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vendredi 5 avril 2024

Jubilé de diamant de l'Alliance atlantique

table du Conseil atlantique

#2257 - Soixante-quinze ans, ça fait un bail ! Qui aurait cru que l'OTAN survivrait à la chute du Mur de Berlin ? Pas grand monde, même à l'intérieur de l'institution. Le désarmement engagé pour toucher les dividendes de la paix convoquait de nouvelles missions, plus civilisationnelles, démocratiques voire écologiques. Les Américains, sûrs d'avoir vaincu définitivement l'axe du Mal, créèrent même un commandement allié de la transformation à Norfolk (ACT) pour mettre en musique le changement, et ils en confièrent la direction à un général français pour montrer qu'ils avaient tourné la page du French Denial.

La nouvelle Russie était invitée à rejoindre à Bruxelles une structure permanente de coopération dans la gestion de la sécurité du continent européen, le Conseil OTAN-Russie (2002-2022). Mais c'était sans compter avec les ambitions psychopathologiques des dirigeants de Moscou qui surent s'affranchir du chaos provoqué par l'effondrement de l'Union soviétique pour revenir à l'éternel impérial russe, faire chier ses voisins. La guerre inutile d'Ukraine a boosté l'Alliance atlantique à un point inimaginable, chaque membre ayant déclenché ses procédures de réarmement rapide devant la montée des périls orientaux. Mais ce jubilé est aussi le moment d'un affranchissement des Etats-Unis de la part de l'Europe atlantique, puisqu'il est devenu évident que l'affaire en cours est typiquement un conflit intra-européen et que les pays européens doivent y prendre toute leur part, qui, de vous à moi, n'est pas la moitié du fardeau mais plutôt les deux tiers. Quel que soit le prochain président des Etats-Unis, ce partage se fera et l'Europe aura une certaine vitesse acquise sur la voie d'un réarmement complet pour n'avoir pas à compter sur les stocks américains, des fois qu'ils soient au moment mobilisés ailleurs, sur leur côte ouest par exemple.

Le seul atout de l'OTAN jusqu'ici était de faire peur, de provoquer une peur panique chez ses adversaires potentiels. Le Nain maléfique du Kremlin ne cesse de déclarer qu'il ne veut pas attaquer l'OTAN quand ses affidés expliquent très posément que les vraies limites de l'empire russe sont celles qu'avait atteintes l'URSS. Quelle que soit l'intensité de la réorganisation attendue pour donner plus de place aux Européens dans les effectifs et les commandements alliés, le jubilé centenal fêtera une OTAN remontée à bloc, en capacité d'effrayer son principal contempteur, ce qui est la meilleure garantie de sûreté de nos sociétés. Mais elles devront accepter d'en payer le juste prix.

écusson brodé OTAN-NATO

jeudi 15 février 2024

Nos armées vers un 3%pib ?

#2239 Ce billet est l'application des mesures de rattrapage exigées par le billet précédent.
Souvenons-nous de la déclaration du général Lecointre, CEMA sur le départ à l'été 2022, qui ouvrait la réflexion sur un doublement des crédits d'armement pour atteindre la masse critique de nos armées en dessous de laquelle nous n'étions pas "sérieux". Quelque part il a été entendu, puisqu'il laissait un budget hors-pensions de 35 milliards d'euros à 1,86%pib (2020) et que la queue de trajectoire de la dernière loi de programmation militaire de 413 milliard d'euros, décidée par le président Macron pour racheter l'incurie de ses prédécesseurs, devrait permettre d'atteindre 50 milliards, hors-pensions, à l'horizon de 2050. Le compte du Gal Lecointre n'y est pas tout à fait (2x35=70). Nous n'entrerons pas dans les détails de cette projection mais plutôt dans la dispute atlantique des "2%pib" rapportée aux pays membres de l'Alliance. La France devrait atteindre ce totem du "partage du fardeau" en 2025 et rejoindre la classe des bons élèves menacés que sont les trois Baltes, la Finlande, la Grèce, la Hongrie, la Roumanie, la Slovaquie, le Royaume-Uni et les Etats-Unis, lesquels couvrent par ces crédits bien d'autres théâtres stratégiques que l'Europe (source OTAN). La France est à 1,90%pib sauf que si nous retranchons le coût estimé car secret de l'assurance-vie nucléaire de +/-10% du total qui ne concerne pas les alliés, nous tombons à 1,71% quoiqu'encore devant l'Allemagne à 1,57% avant le sursaut de cent milliards en cours à Berlin.

projet franco-allemand d'avion du futur

Le général Yakovleff, *ancien commandant en second du SHAPE, disait récemment que si l'on retranchait des budgets nord-américains les dépenses non-affectées à l'Alliance atlantique, le partage du coût de la défense de l'Europe était réparti moitié-moitié entre les deux rives de l'océan. Il ajoutait qu'il serait plus juste que l'Europe en prenne jusqu'aux deux tiers, ce qui implique un réhaussement sensible des budgets continentaux de défense. Puisqu'on en parle beaucoup, il faut savoir que factuellement¹ Donald Trump a plutôt renforcé l'OTAN que l'inverse pendant son mandat présidentiel. Par contre ses menaces à peine voilées envers les pays à la traîne de contributions a fait dire à Angela Merkel, lors du G7 de Taormina en 2017, qu'il était temps que l'Allemagne se prenne en charge.

Note (1) Extrait d'un article de Nemrod : « Malgré bien des considérations négatives quant à l’organisation, le mandat de Donald Trump a été marqué par d’importantes augmentations des dépenses militaires américaines au sein de l’OTAN. Les États-Unis se sont par exemple appuyés sur le programme de l’Initiative Européenne de Dissuasion (EDI), lancé par Barack Obama dans une perspective dissuasive de l’agression russe contre l’OTAN, permettant d’améliorer les capacités de l’Alliance à envoyer des renforts en Europe de l’est. En 2019, le département de la Défense américain demande un financement de 6,5 milliards de dollars, contre seulement 3,4 milliards en 2016. Le Département d’État sous Mike Pompeo a d’ailleurs accordé une attention particulière à l'Europe de l’Est comme espace stratégique permettant de contrer l’influence russe en améliorant la sécurité et la coopération énergétique. La Pologne en est l’illustration, souhaitant établir une base militaire américaine du nom de Fort Trump sur son territoire, alors que les États-Unis effectuent des rotations des forces de combat à travers le pays et exploitent les drones de reconnaissance polonais. L’Atlantique-Nord en est une autre, dont l’importance stratégique devient évidente pour les membres alliés, et où la marine américaine a officiellement rétabli sa IIe flotte en 2018. Divers exemples qui témoignent ainsi d’une tendance américaine à renforcer les aptitudes transatlantiques à se défendre et à dissuader une grande variété de menaces et ce, malgré la rhétorique contradictoire de Donald Trump. » (lien vers la source)

Pour diverses raisons de contexte, dès 2017 la tendance était déjà au rehaussement des engagements budgétaires militaires chez les Européens. Des instituts réputés comme l'IFRAP jugent que notre effort de défense ne peut être en dessous de 3% du produit intérieur brut, mais le biais de l'étude est de consommer le trop-plein de prestations sociales pour nous ramener à la moyenne OCDE. Nous en resterons donc à la perception de François Lecointre qui donne comme objectif 70 milliards d'euros constants, ce qui ferait 2,6%pib actuel hors-nucléaire, hors-pensions, donc un total légèrement supérieur à 3%pib. On est raccord. Cet effort sera-t-il suffisant pour garantir nos outremers contre l'appétit des empires prédateurss est une autre question.

Où est le gras budgétaire permettant de financer l'effort de défense ? C'est l'IFRAP qui donne les pistes : « Grand paradoxe : en France, où l’État est omniprésent, il semble bien que le sujet de la sécurité extérieure, de la défense et de la dissuasion soit devenu le parent pauvre de nos finances publiques. C’est pourtant la première raison d’être de l’État que d’assurer la sécurité de ses habitants. Las, l’État-providence a souvent pris le pas sur l’État régalien. Aujourd’hui, la puissance publique rime plus avec la protection sociale au sens large : près de 31 % du PIB y sont consacrés (la moyenne de l’OCDE est à 20 %), soit un total de 812 milliards d’euros (dont 763 milliards de prestations) en 2019 par rapport à 1347 milliards de dépenses publiques la même année » (source).

Donc, comme nous l'annoncions à cheval sur le taureau blanc, c'est la protection sociale qui va payer la sécurité du pays. A préjuger des réactions des classes populaires chauffées à blanc par les capitulards et autres collabos en devenir, l'affaire ne pourra être conduite sans que soit nommé un dictateur romain à la Salvadorienne avec fermeture de l'assistance publique, suspension de l'état de droit, mise à pied des juges, loi martiale, état de siège. On commençait à s'emmerder !

lundi 12 février 2024

Europe, porte tes couilles !

Cet article #2238 est un billet d'anticipation.
Au soir du refus acté par le Congrès des Etats Unis de continuer à soutenir l'Ukraine sur l'injonction du prédicateur Trump, l'Europe occidentale pourra considérer que l'aube qui se lèvera chez elle sera celle du premier jour de sa libération. A l'image du calendrier républicain de la Révolution, l'Union pourra éditer le sien pour l'An I.

l'enlèvement d'Europe par Botero
( ceci n'est pas un boeuf ! )

Sur le fond, Trump et ses affidés de la House mais aussi bien des personnels du Département d'Etat (MAE) considèrent que l'affaire est intra-européenne et que les Etats Unis n'ont pas à tirer les marrons du feu pour que la Civilisation du hamac continue à se balancer mollement sous la brise des alizés en comptant ses droits sociaux d'une main, un verre de Daiquiri dans l'autre (avé la rondelle de citron). Au classement mondial des PIB, l'Union européenne pèse quinze trillions de dollars, derrière la Chine populaire (21,5) et les Etats Unis (26). Elle a donc toutes les bases nécessaires à sa propre défense et devrait faire la police à ses confins et sur tous ses atterrages. Les pays alliés non-européens (USA, Canada, Japon, Australie pour ne citer qu'eux) se demandent parfois ce qu'apporte l'Union dans la corbeille de la défense commune de l'Occident global. L'implication des Etats Unis dans la guerre de dislocation de la Yougoslavie s'est faite à contre-cœur entre les timidités du secrétaire général Boutros Boutros Ghali et l'énervement de la France et de l'Allemagne se positionnant chacune derrière son client, pour ne rien faire de plus au final que de proclamer au pupitre des hémicycles l'intolérable de la situation.

L'affaire d'Ukraine est le révélateur de l'impuissance assumée des pays européens. Se rejoue la posture de tutelle des Américains qui découvrent tous les jours depuis deux ans que leurs alliés européens sont à poil, capables de tenir juste le délai du pont aérien transatlantique acheminant les boys qui viendront se faire massacrer pour nos beaux yeux. Est-il nécessaire de développer ?

Non ! Sur ce blogue il fut toujours considéré que l'OTAN était le meilleur outil de défense en Europe et pour la France surtout, qui devait souvent s'en distraire pour défendre ses intérêts en Afrique ou en outremer. Le "meilleur" ne se comptait pas en chars, avions, obusiers. Le "meilleur" était gagé sur la terreur que l'organisation inspirait aux pays du Pacte de Varsovie, dont les cerveaux avaient été lessivés à cette horreur pendant quarante-cinq ans par le pouvoir soviétique. Le premier défi d'une armée est de faire peur. L'OTAN faisait peur et leur glaçait les os, ce qui les incita à y entrer au plus vite avant que l'ours russe ne se refasse une santé. La crainte inspirée par l'OTAN chez les Russes est devenue depuis lors littéralement "raisonnable". Elle se dissèque maintenant, elle se maîtrise, elle n'est plus un réflexe, une peur-panique. En cause, les hésitations qui ont suivi la déclaration de Joe Biden au début de l'invasion qui signalait à son opinion intérieure que pas un soldat américain ne mettrait le pied en Ukraine. On ne sort de l'ambigüité qu'à son détriment, disait le cardinal de Retz, et il fut acté par les dirigeants russes que la réassurance donnée aux parents américains constituait une garantie pour eux-mêmes. En fait, on en est toujours là.

un verre de daiquiri
( le daiquiri dans le hamac )
L'OTAN fait d'autant moins peur que les pays riches d'Europe occidentale ne savent pas convertir leurs industries en économie de guerre et s'avèrent au détail incapables d'attaquer. C'est tout bénef pour Moscou même si l'économie russe est en train de saigner ! Bloqué sur le front ukrainien, le Kremlin peut raisonnablement envisager de percer en Lituanie vers Kalinigrad par le corridor de Suwalki, en suscitant une insurrection des populations russophones "maltraîtées" par les nations baltes. Même si l'avantage d'une césure entre la Pologne et les Baltes n'est pas obtenue au final, l'opération spéciale au secours des pieds-noirs russes testerait en vraie grandeur la résolution des Etats Unis à taper fort pour les contrer, au risque d'embraser toute la Baltique orientale. Si Washington branle du manche, l'Union européenne sera convoquée à l'avant-scène d'une guerre probable sur ses terres, car la Russie changera de dentier pour celui de Dracula. Comment l'UE pourrait-elle s'y préparer ?

En cessant déjà de parler, et en mettant son économie en état de guerre dans l'optique d'un prochain engagement à outrance sans parapluie nucléaire. Où trouvera-t-elle les fonds ? Dans l'excès de prestations sociales et le coulage général des fonds publics. Comment y parvenir ne fait pas partie du débat dans cet article (on pourrait) mais la proclamation d'un état de siège permettrait de freiner les sabotages politiques et sociaux. Nous avons vu les délais parfois incompressibles de la mise à niveau de nos productions d'armement, si les Russes reprennent la Baltique orientale à l'OTAN, il sera déjà trop tard. C'est la conclusion à laquelle sont arrivés les dirigeants polonais qui n'attendent personne et réarment à fond faisant feu de tout bois.

Evitons de perdre du temps et de l'énergie dans les débats corne-cul de la "défense européenne à la française". Réarmons dans tous les compartiments utiles à la guerre qui vient. On verra ensuite comment se coordonner, mais les structures de commandement OTAN sont et seront disponibles à cet effet. Les Américains n'attendent finalement que ça, que l'Europe devienne adulte.

Ceux d'entre vous qui veulent obtenir une estimation réaliste de l'avenir européeen ne peuvent pas faire l'économie de l'expertise de Françoise Thom qui emboîte présent et futur russes dans un article remarquable d'intelligence, Déstalinisation et dépoutinisation du 10 février 2024. Vous y apprendrez aussi ce qu'il se cache derrière la campagne électorale de Boris Nadejdine. Le professeur Thom est la seule sur son créneau à synthétiser ses analyses hors des attendus habituels de la profession.

Bonus : un dommage collatéral au réarmement de l'Europe sera l'impact direct sur les usines exportatrices chinoises, par l'assèchement des moyens de surconsommation dû à la baisse inéluctable du niveau de vie. Ce que fera le Parti communiste chinois des millions de travailleurs débauchés sera intéressant à suivre. Quelqu'un à Zhongnanhai se mordra-t-il les doigts d'avoir soufflé sur les braises de la psychopathie du petit tsar qui a déclenché tout ce cirque ?


Postscriptum du jour

Si d'aventure le Congrès des Etats Unis réalisait la létalité de son détournement de l'Ukraine qui assignerait sa volonté de puissance aux caprices éphémères de sa politique intérieure, ce billet n'en garderait pas moins sa pertinence, le doute rampant d'un déni d'implication n'étant plus permis aux nations européennes. Amen.

mercredi 12 juillet 2023

Quatre clés pour comprendre Vilnius

logo OTAN VIlnius 2023
La quasi-automaticité (mais tout dépend de la grandeur du "quasi") de l'article 5 du Traité de l'Atlantique nord interdit d'accepter au sein de l'Alliance comme membre à part entière tout Etat en guerre ouverte avec un autre pays. Pour la raison de bon sens que cela reviendrait à entrer en guerre quasi-automatiquement avec le dit-pays tiers.
Donc la colère un peu surjouée de Zélensky avait un autre but que l'inscription aux agendas à suivre d'une adhésion à l'OTAN. L'Ukraine dispose depuis son indépendance d'un conseil spécialisé dans un quartier général européen OTAN et se trouve de facto dans la situation de partenaire stratégique comme le sont les ANZAC. Et dans la pratique le bénéfice est grand puisque de nombreux membres de l'Alliance épuisent leurs stocks stratégiques à soutenir les opérations militaires de Kyiv.
L'intention la plus probable du président Zélensky, qui connaît très bien ce raisonnement pour avoir exclu cette adhésion lors des négociations de mars 2022 à Istanbul (clic), est de consolider ses requêtes de munitions et d'appui aérien à la prochaine réunion du Ramstein Group (UDCG).

Le communiqué assez faisandé, publié par le secrétariat de l'OTAN en fin de journée (le lire ici), est du style "if and when" et vise à ne lier les mains de personne dans le futur, mais signale une évidence subliminale : l'inclusion d'un agenda d'adhésion déclenché par la constatation d'un état de paix entre l'Ukraine et la Russie, pourrait provoquer de la part du Kremlin une procrastination indéfinie pour barrer l'entrée de l'Ukraine dans le dispositif que Poutine redoute le plus. Et l'OTAN déteste caler son action sur un évènement qu'elle ne maîtrise pas, comme la paix entre deux pays tiers.

Il ne manque dans ce communiqué que la demande aux Nations-Unies de foutre dehors la palanquée de peigne-culs russes qui font office de diplomates dans la grande tour de New York et violent en permanence les engagements de la Charte onusienne avec un aplomb et un culot dont se privent même les Nord-Coréens.

Deuxième clé : le strike d'Erdogan. Sa réélection à l'arraché du modèle courant (ballotage et petite marge) qui le maintient dans le club des démocraties, a boosté son action diplomatique en donnant des gages à l'Ukraine (1) et en troquant la permission à la Suède d'adhérer à l'OTAN contre la réouverture du process d'adhésion à l'Union européenne demandée directement à Charles Michel, et contre la fourniture des kits d'augmentation de leurs F-16 demandée à Joe Biden. On a pu croire un moment que la Turquie de l'AKP caressait le rêve d'un empire ottoman revenu sur son empreinte turcique, mais l'enthousiasme mesuré des satrapes de la steppe à repasser sous le chasse-mouche de la Sublime Porte joint à la détestation ouverte des voisins balkanniques, a convaincu le vieux sultan de se recentrer sur l'essentiel, la Mer noire et les Détroits qui la ferment. Face à la menace de quelques centaines d'ogives nucléaires russes à dynamiter la porte du Bosphore, la réponse fondamentale demeure le soutien américain à travers l'OTAN. D'où la bonne volonté affichée publiquement par le Turc, même si je pense que les relations n'ont jamais été mauvaises avec le Pentagone.
(1) Erdogan transfère une usine de drones Baykar en Ukraine ; il fait sortir la marine turque en protection des convois de grains chargés en Ukraine ; il libère publiquement les commandants du bataillon Azov capturés à Marioupol et détenus en Turquie au grand dam du Kremlin, lequel se sent si faible qu'il communique le lendemain sur une future coopération russo-turque avantageuse pour les deux parties.


Troisième clé : l'annonce du pré-positionnement de trois cent mille hommes à la frontière NATO-russe, intègre l'incorporation de plein droit désormais de l'armée finlandaise dans le déploiement. Ça aide à gonfler les chiffres. Bien que l'alliance se revendique d'une posture unique de défense, il ne fait aucun doute dans les esprits paranoïaques de l'élite russe que la Fédération est maintenant menacée en permanence depuis la Mer de Barents jusqu'à la Mer noire. Le dispositif russe devra être étiré bien au-delà des capacités promises par le ministre russe de la défense. Quant à la Mer baltique, elle devient un lac atlantique avec l'entrée de la Suède et de l'île stratégique de Gotland dans le dispositif OTAN !
Même si les Etats-Unis n'ont aucun projet sur l'enclave de Kaliningrad, une prospective géopolitique raisonnable annonce que les jours russes de la Poméranie orientale sont comptés. Le différentiel de développement déjà flagrant va devenir tel dans les années futures, que la population va prendre en grippe le joug d'autorités lointaines qui se la pètent dans des palais de voleurs, mais qui sont incapables de développer l'enclave comme elle le voit faire chez les pays voisins. Poutine et sa clique de branques ont bien mérité de l'Occident !

Quatrième clé : il n'est un secret pour personne que l'approche méthodique et progressive des Américains du conflit russo-ukrainien vise à ne pas précipiter la destruction de la Fédération de Russie. Cette précaution relève de deux stratégies, déjà anciennes :
- le pouvoir en place à Moscou fut et demeure toujours de second choix, menteur et non-fiable ; mais il commande à lui seul un espace immense de Brest à Vladivostok doté d'ogives nucléaires, autorisant ce faisant l'unicité de l'analyse géostratégique. Si la Fédération éclatait - et nul n'en connaît tous les morceaux - les difficultés d'analyse seraient multipliées exponentiellement et la synthèse très difficile, voire impossible avec l'entrée en jeu de la Chine populaire sur son extrême-orient proche. Pour faire simple, les agences américaines et le Pentagone ne sont pas outillées pour gérer le bordel post-soviétique sur onze fuseaux horaires.

Second point qui nous concerne : Après l'éclatement de la Yougoslavie, les chicayas greco-turcs en Méditerranée orientale et maintenant la guerre ouverte en Mer noire, les Etats-Unis considèrent être impliqués plus qu'à leur tour dans des affaires européennes (ne parlons pas de la Syrie et du Liban) tandis que les pays européens de l'Alliance se les roulent dans des systèmes de protection sociale bien plus avantageux que ceux dont disposent les Etats américains. Il ne fait pas de doute que le transfert de la charge de défense sur les épaules européennes est imminent et qu'il se manifestera dans la campagne présidentielle américaine qui s'approche.
Théoriquement nos prestations sociales vont être contractées et la dépense publique réorientée vers le réarmement. Nécessité fait loi.

dimanche 21 août 2022

Cette guerre qui tarde

Dans deux jours c'est la fête nationale en Ukraine. Défileront à Kyiv les carcasses rouillés de l'arme blindée du petit csar pour se réjouir que la guerre des six jours finisse son sixième mois ! Pas plus qu'il n'a réussi son examen de sortie du KGB en 1985, Vladimir Poutine a échoué au brevet d'état-major en 2022 ! Mais il reste une valeur sûre pour ses admirateurs au plus profond de l'adversité.
montre à couronne inversée
Malgré les dénégations de Poutine, la campagne médiatique et offensive comme les outrances de Medvedev à raser tout ce qui n'est pas russe jusqu'à Berlin, instillent dans les opinions russe et européennes la promesse d'une guerre à venir, une guerre préventive pour Moscou ! Ci et là nous entendons parler des "attaques" de l'OTAN et réciter la fable de la trahison des Etats-Unis à l'endroit de l'Union soviétique à qui les Américains auraient promis de ne pas déplacer les frontières de l'Alliance plus à l'est que la ligne Oder-Neisse (C'est la frontière de l'Allemagne de l'Est et de la Pologne dessinée par Staline). Cette assertion participe de la propagande infernale du trio Poutine-Medvedev-Lavrov dont aucun n'assista aux discussions interalliées de 1990. Par contre nous avons la chance d'avoir encore parmi nous des acteurs soviétiques de premier plan qui vécurent ces moments-là, comme Mikhaïl Gorbatchev et Edouard Chevardnadze, lesquels démentent aujourd'hui que le sujet de l'élargissement de l'OTAN ait été abordé avec l'Ouest à cette époque. La prospective proprement militaire à la veille de la réunification allemande restait alors dans une posture réciproque des deux pactes en chiens de faïence s'observant pour savoir qui allait démonter son organisation le premier. Personne n'a jamais trouvé de "preuves" de cette promesse même si des choses ont pu se dire entre certains délégués de l'Est et de l'Ouest à la cafétéria ou au pissoir. On sait aussi que H.W. Bush (qui succéda à Ronald Reagan, le vainqueur de la guerre froide) refusait d'accepter dans l'Alliance des pays comme la Pologne ou la Tchécoslovaquie chez qui il prévoyait un coulage de crédits américains pour réhabiliter des armées bonnes à ferrailler, et que Bill Clinton qui lui succéda ne voulait, lui non plus, s'embarrasser des casses soviétiques. Il a fallu au pays de l'Est nouvellement libérés, une insistance de tous les instants auprès du Département d'Etat de Washington et auprès du Secrétariat général de l'Alliance à Bruxelles pour que s'ouvre cette possibilité. Mais on entend encore les agents d'influence du Kremlin sinon des experts désinformés, soutenir ce "parjure" pour apporter une brique de justification au mur des lamentations russes et sauver la réputation du soldat Poutine, réputation gravement entachée par la destruction systématique des villes et villages d'Ukraine au seul bénéfice de la terreur inspirée. Et ces putains de nazis ne paniquent même pas !

Un dénommé Dugenêt, Jean Dugenêt, dont le blog est hébergé chez Mediapart a fait un sort à ces sornettes. Il faut le lire ici (si le lien est rompu par Mediapart, me demander le texte que j'ai sauvegardé chez moi). Comme nous l'avons souvent dit, ce n'est pas l'OTAN qui a avancé mais les nations libérées qui s'y sont jetées, avant même d'ouvrir des négociations avec la Communauté européenne. Elles savaient d'expérience que la défaite soviétique ne changeait pas le fonds hégémonique impérial de la Russie et que l'ours aujourd'hui blessé, leur existence serait mise à nouveau en danger, une fois guéri. On sait aujourd'hui que tous les prétextes sont bons à Moscou, même les plus grossiers, pour dominer ses voisins. Les pays les plus menacés après l'Ukraine sont les trois pays baltes qui contiennent de fortes minorités de pieds-noirs russes, motivant tout secours existentiel, et la Géorgie. C'est pourquoi il faut vider l'abcès une bonne fois avec l'équipe mafieuse du Kremlin et stopper l'invasion de l'Ukraine, quoiqu'il en coûte aujourd'hui et bien moins que demain. Ceci implique de s'ingérer dans la protection des populations civiles que Poutine massacre d'allégresse. Nous savons faire des dômes de fer. Faisons-les ! Ce n'est pas de la cobelligérance.
carte OTAN
Avec l'adhésion de la Suède et de la Finlande, le confinement occidental de l'empire russe est achevé.


Le Piéton n'a pas les compétences nécessaires à un pronostic militaire dans cette guerre d'artillerie, mais j'ai noté que la mise en insécurité de la presqu'île de Crimée par les Ukrainiens était une riche idée. La Riviera russe sous les suies des dépôts d'hydrocarbures en feu, c'est une carte postale qui va circuler et alimenter les conversations à la veillée des datchas. Trente-six mille voitures russes ont quitté la Crimée après l'assaut non attribué sur Saki. En cassant tous les ponts, couper de sa logistique le saillant russe avancé sur la rive droite du Dniepr et menacer la sécurité de son éventuelle retraite n'est pas mal non plus. Si jamais Kherson tombe, c'est la honte, et de grands limogeages sont à prévoir à l'état-major russe. Et si quelqu'un perce le tablier du pont de Kertch, il y aura du novitchok en spray à la caisse à sable. Dans cette attente, une DCA moderne va rehausser la protection de l'ouvrage emblématique de la conquête de 2014, même si pareil système n'a pas privé le quartier général de l'amirauté à Sébastopol de se prendre un drone sur le toit.

Que les choses soient claires en stratégie comparée. Les présidents américains ne risquent pas le procès en canonisation pour la gestion de l'Urss qu'ils ont abattue, et ils ont, comme nous-mêmes, mésestimé entre bien d'autres choses le tropisme ukrainien bien vivant à Moscou au moment de la révolution orange de 2004. L'auraient-ils compris qu'il eussent mieux fait de forcer ensuite les accords de Minsk de 2015 afin de suturer la plaie purulente du Donbass, même si la signature de Poutine n'a de valeur que jusqu'à minuit. Si le pouvoir ukrainien a multiplié les arguties pour se cabrer contre la mise en application des accords, ce sont les Européens et d'abord la France et l'Allemagne au format Normandie* qui n'ont pas été à la hauteur. Il fallait user du chantage aux crédits d'investissements pour fédéraliser l'Ukraine. Le rôle de Merkel est trouble. Elle était la mieux placée pour détecter le prétexte que cherchait Poutine, elle parle russe, sait comment fonctionne le pouvoir soviétique, assez pour en reconnaître l'avatar. Et elle lui achetait tout son gaz. Mais ne voulant pas insulter l'avenir énergétique négocié avec les Verts, elle fit les gros yeux et pas plus. De notre côté, il faut reconnaître que les présidents de rencontre, que nous subissons depuis bientôt trente ans, n'avaient aucun une idée claire de la meilleure stratégie, se contentant de rapporter au pupitre ce qu'ils avaient entendu en conférence de chefs d'Etat. Hollande est l'archétype du président liquide, certes de bonne volonté, mais très insuffisant. Son successeur est un acteur, un peu comme Zélensky mais sans aucune conviction stratégique en propre, qui jouit au micro de l'imbroglio dans lequel il erre. Son crédo est la mutualisation européenne et c'est loin de suffire, à voir le peu de considération qu'il suscite inter pares.

Si la guerre d'Ukraine a été déclenchée par Poutine, on s'accorde à penser que l'Europe occidentale n'a pas été au niveau de l'enjeu par ses hésitations, les faux signaux (Nordstream II) et par dessus tout à mon avis, par la prise de commandement de la Commission européenne par la complaisante Allemagne qui n'avait qu'un agenda de prospérité dans la rigueur et de soft power complètement dépassé. Ses comptes budgétaires exemplaires traduisaient son désarmement militaire. Pas sûr que le cabinet Scholz de la coalition tricolore améliore le projet. Ils sont mous dans tous les compartiments du jeu et restent le jouet de leurs industriels, à commencer par la coopération européenne dans l'armement. Sans se fâcher avec l'Allemagne nous devrions reporter notre intérêt sur nos sœurs latines avec lesquelles nous partageons le théâtre de tous les prochains défis, la Méditerranée occidentale. Cette fois Merkel ne mettra pas le pied dans la porte pour favoriser son client traditionnel, la Turquie (5000 entreprises allemandes y travaillent). Pas sûr que notre foutriquet national l'ait compris, qui poursuit un destin qu'on lui assure mondial, en remplaçant le téléphone de Poutine par celui de Mohdi. L'autre est en Inde, vous imaginez ? On me dit dans l'oreillette qu'il a rappelé Poutine pour qu'il évacue ses canons de la centrale atomique. L'Elysée communique d'abondance sur l'entretien téléphonique duquel le Kremlin ne dit rien ni que dalle ! Ça va le faire, c'est sûr !
*Le format Normandie c'est l'Allemagne, la Biélorussie, la France, la Russie et l'Ukraine


char Armarta T-14
Si on croise les évolutions de part et d'autre, on comprend que le Pentagone a décidé de saigner à blanc la Russie de Poutine en se servant des capacités de résistance de Kiev. La Russie consomme une quantité importante d'armes et de munitions pour une guerre statique qui se pétrifie. Même si elle déstocke les dotations de l'ère soviétique en premier, elle emploie aussi mais à peu d'effet des armes très coûteuses comme des missiles de dernière génération chers et précieux. On ne voit pas non plus les chars Armata de la-mort-qui-tue (en silhouette ci-dessus) ou les derniers Sukhoï SU-57. Une énième rallonge, de 775 millions de dollars cette fois, est annoncée à Washington pour l'armement des unités combattantes. Par le détail des fournitures publié à dessein, on comprend que le Pentagone est de plain-pied avec l'état-major ukrainien puisqu'il anticipe la manœuvre. Par exemple, ils vont fournir dans la dernière tranche quarante véhicules MaxxPro de déminage, et des missile anti-radars AGM-88 HARM, signalant une contre-offensive américaine en préparation. L'artillerie de précision afflue qui permet de frapper dans la profondeur les QG, les aérodromes et les stocks de carburant et de munitions. Les coups de main des forces spéciales aboutissent toujours dans la zone occupée voire en Russie même. Il n'y a pas de sabotages par les spetsnaz en Ukraine qui sont rapidement capturés. Les Américains sont à l'évidence de plus en plus impliqués, ce qui ne fait pas les affaires de Poutine qui partait sur une opération spéciale la fleur au fusil avec une chaîne de commandement de bric et de broc. Si la contre-offensive tarde du côté ukrainien, c'est aussi que de gros contingents de spécialistes sont à l'instruction dans des pays de l'ouest. On parle de dix mille ukrainiens en stages au Royaume Uni.

Vladimir Poutine soucieux
Malgré le pilonnage aveugle de l'artillerie russe, "justifié" par l'immobilisation des forces adverses, le front n'avance plus. Le grignotage cesse, faute peut-être de ressources humaines (c'est ce qu'on dit partout mais bon !) et plus sûrement d'enthousiasme. On imagine sans peine les questions que se posent les soldats au sol du côté russe. Ils font quoi de mal les nazis commandés par un Juif ? Pourquoi les citadins opprimés ne nous ont pas accueillis avec le pain et le sel en libérateurs ? Les soldats ukrainiens du régiment Azov défendent la terre ukrainienne et alors ? A quoi sert-il de bombarder des quartiers d'habitation à Kharkiv ? Au fait, jamais personne n'a bombardé la centrale atomique de Zaporijia, on n'y voit pas non plus de canons, les relevés satellites canadiens espacés d'un mois n'y montrent pas le moindre trou. Par contre les ancillaires hors-périmètre sensible dérouillent pour déployer au plus large un chantage à la terreur nucléaire. A défaut de pouvoir incendier la centrale qui risquerait d'irradier les nouvelles républiques séparées voire les oblasts russes selon le vent, Poutine déplace son chantage à nul effet en Prusse orientale en surdotant ses moyens offensifs à Kaliningrad. On cherche à comprendre le coup d'après. La Mer baltique devient un "lac atlantique" par l'adhésion de la Suède et de la Finlande à l'OTAN. Ce mec est un génie. Va-t-il poser un ultimatum neutralisant ses voisins en les menaçant de lâcher ses missiles hypervéloces ? Au premier coup de semonce sur une gare de triage polonaise par exemple, au "motif légitime" du transit d'armes occidentales, il perd le pont de Crimée. On peut aussi prévenir Minsk que tout coup parti de Biélorussie sera réputé tiré par l'armée de Loukachenko et le coup rendu. On peut aussi installer un protocole de passage des détroits danois pour le contrôle des cargaisons en recherche d'articles prohibés. On peut descendre les brise-glaces du golfe de Botnie pour couper la ligne de navigation de Saint-Pétersbourg à Kaliningrad. On peut engorger l'Øresund de navires de commerce à l'approche de bateaux de guerre russes. Il fait moins de quatre mille mètres au débouché avec des tirants d'eau à dix mètres sur les bords. Le passage sous le mégapont est étroit, obligeant les capitaines à passer au-dessus du tunnel de Drogden par mauvais temps, donc au ras de la côte danoise et de ses batteries. Les autres passages sont aussi compliqués, insécures, tortueux et plus longs. Il y a mille façons d'emmerder Poutine en dehors du régime de sanctions. Pourquoi s'en priver, il nous fait une guerre qu'il n'ose pas nous déclarer de peur de la perdre, mais il l'a déjà perdue. Même le joyau de Sébastopol est remis en question. Ses armées sont embourbées pour longtemps et désormais s'usent sur place à se défendre. Ses généraux le sentent-ils ? C'est sa seule crainte. Va-t-il y aller quand même pour atteindre au tragique qui marquera sa page d'histoire ? Il est cornérisé et d'autant plus dangereux.
(19/08/2022)

mardi 11 janvier 2022

Est-Ouest

T64-2017

La semaine diplomatique Est-Ouest est séquencée en quatre tiers (comme au Bar de la Marine) et bizarrement s'est engouffrée dans le défi politique intérieur russe qu'affrontera Vladimir Poutine s'il fait mine de reculer. Sa réélection truquée de 2024 est conditionnée par la gloire rapportée du Front, parce que les résultats intérieurs ne sont pas au rendez-vous du culte soviétique de la personnalité et qu'il lui faut des succès étrangers, même si l'opinion russe est assez rétive aux aventures lointaines. On résume la semaine en cours :

  • 1/3.- Négociation américano-russe à Genève sur les menaces acceptables de part et d'autres. Les Américains montent l'enchère sur les missiles.
  • 2/3.- Mise au clair des positions stratégiques réciproques entre l'OTAN et la Fédération de Russie en ressuscitant le COR à Bruxelles.
  • 3/3.- Rapport à l'OSCE de Vienne présidée par la Pologne, sur les positions acquises, en présence de l'Ukraine et des neutres.
  • 4/3.- Rapport informel au secrétariat du Conseil des Etats de l'Union européenne pour englober les institutions bruxelloises dans le schmliblick à la demande expresse d'Ursula von der Leyen et du président éphémère Macron.

Ce quatrième tiers n'est pas décidé à l'heure où nous rédigeons ce billet mais n'est pas douteux, sauf à vouloir humilier la France qui tient la masse d'arme financière pendant six mois : paye et tais-toi ! Mais Stoltenberg peut très bien rendre à Macron la monnaie de sa pièce sur la mort cérébrale du pacte atlantique et laisser l'UE de côté. D'ailleurs le format "Normandie" (France, Allemagne, Russie, Ukraine) n'a été retenu à aucun moment, la Russie voulant parler au patron et à lui-seul.

De mon point de vue, il ne sert à rien de discuter avec l'actuel pouvoir russe. Toute concession pour arrondir les angles sera vue comme une faiblesse l'autorisant à monter demain ses exigences. A l'inverse tout refus explicité de ses exigences sera traduit pour l'opinion russe comme une menace imminente appelant une réaction préventive. Ne comprenant que la force, il faut la leur montrer dans un total silence. Garder aussi à l'esprit que ces gens ne prospèrent que dans les crises qu'ils créent pour légitimer leur prise du pouvoir. Quelle aubaine pour eux que ce complexe du siège par l'Occident de la Fédération de Russie ! Qu'en pense monsieur Fillon ?

On notera que tant le Département d'Etat américain que le ministère russe des Affaires étrangères ont exclu dès le départ de la séquence diplomatique la participation de l'Union européenne institutionnelle pour ne pas perdre le temps en verbiage et consultations interminables. Tout se fait, se décide entre fondés de pouvoir participant aux réunions. On touche du doigt la complète impuissance du bloc dès qu'on sort du chapitre OMC. Pire : on voit aussi que chaque pays européen tout seul ne pèse rien en temps de crise grave. La promenade de Josef Borrell au Donbass marque notre sympathie aux autorités de Kiev mais ne leur donne aucune réassurance. L'Europe est à la croisée des chemins : Confédération lente à réagir et juste bonne à décaisser ou Fédération souveraine en diplomatie et à la guerre ? Pour des pays comme la France qui ont une "grandeur" à défendre, le dilemme est insoutenable : périr ou se rendre !

Encore une fois nous touchons du doigt la chimère d'une défense européenne qui n'ira jamais plus loin que la constitution d'un état-major sans troupes ni canons et qui de toute façon n'est conçue par son principal promoteur (la France) que comme une gendarmerie internationale, manœuvrant plus dans l'ordre humanitaire que dans l'intimidation de puissances. Nous n'avons aujourd'hui que les moyens d'intimider des pays mal armés. Plus gros, l'Allemagne se dérobera pour sauver les concessionnaires Mercedes. Mais pour revenir à la négociation Est-Ouest, qui ressemble de plus en plus à celle que l'on mène avec un preneur d'otages dans une banque, chacun s'aperçoit que le challenge, peut-être impossible à satisfaire, est de renvoyer Poutine dans ses "22" sans lui faire perdre la face ; sauf à vouloir la guerre qui pourrait le détruire à la fin. Poutine a sorti le gros braquemart, qui ne rentre plus maintenant dans le pantalon. Il faudrait un Talleyrand pour y mettre la main.

Postscriptum
Sur le même sujet en plus développé sur Telos : Ukraine, la guerre annoncée de Vladimir Poutine par Gilles Andréani
Sur le même sujet chez Royal-Artillerie : Le sur-bluff russe du 18.12.2021

samedi 18 décembre 2021

Le sur-bluff russe

char russe T-90

Les chancelleries occidentales sont perplexes après la publication par Moscou des exigences russes adressées au bloc de l'Ouest, préalables non-négociables à une désescalade des tensions à la frontière russo-ukrainienne. Nous résumons ces exigences :

Il y a deux destinataires distincts, les Etats-Unis et l'OTAN. Aux Etats-Unis le Kremlin demande d'exclure à l'avenir toute expansion orientale¹ de l'OTAN et la garantie qu'aucun pays de l'ancienne Union soviétique² ne sera accepté désormais au sein de l'Alliance. Aux Etats membres de l'OTAN, il est demandé de s'engager formellement à n'accepter aucun nouvel Etat dans l'Alliance, que ce soit l'Ukraine ou tout autre. Dans les deux documents, il est exigé une démilitarisation de toute la sphère d'influence soviétique existant en Europe avant mai 1997, le fameux glacis occidental. Aux yeux des Russes, cette demande aux pays membres, redoublant celle aux Etats-Unis, agit comme une réassurance au cas où un futur locataire de la Maison Blanche reviendrait sur l'accord. Pour le ministère des Affaires étrangères de Russie, le deal est bloqué, il n'est pas à la carte, c'est le texte russe ou rien (voir la note 3 en pied d'article).

Tant au Département d'Etat qu'au Foreign Office, ces exigences sont jugées inacceptables et, à la limite, bidons ; pour la simple raison que ce genre de revendications se négocient à l'abri des médiats, dans le secret des salons aux portes capitonnés. Mais ce qui les inquiète surtout, c'est que cette démarche inacceptable - et les Russes le savent - ne soit qu'un prétexte pour rameuter l'opinion intérieure en soutien d'une guerre que Vladimir Poutine déclencherait au cœur de l'hiver, afin de sauver la vieille patrie menacée de mort par le refus catégorique des Occidentaux de se tenir à distance. Il pourrait même invoquer le caractère préventif de cette nouvelle guerre à l'Ukraine pour apaiser les craintes des babouchkas de voir le sang des fils couler pour rien.

Ce qui dérange le Renseignement occidental est que la concentration de moyens militaires russes à proximité immédiate de la frontière ukrainienne se fait au vu et su de tout le monde, comme si cette manœuvre d'ampleur participait du bluff global ou, a contrario, d'un sur-bluff dans le bluff. Poutine va-t-il attaquer vraiment après avoir bluffé ? Il veut en donner toutes les apparences. Le mobile d'une otanisation prochaine de l'Ukraine tiendra-t-il ? Pour l'opinion russe sans doute, pour toutes les autres sans doute pas. Une raison très simple : l'OTAN n'incorpore pas d'Etat en guerre ouverte ou larvée avec un voisin, pour ne pas être instrumentalisée par le pays candidat (c'est le cas de Chypre et de certains Etats balkaniques). L'entrée de l'Ukraine, mais de la Géorgie tout autant, est carrément impossible. Et M. Poutine le sait, puisque une mission russe a participé à tous les travaux de l'Alliance au quartier général de Bruxelles-Haren dans le cadre d'un Conseil OTAN-Russie (COR), de 2002 à 2014.

Les réponses directes de Jens Stoltenberg, refusant de bloquer par principe aucun pays dans le futur, servent à affirmer la souveraineté pleine et entière des nations visées que ni la Russie ni aucun autre pays ne peut commander de l'extérieur. Reste à savoir la raison profonde de tout ce cirque.
- Poutine a-t-il besoin d'une guerre sur sa frontière sud ? Le front intérieur semble tenir par l'écrasement de toute opposition et l'assassinat des dissidents.
- Qu'est-il besoin de rapporter des soldats en sac depuis la frontière ?
- Les républiques-croupions du Donbass ont-elles besoin d'une guerre pour aller plus mal ?
- La péninsule de Crimée est-elle menacée par quelqu'un, surtout qu'elle est passée par pertes et profits dans toutes les chancelleries occidentales ?
- Le petit colonel du KGB (1m67) au soir de sa carrière veut-il tout simplement se payer une belle guerre à lui, montrant au monde stupéfait la résurrection de la défunte Armée rouge ?

Dernière hypothèse, l'endogamie offensive : à force de se pousser du col, de débiter en continu mensonges et provocations, de discuter entre soi, de se faire un film entre courtisans et apparatchiks, le pouvoir au Kremlin pourrait aussi se monter le bourrichon jusqu'à attaquer son voisin, se croyant un matin acculés à la guerre par un complot occidental né dans leurs cerveaux addictés à la force brute, complot facile à fabriquer, en plus pour des pros.

Ma langue au chat !



(1) Les pays "orientaux" non-OTAN susceptibles d'entrer dans l'Alliance sont la Suède, la Finlande, l'Autriche et la Serbie.
(2) Les anciens pays soviétiques "interdits" sont, outre l'Ukraine, la Moldavie, la Géorgie et l'Ossétie du Sud, l'Arménie, l'Azerbaidjan, la Biélorussie voire la Transnistrie, sans aller jusqu'en Asie centrale en zone turcique
(3) Mise au point du ministère russe des AE :
Both texts are not formulated as a menu, where it is possible to pick and choose, they reinforce one another and must be evaluated in their totality. Various aspects of the alarming situation in Europe, the Euro-atlantic, and Eurasia are covered in of themselves. We regard as important this integrated, comprehensive approach to problems in the sphere of security and the integrated, comprehensive nature of the security guarantees to the Russian Federation must be preserved (Sergei Ryabkov).


[1998°]

lundi 20 septembre 2021

Aukus, et maintenant ?

La diplomatie française est chauffée à blanc par la trahison de Scott Morrison et les chancelleries occidentales et russe attendent la réaction de Paris qu'on annonce musclée. Le fait est que les propos lénifiants du Département d'Etat et de la Maison Blanche vis à vis de la France (qui, selon eux fait son caprice) a de quoi ulcérer l'Elysée, autant qu'en suinte un indéniable mépris à notre endroit. De leur point de vue, l'allié historique, difficile parfois mais toujours revenu, a besoin de deux mois pour retrouver ses esprits, après quoi on reprendra le bizness comme avant ! Ils nous considèrent comme quantité négligeable dans le grand jeu qui s'ouvre en Asie. Dit en passant, le Canada et la Nouvelle-Zélande sont remontés comme des pendules. Notre pouvoir de nuisance en Europe occidentale est surévalué, comme d'ailleurs le poids européen dans le gouvernement de la crise mondiale vers laquelle courent les Etats-Unis. Ont-ils tort ? Oui et non.

Osborne Naval shipyard
- Un des halls du chantier naval d'Osborne à Adélaïde -


La France est présente dans la zone indo-pacifique depuis très longtemps. Réunion, îles éparses du canal de Mozambique, Nouvelle Calédonie et Loyautés, îles de la Société, Marquises et Clipperton, en gros. Même avec un million six cent mille ressortissants, cela ne fait pas de la France une "puissance". A noter que le destin de la Nouvelle Calédonie va se jouer lors du troisième et dernier référendum constitutionnel de décembre prochain. Ce n'est sans doute pas sur cette zone d'intérêts que la France va pouvoir manifester sa mauvaise humeur, sauf si nous détectons des agitateurs australiens en Nouvelle Calédonie comme ce fut le cas lors des émeutes canaques des années 80. En fait, par delà les proclamations vengeresses, nous n'avons pas les moyens de ruer longtemps. La seule fente dans le mur des réalités serait d'acquérir une autonomie stratégique à quelques-uns dans une zone d'intérêts américains, où les nôtres seraient découplés de ceux des Etats-Unis. Le problème est que nous sommes seuls et sans le sou !

L'OTAN demeure et manœuvre encore sous commandement intégré mais le lien transatlantique de confiance est rompu. D'autres que nous le disent. L'esprit atlantique s'est évanoui. Je n'aurais jamais cru que pareille chose advienne du fait des Américains, même si la dérive des continents était palpable depuis Obama. C'est acté maintenant ! A défaut d'imaginer le grand renversement d'alliances qui entrerait dans l'histoire - les vieux gaullistes en frémissent d'avance - nous pourrions retrouver une place d'équilibre dans le monde non-aligné en endossant le rôle d'Etat modérateur que nous avons joué dans le passé, aussi longtemps que nous conserverons notre siège permanent au Conseil de Sécurité des Nations-Unies. Résonne encore dans ma tête les applaudissements déclenchés à New-York par le discours de Dominique de Villepin devant le Conseil un certain jour de février 2003, à destination des menteurs hystériques du Département d'Etat et du Pentagone qui cherchaient par tous moyens à en découdre avec l'Irak pétrolier de Saddam Hussein. C'est sans doute plus dans cette enceinte onusienne que nous devrions réagir qu'au sein des institutions européennes, malgré le bon discours sur l'état de l'Union 2021 d'Ursula von der Leyen au parlement de Strasbourg, qui exige la prise en charge par l'Europe de son propre destin en approfondissant une Europe de la défense. Nous savons que les pays d'Europe de l'Est et quelques autres défendront bec et ongles le lien atlantique avec le primat américain aussi longtemps que la Russie nous menacera, en vrai ou dans leurs têtes. Cette course à l'indépendance polémologique européenne nous épuisera, d'autant plus que l'humiliation que nous venons de subir de la part du monde anglo-saxon amoindrit le semblant d'autorité stratégique que nous parvenions à instrumentaliser jusqu'ici, sans convaincre vraiment, même notre partenaire le plus proche, l'Allemagne. Celle-ci renouera-t-elle après le 26 septembre avec le pacifisme schrödrien qui la sortirait des embarras militaires ? Et dit plus simplement encore, une Europe guerrière sans l'Allemagne et le Royaume-Uni ne fera peur à personne. Justement, il apparaît que le "1O" a choisi le grand large au sein du concept échevelé de Global Britain. Tant que Boris Jonhson sera aux affaires, il sera inutile d'essayer, d'autant qu'avec le scoop Aukus il a éprouvé une joie rare à humilier la nation de Michel Barnier.

Alors essayons autre chose. Ruser un peu. Les Etats-Unis ont des alliés que nous serions bien inspirés de ne pas ménager systématiquement désormais, et des adversaires qui pourraient profiter parfois de notre indulgence. Si à l'occasion nous entraînons quelques autres pays derrière nous, Canada, Afrique de l'Ouest, Amérique latine, pays arabes, Indonésie, voire Nouvelle Zélande, Russie etc... l'effet pourrait être notable et même parfois bloquant par le jeu des majorités. Mais attention, nous n'arriverons à rien si nous ne réparons pas notre valeureux pays criblé de dettes et de déficits qui nous entravent. Pour être pugnaces, il faut être sérieux et le montrer. De fait, notre faiblesse est structurelle, en nous-mêmes, et il ne sert à rien de tonner contre lui ou l'autre si nous n'avons plus les moyens d'être craints. Commençons demain matin à réformer notre système de prestations sociales et la gabegie incroyable de nos dépenses publiques. Alors pourrions-nous par exemple commencer l'exploitation de nodules polymétalliques dans notre zone économique exclusive et construire une flotte du Pacifique de pêche et de guerre pour sécuriser les routes maritimes, réguler les mines profondes et la pêche industrielle, afin qu'on commence à nous voir ! Une "puissance" doit se voir. On me dit dans l'oreillette que M. Macron a sorti l'arrosoir des campagnes électorales et que la dépense publique etc... faut oublier ! Faut oublier aussi le satellite de renseignement américain au Sahel.

Entretemps le gouvernement australien s'échigne à dénoncer des insuffisances dans le programme "Attack" sans qu'il soit possible de savoir précisément lesquelles. L'éternelle histoire de la rage et du chien ! Et la presse australienne est déjà passée à autre chose, même dans l'Advertiser d'Adélaïde !

Il n'y a plus qu'à tirer l'échelle !



Ce matin en Australie...

Dans la presse australienne de ce lundi 20 septembre 2021, le coulage du contrat français avec Naval Group ne fait plus les gros titres même si quelques éditoriaux et commentaires persistent ci et là. Outre le saut technologique que représente le pacte Aukus, c'est l'explosion du prix du programme Attack qui fut le plus souvent mentionné la semaine passée. Signé en fanfare pour 50 milliards de dollars australiens en 2016, le prix avait atteint 89 milliards de dollars australiens au printemps 2021 ; mais nul ne fait semblant d'ignorer que le programme nucléaire sera bien plus cher encore, même s'il entre dans une augmentation du pourcentage de Pib dédié au réarmement du pays décidé par le cabinet Morrison.
Peu d'informations factuelles sur les conséquences locales de la rupture de contrat mais 7News.com informe que 350 ouvriers enrôlés dans le programme Attack vont être réembauchés dans d'autres chantiers navals de l'Etat (ASC) et plus spécialement dans la mise à niveau des vieux sous-marins de la classe Collins et celle des destroyers de la classe Hobart.

Voici une courte revue :

The Sydney Morning Herald :
Australia has already sunk $2.4 billion into the Naval Group agreement to supply 12 conventionally powered submarines. On top of the construction cost, the boats were expected to cost $145 billion for maintenance over their life cycle. It would have been Australia’s largest military acquisition, but the move to nuclear-powered submarines will be even more expensive. (la suite)

The Canberra Times :
C'est fini: can the Australia-France relationship be salvaged after scrapping the sub deal ? (la suite)

The Advertiser :
Massive story submarines deal hid. Opinion: The subs deal was a momentous – but what it overshadowed was huge too. (la suite)

The Age :
This time France and President Macron – dudded by Morrison, US President Joe Biden and British PM Boris Johnson – have a much more clear-cut reason to feel aggrieved. Emmanuel Macron has good reason to feel angry and deceived by Australia And the French President’s fury has to be taken seriously. With the imminent retirement of German Chancellor Angela Merkel and Britain’s Brexit departure, the putative leadership of Europe is about to pass to Macron and France. The European Union is among the world’s largest trading blocs and represents one of the world’s largest economies. The bloc is also Australia’s second-largest trading partner and second-largest source of investment. (la suite)

Brisbane Times :
Australia may have trashed a relationship it honours every Anzac Day on the Somme. For the rest of the world, it was a little like watching an old war movie. The Anglo bloc, standing together, resolute: the US, with junior partners Britain and Australia. No matter that Australia had just binned a multibillion-dollar defence contract with a major regional ally which happens also to be one of the world’s leading democracies. And deigned to give them scarcely a word of warning. The world’s cameras later caught the stupefaction, fury and depth of emotion of the French, feeling “stabbed in the back” by the Aussies. As a result, for Australia, a bilateral relationship of trust and confidence, paid homage to every year on Anzac Day in the Somme and northern France, may have been durably compromised. (la suite)

The New Daily :
View From The Hill: For Morrison, AUKUS is all about the deal, never mind the niceties. Scott Morrison, whose COVID face masks have the Australian flag emblazoned on them, likes to talk about “the Australian way” of doing things and Australian values. But it is not “the Australian way” to secretly plan, over a very long time, to deceive a close friend of this country, and then to treat them in a most humiliating and disdainful manner. That does not align with “Australian values” of honesty and fair dealing. (la suite)

mercredi 30 juin 2021

Chevaucher le bœuf

Depuis deux ans, je lis la production de Christian Vanneste sur son blog (clic) et j'en fait grand profit, même si nous ne sommes pas toujours d'accord. Aujourd'hui 30 juin, le député honoraire de Tourcoing nous propose une synthèse très intéressante sur les effets de l'accrochage des wagons d'Europe de l'Est au train communautaire de l'Ouest ; et c'est à lire ici sous le titre L'Europe est-elle encore libre ?.

Tout part du refus hongrois de la promotion de l'homosexualité dans la jeunesse sans que soit réprimée une orientation minoritaire intime qui ne regarde pas l'Etat. Cela n'est rien bien sûr, mais le rallye des minoritaires fut surprenant, comme Mark Rutte, qu'on a connu mieux inspiré, demandant l'exclusion de la Hongrie de l'Union européenne. La liste est longue chez nous des Gomorrhéens, mais qui aurait supposé qu'il y en ait tant ailleurs ? Brisons ! La perle de cette synthèse n'est pas là.

M. Vanneste explique comment fonctionne la membrane osmotique entre les deux blocs, oriental et occidental qui laisse passer des valeurs très différentes et, c'est nous qui le disons, moins avancées certes mais moins décadentes en Europe orientale. Je cite :

« La question de la reconnaissance d’une “communauté lgbt+” et de ses droits est idéologique. Autrement dit, elle devrait se situer sur le terrain de la libre discussion et dépendre du choix des citoyens. C’est le fait d’interdire le débat et d’exiger une pensée unique qui est en contradiction avec les valeurs libérales de l’Europe. Il y a deux idéologies : la première considère que le choix de sa sexualité, ou le fait de l’assumer si on considère que ce n’est pas un choix, ne nuit pas aux autres et donc ne doit pas être entravé ; la seconde estime que le maintien de la famille unissant les deux sexes pour donner la vie à des enfants et les éduquer appartient au Bien commun d’une société qui doit être défendu. La confrontation entre ces ceux conceptions doit être digne. Ce qui est stupéfiant, c’est que la caste qui dirige l’Europe fait de la première option une idéologie obligatoire. Le totalitarisme est bien passé de ce côté-ci du mur (ndlr: de Berlin) ! »

Et l'auteur convoque Hélène Carrère d'Encausse à la résurrection de la vieille nomenklatura matérialiste et enrichie jadis, sournoise et libidineuse aujourd'hui, mais toujours riche. Tout ceci a une explication que nous avons donnée en commentaire à ce billet, que voici. C'est la dépense d'énergie des gouvernements sur le sociétal à défaut de savoir maîtriser le régalien :

« La mode des “valeurs” et l’invasion de la sphère privée par l’Etat cachent (mal) une incapacité des régimes d’Europe occidentale à gérer leur domaine régalien. C’est d’ailleurs pourquoi ils le déportent si facilement au niveau fédéral. En revanche ils se jettent dans le sociétal car ce domaine est plus tapageur et rémunérateur électoralement que l’austère mission qui justifiait au départ leur existence. Mais les peuples commencent à le voir au travers de l’insécurité galopante, justice complaisante, sécurité sociale précarisée, éducation “nationale” effondrée, déficits partout !
Bien sûr la nomenklatura virera sa cuti au moment nécessaire pour récupérer l’électeur en fuite, mais rien ne dit qu’elle y parvienne cette fois, le divorce entre elle et le “peuple” étant semble-t-il consommé, au vu d’une abstention record en France.
La séquence des Gilets jaunes sur les ronds-points était une mise en bouche. Le mécontentement peut coaguler plus largement et des accidents regrettables survenir qui toucheront la classe politique ad hominem. Le sentent-ils ? Apparemment pas ! Les jeux puérils inter-partis continuent.
Pour revenir au titre de votre remarquable synthèse, pour être libre faut-il encore exister ! Il y a un marché commun des denrées et produits, des libertés de circulation des gens et des sous, des facilités monétaires, des agences utiles, d’autres moins, mais il n’existe pas d’Europe. Ni nation européenne, ni menace armée européenne, ni diplomatie européenne et, sans doute plus grave, ni projet européen déclaré.
On n’existe vraiment que lorsqu’on vous craint ! » (Catoneo 30.06.2021-14:15)



céramique attique

Par quelque bout qu'on tienne la lunette, on voit bien (et c'est paradoxal) que l'Union européenne n'existe pas. Sylvie Kauffmann, dans Le Monde, s'étale sur deux échecs majeurs d'Angela Merkel au soir de son mandat, échecs qui signalent un déclassement de l'Europe. Il s'agissait de... : (1) bavarder tous ensemble avec Vladimir Poutine (ndlr: pour l'enfermer dans les rets du dialogue et utiliser son ego contre ses lubies) plutôt que d'attendre qu'il quitte la Crimée ; (2) mettre au clair les procédures et les garanties des investissements croisés entre l'Europe et la Chine populaire. Les motifs de la démarche allemande sont intelligents mais il n'est pas possible de manœuvrer à vingt-sept sur des sujets aussi fins, à moins que certains pays ne délèguent leur diplomatie à des pays mieux préparés qu'eux sur certains sujets. Et ce test est définitif quant à l'impuissance (au sens urologique) de l'Union européenne en l'état. L'Europe puissance n'existe pas. "Ne pas critiquer sans proposer", tel est le leitmotiv de Royal-Artillerie. L'Europe institutionnalisée doit être réformée... et vite (mais voir plus bas) car les défis n'attendront pas, qui ne seront pas aussi simples que le Brexit. Le marché commun des biens et denrées, idées, gens et sous fonctionne bien. La Grande Bretagne s'en aperçoit chaque jour à son détriment. Premier marché normé de consommation au monde, il est très mal défendu - l'épisode Trump en a apporté la preuve. Comme dit dans le commentaire laissé sur le blogue de M. Vanneste, les Européens doivent "déclarer" un projet commun afin que tous les partenaires-adversaires du monde entier se calent dessus. Ce qui met le Kremlin en transes ce sont les sous-ensembles flous de la diplomatie-croupion de la Commission européenne menée par Michel, Borrell et Von der Leyen. Que fait l'Europe en Serbie, Moldavie, Ukraine, Géorgie, Arménie ? Pourquoi parle-t-on avec les Kosovars ? Quel est l'avenir de la candidature turque ? Et d'autres questions se posent à d'autres diplomaties : va-t-on associer le Maroc, la Tunisie, le Liban ? Il n'y a jamais d'autre réponse que de langue de bois. Les traités de libre-échange avec d'autres sous-continents sont-ils une fatalité ou une volonté, pourquoi ? Rien n'est jamais clair et la technostructure bruxelloise travaille dans son coin sans communiquer et pendant de longues années avant d'accoucher du projet indispensable à notre bonheur. Reste la question de se défendre.

Les lecteurs de ce blogue savent déjà que le Piéton est atlantiste, à un seul motif : l'OTAN est une alliance militaire qui fait peur à ses contempteurs, et en matière de guerre, c'est toujours un bon début. Mais il n'est pas normal qu'un espace économique aussi riche et vaste n'ait pas la décision d'entrer ou pas en guerre car cela amoindri la crédibilité de ses remontrances. Pour y atteindre il y a deux conditions qui sont loin d'être réunies : (1) un système pyramidal de défense autonome (personne sauf la France n'en veut, du moins bien sûr si elle est la pointe de pyramide) et (2) les moyens financiers d'un réarmement sérieux (qui ne peuvent qu'être retirés aux prestations sociales où gît le pognon de dingue). Donc, on n'ira pas au-delà de doublonner des états-majors sans troupes et passer à la presse des communiqués ronflants. Mais en cas crise chaude, la seule réaction européenne sera d'attendre les Etats-Unis.
En conclusion, si tant est que le projet européen évoqué ci-dessus soit déclarable, il ne pourra pas être défendu ! C'est grave. Et spécialement pour nous, Français. Parce que la gabegie éhontée de notre petite union soviétique qui croyait avoir réussi nous prive de tout ressort. L'alternative à l'Europe n'existe pas pour nous parce que nous ne pouvons plus rien faire par nous-mêmes. Plombés de déficits partout monstrueux et d'une dette à l'africaine, nous nous sommes mis à la merci des finances supranationales et de la Bundesbank, quand ce n'est pas de prêteurs sur emprunts d'Etat gagés sur le patrimoine des ménages. La République universelle française qui se mêle de tout d'al brès a la toumbo ne dispose plus des ressources nécessaires à sa propre survie mais les quémande. Ses ambitions déclarées font rire nos partenaires qui reviennent déjà à l'orthodoxie budgétaire quand notre enfant gâté de président part en campagne et distribue à poignées l'argent qu'il extorquera à Bruxelles !

Peut-on faire un pronostic à dix ans ? L'Europe, malade de ses "valeurs" et irréformable par le déni des peuples qui s'en méfient, est exposée en proie, comme on disait au Moyen Âge des villes ouvertes à tous les brigands. Elle passera sous le joug de quelqu'un ; peut-être se sauvera-t-elle in extremis par quelque édit de Caracalla ainsi que le discutait jadis Régis Debray. Réformer l'Europe, bien sûr, et personne ne sait comment. Sans doute le Bas Empire romain connut-il le même défi avant d'être gouverné par des hommes habillés de peaux de bêtes. Finalement nous allons sortir de l'histoire pour devenir une destination des beaux jours, autant que la planète réchauffée nous en laissera.

jeudi 25 février 2021

D'un pacte à l'autre

Il y a trente ans ce 25 février, les ministres des affaires étrangères et de la Défense du Pacte de Varsovie décidèrent à Budapest d'en cesser tous les effets. Conclu en 1955 sous l'égide de l'URSS pour répondre à l'intégration de l'Allemagne fédérale dans l'Alliance atlantique, le Pacte fut plus efficace à mater le printemps de Prague en 1968 qu'à poser des problèmes insurmontables à l'OTAN. La doctrine d'emploi était de reculer sur l'Elbe et au premier contact, de vitrifier le territoire occupé pour le reprendre sans aller au-delà de la Vistule, et de tenir le plateau de Bohème.

carte OTAN-Europe
Dès la dissolution du Pacte en 1991, les nations d'Europe centrale prirent des accords bilatéraux de collaboration militaire car l'effondrement du système de sécurité soviétique, aussi imparfait fut-il, les laissait à nu devant trois nouveaux défis :
- la réunification allemande qui recréait ce par quoi tout avait commencé ;
- la résurgence du chauvinisme et la mise en tension des minorités ethniques en grand désarroi économique, encagées dans des frontières plus ou moins artificielles comme on allait le voir en Yougoslavie, mais aussi dans les principautés hongroises hors de Hongrie ;
- les répliques à l'Ouest de la désintégration de l'Union soviétique qui pouvait agiter les minorités russes abandonnées par le reflux comme dans les pays baltes et plus tard en Ukraine. Un retour de flamme russe restait toujours possible sur le limes occidental dans le chaos du désespoir.

Au départ, les pays du bloc oriental, qui avaient l'habitude de travailler ensemble à partir d'économies complémentaires (la division internationale du travail), envisagèrent un système commun de sécurité dans le cadre de l'OSCE pour stabiliser la région libérée sans défier la nouvelle Russie. Les services de l'OTAN voyaient d'un bon œil la création d'une zone tampon mais dans chaque pays le débat s'instaura entre ceux qui voulaient une défense neutre et ceux qui prônaient une coopération pragmatique avec l'OTAN. Les opinions étaient divisées et contrairement à une idée reçue, les services atlantiques n'ont pas poussé leur avantage, le spectacle de la Yougoslavie en fusion leur prenant beaucoup de temps. Pour ce que j'en sais, en 1991, l'intégration des pays de l'Est n'était pas à l'agenda atlantique. Du tout !

Aussi quand certains dénoncent l'avancée de l'OTAN vers l'Est, il serait plus judicieux de voir la ruée vers l'Ouest de l'Europe orientale. Comment les choses se sont-elles passées ensuite ? Le bloc soviétique s'effondrant comme prévu en suscitant le chaos en Mer noire et dans le Caucase, les pays européens de l'Est ont vite compris qu'ils devaient s'adosser à l'OTAN parce que la question sécuritaire pouvait devenir sérieuse. Après de longues négociations trois pays furent acceptés comme candidats par Bill Clinton au sommet de Madrid en 1997 et deux pays furent refusés. Bill Clinton accepta la Pologne, la Tchéquie et la Hongrie. Il refusa la Roumanie et la Slovénie. Helmut Kohl qui avait négocié le départ des troupes russes de RDA, fut chargé d'arrondir les angles avec Boris Eltsine, ce qui n'empêcha pas le Kremlin de dénoncer l'élargissement comme une "faute" ! Parallèlement toutes les portes de la coopération euro-atlantique restèrent ouvertes, même et surtout avec la Russie. Se créa un conseil de coopération réunissant une trentaine de membres où l'on pouvait parler de tout, mais la question désormais à la mode devenait l'entrée des pays de l'Est dans la Communauté européenne. Ce sera la grande affaire, à cause des fonds de développement qui transformeront radicalement ces pays, l'OTAN devenant l'accessoire. Le raidissement russe avec l'arrivée de Vladimir Poutine au Kremlin qui annoncera le réarmement, poussera tous les pays du glacis soviétique dans l'Alliance. Même l'Albanie entrera dans l'OTAN !
Ainsi furent intégrées en 1999 les armée polonaises, tchèques et hongroises ;
En 2004, furent intégrées les armées bulgares, roumaines, slovaques, slovènes et celles des trois pays baltes ;
En 2009, suivirent les armées croates et albanaises ;
Puis le Montenegro en 2017 et la Macédoine du Nord en 2020.
Les pays d'Europe hors de l'OTAN sont la République d'Irlande, la Suisse, l'Autriche, la Suède et la Finlande, pays qui ont une tradition de neutralité, la Serbie, le Kosovo, la Bosnie-Herzégovine et les pays riverains de la Mer noire comme la Moldavie, l'Ukraine, la Géorgie qui participent d'un autre jeu stratégique. Mais la Suède resserre sa collaboration atlantique à cause des provocations incessantes de la Russie à son endroit.

Si l'on excepte le ferraillage en Mer noire, l'hostilité de basse intensité de la Russie à l'encontre de ses voisins occidentaux justifie la précaution atlantique. Et sans doute l'histoire retiendra-t-elle de Vladimir Poutine un manque de discernement voire de vista, et même carrément de niveau. Son pays de rente minière à la mode africaine pouvait se développer et se transformer en une grande économie moderne s'il avait suscité la confiance des partenaires européens (et japonais) et même celle de ses anciens "alliés". D'autant que la Russie dispose d'un territoire enclavé dans le Marché commun, Kaliningrad, l'ancienne Prusse orientale, qui pouvait offrir à l'industrie européenne conjointement à l'industrie russe une zone franche bien située, bien desservie. Au lieu de quoi le nouveau Csar a englouti des sommes colossales pour son prestiqe dans des nids de guêpes comme la Syrie ou la Libye et, qui pis est, affronte sans gros moyens en extrême-orient les appétits à peine dissimulés de la Chine populaire dont il devient le vassal dans l'Organisation de coopération de Shanghaï (OCS). Pour administrer un pays grand comme trente fois la France, étiré sur huit mille kilomètres et dix fuseaux horaires, la grande Fédération de Russie affiche aujourd'hui le PIB de... la Corée du Sud (source FMI). Tout est dit.

Poutine passe les portes dorees

samedi 7 novembre 2020

Nouvelles du front

Il se passe des choses intéressantes ce mois-ci. Nous en avons retenu deux. La torah électorale américaine, le retour allemand à ses fondamentaux d'après-guerre ; par lequel nous commençons.

AKK, patronne fédérale de la CDU et ministre de la défense allemande, Annegret Kramp-Karrenbauer donc, a publié sur Politico (clic) un billet définitif sur la relation transatlantique germano-américaine, la veille de la présidentielle. Une rapide lecture confirme que les vessies françaises de la défense europenne n'éclairent plus vraiment à la Chancellerie. Il y a les mots, il y a les faits. Devant la menace trumpienne, qui s'estompe un peu ces jours-ci, de réduire le corps expéditionnaire américain d'un tiers en Allemagne, le BMVg de Berlin a acheté 45 avions à capacité nucléaire Boeing F-18 Super Hornet pour emporter les bombes atomiques US de type B61. Ces avions éprouvés remplacent les Panavia Tornado en fin de vie. Quant aux Tornado restants ils seront remplacés par des EF-2000 Typhoon produits en Allemagne. Sur un programme de 93 unités, 38 viennent d'être commandés chez Airbus. La question reste de savoir si l'avion SCAF franco-allemand succèdera après 2040 à cette flotte remaniée pour la Luftwafe. A priori oui, la synergie industrielle entre les avionneurs européens est une question de vie ou de mort.

Quant aux mots, ils sont très explicites. AKK appelle de ses vœux la signature du TAFTA et tout laisse penser qu'avec le relais d'Ursula von der Leyen à laquelle elle a succédé au ministère, appuyé sur les pays européens libre-échangistes, il en sorte quelque chose d'au moins commercial ! Parallèlement, le budget militaire va atteindre bientôt le plafond magique des 2%Pib pour remettre en état des armements dont l'entretien fut négligé à divers motifs qui ne furent pas que budgétaires. Il y a un pacifisme rampant dans la classe dirigeante allemande ou rhénane pour être précis.

Cette déclaration se double de la réaffirmation d'un destin atlantique commun à l'Europe "allemande" et à l'Amérique du Nord pour la défense des valeurs de la démocratie, ce qui consolide l'OTAN autour de son principal pilier remonté en puissance, l'Allemagne. Quid de la défense européenne ? Il ne faut pas confondre "industrie d'armement européenne" et "défense commune européenne", ce que les Français se plaisent à mélanger pour brouiller une intention de leadership. L'Allemagne enterre le concept de défense autonome européenne intégrée, même alliée dans l'OTAN à d'autres, sachant qu'elle a derrière elle vingt-cinq pays de l'Union européenne ; soit tous sauf la France. Aucun état-major européen n'a envie d'obéir à l'état-major français. Aucun gouvernement européen n'a envie d'être embarqué dans une future aventure post-coloniale de la Grosse Nation. Mais de cela monsieur Macron et ses minions ne veulent rien savoir. La défense européenne est devenue une question de foi. Nous disons depuis quinze ans que nous sommes seuls dans ce défi ! L'Allemagne vient de donner le coup de gong. Terminé ! Passons aux choses moins sérieuses.


Les Etats-Unis, première puissance du monde (que nous ne voyons rattrapée par personne encore), nous offre ces jours-ci le spectacle d'élections burlesques qui nous tirent des larmes. Et Loukashenko se marre ! A l'heure où nous mettons sous presse, on fouille les corbeilles à papier à la recherche de bulletins égarés ou détruits. Le scrutin est en lui-même un sketch, chaque Etat organisant le sien, la seule chose obligatoire pour tous est que le vote se tienne le même jour, et encore y a-t-il des accomodements sur les délais de poste par endroit. Le vote est une chose, le dépouillement, qui a tout de la corvée de bois, dépasse l'entendement - on peut par exemple téléphoner à un électeur pour qu'il confirme sa signature sur l'enveloppe. A la fin (pas encore !) le vote populaire désigne les grands électeurs qui iront plus tard porter leurs voix à Washington, soit par la règle du tout ou rien, soit à la proportionnelle. Mais me direz-vous, pourquoi la classe politique américaine n'a-t-elle jamais voulu ou pu réformer un mode de scrutin venu du fin fond de l'Ouest sauvage ? Parce que la Constitution des Etats-Unis d'Amérique de 1787 est sacrée. Ce n'est pas qu'un mot, la constitution de 1787 est au niveau de la Bible, de la Torah ou du Coran. Elle ne se réécrit pas puisqu'elle fut inspirée aux pères-fondateurs par l'Esprit saint et les Lumières. On l'amende si nécessaire par codicilles.

On peut gloser sur cette religion américaine du texte fondateur de la démocratie, mais on en comprendra la sacralité si l'on considère que le pays n'a pas d'histoire. Plus justement, l'Etat-nation américain n'a pas d'histoire. Avec la Déclaration d'indépendance de 1776, la Constitution de 1787 représente les papyrus de la pyramide, les rouleaux de la Mer morte. Ils n'ont rien de plus vieux en rayon, puisque les Indiens de la Plaine n'écrivaient pas. C'est pourquoi je me gausse d'entendre les politologues payés au mois nous expliquer la réforme indispensable du système électoral américain à la mode de chez nous. Ça ne les intéresse pas. C'est leur histoire à eux. Disons pour finir que le défaut d'une longue histoire ne les prive quand même pas de monuments aux morts. Les Etats-Unis ont partout livré bataille et ce n'est pas Joe Biden qui va se retirer à l'ashram ! Le désir de défaire ce que Trump a fait le poussera à intervenir, contre son gré peut-être pour l'avoir entendu lors d'une visite de vice-président à Kaboul où il avait défini la stratégie américaine en trois mots (de mémoire) et d'une courte explication : Occupy, Rebuild, Transfer ! La courte explication disait que le but ultime de l'intervention en Afghanistan était de sanctuariser les bombes atomiques pakistanaises en évitant par tous moyens la désintégration du pays. S'il n'a pas changé, Joe Biden ne sera pas un partisan d'une empreinte américaine partout dans le monde, mais les circonstances géostratégiques l'y obligeront, sauf à réarmer le Japon pour le Pacifique Nord et l'Europe anglo-saxonne pour l'Atlantique Nord. Deux tabous.

D'autres sujets auraient mérité un échange avec le distingué lectorat de Royal-Artillerie, à commencer par l'immiscibilité de l'islam en Europe continentale ; nous n'avons pas l'expérience et le flegme du Raj britannique pour vivre avec ce doute permanent de l'agenda caché des masses tranquilles en phase de réveil. Reste la Chine et le dernier conclave du Parti communiste chinois qui a approuvé le 14è Plan quinquennal, la coercition patriotique et la trajectoire Xi Jinping dite "Vision 2035". On y reviendra fatalement.

samedi 8 février 2020

La Bombe européenne

Ce vendredi 7 février, le Président de la République a prononcé un grand discours sur la stratégie de défense et de dissuasion devant les stagiaires de la 27ème promotion de l'Ecole de Guerre. Le texte est sur le site de l'Elysée. Dans cette longue adresse polémologique à la Nation, qui a le mérite de cadrer la politique de défense française, M. Macron explique que la protection des citoyens, des territoires et l'existence même de la nation sont les objectifs de notre force de frappe dotée du strict nécessaire, Forces aériennes stratégiques et sous-marins lanceurs d'engins. Sauf que dans un protocole de dissuasion nucléaire, ce ne sont pas les ogives qui comptent ! L'arme n°1 c'est le Président lui-même.


Comprenons-nous bien, toute la dissuasion nucléaire est fondée sur la certitude donnée à l'ennemi que le chef de l'Etat disposant de ce recours ultime décidera dans le silence de sa méditation de suicider son pays en tuant l'autre. Qui peut raisonnablement croire que la réplique fatale soit mise en discussion ? C'est bien d'ailleurs le gros point d'interrogation des pays d'Europe occidentale à propos de la réplique atomique des Etats-Unis pour les défendre : iront-ils jusqu'à détonner la bombe atomique pour contrer la vitrification d'un pays européen ? Les pays de l'ancien Pacte de Varsovie font semblant d'y croire et dans leur for intérieur pensent que la seule menace américaine suffira à bloquer l'ours russe sans qu'il soit besoin de larguer les bombes. Mais aucun d'entre eux n'accorde un effet similaire à la dissuasion française ; ils ont déjà donné et le laissent comprendre dès que Paris critique l'OTAN ou les Etats-Unis. La défense européenne est un leurre pour faciliter la carrière européenne de M. Macron, personne d'autre que lui n'y croit, n'en veut. C'est bien la preuve que son entêtement a une autre but.

De quoi participe l'européanisation de la dissuasion nucléaire française ? De la chimère carolingienne d'un surdoué aux épaules étroites qui n'en finit plus de croire en ce destin promis d'empereur sans titre ! En devenant un jour prochain le président de l'Union européenne, accomplira-t-il le vœu de Valéry Giscard d'Estaing ? Lui au moins avait travaillé son sujet et écrit toute la constitution fédérale qui lui allait comme un gant, tel Charles de Gaulle dessinant celle de 1958. Pourtant nul n'y croit hors de France, même si la Chancellerie du Reich a laissé fuiter son intérêt pour une participation dans le financement de l'arme.
Personne n'y croit : la dissuasion est un exercice éminemment solitaire qui ne peut se partager ni être mis aux voix autour du tapis vert, puisque la Mort est au bout de l'affaire.

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