programme Attack qui fut le plus souvent mentionné la semaine passée. Signé en fanfare pour 50 milliards de dollars australiens en 2016, le prix avait atteint 89 milliards de dollars australiens au printemps 2021 ; mais nul ne fait semblant d'ignorer que le programme nucléaire sera bien plus cher encore, même s'il entre dans une augmentation du pourcentage de Pib dédié au réarmement du pays décidé par le cabinet Morrison.
Peu d'informations factuelles sur les conséquences locales de la rupture de contrat mais 7News.com informe que 350 ouvriers enrôlés dans le programme Attack vont être réembauchés dans d'autres chantiers navals de l'Etat (ASC) et plus spécialement dans la mise à niveau des vieux sous-marins de la classe Collins et celle des destroyers de la classe Hobart.

Voici une courte revue :

The Sydney Morning Herald :
Australia has already sunk $2.4 billion into the Naval Group agreement to supply 12 conventionally powered submarines. On top of the construction cost, the boats were expected to cost $145 billion for maintenance over their life cycle. It would have been Australia’s largest military acquisition, but the move to nuclear-powered submarines will be even more expensive. (la suite)

The Canberra Times :
C'est fini: can the Australia-France relationship be salvaged after scrapping the sub deal ? (la suite)

The Advertiser :
Massive story submarines deal hid. Opinion: The subs deal was a momentous – but what it overshadowed was huge too. (la suite)

The Age :
This time France and President Macron – dudded by Morrison, US President Joe Biden and British PM Boris Johnson – have a much more clear-cut reason to feel aggrieved. Emmanuel Macron has good reason to feel angry and deceived by Australia And the French President’s fury has to be taken seriously. With the imminent retirement of German Chancellor Angela Merkel and Britain’s Brexit departure, the putative leadership of Europe is about to pass to Macron and France. The European Union is among the world’s largest trading blocs and represents one of the world’s largest economies. The bloc is also Australia’s second-largest trading partner and second-largest source of investment. (la suite)

Brisbane Times :
Australia may have trashed a relationship it honours every Anzac Day on the Somme. For the rest of the world, it was a little like watching an old war movie. The Anglo bloc, standing together, resolute: the US, with junior partners Britain and Australia. No matter that Australia had just binned a multibillion-dollar defence contract with a major regional ally which happens also to be one of the world’s leading democracies. And deigned to give them scarcely a word of warning. The world’s cameras later caught the stupefaction, fury and depth of emotion of the French, feeling “stabbed in the back” by the Aussies. As a result, for Australia, a bilateral relationship of trust and confidence, paid homage to every year on Anzac Day in the Somme and northern France, may have been durably compromised. (la suite)

The New Daily :
View From The Hill: For Morrison, AUKUS is all about the deal, never mind the niceties. Scott Morrison, whose COVID face masks have the Australian flag emblazoned on them, likes to talk about “the Australian way” of doing things and Australian values. But it is not “the Australian way” to secretly plan, over a very long time, to deceive a close friend of this country, and then to treat them in a most humiliating and disdainful manner. That does not align with “Australian values” of honesty and fair dealing. (la suite)

vendredi 17 septembre 2021

AUKUS

SNA britannique
La Chine populaire n'a pas eu à attendre longtemps la réponse américaine aux insultes de sa presse officieuse (Global Times) sur la sortie compliquée d'Afghanistan, insultes rehaussées de celles peu diplomatiques du ministère chinois des affaires étrangères qui avait pourtant bien profité de la pax americana pour faire du business dans les mines afghanes. Elle prend en pleine gueule l'AUKUS !

Ce qui aurait pu être une coopération industrielle quasiment ordinaire entre deux Etats de l'Océan pacifique avec le renfort des compétences anglaises dans la navale en général, les moteurs atomiques Rolls Royce et spécialement la missilerie, a muté en un pacte de confinement dans ses eaux historiques d'un empire jamais nommé par Joe Biden, au motif limpide de la liberté de navigation pour un commerce pacifique dans une zone sûre. Couplé avec les exercices des quatre escadres du QUAD dans l'Océan indien (pour le contrôle du couloir de Malacca), le pacte Aukus, qui est bien plus large que la seule construction navale, interdira à M. Xi Jinping de manœuvrer à sa guise au-delà de la ligne insulaire japonaise puisqu'il devra concentrer ses forces sur la détection de sous-marins furtifs surarmés dans les mers de Chine méridionale et orientale. Evidemment, deux autres noms n'ont pas été prononcés que tout le monde a entendus : les Philippines et Taïwan, deux Etats "alliés" en fenêtre de l'océan, plus qu'agacés par l'agressivité chinoise en continu dans leurs eaux et dans leur espace aérien. Boris Johnson pour sa part a précisé aux Communes que le pacte n'était pas dirigé contre la Chine, suscitant des éternuements sur les bancs de la majorité. Mais l'investissement de la Grande Bretagne en Australie signifie aussi aux Européens un transport du barycentre stratégique anglais vers la zone indo-pacifique pour faire pièce à la Chine qui la nargue depuis Hong Kong.

Le plus spectaculaire des dispositions du pacte AUKUS est la nucléarisation de la propulsion des futurs sous-marins australiens afin d'éliminer les soutages et d'améliorer la furtivité. Comme l'a signalé le premier ministre Morrison, le changement de pied est la conséquence d'un rehaussement stratégique australien au vu de l'insécurité grandissante dans la zone indo-pacifique. Il ne dit pas que jusque là, l'Australie se limitait à défendre ses propres atterrages et les nations de l'ancien empire allemand du Pacifique. Mais la Chine populaire et ses sociétés minières sont intervenues dans sa zone d'intérêt, allant jusqu'à acheter le gouvernement des Salomon, en même temps qu'une agressivité sans bornes se déchaînait contre l'Australie à tous motifs dès qu'elle est mise en cause (5G, pandémie, drois humains...). La Chine n'a pas hésité à interrompre ses achats de vins, charbon, cuivre, blé, orge etc... menaçant in fine de faire de l'Australie son ennemie (sic) ! Cette hostilité hors de saison a conduit l'Australie à remonter sa présence au sein du QUAD sur la ligne d'attente des Ryūkyū et d'aligner la technologie de ses capacités navales sur celles de VIIè Flotte US. L'hystérie chinoise vient de renforcer le camp opposé. Et Global Times de promettre l'enfer "sans merci" (resic) à qui viendrait dans ses eaux.



Le contrat nucléaire de construction navale du pacte de défense termine abruptement le contrat français de cinquante-six milliards d'euros devenu obsolète, qui programmait la mise en chantier de douze sous-marins conventionnels "Attack" de Naval Group à Cherbourg pour mettre à la mer une flotte submersible en 2050. La menace n'attendra pas si longtemps, mais le hic est que le groupe français pouvait parfaitement livrer ces submersibles Attack en propulsion nucléaire puisque dérivés de la classe Barracuda. Le désappointement somme toute mesuré des ministères français de la Défense et des Affaires étrangères laisse comprendre qu'il va y avoir une forme de compensation de la part des Etats-Unis (cf. Blinken), sinon qu'ils s'en foutent, sans nous dire quand même que le contrat de mise en fabrication n'était toujours pas signé en bonne et due forme, même si une coopération industrielle était amorcée dans les bureaux d'études - cent vingt familles australiennes vivent à Cherbourg et des familles françaises à Adélaïde, qui vont faire leurs valises. Une certaine méfiance s'était même glissée entre les partenaires, qui avait nécessité la répétition d'assurances par la partie française en termes de délais, coûts et compensations industrielles.
Cette rupture de cap du gouvernement de Canberra est un manque à gagner pour nous, pas une perte sèche. Mais on dit qu'aucune mise en chantier n'est prévue aujourd'hui sur le site spécialisé cherbourgeois même si des négociations sont en cours avec l'Indonésie et les Philippines. Nonobstant, le carnet de commandes chez Naval Group n'est pas plat, mais c'est une autre question. Reste le défaut de renseignement côté français. Le contrat du siècle aurait dû être surveillé comme le lait sur le feu, pour apprendre que Scott Morrison nous trahissait dès le mois de mars à Washington. Le directeur général de la DGSE, Bernard Émié, est à saquer, si ce n'est déjà fait. On reviendra sur les motifs des uns et des autres.

Pressé par l'horloge (biologique), Joe Biden a donc rapidement basculé la zone d'effort des Etats-Unis depuis le grand Moyen-Orient vers le Pacifique. Les conséquences sur le sac de nœuds judéo-persico-arabiaque ne vont pas tarder à émerger, mais dans quel domaine serons-nous donc surpris est un mystère encore. Par contre, il a décidé, toujours sans la nommer, de s'occuper personnellement de la Chine populaire dont le personnel politique a eu des mots malheureux à son endroit. Les génies de Zhongnanhaï ont oublié ou jamais appris que le vieil acteur de western qu'était Donald Reagan avait crevé l'Union soviétique comme un ballon de foire en la gonflant par une course effrénée à la technologie ruineuse de la guerre des étoiles. Quel défi occidental d'ampleur l'Empire du Milieu va-t-il devoir affronter pour que ses dirigeants ne perdent pas la face ? Sera-ce dans le domaine des drones sous-marins pilotés par satellite, dans les microprocesseurs de nouvelle génération, dans la guerre cybernétique, dans les sciences quantiques appliquées, les boucliers anti-missiles étanches ou les croiseurs spatiaux ? Sinon tout cela à la fois ?
Si les dirigeants chinois étaient assez intelligents pour comprendre qu'il ne sert à rien de se proclamer la première puissance mondiale et le devenir lors de l'anniversaire de la République populaire au 1er octobre 2049, ils réduiraient la pression en chaudière et mettraient le chadburn sur "En-Avant-Lente". Ils collaboreraient avec leurs voisins de manière honnête, ils cesseraient le pillage industriel et technologique, ils lâcheraient la bride à Taïwan parce qu'ils n'ont jamais gouverné auparavant cette île que l'empire mandchou a perdue, mais surtout parce que le peuple taïwanais est fondamentalement hostile à l'anschluss communiste*. Et ils favoriseraient la liberté de créativité individuelle d'une race qui n'en manque pas. C'est faire seppuku, d'accord ! Mais le peuple extraordinaitre des Hans célestes le vaut bien !

(*) Les autorités taïwanaises, qui n'ont pas plus entendu que les autres le nom de Taïwan dans les trois discours présentant l'AUKUS (en vidéo), ont chaleureusement remercié Américains et Australiens qui, dans leur conseil annuel (AUSMIN) de ce vendredi, viennent de resserrer leurs liens avec elles (source).

mercredi 18 août 2021

L'Occident sort du tombeau afghan

La chute de Kaboul n'est pas à mettre au débit des armées occidentales qui ont été rapatriées depuis bien longtemps, mais elle illustre presque parfaitement le jeu de poker menteur entre les admnistrations militaires et civiles. Le Pentagone a fourni à la Maison Blanche le tableau des effectifs et des dotations les plus modernes de l'Armée nationale afghane lui assurant une supériorité imparable ; trois cent mille soldats appuyés par l'artillerie et des avions d'attaque au sol contre moins de soixante mille pouilleux en tongues. La CIA a émis des doutes sur l'astiquage poli-miroir des armures afghanes mais dans le vacarme du gouvernement américain au prise avec de gros problèmes économiques et sanitaires, sans parler de la menace chinoise, l'avertissement n'a pas percuté. Et pourtant le dénouement illustre très parfaitement les fondamentaux de ce qui fut déclaré autrefois comme le tombeau des empires. L'Afghanistan n'existe toujours pas, ni comme nation, ni comme Etat. Mais ses dirigeants savent faire semblant, si ça paie ! Et deux mille milliards de dollars plus tard¹, ça a payé. Il n'y a que deux lois qui règlent cet espace, celle des rites coraniques du premier degré et celle de la corruption comme système de circulation monétaire. L'armée afghane n'existait pas, les soldes débondées par les Etats-Unis étaient englouties par les réseaux de paiements sans atteindre le voltigeur de pointe ; l'autonomie jalouse des chefs de corps déployés sur le terrain faisait le pendant de celle des administrateurs provinciaux, et de celle des commandants talibans indépendants sur zone. C'est à ce titre fort intéressant de voir comment les directives promulguées par les chefs talibans de Kaboul seront exécutées en province. Mais n'étant pas sur place, et n'y étant jamais allé, nous ne tomberons pas dans le piège de l'expertise mondaine comme s'y prête nos éditocrates préférés. La profusion de commentaires joyeux sur le thème du "je vous l'avais bien dit" est obscène même si le 15 août 2021 marquera le jour d'un retour de l'Occident sur ses bases, mais certainement pas son affaissement comme se plaisent à le célébrer les idiots du Kremlin qui pullulent chez nous.
Note (1) Les deux trillions de dollars proviennent essentiellement de la planche à billets américaine


pilote afghane
Faudra peut-être avancer le siège pour manoeuvrer le "volant" sans cabrer l'avion !


Le retrait était inscrit au programme de tous les pays de l'Alliance atlantique. Il a été freiné par le constat d'un besoin accru d'instruction des troupes régulières et celui de la consolidation d'une administration difficile à ancrer. Mais nous avons construit des écoles, des bâtiments comunaux, des centrales électriques et leurs réseaux de fourniture de courant jusqu'au dernier district, des adductions d'eau, des dispensaires, des hôpitaux, des routes etc... dans le plus pur style colonial, c'est vrai. Mais la population, qu'elle nous aime ou non, a su profiter de la modernisation occidentale et s'en souviendra. Dans les grandes villes, l'émancipation des femmes et l'éducation des jeunes filles a été réussie et elles s'en souviendront aussi. Sans boule de cristal, on peut présager qu'à partir d'aujourd'hui toutes ces infrastructures vont lentement se dégrader et le prix de la peinture passer dans la poche du parrain local, un peu comme en Algérie. Les Afghans ont eu vingt ans de clarté occidentale et ont goûté au luxe de l'envie satisfaite. Pouvions-nous leur assurer ce train de vie vingt ans encore ? Sans doute pas avant d'avoir converti une population fondamentalement islamique, autant dire jamais. Nous nous apercevons, moi du moins, que les Talibans n'ont vaincu personne, tout le pays rural était de leur côté.

A compter de maintenant, est constitué entre l'Iran, l'Afghanistan et le Pakistan, un axe islamique allant du Golfe persique à l'Indus, qui surtout menace les républiques d'Asie centrale et le Turkestan chinois² (Xinkiang) par l'exportation d'une influence coranique (que nous jugeons délétère) sur ces contrées. Celle reconfiguration stratégique oblige à une surveillance continue par deux empires partageant des frontières mises en tension sur cet axe, la Fédération de Russie et la Chine populaire, la première vassalisée par la seconde. L'Inde est partie prenante, au Cachemire pour le moins ; prise en tenaille, elle sent la mâchoire de l'ouest se renforcer contre elle. Sa forte communauté islamique va reprendre les couleurs de l'espérance. Mais c'est sur la zone syro-irakienne que la chute de Kaboul peut résonner le plus fort. L'Iran est moralement renforcé par la victoire des Talibans et va pousser les feux en Irak méridional pour renverser la situation plutôt confuse à son profit et faire pièce aux sanctions américaines. Un pays ne s'y est pas trompé, la Turquie, qui, en dépit de ses chaleureuses félicitations, construit un mur à la frontière orientale pour bloquer tout ce que l'Iran envisage de laisser passer pour déstabiliser l'Europe. La Turquie dont l'économie est très affectée par la situation mondiale et les erreurs du gouvernement AKP, subit une pression migratoire intense qui submerge toutes ses capacités d'accueil depuis la guerre de Syrie. On comprend qu'elle déclenche de temps en temps des chasses de pression sur l'Union européenne. Il serait intelligent de discuter avec elle de l'avenir.
Note (2) Le roi afghan Zaher Shah avait envoyé un corps expéditionnaire à Yarkand en 1934 dans l'intention de soutenir un Turkestan ouighour contre les Huis et les Hans. Ses volontaires seront tous massacrés par les troupes du Kuomintang.


Dans une sorte de mouvement tectonique, l'Occident va continuer le retrait amorcé par les empires européens il y a soixante-quinze ans bientôt (abolition du Raj britannique aux Indes), et se renforcera sur ses terres historiques, l'Europe et l'Amérique du Nord, océans compris. Son capital intact est l'inventivité dans les sciences fondamentales, de savoir tout fabriquer et d'adorer les libertés et le succès individuels. Ce sera sa marque. Des alliés convaincus du modèle, l'Occident n'en manque pas, à commencer par le Japon et l'Australie. Bien d'autres s'agrègeront dans l'avenir par le biais de traités de libre-échange comme le Partenariat transpacifique et l'administration Biden a déclaré vouloir offrir une alternative aux routes de la soie chinoises qui, à l'usage, apparaissent moins "cool" que prévues.

Il resterait à parler de l'émotion déclenchée dans les divers think tanks de stratégie, concernant un découplage atlantique ou notre abandon du Sahel. Nous n'avons de solution de rechange dans aucun des deux cas, mais c'est bien d'en parler, parler, parler pour continuer les subventions publiques. Pour terminer, les réactions d'Emmanuel Macron et de Joe Biden ont été dans la veine attendue, simples, directes, précises. Nous pûmes avoir peur d'une certaine emphase qui va bien aux désastres. Pour finir, récupérons les femmes afghanes ! Elles combattront ici le ramas de pétasses islamocompatibles qui tiennent le mégaphone.

Soosan Firooz
Jolie rappeuse afghane, et oui ! Voir son clip en cliquant sur l'image.

lundi 7 juin 2021

La Chine populaire au bout de l'épure idéologique

Les futurologues s'accordent pour donner avant trente ans la première place en tout à la Chine populaire ou à ce qui lui succèdera, tant sur le plan économique et scientifique que pour la puissance militaire. Le Parti aura fêté le centenaire de la République populaire de Chine, fondée à Pékin le 1er octobre 1949 à la sortie de la guerre civile qui suivit la guerre sino-japonaise, et le pari de revenir au premier rang, celui de l'Empire du Milieu, sera gagné !

Rien n'est moins sûr !

Même si cela doit désespérer M. Raffarin et tous les idiots européens du kowtow ! Le Parti communiste chinois est sur la même trajectoire que les Junkers du Second Reich. Comme le démontrait le stratège Edward Luttwak dans un livre que j'ai perdu, tout leur était promis s'ils dominaient déjà les sciences, l'industrie, l'éducation et la sécurité sociale, sans parler même de l'armée restaurée sur le modèle prussien. Le premier central téléphonique à Londres était construit par Siemens. Rudolf Diesel allait révolutionner la propulsion des navires. Gottlieb Daimler concevait le premier moteur d'automobile à gaz industrialisable (sur une base Beau de Rochas). En 1900, les grands konzern du Reich produisaient plus d'acier que le Royaume-Uni. Cette prééminence industrielle se devinait lors de l'exposition universelle de 1900 à Paris, dans la machine-outil, la mécanique lourde, l'imprimerie de labeur avant de faire l'écart dans la chimie, l'électrotechnique, l'optique. Deutsche Qualität, ça vient de loin, ça vient de là.
L'énorme production de biens industriels et de consommation (textile) était écoulée en Europe centrale et orientale jusqu'en Russie, mais aussi dans les pays réputés neufs comme l'Afrique du sud, l'Argentine, l'Urugay, le Chili, avant d'attaquer l'Asie solvable, chasse gardée des Britanniques. Les réseaux commerciaux agressifs, adaptables aux clients et y pratiquant la vente à crédit, deviendront tentaculaires. Les banques allemandes très impliquées dans le développement industriel (qui avait beaucoup tardé avant le Zollverein) tisseront des liens avec des places étrangères puissantes comme Amsterdam ou New-York, en évitant la City. Le majorat mondial n'était que question de temps, une génération !

Bismarck (†1898) était intelligent. Sachant compter et mesurer inconvénients et avantages, il avait refusé de se lancer dans l'aventure coloniale comme les autres pays européens. Dit en passant, il avait aussi mis en garde ses successeurs de ne jamais s'immiscer dans les disputes de l'empire austro-hongrois, patchwork de nationalités, rivales jusqu'à la mort ! Génie !
Guillaume II n'était pas intelligent, et handicapé. Il fut facile de le flatter pour que l'Empire disposât à son tour d'un merveilleux empire colonial, où le kaiser pourrait aller admirer des nègres dansant à poil, en sus de son influence directe sur la Sublime Porte dont il avait fait sa chose, laquelle allait lui concéder la ligne ferroviaire Istanbul-Bagdad. Pour y atteindre, il fallait une flotte commerciale océanique de tonnage suffisant (les grandes compagnies de navigation allemandes comme Norddeutscher Lloyd ou Hamburg-Amerika Linie vont se déployer à ce moment-là) et bien sûr, une marine de guerre capable de la protéger partout. Vous voyez le parallèle ?

Au début de l'année 1914, la marine de guerre impériale est la deuxième du monde, capable d'aligner une quarantaine de cuirassés et croiseurs lourds. Et pourtant ! L'Amirauté anglaise, forcée au réarmement naval, produira les fameux dreadnought et toute une flotte moderne qui empêchera le Reich de briser le blocus allié. Les opérations navales allemandes de la Première guerre mondiale se limitèrent à la guerre sous-marine en Atlantique et aux raids organisés par les navires de second rang stationnés dans l'outremer impérial. Le tonnage ne fait pas tout, le combat d'escadre ne s'improvise pas, et le sel dans le sang des équipages est un facteur décisif de résilience. Acculés à la guerre, les alliés européens paieront très cher leurs hésitations mais vaincront à la fin par la profondeur de champ que le Reich ne possédait pas.

parade navale chinoise

Est-il besoin de reprendre point par point cette brève description de la stratégie du IIè Reich pour l'appliquer à la stratégie impériale chinoise d'aujourd'hui ? Il semblerait qu'Américains et Anglais ont feuilleté Luttwak, mais les Chinois pas encore !


La Chine à l'apogée de sa nuisance



Chez les pays de l'OCDE (chez les autres aussi sans doute), la pandémie du coronavirus de Wuhan a mis au jour une très forte dépendance des productions chinoises dans les bases pharmaceutiques et les articles sanitaires (masques, tests). D'autres domaines ont été monopolisés par la Chine populaire comme celui des terres rares. Et nous ne parlerons pas de "l'usine du monde" d'où sortent textile, quincaillerie de bâtiment, électroménager, panneaux solaires et mille autres choses que nous avons laissé partir au motif d'une spécialisation mondiale, plus que d'ailleurs le libre échange honni. La Chine populaire s'est fait une place de choix sinon toujours la première, dans la production mondiale de biens de consommation. Etait-il besoin pour autant de piller tous les savoir-faire accessibles, brevets et technologies occidentaux ? Etait-il besoin de pratiquer le dumping sur les produits d'aciéries et le photovolaïque quand la majeure partie de leur production mondiale était déjà captive ? La concurrence déloyale augmentée d'une propension générale à l'espionnage par tous canaux même culturels, a réveillé le régulateur du premier marché de consommation du monde, les Etats-Unis d'Amérique. Chapeau les cons !

Il en va pareillement de la recherche d'une hégémonie maritime sur toutes les mers bordant le pays jusqu'à la capture d'îlots inhabités au plus loin des bases chinoises dans le but insensé de faire de la Mer de Chine méridionale un lac intérieur. La Chine populaire y a gagné la constitution d'une alliance navale entre le Japon, l'Inde, Les Etats-Unis et l'Australie, le QUAD, flottes qui manœuvrent ensemble dans l'Océan indien et sur les atterrages des nations menacées (Indonésie, Malaisie principalement, Bornéo et Palawan). Pour enfoncer le clou, Le QUAD a demandé le renfort des alliés européens. L'Amirauté envoie un groupe aéro-naval vers le Japon, la France dirige une frégate pour s'y joindre et jusqu'à l'Allemagne, pays le plus coulant avec Pékin, qui enverra cet été une de ses frégates en Mer de Chine. Ce n'est pas la bataille navale, c'est pour montrer au pouvoir chinois que nul n'est dupe de leurs singeries et ne détournera le regard si d'aventure il veut mettre le feu dans sa zone d'intérêt. Le réarmement chinois est spectaculaire et particulièrement dans l'armée de mer où s'engloutissent des milliards. Tandis que les défis intérieurs s'accumulent, menaçant de déstabiliser les bases sociales du régime qui peine à satisfaire l'immense population dans ses besoins primaires. Rappel : on parle d'un milliard quatre cent millions de gens de toutes conditions, riches, pauvres en majorité, très pauvres souvent.

Le battage idéologique du Parti est assourdissant, au niveau de son correspondant aux craintes de désaveu populaire. En 2019, on a compté que trois cent quarante millions de Chinois ont quitté le Parti communiste et ses organisations de jeunesse (source). Le constat général que le peuple est de la pâte à modeler, sans valeur intrinsèque, une matière première transformable en richesse pour la classe dirigeante, détourne les gens, qui par ailleurs sont informés par la bande d'une répression cruelle des Tibétains, Ouighours, Hongkongais, Falungong, de l'église catholique cachée revendue au pouvoir par la Curie romaine¹, et maintenant des Mongols de l'intérieur qui ne veulent plus s'en laisser compter. S'ajoutent au doute sur les intentions cachées du Parti, les menaces récurrentes d'une guerre de destruction de l'île rebelle de Taïwan qui ne provoque la Chine populaire autrement que par son existence et son bonheur de vivre ! Les motifs du pouvoir central sont-ils finalement de créer le désordre pour à la fin l'écraser et montrer sa force ? Les peuples chinois sont intelligents, travailleurs, éduqués, peu portés à la revendication, soucieux d'accroître d'abord le bien-être de leur famille, mais trop n'en faut.
Les émeutes rurales contre les captations foncières des cadres du Parti communiste, les soulèvements ouvriers du Dongbei, les manifestations des Hui musulmans de Shanghaï sont autant de signaux d'alerte pour les dirigeants qui font l'erreur de vouloir tout corriger par le haut alors que l'histoire des trente dernières années leur a montré que la liberté de faire et de dire était le plus sûr moteur de développement pacifique, quand il se base sur un peuple industrieux comme le sont les Chinois. Mais plus insidieusement, c'est la caporalisation des jeunes ingénieurs dont le souci premier est de plaire à la hiérarchie politisée, qui mine en profondeur les espoirs d'hégémonie. S'y agrège la démotivation d'une partie de la jeunesse diplômée qui en vient à s'assurer le minimum vital par un emploi sûr et le moins fatigant possible (clic). On n'obtient rien de godillots, l'Union soviétique et ses imitations l'ont démontré. Le pouvoir chinois va connaître chez son peuple une apathie qui peut lui être fatale par son silence trompeur.

C'est par le soft power que la Chine pouvait obtenir une prééminence mondiale. Au motif de célébrer une victoire centennale sur tous ses rivaux, la clique Xi Jinping a choisi la confrontation, comme le IIè Reich y succomba à la Belle Epoque. Même causes, mêmes effets !
A moins d'une révolution de palais, comme l'empire en avait le secret, la Chine populaire avance vers une seconde humiliation. Le communisme est un cancer.

Confucius


Note (1): Il faut être abandonné par l'Esprit saint pour imaginer fléchir le régime le plus matérialiste du monde en se soumettant à ses vues.


Postscriptum : S'il s'avère que la pandémie du Covid_19 est née d'une manipulation ratée au laboratoire P4 de Wuhan, le programme OBOR (Routes de la soie) va stopper pour un long moment et le Parti perdra la face, ce qui peut tuer en Asie plus souvent que le ridicule chez nous.

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