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mardi 30 août 2022

Epilogue

Un an après l'accident, Martha et un vieux copain de lycée avaient ouvert un restaurant français à Saarbrücken, qui évoquait Marseille et le film Borsalino. Ça marchait moyen mais ils faisaient les frais. Des vieux de la ville s'étaient habitués et venaient voir la jolie patronne accorte et prévenante qui sinon boitait bas. Liliane n'avait jamais quitté la maison de convalescence où elle était surveillée pour un enfoncement du thorax. Aucune des deux n'avait entendu parler du crime turc de Mannheim, les garçons ayant jugé de ne pas parler de cette séquence estivale, à la fois pour ne pas plomber l'ambiance et accessoirement pour leur propre sécurité. C'est la traction qui relança l'affaire.
L'année suivant celle de la mort d'Alf et Med, Romain-Jean s'était laissé convaincre par un journaliste parisien de faire le reportage prévu sur la rénovation du cabriolet Citroën chocolat. Il s'était dit que les protagonistes étant aujourd'hui au repos dans le riant cimetière de Kolari à trois mille kilomètres de là, rien ne s'opposait à ce qu'il promeuve son talent dans la restauration de véhicules de collection. C'était aussi terminer le projet commun à tous les trois. Et le reportage parut dans Autoretro. La couleur spéciale n'avait pas changé. Il faut dire qu'elle rehaussait magnifiquement le modèle. Il y eut deux vidéos mises en ligne sur Youtube qui détaillaient les travaux mécaniques et de carrosserie, et qui se terminaient par une pub pour le garage de Calais, Calais Coachworks. Presque six mois après le reportage, Romain-Jean fut appelé par son ouvrier à descendre du bureau, un monsieur voulait le voir. Peut-être un Libanais ou un Syrien - il y avait des gens de partout pour le tunnel - lequel se présenta en lui tendant une carte de visite :

- Gehad Arslanoğlu, FAYA Group Ticaret As, Edirne
- Bonjour, que puis-je pour vous, efendim ?
En excellent français, le visiteur turc lui répondit que c'était une longue histoire qui concernait surtout des amis à lui, mais que s'il n'avait pas le temps maintenant, il pourrait revenir sur rendez-vous. Intrigué Romain-Jean le fit entrer :
- Je ne sais si je pourrais vous aider mais j'ai un peu de temps maintenant, venez dans mon bureau, par ici, s'il vous plaît.
M. Arslanoğlu monta l'escalier du bureau et déposa son chapeau sur le coin de la table, prit la chaise qu'on lui montrait et commença son histoire.

Il avait perdu son épouse dans la tragédie d'un crime d'honneur qui avait défrayé la chronique en Allemagne, à Mannheim exactement, c'est à côté de Ludwigshafen. Sa famille très traditionnaliste avait décidé de laver dans le sang l'affront d'un adultère présumé, et ses oncles avaient été condamnés avec leurs hommes de main pour deux assassinats, son épouse et sa sœur. Ils étaient détenus à Stuttgart. Par son épouse, il avait appris l'existence d'un cabriolet Citroën ancien de couleur chocolat qui d'une certaine façon était mêlé à l'affaire parce qu'il l'avait voiturée elle et sa sœur lors de vacances coupables entre guillemets dans le sud de la France. Et voilà que la voiture précisément décrite était maintenant sur Youtube et à Calais.
Romain-Jean alla droit au but.

- Je suis au courant du voyage de la voiture dans le sud. Que voulez-vous savoir aujourd'hui et pourquoi, enfin, si je peux me permettre cette question ?
- Je voudrais rencontrer l'un ou l'autre des garçons qui ont fait ce voyage avec cette voiture pour savoir la vérité sur les vacances de mon épouse et de ma belle-sœur. Depuis leur décès, rien ne peut nuire. C'est personnel.
Sans doute le Turc refusait-il les évidences même si son épouse avait dû parler de quelque chose au retour forcé de vacances. Romain-Jean fut gêné de lui dire que les deux garçons auxquels il pensait s'étaient tués sur une route de Finlande et qu'ils y étaient enterrés. Son visiteur prit cette affirmation pour une esquive.
- Vous êtes sûr ?
- J'étais à l'enterrement, Monsieur, c'était à Kolari sur le cercle polaire, le 26 septembre 2023.
- C'est arrivé comment ?
- Un accident de la route banal dans un virage, entre un gros camion de bois qui se déporte à gauche et une voiture venant en face et roulant trop à gauche. J'ai des photos de la voiture, une Volvo Amazon de collection. Je peux vous les montrer.
- Euh... désolé ! Non, c'est inutile. Merci.
- Je n'ai pas d'information sur leurs vacances dans le sud de la France, nos relations étaient justes de mécanique et carrosserie ; ce en quoi il mentait, mais ne sachant rien des intentions du veuf, il avait préféré maintenant sortir du jeu.
Le Turc baissa la tête, pensif et manifestement accablé ; puis il le remercia de l'avoir écouté et redescendit les marches lentement son chapeau à la main. Il s'arrêta un instant dans le rectangle de lumière du rideau de fer ouvert sur la rue et se recouvrant, prit à droite.


FIN


cabriolet Citroën
[clic]



samedi 27 août 2022

Où on passe le cercle polaire, une fois !

Roman de gare estival - Chapitre 9
Il reste deux ou trois jours de roulage selon le temps qu'il fera pour atteindre la destination finale au-delà de laquelle plus rien n'existe.

C'est à Umeå qu'ils vécurent le tournant du voyage. Après un ravitaillement copieux au Systembolaget de la ville qui ce jour-là fermait à 15 heures, c'était samedi, il rentrèrent au petit cottage qu'ils avaient loué dans un camp pour touristes à huit cent mètres de la plage. Les provisions étaient copieuses avec du poisson en boîte, des boulettes de viande à la sauce brune, du pain plat, du pain levé et des pêches en conserves de Thaîlande. Les garçons se mirent en cuisine dès six heures, il suffisait de réchauffer finalement. Les filles mirent la table, de la musique et on passa l'aquavit, puis des bières à 3,5° en vente libre, et des liqueurs parfumées de deux couleurs en petits flacons, jaune et verte... et on acheva l'aquavit qui n'aime pas prendre l'air. C'est bourrés comme des Russes qu'il finirent par se coucher sans trop savoir avec qui. Sauf qu'au matin à se lever pour chasser le mal de crâne, il parut évident à tous les quatre qu'il y avait eu "échange" et sans doute pire, sans précautions. Une bonne douche plus tard, on convint à l'unanimité d'oublier le déraillement puisqu'aucun d'entre eux n'en gardait le souvenir et de trouver la pilule du lendemain au principe constitutionnel de précaution. Mais l'affaire laissa des traces car ils ne se regardaient plus l'un l'autre de la même façon avec cette complicité muette qui avait présidé à leur relation jusqu'ici. Alf se disait même qu'à l'occasion, il saurait trouver le moyen de lever le doute. Peut-être sur le chemin du retour s'ils réunissaient les mêmes circonstances. Mais tout compte fait à la fin, ils possédaient ensemble un secret maintenant. Et c'est dans cet équipage qu'ils reprirent la route du nord le surlendemain, lundi, se promettant de ne plus mélanger les alcools en se rabattant sur le vin moins traître. Mais il était cher.

Il ne restait plus qu'à entrer bientôt en Finlande pour ressortir ensuite en Norvège et atteindre la queue de trajectoire au fin fond de la Laponie, Kirkenès. Le van allemand qu'ils avaient cotoyé au motel de Sundsvall y montait aussi, mais en faisant l'école buissonière. Ils étaient équipés comme pour une expédition au pôle Nord et cela ne rassurait pas nos amis qui s'interrogeaient sur ce luxe de précautions qu'ils n'avaient pas jugé bon d'embarquer. Med se sentait à ce moment-là comme un Congolais qui montait au Mont Blanc en espadrilles. Aussi avaient-ils prévu de questionner en détail les permanenciers de l'automobile club de la première "grande ville" sur les risques ou l'absence de risques à cette saison, avant de s'enfoncer au pays des rennes. Une chose était sûre, le temps changeait rapidement comme en montagne chez nous depuis qu'ils avaient franchi le cercle polaire arctique. Même si ce n'était pas la Ligne, l'équipe déboucha le champagne avec des biscuits tuilés en se photographiant sous le panneau indiquant le passage du Cercle. Les blousons fourrés étaient toujours à portée dans la voiture avec des bonnets de laine et pas rangés au fond de la malle. De même avaient-ils pris l'habitude de mettre leurs chaussures de marche quand ils roulaient, pour parer toute éventualité météorologique ou les effets d'un accident. Et justement...

carte de Botnie

Le camion de grumes de 40 tonnes se déporta sur sa gauche dans un virage plus serré quand Med venait lui-aussi sur la gauche de sa voie pour rattraper la courbe imprévisible ; il roulait à 75 km/h et dans le hurlement de ferraille dont les morts sur la route se souviennent toujours, l'Amazon qui avait chassé et surviré fut carrément écrasée par le train avant du Scania. La suite, nous ne la connaissons pas. Le rapport succint d'accident transmis aux familles dont on avait retrouvé la trace dans les papiers des voyageurs signalait le décès de deux garçons assis devant et des blessures sérieuses infligées à deux jeunes filles assises sur la banquette arrière. Leur rapatriement avait été confié à AWP France, société de secours aux voyageurs désignée par leurs cartes bancaires. Les corps des garçons seraient conservés un mois à la morgue de Kolari après l'autopsie à Rovaniemi, la capitale de la région, en attendant la décision des familles, soit de les rapatrier par le système d'assistance, soit de les inhumer en Finlande avec une participation modique.

Ne vint à l'enterrement que la soeur aînée de Med qui monta en train de Liège par Cologne jusqu'à Stockholm puis Gällivare en pleine Laponie, en autocar ensuite. Elle mit quarante heures mais avait une phobie sévère de l'avion. Romain-Jean avait été averti du décès d'Alf par sa mère qui avait été prévenue par l'ambassade de Finlande à Paris. Elle lui demandait d'avoir plus d'informations des autorités locales puisqu'il parlait l'anglais. Plutôt que de multiplier les appels à Kolari, il décida d'assister aux obsèques de son meilleur copain et partit de Calais vers Londres pour prendre un vol SAS vers Pajala via Stockholm et Luleå. D'un côté comme de l'autre, les familles n'avaient pas voulu se mettre en frais. Elles firent faire une gerbe chacune chez la fleuriste du village que leur avait indiquée le responsable local des pompes funèbres. Le pasteur prononça la prière d'usage devant les fosses jointes, tout en finnois, et tendit l'aspersoir. Y assistaient l'adjoint au maire et un délégué de l'entreprise de camionnage, le gérant des pompes funèbres municipales, ses quatre acolytes et deux retraités venus là par compassion. A peine eurent-ils tourné les talons que le fossoyeur démarra le bobcat municipal pour l'enfouissement. Romain-Jean ne voulait pas attendre qu'il tasse la butte à coups de godet et accéléra le pas. La sœur de Med rejoignit l'arrêt d'autocar pour attraper le prochain à ce qu'elle dit, mais il semblait douteux qu'il en passe un avant ce soir. Romain-Jean rattrapa l'adjoint au maire pour lui demander s'il était possible de voir la voiture. Il lui fut répondu qu'elle était une pièce à conviction qui illustrerait le rapport d'accident attendu par les autorités judiciaires de Rovaniemi. Mais vu la distance qu'avait franchi le Français, l'adjoint le confia à un chauffeur de la mairie qui l'amena à la casse-auto où gisait l'Amazon rouge. Romain-Jean avait nourri le secret espoir de la sauver en souvenir de son pote Alf. Le soir apportait la bise du pôle et l'épave était irrécupérable.

Toutes les vitres avaient explosé et le train avant était rentré dans l'habitacle avec la colonne de direction. Le moteur-boîte avait cassé l'arbre de transmission en reculant. Les secours avaient scié le pavillon en carré pour extraire les victimes. La clé était toujours sur le contact et la montre qu'il avait rajoutée sur le tableau de bord indiquait la bonne heure, comme un souffle ultime de vie. L'habitacle était plein de verre et brisures de toutes matières sous lesquelles il miroitait de l'huile sur le plancher, qui n'était pas de l'huile ; le coffre béant avait été vidé. Les roues arrière étaient intactes et montraient des pneus neufs. Il n'y avait plus de places à l'avant et deux minuscules espaces à l'arrière. C'est cette bulle dans la ferraille qui avait sauvé les filles de la mort, mais les séquelles des blessures provoquées par l'écrasement de la carrosserie dureraient sans doute longtemps. L'employé de mairie lui dit que le chauffeur du camion était toujours à l'hôpital et qu'il avait raconté l'accident à la police. A ce jour, personne n'avait dit qui était au volant, au prétexte des besoins de l'enquête, une discrétion qui semblait suspecte à Romain-Jean. Le premier communiqué de la "gendarmerie" qui avait été traduit en anglais indiquait que la Volvo aurait franchi la ligne jaune continue avant un virage à gauche quand le camion de grumes arrivait en face à vitesse normale en prenant tout sa voie mais que la sienne. Il était sûr que les autorités locales n'incriminerait pas le chauffeur routier, bien qu'il soit Pakistanais, et encore moins l'entreprise qui était un employeur local où le travail était rare. La venue du délégué à Kolari pouvait aussi signifier qu'il fallait accorder les violons de circonstances dans la dernière ligne droite administrative. Romain-Jean avait remarqué pendant le trajet en autocar entre Pajala et Kolari qu'ils n'avaient croisé quasiment personne sur les trente kilomètres du parcours. Ceci aurait pu laisser croire aux Français qu'ils étaient réellement seuls au bout du monde et faire relâcher leur attention, jusqu'à faire l'écart de carres fatal. Romain-Jean hésita un instant à prendre un souvenir comme le bouchon du réservoir mais préféra éviter les questions. Elle partirait à la compression dans quelques mois. De retour à la mairie, l'adjoint lui proposa un hébergement pour la nuit chez une paroissienne et lui offrit de le faire ramener à l'aéroport de Pajala demain matin par un employé de mairie qui avait des courses à y faire pour lui et le bureau.

Le Beechcraft décolla à l'heure. Quand il redescendit sur Luleå, Romain-Jean put contempler le port industriel encombré de grumiers et où stationnaient des brise-glace attendant l'embâcle de la baie. Il laissait deux potes sous terre avec qui faire des projets était terminé. Même s'il ne s'agissait que de bagnoles, Romain-Jean encaissait la tragédie comme un échec personnel ; il ne comprenait pas, pourquoi ce goût amer dans la bouche. Il était à un doigt d'imaginer une rupture du bras Pitman ou d'une rotule de direction sinon même une avarie du boîtier. Pourtant il avait ouvert le boîtier au garage pour changer les bagues, et les biellettes lui étaient apparues plutôt récentes. Une refabrication indienne ? Il ne pouvait libérer son esprit de ce tracas. S'il connaissait assez peu Med, Alf avait été son copain d'enfance depuis le collège, et ils avaient fait les quatre cents coups par toute la côte d'Opale. Jamais perdus de vue, ils passaient d'agréables soirées au pub, parfois en bonne compagnie. La page était tournée comme par un coup de vent froid. Il accusait le coup ! Deux mois plus tard, Liliane décédait à l'hôpital de Metz d'une embolie pulmonaire, il n'en sut rien.


mardi 23 août 2022

Il suffit de passer le Pont

Roman de gare estival - chapitre 8
Bientôt libérés de pointage à Copenhague, Med, Alf et leurs amies attaquent la partie exotique du voyage vers le grand nord.

Øresundsbron
Le pont ? Il faut le voir en photo avant que d'y passer. Le mégapont de l'Øresund est le marqueur inoubliable du voyage en Scandinavie. Mille mètres suspendus au-dessus de l'eau et trois mille cinq cents mètres enfouis sous l'eau, ça vous la coupe ! Prouesse d'architecte certes, mais aussi un pied fabuleux pour les ingénieurs et le designer. On y va !

Le quadrille s'était confirmé à Copenhague et le lendemain de la rixe, Alf était passé au poste prendre des nouvelles des nationaux. Il apprit que les résultats revenus de l'hôpital étaient bons et donc qu'ils pourraient faire mouvement dès demain s'ils le souhaitaient, sans récidive bien sûr.
- Quand on a su que des Français se battaient en ville, on est venus vite, mais ce n'étaient pas les Français habituels, dit le capitaine du poste en souriant.
- Ils sont comment d'habitude, demanda Alf en rejoignant l'Amazon.
- Plus exposés au soleil ! Et ils ont des série 7 ou des classe S noires ! Bon choix l'Amazon, tout forgeron sait réparer ça et ça rend sympathique par ici.
- Il y a encore des forgerons au Danemark ?
- Oui, le dimanche pour faire des animations pour touristes. Vous montez où ?
- Kirkenès si Dieu veut !
- C'est loin, bonne route quand même ! Prenez une carte d'automobile club pour la Suède dans une station-service, comme le Riksförbundet M Sverige, ça aidera en cas d'imprévu, même pour deux roues crevées.
- Merci beaucoup. Salut Capitaine !

Et Alf rejoignit les autres à l'auberge de jeunesse pour annoncer les préparatifs. Il ne restait que 2400 kilomètres avant la mer de Barents, selon le Michelin.

C'était vrai, le passage du pont de l'Øresund valait à lui seul le voyage, et Alf avait trouvé de la documentation à l'Office de tourisme, ce qui leur avait permis de préparer le saut du détroit. Il traduisait la brochure anglaise à haute voix : depuis l'île danoise de Seeland jusqu'en Scanie suédoise : 7850 mètres de long avec les précurseurs à niveau et souterrain. L'infrastructure totale avec les voies d'approches routières et ferroviaires faisait seize kilomètres. L'architecte s'appellait Georg Rotne, il est suédois et son nom est entré dans l'histoire des travaux publics comme Gustave Eiffel. D'accord, répliquait Med, nous avons quand même le majestueux pont de Normandie et le viaduc anglais de Millau tout d'élégance ! Et Liliane de couper l'effet en précisant que le mégapont Hong Kong-Macao ne faisait que cinquante kilomètres au dessus de la Rivière des Perles. Et à Macao il y a des casinos, mdr !
- Oui, ce n'est pas Chaudes-Aigues, on savait déjà, répliqua Alf, qui leur avait narré leur passage dans la seule ville au monde à n'avoir pas inventé l'eau chaude.
Le quadrige s'était formé naturellement, Med et Martha, Alf et Liliane, mais Med semblait plus accroché car sa cavalière avait des arguments peu courants, au Plessis-Robinson s'entend ! Un profil de statue grecque, le nez dans le prolongement exact du front, de grands yeux curieux de tout, la gorge haute et petite, le reste dans les canons, et une conversation volubile mais créative. Liliane était brune aussi. Moins grande, elle faisait sans doute le même poids compensant la toise par des rondeurs bienvenues. Avec un visage d'ange moins expressif, elle était le type d'Alf. Mais lui avait un caractère de marin, sans attaches fortes, et s'il montrait chaque jour une galanterie de premier jour, il ne la badait pas comme Med badait Martha. A les regarder parler et s'affairer, on savait qu'elles ne venaient pas d'une souche lotharingienne, mais plus sûrement d'Italie méridionale. C'est du moins ce que pensait Alf.

Ensemble vous décidâtes de zapper Stockholm que vous feriez au retour selon le temps imparti. Depuis Malmö vous remontâtes par la rive orientale du détroit vers Helsingborg où s'embranche la route qui monte au lac de Vättern. Des gîtes y étaient facilement accessibles où vous passâtes deux nuits, puis rejoignîtes la route de la côte du golfe de Botnie qui montait en Finlande en faisant étape à Söderhamn, terminus de la nationale 50, où vous aviez réservé un AirBnB dans une maison en bois par l'entremise d'une connaissance de Paris. Deux jours furent dédiés à la pêche, et ce fut barbecue-poisson midi et soir. Les deux couples commençait à fusionner de leur côté chacun et ce qui n'était au départ qu'une idylle de voyage, pour l'agrément de la compagnie et la gaîté des soirées, montrait chaque jour les prémices d'un compagnonnage, si on pouvait le dire ainsi. Med et Martha avaient des conversaztions soutenues sur des plans de maison et Liliane, qui avait un bon coup de crayon, dessinait des profils de maisons écologiques. Alf en revanche prenait du temps pour l'entretien de la voiture. Le défi n'était-il pas de l'amener jusqu'à Kirkenès, et de la redescendre. L'Amazon allait quand même sur ses soixante ans ! Son copain Romain-Jean de Calais lui avait fait un plan d'entretien en distance et temps. Il s'apppliquait à le suivre si ça ne dérangeait pas le programme. Pour le moment, les fluides eau et huile avaient gardé leur couleur neuve et le circuit de freinage avait été passé à la Penrite silicone, donc sans entretien. Il convenait quand même de vérifier tous les niveaux le matin à froid ; une simple routine. A Kirkenès il chercherait un pont de garage pour graisser les trains roulants et huiler le châssis avant de redescendre. Pour le moment il huilait les charnières de porte, le verrou de capot-moteur et de malle et repoussait chaque matin le graissage des axes de pédalier difficile à atteindre. Il avait aussi une boîte d'ampoules de phare car en Suède on roulait tout le temps en feux de jour et ça bouffait les bulbes. Quelle connerie par beau temps !

Sundsvall

Justement, la latitude se rappela à eux le matin du départ vers Sundsvall. Un brouillard tenace qu'ils croyaient venir de la mer, enveloppait tout et à la station-service la caissière leur avait recommandé de différer leur voyage tant que le bouchon d'étoupe ne serait pas dissous par le vent, car en fait, c'est la forêt qui poussait des nuages au ras du sol sous le vent d'ouest. Ils se le tinrent pour dit et partirent faire un brunch dans une cafétéria en face du poste à essence en attendant l'embellie. Le temps était vraiment moche et le soleil, bien blanc comme plein d'eau, ne parvint à percer que vers midi. Il fallait raccourcir d'autant l'étape du jour. Finalement au bout de deux heures de roulage ils atteignirent avant Sundsvall une sorte de motel au bord d'un lac qui louait des huttes. Sur la route, il ne passait plus un chat. La météo devait être sérieusement hostile, valait mieux attendre que les dieux du panthéon viking soient mieux disposés à leur égard. Il y avait déjà une famille hollandaise (d'après la plaque) et deux couples d'allemands, du moins à ce qu'on devinait des femmes blondes en short bronzées cirage. Oui, ils avaient aussi un van Volkswagen immatriculé "HH" à Hambourg. Le bureau du motel avait un espace "picnic" comme on pouvait le lire sur la plaque au-dessus de l'entrée du store et où on achetait, à prix raisonnable bien qu'un peu plus cher, le strict nécessaire pour survivre à une nuit et pas d'alcool. L'espèce humaine ayant cet avantage sur les expèces animales de sublimer ses pulsions, la nuit fut dédiée à l'amour, comme il se pratiquait chaque soir en ces lieux prisés de la bonne société venue de la ville proche changer les olives d'eau. Vers 9 heures le soleil rayonnait. Un café expédié avec des brioches un peu sèches et vous décidâtes de faire au moins quatre cents kilomètres pour rattraper un peu sur le programme initial, sachant toujours qu'il faudrait s'arrêter avant cinq heures pour trouver où coucher. On ferait les sandwiches au prochain bled. Et l'Amazon vrombit !

(la suite au prochain numéro)

samedi 29 février 2020

À la Saint-Oswald !


Pour franchir l'épidémie de Coronavirus chinois, il serait avisé d'apprendre à marcher sur la Lune puisque c'est la dernière station sur la route du paradis de Bételgeuse où nous allons arriver tous un jour, demain, dans quatorze, vingt-huit, cinquante-six jours ? jamais ? non ! la langue des mortels ne connaît pas "jamais". Ça nous fera un peu de rythme car, pour passer la Saint-Oswald une fois chaque quatre ans il faut, déjanter le pneu des conventions bourgeoises, des bagnoles impossibles, de la musique, même électronique, du malt à défaut de Coca qui fait grossir, des bikers revenus des enfers et Ladyva aux ivoires pour finir.


Après cette mise en jambe, nous évoquons la "bagnole ultime" - combien de temps encore ? - la voiture de la NASCAR, plus de 3 heures à 300km/h sur un V8 culbuté et boîte 4 manuelle. J'entends les evzones de l'Auto-Journal débiner une technique obsolète ! Le choix d'une technique ayant motorisé soixante années de production automobile américaine vise à limiter la course à l'armement et permettre ainsi à des écuries locales de concourir. Le moteur standard est un V8 aspiré de 5,9 litres à arbre à cames central qui envoie 800 chevaux et pousse jusqu'à 320 km/h (200mi/h) dans les 9000 tours/minute. On comprend que tenir 3h40 à cette cadence convoque une métallurgie de qualité et les moteurs ne sont pas stock contrairement à ce que dit la lettre "S" de Nascar ! Il s'agit aujourd'hui de la course victorieuse de Chase Elliot sur la Chevrolet ECR N°9 de Hendrick Motorsports au Superspeedway de Talladega en 2019. La prise, qui fait plus de trois heures, commence par un drapeau jaune et un passage au stand. Enjoy !


On finit la journée à l'apéritif. Français, nous tuons plus de deux cents millions de bouteilles de whisky par an. Le mieux n'est-il pas de le boire avec un connaisseur ? Il sait tout, de l'évaporation jusqu'aux trois gouttes d'eau qui développent l'arôme. C'est sérieux. Cheers !






Le 29 février on fête aussi saint Oswald de Worcester. C'est à l'origine un Danois né en 925, éduqué en Angleterre dans une famille d'ecclésiastiques, formé à l'abbaye de Fleury (Loiret). Abbé de Ramsey (Bénédictins), évêque de Worcester, il obtint l'archevêché d'York en 972 et rejoignit son créateur ce même jour de l'an de grâce 992. On lui attribue d'importantes réformes de la règle de saint Benoît, sous la férule de l'archevêque et conseiller du roi Edgar, le grand Dunstan de Cantorbéry.










ET VOILÀ, C'EST FINI !
À DANS QUATRE ANS...

mercredi 12 septembre 2018

En remontant le méridien (4/4)

Voir l'abstraction lyrique d'un tableau Gutaï en fin de parcours soulage le visiteur de l'oppression d'outrenoir qu'il endure dans le musée de Rodez. La supercherie au goudron, brou de noix et autres noirs monochromatiques s'est déployée par le verbe. Il faut une imagination d'enfer pour "parler" du génie de Pierre Soulages. Le marché ne s'y est pas trompé qui a acheté, "le marché a toujours raison" dit le marchand, affaire de fric.
Mais le musée est beau, intérieur comme extérieur, et à l'instar de son aîné ruthénois, le Denys-Puech qui a rangé les sculptures du Grand Prix de Rome au sous-sol, il pourra dans trente ans s'utiliser pour exposer d'autres peintres, d'autres œuvres, du bel art, du grand art. Le multiplexe cinématographique qui voisine avec le musée est tout à fait en harmonie, l'ensemble est réussi. Merci Monsieur Censi.

La remontée vers le nord nous a laissé le temps d'errer en plaine de Garonne, un pays vide de gens entre Toulouse et rien, qui m'a fait revenir bien des souvenirs d'enfance et d'après. La souche de ce côté de l'arbre généalogique était à Samatan et à Pins-Justaret, mais mon aîné s'y ressource avec courage et écologie pour déplacer la montagne d'une rénovation immobilière qui tourne au barrage cambodgien de Marguerite Duras. La famille mettra Sisyphe dans ses armoiries !
Muret bientôt et un lycée Pierre d'Aragon qui commémore certainement la mort au combat en 1213 du roi Pierre II, venu prêter main forte au comte de Toulouse dans la première croisade des Albigeois. Plus fin tacticien que lui, Simon de Montfort, qui a son tour périra devant Toulouse cinq ans plus tard, l'y tuera à un contre dix. La rocade extérieure de la capitale aéronautique passée, c'est tout droit vers la A68, Rabastens AOC, Gaillac AOC etc...

Arrivés tard à Rodez, nous nous risquâmes en ville pour dîner. Ville ? La "ville" était vide de chez Néant ! Aussi vide que Saint-Martial au quinze août (voir le numéro 2/4). Il faisait douze degrés à l'ombre et la bise du nord ne nous laissait aucune autre chance que d'entrer dans une crêperie... bretonne ! Bon, ça reste celtique quand même. C'est le lendemain au saut du lit que nous courûmes au Soulages, surtout pour dire après que nous l'avions vu.
"Alors, alors ?"
Pas compris ! Désolé.


Rodez, ville malade : la moitié basse de la Rue Béteille, une très longue pente (en fait la RN88) qui monte à la cathédrale de grès rose que le monde entier nous envie, est sinistrée. C'est Alep. Tous les commerces sont fermés et les vitrines passées au blanc d'Espagne. Soit la mairie a projeté une opération immobilière d'ampleur, mais avec quel argent, les impôts locaux socialistes d'ici sont si démentiels qu'ils chassent les contribuables ; soit personne ne rachète fonds et murs au décès des propriétaires qu'on enterre dans des boîtes en carton biodégradable pas cher ! Des promoteurs privés construisent en revanche de gros ensembles sur le tour de ville pour sans doute achever de vider le département de ses habitants qui viennent tous s'agglutiner dans le Grand Rodez à proximité des cliniques, et dans le même temps ruiner les propriétaires fonciers d'aujourd'hui en faisant s'effondrer les loyers dans l'ancien, loyers qui sont déjà parmi les plus bas de France. Il faut dire que l'Aveyronnais, capitaliste né, s'est jeté dans les dispositifs d'acquisitions immobilières à compte de locataires sans trop mesurer le stock de preneurs disponibles. Il y a pléthore d'offres, et les locataires ne veulent entrer que dans un logement neuf ou récent. Dix euros/mois le mètre-carré du trois-pièces traversant et ensoleillé, refait neuf aux normes actuelles, charges comprises. On descend à six ou sept euros si la surface augmente ; et c'est bien moins cher encore dans la ville étroite. Pas d'issue !

Deux bouteilles de Marcillac AOC à l'épicerie du coin et roule bolide... On dévale la rue Saint-Cyrice à pic pour rentrer par Conques, tout droit... Mazette ! "Il" a frappé ici aussi : les vitraux de remplacement à l'église sont du même faisan, ondulations voire barres noires sur verre transparent et bleuté. Les moines ont payé ça ? Quelqu'un leur a dit de faire plus moderne, plus dans le vent du progrès... et le miracle roman de l'abbatiale de Conques a été sérieusement entamé par le vulgaire et le lucre. Quand on sait ce que fut l'abbaye de Conques, son lien spécial avec Saint-Jacques de Compostelle, son rôle dans la Reconquista au sein de la maison d'Aragon, j'en pleure ! On donne l'ouvrage à un baratineur sans talent qui fait marcher son petit monde au bagout sans cesser de compter. Il ne reste plus qu'à espérer la visite de quelque Rockefeller pour mobiliser des crédits d'indignation et revenir aux couleurs d'origine qui changeaient avec les heures du jour et le temps qu'il fait. Décidément Soulages n'est que vent qui passe par la tuile à loup.


Dans l'après-midi, nous franchissons le col de la Fageole pour entrer bientôt en "France" en laissant derrière nous le dernier évêché méridional, Saint-Flour : contrairement à ce que disent les mauvaises langues, les Sanflorains ne chuintent pas. Le reste du voyage est sans intérêt, Bison fûté a vu orange vif ; il ne s'est pas trompé. La route est de plus en plus longue qui permet de rêvasser aux pays quittés. Au fier et luxurieux comté de Foix par exemple, où "sévit" jadis la plus lascive et amoureuse des Croyantes du XIIIè siècle sous l'Inquisition occitane. Béatrice de La Gleize, successivement barouneto de Roquefort-les-Cascades puis de Dalou, que sautait son confesseur, Pierre Clergue, curé de Montaillou, une paroisse infestée d'hérétiques. Le brigand usait d'une magie contraceptive dont on a perdu la composition et qui nous aurait sauvés de la loi Veil. Je cite le carnet d'inquisition de Jacques Fournier, futur Benoît XII (cf. le manuscrit 4030 de la Vaticana pour qui aime les procès croustillants). C'est elle qui se confesse pour l'absolution de ses pêchés et accessoirement éviter le bûcher (ça a marché):
« Le curé portait quelque chose d'enroulé et de ficelé dans une étoffe de lin, de la grosseur et de la longueur d'une once ou de la première phalange de mon petit doigt, auquel était attaché un cordon qu'il me passait autour du cou. C'était, paraît-il, une plante. Il la faisait descendre entre mes seins jusqu'au bas du ventre. Toutes les fois qu'il voulait me connaître, il la plaçait à cet endroit, et l'y laissait jusqu'à ce qu'il eût fini. Quand il se levait, il me l'ôtait du cou. Si dans la même nuit il voulait me posséder plusieurs fois, il me disait : "Où est la plante ?". Je la retrouvais en la tirant par le fil que j'avais au cou. Il la prenait et me la mettait de nouveau au bas du ventre, la ficelle passant toujours entre mes seins... Je lui demandais un jour de me confier cette plante, il me répondit qu'il s'en garderait bien parce que je me hâterais, n'ayant plus peur de devenir enceinte, de me donner à d'autres hommes...»
Il la connaissait bien ! La belle se sauvera par le récit de ses aventures amoureuses devant un tribunal très attentif, et confiera s'être à la fin mariée, veuve de Dalou, en Aragon devant notaire, hors de l'Eglise et du sacrement obligatoire, avec un certain Barthélémy Amilhat, précepteur de ses filles du second lit, et prêtre catholique bien sûr. Une vraie nature.

Comme un fait exprès, on approche du pays de la Pucelle. Il faut contourner Orléans par la droite sauf à dormir dans la voiture. On finit par s'embrouiller en ville et sur les voies du tramway avant que de choisir de monter au compas. Soleil à gauche c'est le nord. Ouf ! La retenue de trafic a ceci de bien qu'en aval il n'y a plus personne. Afin de décrasser la vanne EGR, nous avons pu remonter la A10 par la file de gauche au grand galop avec des modèles rapides qui s'ennuyaient autant que nous. Finalement Maserati c'est bien, on ne voit jamais que le coffre et c'est une voiture trop rapide pour mon petit rétroviseur. Y en-t-il d'abordables sur le Bon Coin ? Des comme ça par exemple au prix d'une Twingo GT :

Une Quattroporte Sport GT à V8 Ferrari, quel design et le son !




0.- Prologue du voyage
1.- Poursuite du voyage
2.- Au soleil couchant du Languedoc
3.- Jusqu'à l'océan !
4.- En remontant le méridien


TERMINÉ ! REMETTRE LA CLÉ DE CONTACT AU CLOU !



lundi 10 septembre 2018

Jusqu'à l'océan ! Retours (3/4)

A choisir une chambrière, autant prendre long. Un modèle de cirque fera l'affaire. Puis vous ajouterez un licol, une longe de sept mètres, deux brosses, un cure-pied et un sac de carottes bio. N'oubliez pas le caparaçon, la couverture de la couleur de la robe - pas la vôtre - brodée aux initiales de votre meilleur ami, qui ne vous veut aucun bien étant par construction au-delà du bien et du mal, mais intelligent et doté d'une mémoire prodigieuse. Nous voilà donc partis au cheval, qui paît peinard avec deux copains de son âge dans un paddock loin de partout, pour garantir sa tranquillité. C'est mardi, jour hippologique de la guerre, on dérouille et lave la bête que possède mon hôte. Mes lecteurs lusitaniens savent tout cela (clic) en naissant.
A quoi servent les carottes ? A attraper le cheval au pré. Le licol, à le ramener au manège ; et la longe, à le mettre à distance puis à passer la piscine à la sortie du manège. Un protocole du Cadre Noir tout simplement. Mais je ne vous ai pas fait venir sur le troisième article du voyage pour vous dresser au dressage. Il y a des maisons pour ça, qui ont aussi des chambrières qui tiennent des cravaches ! Revenons à nos chevaux-vapeur.

Juste échappés de l'Inquisition audoise, nous demandâmes l'asile à Foix chez ce vieux salopard de Gaston Phœbus qui trahissait tout le monde sauf ses chiens de chasse. Il en reste un beau château d'une ville endormie au bord de l'Ariège, même à pied en cherchant bien au centre-ville, les rares habitants vous regardent, peu habitués aux étrangers. Mais les Pyrénées sont tout proches, le pays des Macaboundéous, le bout du monde quoi ! Ce qui explique sans doute l'apathie des manants que nous croisons, écrasés par les cimes. Passé le col del Bouich, qui nous permet de vérifier la souplesse des barres de stabilisation et le déclenchement pertinent du correcteur de trajectoire au-delà des limites autorisées par le gouvernement des emmerdeurs, nous nous arrêtons à His après Saint-Girons (RAS) pour consulter la wikipedia car on ne peut s'appeler "His" sans raison particulière. Le contributeur à l'encyclopédie numérique ne s'y est pas trompé qui nous fait tout un paragraphe sur l'origine du bled (223 habitants dont 11 conseillers municipaux - on ne rit pas). Qu'est-ce qu'His ?


« Au XVIe siècle, la localité était désignée sous la dénomination de Lieu d'Ahis. Cette appellation semble découler du fait que le village était construit en grande partie sur un léger promontoire, au-dessus de la vallée du Salat. Des documents portant le cachet du seigneur de Roquefort laissent supposer que le lieu d'Ahis dépendait de cette seigneurie. Une famille Déqué portait au XVIIe siècle le titre de « Déqué de Moncaup ». Lors de la vente de la baronnie d'Aspet (1642-1643), Géraud Déqué, sieur de Moncaup, acheta le 1er mars 1643 les seigneuries d'Affis (ou His) et de Mauvezin pour le compte de Jacques de Nostenx. Il acquit Montastruc, Rouède, Arbas et Saint Martin pour celui de Jacques de Tersac. Il garda pour lui Saleich dont il devint le seigneur. En 1667, par édit du mois d'avril, le roi Louis XIV (ndlr : son intendant plutôt) ordonne le rachat des dix-huit paroisses engagées en 1642 et 1643. Elles rentrèrent toutes dans le domaine royal. Mais par la suite, certaines furent revendues (Castelbiague - Pointis Inard - Alas Agert Balagué). D'autres restèrent en paréage avec le roi (Affis, Arbas, Ganties, Mauvezin, Montastruc et Rouède) ou restèrent définitivement sous la main du roi, seul seigneur, comme Aspet, Chein, Escaich, Estadens, Montgauch-Bareilles et Saleich.»

Qui a dit que l'Ancien Régime était un foutoir indescriptible, "assemblage bizarre d'institutions féodales et de lois césariennes où rien ne coïncidait, où tout était disparate" ? Boiffils de Massanne pardi ! C'est le Second Empire qui arracha ce pays perdu au désordre royal entre construisant une halte voyageurs sur la Transpyrénéenne nommée "His-Mane-Touille" une minute d'arrêt ! Ça ne s'invente pas. Le moteur est encore chaud et deux salades au thon plus tard, nous démarrons pour un non-stop autoroutier vers Tarbes. Parc magnifique où des parachutistes, halés comme le légionnaire d'Edith Piaf, se promènent avec la même devise ou presque que l'Olympique de Marseille : "Droit Devant", ce sont des artilleurs.

Soumoulou enfin ! : voici la civilisation du maïs : Soumoulou, du baillage de Pau et canton de Pontacq. Nœud routier avec accès autoroutier, dernière ville païenne avant Lourdes, la ville est un grand marché étiré sur la nationale N117 où l'on trouve de tout, de l'aspirine, de la Corona, de la viande de bœuf (d'ailleurs indiquée sur les armoiries féodales de la ville) et même un réparateur de mobylette. Hôtel, restaurant, journaux, tout pour le pèlerin. Et partout autour, du maïs... Un vrai pays de cocagne où la chaleur du sud et la pluviométrie béarnaise se conjuguent pour économiser l'eau d'arrosage, ralentir le compteur et augmenter le bas de bilan du paysan tranquille. J'en ai vu un en Aston Martin. En fait, je dois vous dire que je ne suis venu jusque-là pour ne rien faire d'autre que de consulter l'Ermite du gave, le Vieux de la montagne, le Siddhartha Gautama de Pontact, et même si la consultation s'est terminée devant un demi tiède sur le front de mer écrasé de soleil de Saint-Jean-de-Luz, j'ai quand même appris des choses.

Figurez-vous que Brigitte et Emmanuel Macron auraient passé un contrat de convenance sociale en se mariant afin d'aboutir où on les trouve aujourd'hui, au Fort de Brégançon. J'avoue que Bertrand Delanoé avait été plus franc, qui était venu à Rodez avec son futur époux. La tronche des Ruthénois qui font cent cinquante kilomètres pour aller aux putes, fut inoubliable. On y repasse "demain". Outre l'abondement à la rumeur qui prêtait au candidat des écarts cachés, j'ai appris du Sphinx des choses insoupçonnées quoique sans intérêt immédiat. Sachez que la police nationale d'Alicante a naturalisé un paquet d'Allemands de la Stasi en fuite vers l'Amérique du sud. La crise des subprimes a privé le commissariat central de la baignoire commandée pour les garde-à-vue, aussi use-t-on (c'est bien le mot) la résistance psychologique du mis-en-cause dans la plus pure tradition de "L'Aveu" de Costa-Gravas - vous savez bien ? les lunettes de soudeur sous la lampe à bronzer. Ayant tant à me reprocher, j'ai donc reconfiguré mon GPS pour déclencher l'alarme cent kilomètres avant Alicante. Faut pas nous croire des demeurés non plus !


Entretemps nous avons pris la route à vomir du Pays basque, pas cinquante mètres de droit ni de plat - le rêve du cyclecariste - pour verser sur le port de Saint-Jean de Luz tout au bout du chaos basque. On n'imagine pas que ce fut un port aux baleines. La ville affiche un certain orgueil national de bon aloi. Le bâti est impeccable, les plaques de rue rappellent l'histoire riche de ce pays qui aimanta l'Espagne et la France pour le meilleur (le mariage du jeune Louis XIV) et le pire (la guerre de Succession d'Espagne que nous perdîmes à Utrecht). Les autochtones sont hyperactifs, le piment d'Espelette peut-être, et j'ai admiré de très près l'emballage de deux michetons étrangers à la nación par deux amazones du cru à qui tout autre que moi aurait donné le bon dieu sans confession. Du grand art, la modestie de la tenue sur talons compensés quand même, l'œillade timide au rimmel discret, la coupe de champ au lieu de la bouteille direct, la récupération du cendrier sur la table voisine afin de présenter la marchandise promise, le soutif Ulla/90C avec décolleté grande chaleur justifié, une séquence à la Godard, j'ai cherché la caméra en vain, et n'eus pas le temps de confirmer mon pressentiment au moment de la carte bleue. Derrière, la mer et ses beautés, toujours les mêmes et jamais les mêmes...

En revenant vers les bateaux, l'église m'appelle en pleine rue. Fatchecon ! comme on dit à Rodez, la nef est magnifique avec sa triple galerie haute, une voûte en carène inversée et un monstrueux retable surchargé d'or en bois, comme on en voit dans les monastères birmans. Il y a foule. Pas d'office en cours, un prédicant à l'ancienne tient sous son charme touristes et luziens par la seule exégèse du Nouveau Testament. Un âge avancé, la chevelure abondante, une barbe de cent ans et la voix bien placée qui porte, derrière une table surchargée d'ouvrages de sa composition peut-être. Cela ne vous rappelle rien ? Le Bon Chrétien n'a plus le bâton lourd du Sermon sur la Montagne mais on s'amuse à voir un civil à l'œuvre, en lieu et place des clercs occupés aux "pauvres". Décidément le diocèse a une large marge de progression. Et savez-vous qu'en Pyrénées atlantiques quarante pour cent du clergé séculier est en ménage ? Et que les fidèles (ceux qui paient le Denier du culte) protègent leurs ménages. C'est une affaire qui reviendra quand nous reparlerons du mariage des prêtres. Mais le soleil se couche, il faut rentrer déjà... par l'autoroute.


On remontera par Rodez !


0.- Prologue du voyage
1.- Poursuite du voyage
2.- Au soleil couchant du Languedoc
3.- Jusqu'à l'océan !
4.- En remontant le méridien

samedi 8 septembre 2018

Au soleil couchant du Languedoc - retours (2/4)

Le cimetière de Saint-Roman de Codières n'a pas de tombe Marchand. Et pourtant le vainqueur de Fachoda (1898) dormit plusieurs années dans la tour de l'ancien château féodal, au flanc de Raymonde de Serre, fille du comte de Saint-Roman qu'il avait épousée en quittant la Coloniale. La guerre de 14 lui donnera les étoiles de général de division après s'être battu partout et avoir traversé plusieurs fois l'hôpital militaire. Il est mort à Paris d'une bronchite comme tout le monde.


Le petit cimetière, contigu à la modeste église et coincé entre la route départementale et le ravin, est "complet". On y enterre donc les Romanois dans les allées, transformées en sentier d'un pied devant l'autre. Il y a malgré tout des fleurs fraîches, cueillies sur les chemins, et la nef de l'église en pierres apparentes, sans décoration aucune - le pays fut un haut lieu parpaillot - est briquée comme un sou neuf. Entre la Fage (930m) et le Liron (970m) la vue s'échappe au soleil levant jusqu'à je ne sais où, tant elle porte loin en direction de Nîmes, et au couchant, jusqu'au Larzac où le Truc d'Alzon marque l'accès au plateau. Il y faut de bons yeux et pas d'humidité au-dessus du Vidourle à l'est et de l'Hérault à l'ouest.

En bas, Saint-Martial (fief de la maison d'Anduze) était vide, rues et maisons ; pas un chat, un vrai chat, j'entends un raminagrobis ! Mais aucun cadavre abandonné dehors indiquait autre chose qu'une attaque à l'anthrax. C'était le Quinze-Août à Sumène, la plus grosse fête de l'arrondissement avait vidé le canton, à tel point que les églises avaient été verrouillées, ce qui n'arrive jamais en Cévennes. Moins de cohue sur le Plan que dans mes souvenirs et malgré une jeunesse délurée, beaucoup de tabac à rouler(?), il manquait cette année les Suisses, les Hollandaises et surtout les Anglaises torrides. Des Belges, partout des Belges, même à la tour de Saint-Roman ! S'est-il passé quelque chose de grave en Belgique qu'on les ait tous ici ?

Si les orchestres furent moyens-moyens, le feu d'artifice fut grandiose, digne d'une sous-préfecture et tout le monde s'en souviendra longtemps. Au petit matin, un dernier caoua à La Rose, le Wurlitzer d'époque ne marche toujours pas, j'aurais mis Sing the Blues d'Aretha Franklin - mais je vous le mets en mp3 plus bas - et on charge le coffre de la voiture vers Saint-Bauzille de Putois en direction de la plaine aux vins. Si un lecteur n'a pas vu la Grotte des Demoiselles à Saint-Bauzille, qu'il consulte sa voyante attitrée pour y aller avant que de partir dans l'au-delà. Le souvenir lui manquera certainement pendant les psaumes interminables du Paradis.


Today I Sing The Blues, Aretha Franklin


Il n'y aurait rien à remarquer sur ce trajet qui coupe la garrigue de Viols-le-Fort et Puéchabon vers Aniane, porte d'entrée des domaines viticoles de production, si ce ne sont plus bas les champs de tournesol sur des vignes arrachées et les silos de trituration qui sont apparus dans le paysage. Mais je ne peux passer sous silence la nouvelle limite de vitesse à 80km/h qui fait rouler tout le monde en convoi au même rythme que les camions. Vu le profil chahuté de la route, les platanes à ras et son étroitesse, les reprises des camions en côte sont un supplice et les tentatives de les doubler un risque à prendre, mais plutôt pas, sauf en Maserati ! Les fonctionnaires qui ont fait de savants calculs de "retards mineurs d'horaires" et de "treize mètres de sécurité" n'ont pas compris que le trafic se faisait désormais à l'allure des camions, qui ne se doublent pas non plus, agglutinant des convois dangereux. Tout ça pour trois cents morts prétendument victimes de la vitesse sur les départementales ? La fébrilité au pouvoir et le déni de liberté qui monte chaque année un peu plus.


C'est Narbonne déjà, comment déjà ? Nous nous sommes arrêtés au McDonald de Pézenas, contraints et forcés. Sur l'avenue de Verdun, un gamin, haut de trois pommes, a sauté du trottoir quasiment dans les roues. Alfa monte des Brembo d'usine qui l'ont sauvé. A demi morts de peur, nous avons relevé le petit à dix centimètres de la roue quand deux levantines surgirent du McDonald en criant. Je vis la croix au cou tout de suite ; nous avons dégagé l'auto sur le parking du fast food. Un Cheeseburger/Coca zéro plus tard, nous parlions de Beyrouth et de Hariri, de Chirac et de l'indéfectible amitié franco-libanaise. Leurs maris travaillaient au pays pour leur payer le mois au Cap d'Agde. Elles allaient au Salagou avec les gosses qui apparemment ne les avaient pas vraiment déformées. Pas mal de conversation l'une et l'autre. Bref... bref... le programme, ce p... de programme. On ne s'est pas fait la bise mais ce fut tout comme, et je partis en maudissant l'horaire augmenté par Edouard Philippe. Bien sûr qu'elles avaient besoin de nous, nous, les bons samaritains pour une fois raccord avec les Écritures...

Tiens, le vent souffle, on entre en pays cathare et c'est ici que tout commence de ce voyage aux sources. Sur la départementale D119 qui s'embranche à Carcassonne en direction de Foix, on remonte le temps. Montréal, Fanjeaux, Mirepoix, on entend le bâton des Parfaits battre la pierre et maudire le siècle de l'illusion maléfique, notre siècle. Toutes les petites villes du pays ont entendu les bûchers hurlants crépiter au nom du message apostolique de la puissance romaine. Si l'on veut mesurer ce que fut l'épopée cathare en Occitanie, il faut relire l'appel de Raimon V de Toulouse au Chapitre général de l'ordre de Cîteaux à l'intention du roi de France Louis VII, son suzerain au-delà des terres gasconnes du roi angevin Henri II d'Angleterre auquel la répudiation d'Aliénor d'Aquitaine par le sus-dit gros malin avait apporté la belle Aquitaine. C'était dix ans seulement après le grand concile cathare de Saint-Félix du Lauragais (1167) qui créa la stupéfaction chez le haut clergé français. Des églises organisées dotées d'épiscopes recoupant les diocèses carolingiens étaient nées sous leurs yeux wide shut !

Cette pestilentielle contagion de l'hérésie s'est tellement répandue qu'elle a jeté la discorde chez ceux qui étaient unis, divisant, hélas, le mari et la femme, le père et le fils, la belle-mère et la bru. Même ceux qui sont revêtus du sacerdoce sont corrompus par son infection. Les antiques églises que jadis l'on respectait sont abandonnées et tombent en ruines. On refuse le baptême, l'eucharistie est en exécration, la pénitence est méprisée, on nie obstinément la création de l'homme et la résurrection de la chair ; tous les sacrements de l'Église sont réduits à néant et même - ô sacrilège ! - on prétend qu'il y a deux principes ! Quant à moi, je reconnais que les forces me manquent pour mener à bien une affaire si vaste et si difficile, parce que les plus nobles de ma terre sont déjà atteints par le mal de l'infidélité, entraînant avec eux une grande multitude de gens qui ont abandonné la Foi...» (Raimon)


Si la prolifération de l'hérésie albigeoise s'explique par la mise en cause générale en Europe de la Sainte Eglise catholique et romaine, percluse de richesses, de stupre et de scandales dans ses mœurs, la protection que lui apportèrent quasiment tous les barons occitans ne peut s'expliquer par leur conversion - on ne les voit pas refuser l'amour charnel et la consommation de gibier pour faire court. Il y a autre chose. Outre la pureté du nouveau concept religieux qui flattait le pécheur, on peut y voir l'affirmation d'une civilisation méridionale plus fine, plus avancée que celle des Français - la ménestrandie est en pleine production -, une civilisation de libertés publiques et morales très avancée, une civilisation de franchises municipales jusqu'à la liberté de commerce avec l'étranger qu'on ne rencontrait pas au Nord, une civilisation qui méritait qu'on la défende contre les grossiers barons francs, les dîmes et la paillardise du bas-clergé.

La croisade des Albigeois se chargera de leur montrer qu'ils avaient eu raison de se méfier des nouveaux Huns. Mais le danger ne venait pas réellement d'où ils l'attendaient : c'est l'éradication des hérétiques par la police religieuse des mœurs et des idées qui vint à bout de leur particularisme, avec beaucoup de paille et de poix. Le peuple, plus souvent sympathisant que converti, horrifié de voir sa parentèle ou ses voisins flamber sous l'ombre penchée de la croix, s'en souviendra longtemps, jusqu'à ce que lève sur un terreau fertile la semence de la réforme protestante, du Béarn aux Cévennes et plus loin. Les Protestants ne firent aucun cadeau et la vengeance fut pour le coup consommée froide ! En lisant des ouvrages sur la croisade, j'ai noté que les patronymes des Parfaits capturés par les inquisiteurs existent toujours dans la région. Cela aussi les rapprochent de nous.

Quelle crise des vocations ?

Mais ce pays est aussi le "Pays de la Frat" ! Cette hérésie moderne qui simplement refuse les décisions du concile catholique Vatican 2, s'est établie entre Montréal et Fanjeaux, au cœur donc du pays cathare, et profite de la sympathie des populations qui apprécient ses écoles, sa tenue irréprochable et le travail que la Fraternité donne aux artisans locaux. Le pensionnat Saint-Joseph des Carmes n'a-t-il pas confié à un maçon de Montréal la construction de sa nouvelle église ? D'autres communautés religieuses, fatiguées des errements de l'Eglise moderne en voie de désertification, sont en symbiose avec la Fraternité mais nous ne les dénoncerons pas, des fois qu'un catholiban* lise ces lignes. Comme partout, la Fraternité sacerdotale saint Pie X manque de place quand le diocèse régulier en a trop !

(*) Il y en a beaucoup dans la roycosphère

Pour finir en guide touristique, sur la route de Foix, arrêtez-vous à La Table Cathare de Fanjeaux ; on ne peut pas la rater après le virage à gauche en ville, et ce n'est pas une auberge végétarienne car elle enfreint les règles évoquées par son nom : le Bon Chrétien ne mange pas ce qui est produit par un coït ! Le menu ci-dessous en dit long sur une "supercherie gastronomique" bienvenue.


"Demain" on part pour le Béarn.


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mercredi 5 septembre 2018

Poursuite du voyage - retours (1/4)

Billet cévenol, sans doute ennuyeux pour qui n'en vient pas.


A mesure que l'on quitte le col de la Fageole, battu l'hiver par un blizzard terrible, les sapins grandissent, puis vers le sud s'effacent devant les arbres utiles qui régénèrent les sols au lieu de les stériliser. La vigne vierge commence à disputer les ruines au lierre et les griffures de la civilisation marquent la pente des vallons. En longeant la muraille du causse de Sauveterre, on vient au chaos de Millau dans la vallée élargie du Tarn. Jolie ville endormie que traversent des Hollandais pingres qui économisent le seul péage de la A75. Il resterait à escalader le Larzac sans le viaduc, vaste désert qui coupe le Rouergue de la mer bienfaitrice. A d'infimes détails, l'arche des bergeries, l'herbe rase à brebis de Roquefort, les buissons bas de genévriers et de genêts, les petits chênes verts, on devine déjà que ce pays à loups appartient au Midi. Un embranchement raté vers Sauclières et nous voilà jetés vers Saint-Maurice-Navacelles au bout de lignes droites comme un i avant que de basculer dans les gorges vertigineuses de la Vis. La route est reconstruite, m'assure-t-on à Saint-Pierre. La départementale D25 s'était effondrée lors d'un épisode cévenol à l'automne 2015, sans tuer personne. Panorama magnifique, mais il faut se garer pour l'admirer car impossible de lâcher la route des yeux, les lacets ne pardonnent aucune inattention. En bas, Gorniès, la Vis impétueuse et, passé le pont, une pancarte jaune de l'Equipement : Route coupée à Saint-Laurent-le-Minier. Nous saurons plus tard qu'un campingcariste arrêté au bord de la route pour casser une croûte avec deux amis, a pris un rocher dévalant de la Séranne sur sa tête. Il n'a pas souffert.

"Il y a bien un chemin par le col qui redescend sur Cazilhac, mais c'est un chemin, si vous voyez ce que je veux dire..." me confie un indigène sous un chapeau de paille, assis pas loin de la pancarte jaune, qui a pris position là pour parler à quelqu'un. Et il se marre, ce qui nous décide à y aller quand même, les vacances sont faites pour sortir du raisonnable. On a Waze et on t'emmerde ! Oui, un chemin de mas pour un attelage de mules est plus large qu'un sentier muletier. Arrivés en haut, nous sommes bloqués par deux ravissantes antillaises (à leur plaque d'immatriculation) prenant des selfies panoramiques. Bouchant la voie, nous ne pouvons que les faire avancer, n'ayant aucune place pour se ranger et échanger une bière fraîche contre un 06 ! Mais Waze a frappé entretemps. Des Belges en convoi, un œil sur le smartphone, montent de Cazilhac dans l'autre sens, ignorant les épingles et le vertige qui les attendent en redescendant sur Gorniès. Qu'importe le temps qu'il faudra pour retrouver le bitume, je suis chez moi !

Ganges n'a pas changé. Les terrasses sont pleines de jolies touristes et maintenant d'Arabes qui cherchent le contact, la saison est brève. Toutes les boutiques sont là depuis des années, sauf le marchand de journaux qui n'a pu vendre le fonds avant de partir à la retraite. A côté, le bistrot qui passait des films cochons dans l'arrière-salle a fermé aussi. Le super-8 est dépassé ! C'est un signe d'évolution qui n'indique pas un affaiblissement de la chalandise, le parking du supermarché est plein et en ville les places de stationnement âprement disputées. La municipalité a rasé tout le quartier des halles trop cher à restaurer et mal habité. Aucune information sur le devenir de ce coin en plein centre. On tremble qu'ils en fassent un parking, c'est le moins cher ! Et ça repart.

Sumène par les gorges du Rieutord, la voie romaine des Rutènes que la Compagnie PLM a copiée pour poser ses rails jadis ; mais une mission au sol, encore à faire, me laisse croire que la route des Rutènes passait plutôt par la ligne de crête où s'est maintenu un chemin jusqu'à Cap-de-Coste qui redescend vers Pont-d'Hérault. Il y a certes des plaques de calcaire épais sur le chemin mais sans les ornières caractéristiques de l'écartement du char impérial (identique aux rails d'aujourd'hui - 1435mm - et donc à la voie des essieux de la Ford T). A suivre dans le grand dossier de la Route des Rutènes qui finira bien de s'écrire un jour avec ou sans tacot.


La ville a changé. L'équipe municipale "importée" de Montpellier a fait du bon travail. De plus en plus de salariés à Montpellier-nord ne sont qu'à 45 minutes de Sumène où il fait bon vivre, et le village est préservé du tourisme de masse et surtout des caravanes qui pourraient rester coincées sur les routes. Nouvelle mairie, petit parc pour grands et petits, revêtement asphalté de l'ancienne voie ferrée (déferrée) vers Ganges avec éclairage des tunnels, propreté de bon aloi... oui mais quoi ? Ils se battent contre la fermeture d'une classe en primaire, il ne reste de commerce de bouche qu'une épicerie avec produits locaux au prix fort et deux boulangeries. Demeurent une pharmacie, un café à terrasse sous platane, une pizzeria sympa, un bar américain pour claquer son RSA et draguer la patronne qui a cassé le compteur kilométrique, et un petit marchand de journaux. Un médecin est revenu tenter sa chance. Tout le reste a disparu.
L'érosion démographique due à la métropolisation des territoires intéressants se conjugue à la baisse des revenus disponibles de la population dont l'effectif assisté croît. Les logements de ville un peu délabrés sont loués à bas prix - c'est la CAF qui paie - et les maigres revenus immobiliers interdisent toute rénovation du bâti historique. Il n'y a presque plus de travail à Sumène et la tentative d'une startup numérique n'a rien donné. "Quand t'es dans le désert depuis trop longtemps..." les idées ne viennent plus ! Pourtant les gens (les femmes surtout) résistent et se défoncent à travers des associations culturelles afin de se maintenir au paradis, mais cela ne suffira pas sauf à changer carrément le modèle social, ce qui pourrait attirer des jeunes cadres de la métropole ayant des idées neuves et voulant s'éloigner le week-end au moins du vacarme de la grande ville et de son insécurité nocturne.

Les Cévennes, surtout les basses Cévennes moins austères, sont un milieu extraordinaire. Des terres existent et les gens qui y maintiennent culture maraîchère* ou élevage vivent bien. Je suis désolé que les traversiers restent en friche alors que la mécanisation agricole les ferait rapidement repartir. A la main, même avec un animal de trait, c'est un esclavage, des pierres partout, et un débroussaillage constant. La solution, parce qu'il y a une solution, il y a toujours une solution.... la solution attendra vingt ans ou plus quand notre pays peureux, coincé par le principe constitutionnel de précaution (merci Chirac), légalisera le cannabis récréatif après l'incinération de la classe politique bourgeoise.


Alors renaîtront bancals et traversiers comme on les vit à l'époque des mûriers pour le ver à soie. Le climat s'y prête parfaitement si l'on choisit des variétés de montagne résistant aux intempéries et aux températures hivernales comme les souches népalaises (cf. les pros). Puisque je l'ai entendu dire d'autres personnes qui ne me connaissent pas, je pense que l'idée fait son chemin et s'imposera un jour. Crève les ligues de vertu, chacun doit être personnellement libre de sa vie et de sa mort, à la seule condition de ne pas peser sur autrui.

La prochaine étape du voyage traverse la garrigue haute pour entrer en zone viticole... une autre drogue. A plus !

(*) L'oignon doux de Saint-Martial est pure merveille


0.- Prologue du voyage
1.- Poursuite du voyage
2.- Au soleil couchant du Languedoc
3.- Jusqu'à l'océan !
4.- En remontant le méridien




lundi 27 août 2018

Prologue du voyage - Retours


Note ci-dessous de Frédéric Mistral au chant premier de Calendal sur la destruction du bien-fond de l'Occitanie battue pour son malheur par les hordes franques de la croisade des Albigeois, qui au résultat ne lui ont apporté rien qu'elle n'eut déjà en promesses* et espérances. C'était l'accès à Mare Nostrum que donnait le pape à son protégé, aucune frontière naturelle ne pouvant contenir la barbarie bénite.

Huit siècles plus tard, l'Eglise de Rome, qui prolifère encore chez les animistes et les rastacouères, est ici en recul et vautrée dans l'ordure et les flagellations, tétanisée par la pourriture du bas-clergé et de certains prélats ; la dynastie capétienne pour sa part est parvenue à ruiner finalement son propre projet de l'intérieur et a été éradiquée du territoire de ses origines. Si le Nord-ouest a loupé la thalassocratie angevine des Plantagenêts ; pour s'être rebellé contre la corruption du Premier Ordre, le Sud n'a pu développer la sienne bien plus évidente de Gênes à Barcelone, le vieux royaume wisigothique en fait.

La Gaule historique s'est coupé les bras pour créer une unité contre-nature et a combattu tous ses voisins pendant des siècles pour faire survivre cette gageure d'un Etat-nation-contraint qui se défait aujourd'hui sous nos yeux. Mais c'est une autre histoire.

(*) Relire si l'on veut le voyage en Languedoc de la marquise de la Tour du Pin dans son Journal d'une femme de cinquante ans, à défaut, le billet qui lui était consacré ici.

« Bien que la croisade commandée par Simon de Montfort ne fût dirigée ostensiblement que contre les hérétiques du Midi et plus tard contre le Comte de Toulouse, les villes libres de Provence comprirent admirablement que sous le prétexte religieux se cachait un antagonisme de race ; et quoique très catholiques, elles prirent hardiment parti contre les Croisés.
Il faut dire, du reste, que cette intelligence de la nationalité se manifesta spontanément dans tous les pays de langue d'Oc, c'est-à-dire depuis les Alpes jusqu'au golfe de Gascogne et de la Loire jusqu'à l'Èbre. Ces populations, de tout temps sympathiques entre elles par une similitude de climat, d'instincts, de mœurs, de croyances, de législation et de langue, se trouvaient à cette époque prêtes à former un État de Provinces-Unies. Leur nationalité, révélée et propagée par les chants des Troubadours, avait mûri rapidement au soleil des libertés locales. Pour que cette force éparse prit vigoureusement conscience d'elle-même, il ne fallait plus qu'une occasion : une guerre d'intérêt commun. Cette guerre s'offrit, mais dans de malheureuses conditions.
Le Nord, armé par l'Église, soutenu par cette influence énorme qui avait, dans les Croisades, précipité l'Europe sur l'Asie, avait à son service les masses innombrables de la Chrétienté, et à son aide l'exaltation du fanatisme.
Le Midi, taxé d'hérésie, malgré qu'il en eût, travaillé par les prédicants, désolé par l'Inquisition, suspect à ses alliés et défenseurs naturels (entre autres le Comte de Provence), faute d'un chef habile et énergique, apporta dans la lutte plus d'héroïsme que d'ensemble, et succomba.
II fallait, paraît-il, que cela fût, pour que la vieille Gaule devînt la France moderne. Seulement, les Méridionaux eussent préféré que cela se fit plus cordialement, et désiré que la fusion n'allât pas au delà de l'état fédératif. C'est toujours un grand malheur quand par surprise la civilisation doit céder le pas à la barbarie, et le triomphe des Franchimands retarda de deux siècles la marche du progrès. Car, ce qui fut soumis, qu'on le remarque bien, ce fut moins le Midi matériellement parlant que l'esprit du Midi. Raimond VII, le dernier Comte de Toulouse, reconquit ses États, et ne s'en dessaisit qu'en 1229, de gré à gré et en faveur de Louis IX. Le royaume et comté de Provence subsista longtemps encore, et ce ne fut qu'en 1486 que notre patrie s'annexa librement à la France, non comme un accessoire à un principal, mais comme un principal à un autre principal. Mais la sève autochtone qui s'était épanouie en une poésie neuve, élégante, chevaleresque, la hardiesse méridionale qui émancipait déjà la pensée et la science, l'élan municipal qui avait fait de nos cités autant de républiques, la vie publique enfin circulant à grands flots dans toute la nation, toutes ces sources de politesse, d'indépendance et de virilité, étaient taries, hélas ! pour bien des siècles.
Aussi, que voulez-vous ? bien que les historiens français condamnent généralement notre cause, — quand nous lisons, dans les chroniques provençales, le récit douloureux de cette guerre inique, nos contrées dévastées, nos villes saccagées, le peuple massacré dans les églises, la brillante noblesse du pays, l'excellent Comte de Toulouse, dépouillés, humiliés, et d'autre part, la valeureuse résistance de nos pères aux cris enthousiastes de : Tolosa ! Marselha ! Àvinhov ! Provensa ! il nous est impossible de ne pas être ému dans notre sang, et de ne pas redire avec Lucain : Victrix causa Diis placuit sed victa Catoni.»





A l'orient, comme une jeune fille
Qui doucement sort de ses couvertures
Et va prendre le frais à sa fenêtre, doucement
La jeune lune là-bas se lève ;
Les grillons chantent dans la glèbe ;
Parmi les champs d'oignons, où elle erre la nuit,
L'obscure courtilière fredonne sa roulade ;
Parfois une caille attardée
Fait entendre son cri, là-haut sur les versants ;
Ou bien la voix en pleurs d'un perdreau égaré,
Au fond de quelque val,
Piaule de loin en loin ; mais la soirée
Fraîchit, et les chauves-souris
A vol précipité fendent le crépuscule.
(in Calendal, chant dixième, traduction de Mistral)

 

Et moi, je sais ce soir que je suis rentré chez moi !
... par le col de la Fageole le 12 août 2018



La suite au prochain numéro qui s'annonce sanglant !


0.- Prologue du voyage
1.- Poursuite du voyage
2.- Au soleil couchant du Languedoc
3.- Jusqu'à l'océan !
4.- En remontant le méridien

lundi 7 août 2017

Carte postale

Digue de Saint-Vaast-la-Hougue, le fort au fond

La tour de tatihou par Vauban



Le cliché "cliché"

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