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samedi 2 mars 2024

La main passe

Ioulia et Alexei Navalny
#2244 - J'avais décidé de ne rien écrire sur l'enterrement d'Alexei Navalny au seul motif que l'espace internétique allait être inondé de reportages et que toute tentative de post pouvait être prise pour du copiage. Mais j'ai vu !
La foule !
La foule à la fois commotionnée par l'assassinat qu'aucune personne honnête ne nie, et en colère d'avoir à subir les foucades tragiques du petit tsar péteux en campagne électorale truquée, s'est rendue en masse sur le parvis immense de l'église de l’Icône Notre-Dame-Soulage-Mon-Chagrin, puis en cortège interminable vers le cimetière Borisovsski. Non seulement elle a surmonté les menaces ouvertes du pouvoir contre toute manifestation "non-autorisée", sed etiam elle a bravé les risques explicites de toute participation aux obsèques du héros, et surtout les jeunes passibles de recrutement pour la guerre. Cinquante-six "braillards" ont été arrêtés par la police anti-émeute ; il y a fort à parier que ce soient des agents provocateurs venus là crier "non à la guerre" pour électriser la foule et initier la rafle attendue. Mais non, les gens ont applaudi le cercueil, ont jeté des fleurs et ont marqué l'événement d'une dignité exemplaire.

Le tyran a-t-il su le décompte d'affligés qui se chiffre en milliers ? Rien n'est moins sûr.
Mais une catégorie d'acteurs sont les témoins de cette affluence, les policiers dépêchés par le pouvoir.
Qu'ont-ils répondu à leur épouse ou leur mère qui hier soir leur a demandé : "alors ?".
- Beaucoup de monde ! Vraiment beaucoup !

On savait les citadins moins touchés par le bombardement informationnel que leurs concitoyens de la campagne sans eau courante. On avait sous-estimé leur courage ; et sans tirer des plans, on peut raisonnablement croire qu'il y en a beaucoup plus encore qui aujourd'hui, moins courageux ou très occupés, ont regardé les cérémonies sur les réseaux sociaux, n'en pensant pas moins :
Le pouvoir est un tueur.
La terreur poutinienne ne prend pas ; le Parrain est désavoué, les dignitaires du FSB se posent sans doute des questions : a-t-on le bon champion pour continuer Notre Etat ? Vladimir Soloviev et Margarita Simonyan devraient penser à s'acheter une minerve d'acier ; la corde à piano ça coupe.

Au-delà des condoléances attristées, tous mes vœux accompagnent Ioulia Navalnaïa dans son projet.

dimanche 18 février 2024

Le carême de Royal-Artillerie

#2240 - Ceci est un billet de saison qui va limiter ses réflexions à la nature humaine profonde inatteignable. Inatteignable vraiment ? Le carême ne peut se définir comme un jeûne bien qu'il y soit réduit par l'Eglise en difficulté à faire passer dans les communautés chrétiennes la notion d'ascèse spirituelle ; car une période de retrouvailles avec soi-même, les volets clos sur son for intérieur, sa propre découverte de la distance qu'il reste à franchir vers la lumière de la vérité n'est pas à portée du vulgum pecus. Où sont passés les grands prédicateurs qui sortaient des monastères au carême pour électriser la foule des fidèles accourus ? Martyriser le corps pour élever l'âme est un grand classique religieux que l'on retrouve partout pour l'asservissement des âmes. Le carême n'est pas non plus une période de "partage" issue du biais caritatif qui transmute le message essentiel en manifestation publique des richesses des uns contre la pauvreté des autres. Le carême doit être éminemment égoïste. D'ailleurs le Christ des évangiles n'est pas parti au désert en joyeuse compagnie au milieu d'une cohorte d'orants jouant des nebel, des toph, des khalil et des kinnor ; mais seul, ne comptant que sur la force de son esprit. Et pour ne pas laisser mourir avant l'heure son corps d'homme, il le laissa certainement boire et manger contrairement aux écritures, sinon quelque chose cloche.

Penseur de Pixabay sous licence de contenu

Celui qui cherche un sens à la vie, croyant ou moins croyant - il n'existe pas d'incroyant viscéral - devrait profiter de ce temps d'ascèse pour faire le récolement de son être trinitaire. Son corps si imparfait est-il préparé à accueillir l'âme qui l'anime ? Cette âme est-elle connectée à l'esprit supérieur qui la guide ? Si oui, que lui insuffle-t-il ? Les règles de combat entre trois entités d'équilibre qu'elle va rencontrer à travers son être incarné !
L'esprit va l'aider à interagir avec le yin et le yang, l'ordre et le chaos, le bien et le mal. Le carême n'est donc pas affaire de perdrix et de truites. Et l'homme n'a que quarante jours à consacrer chaque année à cette retraite. De grands ouvrages offrent une étude approfondie de ces "paires".
Le "yin et le yang" dérive de la loi de gravitation universelle (jadis cachée) qui en fait deux concepts opposés donc associés qui règlent d'abord le principe de vie et le système solaire. L'ordre et le chaos ne se dissocient pas, l'un émanant toujours de l'autre et inversement sur l'abcisse du temps. Si sa loi préside à l'univers organisé sur une longue période, elle est à l'échelle humaine le marqueur d'une civilisation addictée à sa perpétuation. Son principe brime souvent le suivant. Le bien et le mal est un faisceau de conventions humaines réglant la vie pacifique en société dans les limites imposées par l'ordre. Le bien et le mal sont promulgués par les religions, qu'elles soient divines ou triviales, qui dans les deux cas ont leur codex et leurs clercs.

Dit en passant, le ramadan est aussi le temps du djihâd spirituel qui est le devoir religieux de lutter contre soi-même, amalgamant l'abnégation et la résistance aux penchants mauvais. Il est organisé différemment du carême chrétien, sur la base d'une journée renouvelée de jeûne, prière, introspection pendant trente jours. Il est un des cinq piliers de l'islam. On y mange beaucoup au clair de la lune.

Pour pratiquer un carême, à défaut d'avoir lu François Cheng, il suffit de partir à la recherche de son âme et de se souvenir de la maxime : « L'esprit raisonne, l'âme résonne ; l'esprit se meut, l'âme s'émeut; l'esprit communique, l'âme communie. » Si l'esprit est le yang normateur de la paire cosmogonique, l'âme en est la sensibilité, la plasticité de la pensée, le moteur du corps ; et contrairement à une idée sottement répandue, l'âme obscure à elle-même malgré tout se voit. Quand vous augmentez l'harmonie de l'environnement de vous-même, émane de votre corps de brute le bonheur d'y avoir atteint. Et ça se voit dans une glace. De la même façon que vous verrez en autrui la couleur de son âme dès qu'il apparaitra sincère et bien disposé à votre endroit jusqu'à rayonner de bonheur. Vous vous imprégnerez du bonheur proposé.

Il sera utile de commencer l'exercice par une recension (clic) du De Anima d'Aristote qui vous dévoilera les trois âmes de l'homme : l'âme "sensitive" qui est le propre de l'animal, par opposition à l'âme "végétative" de la plante captive, l'âme "intellective" de l'homme qui comprend les deux autres mais est capable de connaître et de spéculer. Mais spéculer sur quoi ? il n'est de philosophie que de la mort. L'eschatologie qui devait y préparer fut jetée aux orties par les Modernes et a disparu des sermons en chaire, remplacée depuis soixante ans par de mièvres litanies auxquelles ne manquent plus que le balancement rythmé des corps en transe. Encore était-elle épurée de toute transcendance par les images sulpiciennes qu'on enfonçait dans les jeunes esprits jusqu'à leur faire croire au Vieillard tout puissant dans sa grande barbe blanche. Aujourd'hui Lui-même a disparu pour ne laisser la place qu'à l'Amour immatériel et matériel de la charité chrétienne qui a tout dévoré.

Comment pratiquer un carême ?

La première chose à faire est de commencer un cahier en notant toutes ses pensées concernant le corps, l'âme et l'esprit. Il faut s'y mettre chaque soir avant de dormir. Au début, on peut se contenter de faire la critique d'ouvrages tiers. Puis peu à peu appraîtront des idées personnelles induites par ces lectures et votre propre méditation.
Au soir du quarantième jour, brûlez le cahier. Tout aura été assimilé, et si vous êtes fétichiste, récoltez les cendres et confiez-les à une boîte à cirage sur laquelle vous noterez l'année. Et faites-en collection.

boîte à cirage de luxe Henson
- une urne à pensées de carême -

L'âme qui nous meut et nous émeut est immortelle puisqu'elle ne participe pas de la corruption physique d'un corps fini, programmé dès le premier jour pour disparaître. Rendre l'âme n'est pas mourir mais transmettre. Appliquez-vous à savoir quoi ; quand vous aurez trouvé, cherchez à savoir à qui.



Anima Christi Sanctifica Me

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