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samedi 19 août 2023

Pause stratégique, 宋祖英

Le colonel de l'Armée populaire de libération Song Zu Ying, qui est aussi dans la Wikipedia, se produisait en 2011 à Taïpei en République de Chine (ROC). Mais si, mais si ! C'était l'époque du rapprochement et d'un phagocytage consenti au nom de la règle "un pays, deux systèmes" noyée depuis dans la rade de Hong Kong. On avait ouvert les lignes de transport et communication entre l'île et Mainland ; accepté un quota de touristes continentaux venus voir les cousins du Détroit ; les capitaux taïwanais inondaient les zones industrielles du Fuxien et du Guandong.

Tout a changé depuis lors. Le protecteur Jiang Zemin de la belle colonelle est mort et Xi Jinping a tourné ses bouches à feu sur la clique de Shanghaï. Il a proclamé le rattachement effectif de l'île rebelle par tous moyens même légaux, et Taïwan (ROC) réarme à grandes enjambées soutenue par les Etats-Unis.

Même si l'île montagneuse est sur la défensive depuis la mort de Tchang Kaï-chek, son point faible reste malgré tout la mentalité de sa population qui, en dépit des libertés quotidiennes que lui procure le régime démocratique occidental, garde une fibre chinoise ; moins peut-être chez les autochtones formosans dont est issue la présidente Tsaï par sa mère. Mais le Kuomintang (ROC) continue à ramasser presque la moitié des suffrages, ce qui suggère une « collaboration » possible avec le régime communiste chinois pour peu qu’il mette les formes dans la « pétainisation » du pays. Mais l'arrogance dogmatique de Pékin laisse en douter.

L’objection majeure à l’invasion chinoise est malgré tout dans l’obligation d’un succès foudroyant des opérations amphibies, car après avoir chauffé à blanc son opinion, Xi Jinping ne peut pas échouer comme Poutine en Ukraine, ni se contenter des Pescadores, Quemoy, Wuqiu et Matsu. L’amirauté peut-elle le lui garantir ? A mon avis, non !


Pleurez ! Des sopranos de ce calibre, on n'en fait plus !

mercredi 16 août 2023

De l'eau dans le gaz hébreu

le premier ministre istaélien Netanyahou

Depuis soixante-quinze ans, on observe une indulgence certaine dans les instances universelles où s'exprime la conscience internationale à l'endroit du nouvel Etat hébreu établi en Palestine après-guerre, à la notable exception de la Ligue arabe, mais qui ne compte pas vraiment dans l'affaire. Les guerres régionales déclenchées par les menaces des voisins arabes se sont toujours finies au détriment des Arabes palestiniens, exilés pour partie, confinés pour le reste et déclarés sans avenir par tous, même et y compris leurs frères arabes qui troquent avec une certaine hardiesse intérêts et profits avec les Juifs d'Israël. Les seules réticences apparentes viennent du royaume séoudien, curieusement inquiet de la valeur morale de la posture mercantile des Accords d'Abraham. Le prince héritier vient d'élargir à la Cisjordanie l'espace d'intervention de son ambassade à Amman. Mais pour le reste, on n'y peut rien comprendre si on n'intègre pas le non-dit : depuis la constitution du nouveau gouvernement hébreu, largement renforcé des partis de la colonisation à outrance des territoires occupés (ou vacants c'est selon), il ne fait plus mystère que le pouvoir applique désormais un programme de "Grand Israël" si tant est qu'il n'ait un jour cessé de s'y atteler. Depuis la trêve israélo-arabe, cette revendication reçoit la sourde approbation de la conscience internationale précitée. Pour des raisons obscures, le peuple palestinien, ou n'importe comment qu'on le nomme autrement, est sacrifié sur l'autel de la stabilisation d'une région en effervescence continuelle, qui sert en plus de camp clos à l'affrontement des sunnites et des chiites. Bien malin celui qui peut prédire ce qu'il adviendra des relations entre ces pays quand Israël aura "purgé" toute la rive droite du Jourdain et asservi les attardés à sa machine économique, le temps d'achever l’alyah ; à moins que ne soit arrivée l'heure de la renverse. Mais pour mémoire, Eretz Israel est plus grand que ça. Voir ci-dessous la carte en pied d'article.

Tout irait bien dès lors que les adversaires d'hier s'entendent maintenant comme larrons en foire, sauf que l'histoire nous montre (mais pas en détail dans cet article déjà trop long) que les impasses démographiques mettent par terre les plus savantes constructions humaines, Grand Israêl compris. Les deux peuples confrontés sont à parité de nombre et le savent. Il est donc impossible d'éteindre par aucun moyen l'espérance de part et d'autre. C'est apparemment ce qu'ont ressenti quinze cents universitaires, pour la plupart juifs, qui dénoncent dans un manifeste l'apartheid. En voici le texte (traduction "RA belle infidèle") et les signataires :

L'élephant dans la pièce

Nous, universitaires et autres personnalités publiques d'Israël, de Palestine et de l'étranger, attirons l'attention sur le lien direct entre la récente attaque d'Israël contre le système judiciaire et son occupation illégale de millions de Palestiniens dans les Territoires palestiniens occupés. Les Palestiniens sont privés de presque tous les droits fondamentaux, y compris le droit de voter et de manifester. Ils sont confrontés à une violence constante : cette année seulement, les forces israéliennes ont tué plus de cent quatrevingt-dix Palestiniens en Cisjordanie et à Gaza et ont démoli plus de cinq cent quatrevingt-dix structures. Les justiciers colons brûlent, pillent et tuent en toute impunité.
Sans droits égaux pour tous, que ce soit dans un État, deux États ou dans un autre cadre politique, il y a toujours un danger de dictature. Il ne peut y avoir de démocratie pour les Juifs en Israël tant que les Palestiniens vivent sous un régime d'apartheid, comme l'ont décrit les experts juridiques israéliens. En effet, le but ultime de la refonte judiciaire est de renforcer les restrictions sur Gaza, de priver les Palestiniens de droits égaux à la fois au-delà et à l'intérieur de la Ligne verte, d'annexer plus de terres et de nettoyer ethniquement tous les territoires sous domination israélienne de leur population palestinienne. Les problèmes n'ont pas commencé avec le gouvernement radical actuel : le suprémacisme juif se développe depuis des années et a été inscrit dans la loi par la loi sur l'État-nation de 2018.

Les Juifs américains ont longtemps été à l'avant-garde des causes de justice sociale, depuis l'égalité raciale jusqu'au droit à l'avortement, mais n'ont pas prêté une attention suffisante à l'éléphant dans la pièce : l'occupation de longue date d'Israël qui, nous le répétons, a produit un régime d'apartheid. Alors qu'Israël est devenu plus à droite pour tomber sous le charme du programme messianique, homophobe et misogyne du gouvernement actuel, les jeunes Juifs américains s'en sont de plus en plus éloignés ; pendant que des milliardaires juifs américains bailleurs de fonds aident à soutenir l'extrême droite israélienne. En ce moment d'urgence et de possibilité de changement, nous appelons les dirigeants de la communauté juive nord-américaine - dirigeants de fondations, universitaires, rabbins, éducateurs - à...

- Soutenir le mouvement de protestation israélien, l'appeler à adopter l'égalité pour les Juifs et les Palestiniens en deça de la Ligne verte et dans les Territoires palestiniens occupés ;
- Soutenir les organisations de défense des droits de l'homme qui défendent les Palestiniens et qui fournissent des informations en temps réel sur la réalité vécue de l'occupation et de l'apartheid ;
- S'engager à réviser les normes et les programmes éducatifs pour les enfants et les jeunes juifs afin de fournir une évaluation plus honnête du passé et du présent d'Israël ;
- Exiger des dirigeants élus aux États-Unis qu'ils aident à mettre fin à l'occupation, à restreindre l'utilisation de l'aide militaire américaine dans les territoires palestiniens occupés et à mettre fin à l'impunité israélienne à l'ONU et dans d'autres organisations internationales.
Terminé le silence. Il est temps d'agir maintenant !
Signé par ceux dont les noms suivent sur le lien ci-après (il y a du monde):
The Israel elephant in the room (clic)

Pas sûr que cela suffise à interrompre la course folle de Benjamin Netanyahou vers la dictature romaine, peu faite pour le peuple instruit d'Israël, mais on peut sentir soi-même la boutique et apprécier les humeurs de sa clientèle. Faisant aujourd'hui sans les précautions d'usage le lit de la colonisation totale de la Cisjordanie, avant de résoudre le furoncle gazaoui d'une autre manière, il se pourrait que par son entêtement à "finir" le travail que lui avait assigné son père, il ne désarme moralement le peuple juif et l'offre affaibli à ses ennemis ; car "il n'est de richesse que d'hommes" et les victoires de l'Etat hébreu sont à mettre jusqu'ici au crédit d'abord de son intelligence opérant à bon droit plus qu'au tonnage de son armement. Mais le côté trumpien du premier ministre l'a peut-être converti aux bottes de fer de la Connerie "qui marche et va plus loin que l'intellectuel assis". Ce qu'ont compris les universitaires qui se sont mis debout !
En quoi ça nous concerne ?
La stabilité de la Méditerranée orientale qui est traditionnellement dans notre champ d'intérêts croisés, sans parler des surtensions inter-communautaires en Europe occidentale et en France tout particulièrement.

carte ancienne du Grand Israël
Ce billet est le 2200ème sur ce blogue.

mardi 13 septembre 2022

Au-delà du Dniepr

Les agents français d'influence du Kremlin (la liste en pied d'article) qui appelaient à négocier il y a deux mois la sanctuarisation de la Crimée éternellement russe et l'abandon à Poutine des deux oblasts russophones du Donbass, ne savent plus où donner de la tête depuis que le capharnaüm soviétique reflue vers sa frontière sous les coups répétés de l'artillerie de précision dont dispose l'Ukraine désormais et au milieu d'une débandade de son infanterie mal commandée, formée à la schlague et mal payée (les commandants d'unité encaissent les primes destinés aux soldats - on ne se refait pas). C'est triste pour MM. Schröder et Fillon.

Au moment où nous mettons sous presse (12/09/22-soir) Kiev revendique six cent mille hectares récupérés sur l'occupant et des milliers de tonnes d'acier à fondre ou regraisser comme les blindés abandonnés à gué ci-dessous. Au jour de la lecture de ce billet ils en auront peut-être repris un million. Pas plus que le Kremlin nous ne connaissons les plans de l'état-major ukrainien, Kiev ayant lessivé tous les espions russes de l'intérieur, mais il apparaît une certitude : il y a plus d'intelligence là qu'en face ! Plutôt que de gloser sur les succès attendus à la guerre - des experts comme Michel Goya s'en chargent - jetons un coup de projecteur géopolitique aux alentours.

Transports de troupe russes à gué

A jeun de victoire sur le front occidental, Poutine cherche à élargir le conflit en enrôlant des pays tiers dans sa juste cause mais les derniers insuccès vont sûrement refroidir les ardeurs de rapprochement comme nous le montre sa plus proche potentialité de soutien, le Kazakhstan. Kassym Tokaïev a dès le début refusé de reconnaître les deux républiques-croupions du Donbass et a appliqué (avec plus ou moins de célérité) les sanctions. Il tient le territoire où passeront les tuyaux. Malgré les visites répétées des dictateurs de la région, il travaille à réformer sa constitution en la démocratisant, et il ne va certainement pas s'embarquer sur un navire qui prend l'eau avant que d'être coulé par la mutinerie de son équipage. Il connaît à fond ces guignols remontés de la vase soviétique.
Des quatre soutiens avérés ou possibles, Chine populaire, Turquie, Corée du Nord et Biélorussie, le plus déterminant, la Chine, ne s'engage pas plus qu'en paroles car elle doit sauver ses canaux d'exportation vers l'Occident qui font vivre toute son industrie. Ainsi Poutine est-il contraint de la sauter pour demander aux Coréens de déstocker leurs obus de merde qui n'ont que l'avantage du calibre russe. De ce côté-ci on peut imaginer la tempête sous le crâne de Loukachenko (qui avait condamné la capture de la Crimée en 2014) si la Russie recule comme vont le lui signaler ses garde-frontières au sud-est. Tous les autres pays serrent la main du satrape, l'encourage (à crever) mais sans plus. Maintenus jusqu'ici sous la coupe des babouins du KGB, que vont faire les généraux professionnels russes devant la rupture des lignes qu'ils ne peuvent plus tenir. Se battre comme des lions ? mais avec qui ? Il y a désertion des troupes à pied et les blindés en panne sèche sont abandonnés au bord du chemin. Suivez mon regard : Choïgou ! Sergueï Koujouguétovitch Choïgou, diplômé de béton à Krasnoïarsk, déguisé en maréchal d'empire décoré sans avoir jamais commandé une unité militaire, attire la lumière. Il suffirait d'y ajouter la chaleur de la valise de Stauffenberg. Même si ce ne sont pas des Chinois à la face fragile, la question est bien de savoir s'ils vont se laisser ridiculiser par l'exécution bornée des plans de Poutine et du Tatar Guerassimov.

A traquer les réseaux sociaux russes, on sent poindre au niveau des étoiles des inquiétudes renouvelées sur l'issue fatale de l'opération militaire spéciale. Une armée peut se liquéfier du jour au lendemain si le moral des hommes et de leurs cadres s'effondre. On l'a vu en juin 40 en France chez les régiments d'appelés, en mars 2003 à Bagdad chez la Garde républicaine. La psychologie des combattants est très importante et à l'enthousiasme des sections ukrainiennes qui libèrent leur sol répond le doute et le réflexe de survie du contingent russe qui se demande ce qu'il fout là, depuis qu'on a épuisé les troupes d'active. Nous n'en sommes pas encore à la débâcle, mais ceux chez les gouvernements étrangers qui sont payés pour la prospective, intègrent maintenant l'éventualité d'une défaite fragilisant sérieusement le pouvoir de qui les appelle à signer des accords de soutien. Ce que l'on pourra détecter des actions chinoises au-delà des grandes embrassades sino-russes, décidera de la suite. A mon avis - c'est aussi un pari - les Chinois vont prendre leur avantage comme on dit aux cartes et se garderont bien de précariser leurs exportations avant le XXè Congrès parce qu'elles sont un gage de paix sociale. Dans l'expression "usine du monde" il y a "monde" et ils en dépendent. Reste la Turquie dont le sultan se croit très malin à jouer l'intermédiaire obligé parce qu'il contrôle les Détroits. Il pense prendre des points dans la guerre des grains et dans la guerre de Syrie. Il oublie qu'il est surveillé comme le lait sur le feu par les Américains et par le Congrès surtout. Son problème est de devoir entrer en période électorale quand son économie est presque ruinée - à sa décharge, il n'y connaît rien de plus que ce qu'il a lu dans le coran. S'ajoute à l'inflation démente (81%), la descente aux enfers de la livre turque qui a perdu la moitié de sa valeur contre euro en un an (clic), et la menace imminente de pogroms contre les réfugiés syriens (3760000) à qui bien sûr on impute tous les maux. Alors pour Erdogan, s'engager plus avant dans le camp du perdant annoncé serait un pari osé. Tout ceci dans l'hypothèse où le reflux russe continue sous la poussée des brigades ukrainiennes au sud et à l'est. On est d'accord, hein ?

Si donc les choses vont moins bien, c'est le front intérieur qui peut céder le premier. Déjà, les propagandistes appointés de la télévision d'Etat ont mis un bémol à leur vantardise allant même jusqu'à comparer le commandant ukrainien du corps d'armée oriental au général Souvarov, le Turenne russe. Les revers militaires commencent à suinter parmi la population des grandes villes qui a retrouvé l'accès à l'information internationale et communique avec leurs proches exilés, et en campagne par le canal des récits de soldats engagés au front à tel point que le pouvoir a coupé l'intranet qui permettait aux conscrits d'atteindre leurs familles.
Dernière remarque : les agences des Nations Unies ont abandonné leur frilosité à enquêter chez un membre permanent du Conseil de sécurité et documentent des rapports sur le sort fait aux prisonniers de guerre, sur le rapt d'orphelins ukrainiens, sur les déportations de population et tous crimes faciles à attribuer, sans oublier la répression féroce des opposants à la guerre en Russie. Pour finir, la centrale atomique est stoppée avec le danger que représentent les réacteurs sur circuit de secours. C'est beaucoup pour un seul homme qui veut tout faire par lui-même. Vladimir Poutine quittera-t-il la protection du Kremlin demain mercredi pour Samarcande et faire le paon au Sommet de Shanghaï ? Je prends le pari que non.

Terminons sur une inquiétude française. Je reprends l'info du Figaro daté du 11 mars dernier. Dans un courrier adressé aux officiers généraux daté du 9 mars, le chef d'état-major des armées (ndlr: Burkhard) livre une brève appréciation de situation sur la guerre en Ukraine : « Pour ce qui concerne la suite des événements, je considère qu'en dépit de la remarquable résistance dont elles font preuve, les forces ukrainiennes, confrontées à la difficulté de tenir un dispositif étiré, sans réserve opérative, pourraient connaître un effondrement subit », écrit-il. La multiplication des fronts épuise aussi l'armée ukrainienne, et sa chaîne de commandement est soumise à rude épreuve. « La défense civile – ou territoriale – ne prendra pas pour autant fin, notamment dans les localités assiégées », ajoute cependant le général en annonçant le basculement inéluctable de la guerre en guérilla. Sauf qu'au bout de deux cents jours, rien ne s'est passé comme il le pensait alors, à faire douter de ses capacités d'anticipation, capacités indispensables pour un CEMA.

Note d'ordre : les agents d'influence du Kremlin les plus connus en France sont, pour ceux qui ont manifesté publiquement leur tropisme poutinien : François Fillon, Mireille Mathieu, Eric Zemmour, Marine Le Pen et son politburo, Nicolas Dhuicq, Jacques Myard, Bruno Odent, Florian Philippot, Olivier Berruyer, Thierry Mariani, Gérard Depardieu, Jean-Luc Mélenchon, Eric Dénécé, Nicolas Sarkozy, Philippe de Villiers, Richard Boutry, Claude Goasgen, Patrice Verchère, Sauveur Gandolfi-Scheit, Marek Halter, Marie-Christine Dalloz, Philippe Grasset, Xavier Moreau, Jérôme Lambert, Emmanuel Quidet, Yves Pozzo di Borgo, Jean-Claude Bouchet, René Danesi, Régis de Castelnau, Jean-Luc Reitzer, Michel Terrot, Antoine Cuttitta, Michel Voisin et sans rien y comprendre, Jean Lassalle. Pour eux, le passé impérial prime, la Sainte Russie se défend et les sanctions occidentales sont sans effets. Inutile de vouloir raisonner !

jeudi 31 mars 2022

De la neutralisation de l'Ukraine

V. Arakhamia
*Arakhamia, le négociateur ukrainien* 
Mardi dernier, le gouvernement ukrainien a proposé aux représentants du Kremlin la neutralisation stratégique de l'Ukraine contre une garantie de sécurité automatique donnée par des pays choisis par les parties et actionnée par un article "Cinq" du traité à établir, comme il en va du fameux article 5 de l'Alliance atlantique (que personne n'a relu apparemment). Sont pressentis en caution solidaire le pays hôte des négociations, la Turquie, l'Allemagne, la Pologne, Israël et quatre des cinq puissances permanentes du Conseil de Sécurité de l'ONU. Cette neutralisation serait assortie d'un premier renoncement à faire partie de l'Alliance atlantique et d'un second s'interdisant de développer des armes nucléaires.
Le négociateur russe, Vladimir Medinski, a parlé de "discussions substantielles" en promettant que "les propositions claires" de Kiev allaient être soumises au président en vue d’un accord. A lire le démenti des Affaires étrangères de Moscou le lendemain soir, on a compris qu'Attila s'était mis en colère à l'idée qu'un de ses négociateurs, réputé pourtant le plus ultra, ait pu laisser croire aux chancelleries occidentales que la Russie arrêtait les frais. Il lui faut écraser l'infâme. L'infâme s'appelle Zélensky. Espérons que ce coup de sang quotidien lui détruira le cœur, mais en attendant la libération, on peut juger la proposition de neutralité ukrainienne intéressante, même si elle soulève des difficultés en l'état. C'est ce que nous allons voir.

Que pense la géopolitique de ce pacte de non-agression ?

Les pays de garantie seraient donc les Etats-Unis, la Chine, la France, le Royaume-Uni, l'Allemagne, la Pologne, la Turquie et Israël ; la Fédération de Russie prenant forcément la garantie contre elle. Cela peut-il marcher ? Le doute est permis, et doublement, par la mauvaise foi récurrente du pouvoir russe à retourner tout mouvement déplaisant en une agression caractérisée contre lui, susceptible de lourdes représailles parfaitement motivées pour la communication intérieure du pouvoir. Autre pierre d'achoppement : cinq pays sur les huit cités sont membres de l'OTAN. Tout mouvement de l'un deux sera allégué par Moscou comme une menace des trente nations atlantisées. Nous ne résoudrons pas cette complexité ce soir. Par contre nous sommes capables d'examiner l'intérêt de chacun à monter dans le bandwagon de la neutralisation :

Etats-Unis d'Amérique : on sait que la politique étrangère des Etats-Unis est définie à moyen terme par le Sénat et mise en œuvre plus ou moins spontanément par le président pendant deux ans, soit la période courue entre l'élection présidentielle et les mid-terms. L'implication des Etats-Unis en Mer Noire dépendra de l'agenda du Sénat mais l'automaticité d'engagement à la défendre exigée par l'Ukraine peut aussi le rebuter comme en témoignent les termes exacts du fameux article 5 dans son original français faisant foi. A mâcher lentement pour comprendre :

Les parties conviennent qu'une attaque armée contre l'une ou plusieurs d'entre elles survenant en Europe ou en Amérique du Nord sera considérée comme une attaque dirigée contre toutes les parties, et en conséquence elles conviennent que, si une telle attaque se produit, chacune d'elles, dans l'exercice du droit de légitime défense, individuelle ou collective, reconnu par l'article 51 de la Charte des Nations Unies, assistera la partie ou les parties ainsi attaquées en prenant aussitôt, individuellement et d'accord avec les autres parties, telle action qu'elle jugera nécessaire, y compris l'emploi de la force armée, pour rétablir et assurer la sécurité dans la région de l'Atlantique Nord.
Toute attaque armée de cette nature et toute mesure prise en conséquence seront immédiatement portées à la connaissance du Conseil de Sécurité. Ces mesures prendront fin quand le Conseil de Sécurité aura pris les mesures nécessaires pour rétablir et maintenir la paix et la sécurité internationales.

L'entrée en guerre n'est nulle part "automatique" et les Nations Unies demeurent l'alpha et l'omega de la réaction attendue. On dit beaucoup de choses sur la stratégie américaine, on lui prête beaucoup de projets sournois et pourtant elle est simple : l'Amérique se dit première en tout, ce qui n'induit pas nécessairement une tentation hégémonique irrépressible. Les deux théâtres de la deuxième guerre mondiale ont vu la capitulation des tyrans entre les mains américaines : il en reste tout le dispositif de défense actuel. Concernant l'Europe et contrairement à une idée répandue, il n'y a un majorat américain que pour la seule raison que l'Europe a refusé jusqu'ici de se défendre à ses frais. Le ferait-elle - en sabrant dans le coût dispendieux de ses modèles sociaux - que l'Amérique serait bien heureuse de n'y venir qu'en touriste, en voyage de noces ou d'études. Resterait le parapluie nucléaire américain jusqu'au désarmement combiné, ce qu'avaient entrepris les présidents américains à partir de Nixon avec les accords SALT.

Chine populaire : même si elle peut apparaître comme élément modérateur ayant les faveurs de Moscou, on voit mal la Chine se lier les mains dans un accord de défense automatique à l'ouest de l'Himalaya. Toute son empreinte occidentale vise à protéger la muraille (jusque parfois très loin au Kazakhstan) ou à capter des lacs d'altitude ou bassin versant utiles comme au Ladakh. On la voit mal s'investir dans un conflit potentiel compliqué, sans base-arrière, même s'il est susceptible de dégénérer en ruine de l'allié principal dans leur politique de terreur. Où est son intérêt bien compris, où est le profit ? Etre membre permanent du Conseil de Sécurité lui suffira-t-il à se décider de signer ? J'en doute.

Pologne et Turquie ont un intérêt direct en Ukraine puisqu'elle y ont laissé des plumes dans l'histoire et qu'elles sont en frontière du problème. Leur participation à un accord régional de défense rehausse en plus la présidentialisation de leur dirigeant dans la cour des grands. La Roumanie ne pourra pas s'y joindre à cause des massacres d'Odessa de 1941.

Royaume-Uni : qu'en dire ? Allié indéfectible des Etats-Unis et bénéficiant d'une garantie spéciale de défense (Accord de défense mutuelle entre les Etats-Unis et le Royaume-Uni), Londres suivra son partenaire historique, mais pourra renforcer son allié polonais si celui-ci est impliqué dans une garantie à premier appel, en fournissant de l'armement et en tenant la mer à partir de ses propres bases navales en Ecosse et à Chypre.

Allemagne : on sait les réticences allemandes. La neutralité lui plaît, la sienne. Il a fallu secouer fortement Olaf Scholz pour qu'il sorte de sa sidération orientale derrière Gerhard Schröder et Willy Brandt. De son propre mouvement il ne viendra pas sur une garantie automatique d'autant que la population allemande reste très mitigée sur le choix d'un camp dans l'affaire présente. S'il a décidé de réarmer (attendons quand même le Bundestag) et de diversifier ses importations d'hydrocarbures, c'est qu'il anticipe à terme un retrait américain dès la ruine russe acquise. Il n'a pas décidé d'aller plus loin dans une crise qui coûte déjà beaucoup à son industrie, tant pour la sous-traitance que pour le marché de consommation russes. Le far-west de l'Allemagne est à l'est comme son avenir, et Berlin capitale est idéalement placée pour ce projet.

France : si je devais faire une conférence du soir dans un cercle royaliste je commencerais par les trois fleuves : la géopolitique française dès que fut constituée une nation ou ce qui y ressemblait, fut gouvernée par trois fleuves : le fleuve de Meuse-Saône-Rhône des Gaulois, le Rhin des Germains, le Danube des Slaves. Le territoire entre les deux premiers fut conquis de haute lutte sur les impériaux ; entre le deuxième et le troisième l'histoire fut celle des soucis plus ou moins créés par les autres ; au-delà du troisième s'étendait une terra incognita de la diplomatie française qui ne s'y sentait en rien concernée. Ça en jette ! Dès le XIVè siècle, les rois de France jugèrent hasardeux et de nul bénéfice à aller au-delà du Danube défendre des intérêts étrangers. La molesse française observée à la ruine du royaume de Jérusalem ou à la conquête ottomane des Balkans le signale, comme notre désintérêt pour le siège de Vienne. Mais il serait bien étonnant que le président Macron, réélu, ne succombe à la vanité de faire plus grand que grand, à l'image de notre grand toqué de François Premier, sans cette fois encore les moyens de nos rodomontades. L'affaire est entre les mains des Turcs. Macron a trois jours de munitions et Toulon est à 5 jours du Bosphore fermé à clef !

Israël ? L'Etat hébreu n'a rien à faire là, même s'il y a des juifs partout dans les deux camps en guerre. Surtout en position d'occupant de la Cisjordanie, Donbass des sources d'eau palestinienne. Eux aussi se poussent du col et veulent entrer dans le grand jeu. Parce que Poutine enrôle le Hezbollah ? Ce n'est pas sérieux mais peu visible dans ce monde si peu sérieux.

Le projet de neutralisation de l'Ukraine par les Ukrainiens est-il compromis ? Pas encore, mais en l'état il n'est pas jouable. Les conseillers de Kyiv à la table de négociation d'Istanbul ont-ils sondé les reins et les cœurs des nations appelées en garanties ? Ils n'en ont pas eu le temps et nul n'a vu encore de réactions occidentales à ce dispositif qui a quand même le mérite de proposer un os à ronger au petit csar pour le distraire de ses fureurs nocturnes. En pure perte ! Il continue le bombardement aveugle des quartiers d'habitation. On (Mi6-GCHQ) le dit désinformé par ses proches conseillers terrifiés.


Postscriptum : Le Monde (abonnés) a publié hier un entretien de Michel Eltchaninoff (avec Nicolas Truong) qui prouve la cohérence du raisonnement de Vladimir Poutine même si les réalités affrontées divergent de la doxa nationaliste russe. Un conservatisme inébranlable, une slavophilie à toute épreuve et un eurasisme assumé pour un natif de Léningrad, l'éloignent de l'Occident. Trois auteurs sont sur sa table de chevet : Ivan Ilyine (théoricien de l'Armée blanche), Nicolas Berdiaev (philosophe orthodoxe) et Nicolaï Yakovlevitch Danilevski (slavisme spirituellement supérieur). On accède à l'entame en cliquant ici. Le document .pdf sera disponible ici dès la semaine prochaine en envoyant un message par le formulaire de contact ci-contre. L'article du Monde est fouillé et succède à des analyses poussées de l'auteur sur le cerveau poutinien.

jeudi 3 mars 2022

Nouvelles du front intérieur

L'Assemblée générale des Nations Unies, l'enceinte souveraine de l'Organisation, a condamné hier l'invasion russe de l'Ukraine. Le résultat est impressionnant : 141 pays ont voté la condamnation, 3 pays dictatoriaux de quatrième division ont voté contre (Corée du Nord, Syrie et Erythrée), 47 avaient piscine (dont la Chine). Les deux pays visés ont eu l'inélégance de voter contre la résolution (Russie et Biélorussie qui auraient pu s'abstenir) mais on n'en attendait pas moins d'eux. Changeons d'épaule la kalash :

Marion Maréchal déclare sa flamme à Eric Zemmour, du moins officialise-t-elle une affection rentrée pour le petit juif berbère de Montreuil qui fut son mentor quand elle accéda à l'hémicycle. Ce faux "coming out" lui permet d'envoyer du bois à sa tante dictatrice qui chassa tous ses fans du parti - la vengeance est un plat qui se mange bien froid -; de réfuter tout soupçon d'antisémitisme, des fois que ; de prendre une position marquée sur le besoin existentiel d'une reconquista par chartérisation ; et de former prochainement un groupe parlementaire à l'Assemblée nationale au mois de juin. Parce qu'on ne vous l'a pas dit, l'élection présidentielle est bouclée. Un peu de suspense pour les éditorialistes politicardisés sur le premier tour pour avoir l'ordre d'arrivée à inscrire dans les annales, mais d'intérêt pour le second, point !
Les 11 et 12 mars, le président sortant recevra la crème du gotha politique à Versailles pour dénoncer la guerre et agraver les sanctions anti-russes. Une photo en pied du mari de Brizitte dans la Galerie des Glaces tuera le match ! Avouons que les "autres candidats" n'ont rien montré de supérieur à lui dans la guerre par procuration que nous menons à la Russie : le "oui mais" l'emportant ! On n'y reviendra pas, après avoir compris comment les choses avaient pu se passer en 1938. Tous les motifs sont bons chez certains aujourd'hui pour se coucher devant les bouffées délirantes du tsar nucléaire. Même l'Ecole de Pensée (AF) se vautre dans des schémas anciens qui n'ont plus prise sur les réalités du moment. Des esprits autrefois grands, s'égarent dans la recherche d'équilibres par des moyens de soutien ou de coercition qui n'existent plus. S'en dégage un infinie tristesse à voir se renouveler des erreurs qui à l'identique jadis ont coulé le mouvement durablement, le transformant en petit cénacle de ronchons. De honte, je ne mets pas le lien.

Alain Bauer
Ce matin, Alain Bauer qu'on ne présente plus, déployait tout son talent chez Apolline de Malherbe (BFMTV), sous la forme d'une vision christique (à la mode mormone) du nouveau Grand Jeu. La tectonique des plaques géostratégiques est en mouvement - on le savait déjà - mais les effets de choc sur les nations européennes inorganisées, contrairement aux trois empires dominants, sont déroulés par emboîtement ; on sent le talent du prof ! Pour nous démoraliser plus encore, Bauer soutient que les sanctions, aussi dures soient-elles, ne freineront pas la bille dans le flipper russe. Emission à archiver tant qu'elle est en ligne.
La crise à laquelle sont confrontés tous les pays d'Europe occidentale - les orientaux se sont méfiés - rompt le paradigme des régimes sociaux étendus qu'ils ont privilégiés. Le Bonheur est en danger de mort. Il y va de notre survie maintenant. Le monde simple ou archaïque est de retour, le moment des rapports d'équilibre n'est pas le droit international, les droits, les libertés, la gay-pride et la démocratie, mais celui de la force brute. Ce qui entraîne à brève échéance (enfin, après les élections) la redéfinition du périmètre providentiel, donc du rôle de l'Etat dans la société : renforcement de l'Etat central (profond), débandage des satrapies territoriales coûteuses et empilées (c'est mon souhait), réarmement moral et militaire de la nation en danger. Bauer ne croit pas en la bureaucratie grasse et surpayée mais à la résilience des acteurs de terrain, et il déteste les comptables publics (il a dû avoir un contrôle fiscal).
De plus on aura froid !

Les rapports parlementaires tombent sur les tables qui, tous, dénoncent l'insuffisance avérée de nos moyens militaires hors de la chasse aux freux. Nos stations d'outremer sont quasiment démilitarisées, il faut doubler les moyens navals partout (et les effectifs embarqués). L'armée de mêlée est en dessous de l'étiage (on en a déjà parlé). Ce n'est pas avec 10 ou 15% d'augmentation du budget des armées sur cinq ans qu'on va remédier aux arbitrages calamiteux d'hier (bonjour Bercy : quid de la dépense publique ?) et la loi de programmation militaire en cours n'y suffira pas. Les candidats à la présidentielle n'en parlent jamais, qui agitent le tapis avec les foutaises démagogiques habituelles, et tous le font. Voici quelques rapports parlementaires à lire sur la question Défense :

lundi 10 janvier 2022

La faille au fond du Détroit

Petit chapeau

Ce billet a été rédigé le 15 décembre 2021 après qu'ait apparu plusieurs fois ce mois-là dans la presse diplomatique américaine l'expression "One China-One Taiwan" qui confirmait mon intuition d'une dérive diplomatique discrète plus que secrète au Département d'Etat sur la question de Taïwan. Il a été mis sur étagère en attendant le premier incident grave provoqué dans le Détroit par l'Armée populaire de Chine avant le nouvel an lunaire, mais une analyse plus fine annonce une crise économique intérieure insoutenable par le Parti, que provoquerait la réaction chimique d'une invasion éventuelle de Taïwan. La Chine est trop imbriquée aujourd'hui dans l'économie mondiale pour que la société civile accepte d'être ruinée par les caprices idéologiques d'autocrates indéboulonnables... jusqu'à preuve du contraire. Prudence est mère de sûreté, même chez les fiers-à-bras communistes. On ira de la gueule, mais sans plus, telle est du moins le pronostic de Royal-Artillerie, en attendant le démenti dans le sang et les larmes... des autres ! Le nouvel an chinois, c'est dans vingt jours. On entrera dans l'année du tigre, en plus !

aigle vs. panda

L'accord explicite de convergence sino-américaine sur l'unité de la nation chinoise résulte de plusieurs actes, après la reconnaissance diplomatique de Richard Nixon et Henry Kissinger emboîtant le pas à Charles de Gaulle :
  • Les Trois communiqués dont le premier (I) fut rédigé à Shanghaï par Richard Nixon et le Premier ministre Zhou Enlaï en 1972, stipule les positions respectives sur tous les voisins du périmètre chinois, Taïwan étant réputée incluse dans le périmètre.
    Vous pouvez le lire en cliquant ici.

    Le deuxième communiqué (II) rédigé en 1978 sépare les relations diplomatiques exclusives entre Washington et Pékin des relations commerciales, culturelles et autres que les Etats-Unis maintiendront avec Taïwan.
    Vous pouvez le lire en cliquant ici.

    Le troisième communiqué (III) de 1982 réitère la volonté de coopération dans tous les domaines, réaffirme les communiqués précédents pour Taïwan et envisage une réduction des ventes d'armes, sous réserve par ailleurs que la République populaire veuille soulager la pression sur le Détroit.
    Vous pouvez le lire en cliquant ici. Ce communiqué est suivi des Six assurances données par les Etats-Unis à Taïwan.

  • Les Six assurances à Taïwan (clic) ont été éditées par le Département d'Etat à l'intention du Congrès des Etats-Unis. Elles sont la feuille de route de toutes les administrations américaines depuis 1982, et ont été formalisées en 2016. On peut les lire ici ou les résumer comme suit :
    Elles réaffirment le Code des relations américano-taiwanaises de 1979 (TRA) (c'est presque un livre), la liberté de vendre des armes américaines à Taïwan et réaffirment la neutralité des Etats-Unis dans les relations diplomatiques sino-chinoises dans lesquelles les Etats-Unis s'interdisent d'entrer. Ce dispositif a été reconfirmé solennellement aux Etats-Unis le 4 décembre 2020.

  • Le TRA (Taiwan Relations Act), précité, est une loi du Congrès qui dispose de tous les élements de coopération avec Taïwan dans les moindres détails. Voilà, vous avez la base documentaire.

En 1998, furent ajoutés à la série les "trois non" de Bill Clinton que l'on avait connu mieux aspiré : non à l'indépendance, non à deux Chines, non à "One China-One Taiwan", en plus de la non-participation aux institutions internationales. Mais si les caciques du PCC purent frétiller d'aise, la proclamation fut un coup d'épée dans l'eau.

Depuis l'arrivée de Donald Trump aux affaires, les relations sino-américaines se sont raffraîchies sur fond de duplicité de la partie chinoise dans les domaines technologiques (espionnage caractérisé) et commerciaux (dumping généralisé). Les services américains se sont rendus compte qu'ils n'avaient plus en face d'eux la même Chine que celle avec laquelle leurs prédecesseurs avaient passés ces accords de coopération établissant un modus vivendi dont on prévoyait une amélioration à mesure que monterait le niveau de développement du géant réveillé. Le problème est que les trois acteurs parties à la dispute ont changé, le plus stable dans ses conviction restant quand même le parrain américain. A noter en passant que le Japon directement impliqué dans les hostilités n'est jamais intervenu.

Que s'est-il passé depuis les accords de 1982 ?

La situation géopolitique des années 80 était simple et très favorable à la paix. Le pouvoir chinois était affairé au décollage d'une Chine ensablée dans le soviétisme obèse des grandes corporations d'Etat. Il avait déroulé le tapis rouge aux investisseurs industriels étrangers pour gagner du temps. Les entrepreneurs taïwanais, parmi bien d'autres, s'engouffrèrent dans les programmes subventionnés ou détaxés jusqu'à constituer au Guandong de véritables villes industrielles taïwanaises. Les grands manufacturiers internationaux actuels chinois comptent nombre d'entreprises taïwanaises.
Sur l'île, c'était le Kuomintang qui tenait la barre dans l'objectif d'une réunification, à l'avantage bien sûr de ses cadres, et qui s'appuyait sur le transfert continu de technologie au continent. Le pouvoir à Pékin y avait répondu par une formule culte : un pays, deux systèmes ! De fait, s'ouvrirent des liaisons maritimes et aériennes au-dessus du détroit et on échangea des délégations et des visas pour que les populations se connaissent. Les Américains étaient enchantés ravis de voir le chemin emprunté par les Chinois des deux rives, qui allègerait bientôt le fardeau de leur présence militaire au Japon.

Puis arrivèrent au pouvoir à Taïpeh les "indigènes" qui n'avaient cure d'un quelconque anschluss à la mode communiste améliorée et revendiquaient une spécificité formosane propre à les distinguer des Foukiénois et des Cantonais de l'autre rive. On avait oublié que la prise de gage de Tchang Kaï-chek en 1949 n'était pas loin de la conquête de l'Algérie par Bugeaud, mais eux, s'en souvenaient ! En l'an 2000, la "démocratie" mettait un coup de pied dans la fourmillère diplomatique dès l'avènement de son premier chef d'Etat élu, Chen Shu-bian ! Bête noire de Pékin par ses déclarations intempestives, il sera succédé en 2008 par le candidat du Kuomitang Ma Ying-jeou et jeté en prison en 2009 pour corruption agravée. Les "affaires" allaient reprendre comme avant, sauf qu'à l'élection de 2016 c'est à nouveau le camp des "indigènes" qui revint au pouvoir en la personne de Mme Tsai Ing-Wen. Elle sait se moquer du pouvoir communiste en soutenant que l'île ne déclarera pas son indépendance puisqu'elle est indépendante de facto !

Mais de l'autre côté de l'eau les choses ont aussi changé. A partir de 2007, le clan Xi prend les rênes du parti au niveau du secrétariat central et fait de la place dans sa hiérarchie pour promouvoir Xi Jinping. Lui, comme d'autres fils de princes communistes, veut sauver le maoïsme du capitalisme débridé qu'ils ne maitrisent plus et s'invente une feuille de route hégémonique (le China Dream) pour revenir en pleine gloire aux frontières du dernier empire. Et de fixer la date de réunification, par la force si besoin, au centenaire de la fondation de la République populaire de Chine en 2049. A partir de là, les discours offensifs du président Xi Jinping et des responsables diplomatiques n'ont jamais cessé, jusqu'à l'outrance, même au ridicule parfois.

Pour les Américains, relativement bien disposés jusqu'à l'avènement de Xi Jinping à la présidence, les paramètres géopolitiques ont sérieusement bougé, la Chine populaire d'aujourd'hui n'étant plus dans l'état d'esprit de la Chine populaire d'hier, fondé sur la conciliation et la coopération économique. C'est l'affrontement qui est partout recherché par les Chinois, jusqu'à faire dire à Jean-Claude Juncker que la Chine était devenue un "rival systémique", au sens où elle travaille inlassablement à imposer son modèle dictatorial partout où c'est possible.

Arrive ensuite en 2017 le vingtième anniversaire tonitruant et militarisé de la rétrocession de Hong Kong, date encadrée de la répression sauvage de deux manifestations de jeunesse ayant convoqué chaque fois plus d'un million de Hongkongais à Victoria Park ! La première fut la révolte des parapluies de 2014, la seconde, celle de la démocratie en 2019. Terminée par la loi de sécurité nationale typiquement vague qui est désormais l'intrument de destruction massive de toute contestation, fut-elle bénigne, cette répression a eu le résultat imprévu qu'aux yeux du monde, le slogan "un pays, deux systèmes" est mort ! Outre le fait que le pouvoir chinois, défié dans sa superbe, s'est assis sur le traité international sino-britannique pour ne pas perdre la face dans l'ancienne colonie anglaise, les Américains - qui ne sont jamais intervenus à Hong Kong par aucun service parallèle - ont pris acte de ce que la partie adverse, avec laquelle ils avaient traité jadis, avait disparu et que tout revenait sur la table avec de nouveaux interlocuteurs, certainement pas de bonne foi. Certes, Anthony Blinken ne le dit pas comme ça, mais les analystes américains à Washington parlent désormais de "One China, One Taiwan" : le concept de la Chine unique a vécu ! Les Taïwanais en ont pris acte depuis longtemps, et se moquent ouvertement des Continentaux qui persistent dans une guerre civile de soixante-dix ans aujourd'hui, qui ne veut plus rien dire pour eux. Entretemps ils ont établi chez eux une démocratie du modèle de Westminster, garantissant l'alternance, et comptent bien la conserver. Et cela rend fous de rage le pouvoir chinois qui redouble sa propagande anti-nationaliste à usage intérieur.

Pour bien enfoncer le clou dans le crâne des loups guerriers qui ont cru en allant au cinéma qu'ils allaient mettre le monde à genou, Joe Biden a invité officiellement Taïwan au Sommet des Démocraties en oubliant évidemment la république tyrannique de Chine. Hurlements ! Production précipitée d'un opuscule montrant au monde effaré la supériorité en tous domaines de la démocratie à la chinoise ! Ils y croient en plus ! Tous en rient !

On assiste donc à une dérive diplomatique lente qui éloigne deux notions concurrentes depuis le début des relations sino-américaines, la reconnaissance d'une souveraineté informelle de la République populaire de Chine sur l'île de Taïwan d'une part, bien qu'elle ne l'ait jamais gouvernée ; et d'autre part, la coopération en tous domaines (sauf diplomatiques) des Etats-Unis et de Taïwan. Alors que l'intention d'origine était de laisser converger les deux postures de part et d'autre du détroit, on observe aujourd'hui leur découplage. Et se réaffirme chaque semaine l'engagement américain à défendre l'île contre toute attaque. Ce que les Continentaux ne peuvent dénoncer puisqu'ils ont accumulés des régiments d'artillerie balistique sur la côte du Foukien, unités de destruction aveugle du pays ciblé et non pas les appuis d'une éventuelle opération amphibie. Quoiqu'ils disent ou crient, ils sont contredits par les faits : l'intention est bien la destruction. Comme au Xinkiang, comme à Hong Kong, comme aux Tibets (int. et ext.), comme en Mongolie intérieure. Admonestations diveses et communiqués vengeurs du ministère chinois des Affaires étrangères sont-ils encore lus dans les chancelleries ?

Quel est le frein à l'attaque chinoise ?

Avant d'y venir, un petit rappel pour les plus distraits. La valeur stratégique de l'île de Taïwan justifie tous les efforts américains de ne pas la voir tomber dans les mains d'un régime désormais hostile, parce que la ligne de défense américaine de l'Océan pacifique nord est celle dite des îles (First Island Chain de Taïwan aux Ryukyu), qui ferment les mers de Chine méridionale et orientale entre Philippines et Japon. Formose est la plus importante en superficie et en géographie défensive, les montagnes y dépassant trois mille mètres. Conquise, l'île serait transformée en un gigantesque Gibraltar inexpugnable et menaçant la Mer des Philippines, le bassin pacifique nord-ouest et l'archipel nippon par le sud-ouest. Taïwan est la porte de l'océan.

Ceci dit, les forts en thème de la polémologie prédisent que l'affaire de Taïwan doit être bouclée en moins de quinze jours par la Chine populaire avant que le monde ne se réveille. Le risque de perdre la bataille en laissant derrière eux une île chinoise en ruines et un peuple chinois anéanti qui passeraient en boucle sur les écrans du monde entier est le premier obstacle à l'accomplissement du "rêve". Le Parti n'y survivrait pas et les dirigeants passeraient en Haute Cour juste avant les poteaux d'abattage. Si les Américains se sont laissés un peu distancer sur la zone d'effort sous les mandats Obama, ils reviennent en force et dynamisent leur allié principal, le Japon qui réarme. Si la traversée du détroit (hors période des typhons) est jouable, avec quelques pertes quand même, l'opération amphibie proprement dire sera plus ardue puisque les plages taïwanaises sont assez bien défendues et que les montagnes juste en arrière et préparées permettent d'engager sans délai la guerre hybride contre la force mécanique d'invasion. A garder à l'esprit, que la masse de manœuvre nécessairement surdimensionnée dans un réflexe impérial de supériorité tactique ne pourra être mobilisée en cachette puisque toute la zone est surveillée par les satellites et les agents au sol, et qu'on connaît en détail toutes les unités pré-positionnées jusqu'au niveau compagnie. Aucune surprise stratégique ne sera possible (voir sur RA la recension de l'analyse de Taner Greer sur la guerre de Taïwan (clic).

Les autorités taïwanaises sont prêtes à minimiser toutes les provocations qui sont quotidiennes et nombreuses pour n'apparaître jamais dans le rôle de l'agresseur, autant que la propagande chinoise s'y emploie. Nul ne connaît les plans américains de défense, ce qui est une bonne chose et vraisemblablement dissuasif vis à vis de Pékin, mais il est presque sûr qu'ils s'accompagneront d'une campagne d'ostracisation du pouvoir chinois et d'un blocage des échanges commerciaux et financiers capable de mettre à mal les usines et la classe ouvrière si l'agitation chauviniste préalable n'a pas lavé le cerveau des masses.

L'autre paramètre est l'âge des protagonistes. A 79 ans, après avoir longtemps attendu sa consécration, Joe Biden n'entend pas entrer dans l'histoire comme le président qui a laissé envahir Taïwan par les communistes, d'autant qu'il est chahuté sur le front intérieur par les radicaux démocrates et les républicains trumpiens. Il lui reste deux voire six ans à tenir ferme. On peut être sûr qu'il y pense chaque matin, surtout depuis le retrait de Kaboul. Son grand adversaire en a 68 et, si le Ciel lui est clément, il en aura 95 pour fêter le centenaire de la RPC. Il a donc le temps pour lui, mais chaque année qui passe instille en lui le doute de ne pas être celui par qui l'empire des Grands Tsings a été reconstitué. Des deux, il est paradoxalement le plus pressé tout en pâtissant de la ferveur courtisane qui entoure les autocrates, leur faisant faire des bêtises.
L'expansion chinoise soutenue par les routes de la soie est adossée à un immense pays fragile et dont l'extraordinaire démographie est très difficile à gouverner. On sait les défis intérieurs monstrueux qu'elle affronte, le dernier étant la banqueroute annoncée de la promotion immobilière qui fait 30% du Pib chinois. Mais sa faiblesse est dans la dépendance au commerce extérieur qui fait tourner ses usines et distribue les salaires sans lesquels la classe ouvrière narguée par les nouveaux riches - souvent cadres territoriaux du parti - et frustrée d'espérances se révoltera. L'autre main dans le piège est l'investissement chinois dans les banques de développement qui forment la toile d'araignée des interdépendances financières et nourrissent le Parti. La masse de manœuvre est pour longtemps dans les mains du monde capitaliste même si le yuan chinois n'est toujours pas librement convertible. Mais il n'y a pas que l'argent et la fermentation sociale. Plus largement, on commence à voir mûrir un sentiment de rejet chez des populations où les compagnies chinoises ont exagéré leur arrogance naturelle de la-race-supérieure-quoiqu'on-en-dise, et ce sentiment pourrait muter en haine pavlovienne mettant en danger cette expansion dite "win-win", quelles que soient les garanties attachées aux investissements chinois qui se trouveraient carrément "nationalisés" ou détruits par les peuples des pays-hôtes surendettés. Qui se souvient du grand pogrom d'Indonésie contre les "communistes chinois" en 1965 ?

L'histoire notera, en marge des grands évènements du XXIè siècle, un glissement sémantique chez les communautés chinoises d'outremer qui jusque dans les années 90 revendiquaient leur appartenance à la souche immémoriale la plus ancienne au monde. Ces communautés se déclaraient "chinoises" spontanément. Elles se disent aujourd'hui hongkongaises, taïwanaises, singapouriennes tout aussi spontanément. Dans d'autres pays comme la Thaïlande, la Malaisie et l'Indonésie, elles cherchent à disparaitre dans leurs patronymes et leurs mœurs. Pour les fils du Ciel, le communisme c'est aussi la honte.

Conclusion évidemment provisoire

Le pouvoir chinois a claquemuré avant Noël la cité-capitale de l'Ouest, Xian, treize millions d'habitants, pour tenir sur son axiome zéro-virus. Cette posture n'est pas tenable dans la durée avec une démographie aussi dense que la chinoise, quelles que soient les précautions obligatoires imposées par la police. La crise économique mondiale en dents de scie impacte les débouchés des manufactures qui, sauf contre-ordre ou banqueroute, devront licencier des travailleurs postés moins qualifiés, lesquels grossiront les rangs des désœuvrés - pour certains, sans abri - qui ne laisseront pas passer longtemps les Maserati du gouvernement local. On déjà vu des voitures de police retournées par la foule en province il y a quelques années, en protestation de la corruption des cadres du parti local. Plus grave, le doute court la classe moyenne quant à son avenir : le test est sa réponse aux objurgations du pouvoir à faire plus d'enfants pour sauver la pyramide des âges. La classe moyenne qui a les revenus suffisants pour couvrir la dépense associée aux enfants en Chine, ne bouge pas. A tel point que les couples cadres du Parti ont reçu instruction d'agrandir leur famille jusqu'à trois enfants. la Nomenklatura concernée va obéir pour conserver ses privilèges puisque rien n'est "volontaire" sous ce beau régime, mais la classe moyenne civile en restera à sa prospective pessimiste.
En dehors des grandes manifestations patriotiques spontanées qui concourent entre elles d'une province à l'autre pour montrer au Central combien fort est le soutien au Parti dans les territoires, l'humeur des gens n'est pas à la guerre, surtout pour une île qui finalement n'attend plus rien du continent et - à ce que les derniers voyages organisés par les agences avaient montré aux touristes chinois - vit tranquillement sans revendication aucune !
Certes nul n'est à l'abri d'une pression trop forte du complexe militaro-industriel qui saura "vendre" aux civils une victoire facile sur l'île factieuse avant que les gros cons d'Occident n'aient le temps de réagir, sachant aussi qu'une guerre extérieure gagnée légitimera toujours ce genre de régime totalitaire aux yeux du peuple abruti de propagande. Mais quand même, il reste quelques administrateurs réalistes à Zhongnanhaï pour exprimer leur doute sur une promenade de santé à portée de missiles de la VIIè flotte US, qui obéit elle-aussi aux influences de son propre complexe militaro-industriel.


drapeau de Taiwan

Taïwan est un pays indépendant qui a pour nom République de Chine, un régime créé de l'Empire finissant par le docteur Sun Yat-sen en 1912. Les chancelleries qui ont dû ouvrir ensuite les canaux diplomatiques avec la République populaire de Chine communiste, gardent aujourd'hui un œil bienveillant sur cette vraie démocratie qui ne demande que de vivre libre et en paix avec tous ses voisins.

jeudi 9 décembre 2021

Nouméa - Bruxelles

Dans les vingt, trente jours qui viennent, il y a deux choses qui marqueront notre avenir, le résultat du référendum en Nouvelle Calédonie dimanche prochain et la présidence par la France du Conseil de l'Union européenne à partir du 2 janvier 2022. La campagne électorale pour la présidentielle d'avril, si elle est indispensable à la bonne santé financière des chaînes d'information qui en font tout un fromage avec le soutien des instituts de sondage, n'est pas déterminante pour l'avenir de notre pays trop profondément blessé pour être réhabilité en moins de dix ans comme certains nous l'annoncent. Le déterminisme socio-politique nous tire vers l'abîme, lentement, sûrement, parce que le peuple a été drogué à l'assistance publique depuis quarante ans, ce qui lui ôte tout ressort au-delà de grogner. Au milieu des dettes et des déficits, un peuple sain aurait lanterné ses dirigeants sur l'air guilleret de la Carmagnole.

Nouméa : le Conseil d'Etat a rejeté hier la demande de report du troisième référendum déposée par les indépendantistes à des motifs coutumiers. En parallèle, il a été saisi par quelques personnalités pour interdire la diffusion d'un dessin animé vantant le "non" à l'indépendance avec un humour que d'aucuns transforment en racisme, c'est à la mode. Des chercheurs anticipent un boycot du scrutin par la moitié "aborigène" de la population, ce qui enlèverait toute valeur au résultat. On avait bien compris, et ce depuis longtemps, que tout résultat qui ne donnerait pas l'indépendance à la Nouvelle Calédonie serait contestable. Le problème est qu'en l'espèce, plus de la moitié des habitants est française (métropolitaine, d'outremer ou walisienne) et que cette moitié, qui va au charbon chaque jour, n'entend pas nourrir longtemps des communautés contemplatives au niveau où elles sont assistées jusqu'ici. Il n'y a aucun suspense. Par le retrait du FLNKS, la grande île restera française... et l'agitation larvée d'une partie de la population canaque persistera, de manière plus ou moins violente selon le savoir-faire des agitateurs qui nous veulent du bien. Il est fort probable que la demande de report ait été motivée chez les indépendantistes par une prévision d'échec (ce serait la troisième fois). Ne doutons pas non plus que la fin de ce projet de rupture renverrait dans leur case les chefs du FLNKS qui n'ont que ça comme métier. On devra donc s'attendre à une sorte d'insécurité que le pouvoir local devra gérer.
Lévina Napoléon

Les grands déçus, outre la poignée de Canaques qu'on a convaincus d'un bonheur indépassable seuls au monde, seront l'Australie et la Chine populaire, toujours en recherche de minerai coté au London Metal Exchange et qui, pour la première, avait montré son intérêt à l'époque des "Evènements" (Ouvéa), en soutenant en sous-main l'insurrection de Tjibaou par ses agents de terrain. Notre souveraineté à Nouméa est la clef de toute influence française dans le Pacifique Sud. Aurions-nous perdu la Nouvelle Calédonie que la Polynésie française nous quittait à son tour sous les efforts conjugués de nos alliés de l'anglosphère et de l'Assemblée générale des Nations Unies qui a toujours cette "libération" à son agenda. C'est en fait du "grand jeu".

Le petit jeu est le semestre français au Conseil européen. Bruxelles : on nous y attend, n'en doutez pas. En fait, nos partenaires attendent surtout les déclamations de notre donneur de leçon national qui va se prendre pour Napoléon pendant quatre ou six mois. L'Europe rieuse (le Club Med) bizarrement ne rit pas, car elle sait déjà qu'elle va être sollicitée jour et nuit par les gens de M. Macron en renfort des objurgations françaises à défaire les contraintes et seuils qui brident la gabegie de Paris. L'Europe sérieuse par contre, se marre, parce qu'elle sait déjà qu'elle va mettre le nez du fringant jeune homme dans l'état de calamités financières de son pays après cinq ans de son gouvernement. Les coups les plus durs viendront des pays dont la balance commerciale est excédentaire. A faire en revanche la liste des pays en déficits sur ce plan*, nous comprenons que jamais ne fut mieux porté par la France son titre de Reine des Gitans. Il ne confère aucune autorité plus loin qu'aux Saintes-Maries-de-la-Mer. S'il ne le sait, il va l'apprendre.
* Roumanie, Grèce, Espagne, Portugal, Croatie, Chypre et Bulgarie (source)
.
M. Macron arrive à Bruxelles en même temps que MM. Scholz et Lindner qui ont pour cible la restauration progressive d'une rigueur budgétaire à laquelle devront se plier les grands programmes européens initiés par les Français. Ils viennent à Paris cette semaine pour serrer des mains et donner leurs limites, n'attendant de notre pays qu'un plan Shröder/Hatz de réparation des comptes sociaux, comme notre Miquet à la Houppe l'avait promis à la chancelière quand il accéda à l'Elysée. Il ne pourra pas leur faire le coup deux fois. Lindner, ministre FDP des finances est droit dans ses bottes libérales, Scholz, ancien roi de Hambourg, n'a pas la souplesse du roseau et ricane plus souvent qu'il ne sourit. Quelqu'un va dire enfin les quatre vérités à notre convoi de bateleurs incapables.
En attendant le nouvel an, lire l'article de Jacques Fayette sur Le Moment allemand de l'Europe dans Telos.


[1990°]

mercredi 30 juin 2021

Chevaucher le bœuf

Depuis deux ans, je lis la production de Christian Vanneste sur son blog (clic) et j'en fait grand profit, même si nous ne sommes pas toujours d'accord. Aujourd'hui 30 juin, le député honoraire de Tourcoing nous propose une synthèse très intéressante sur les effets de l'accrochage des wagons d'Europe de l'Est au train communautaire de l'Ouest ; et c'est à lire ici sous le titre L'Europe est-elle encore libre ?.

Tout part du refus hongrois de la promotion de l'homosexualité dans la jeunesse sans que soit réprimée une orientation minoritaire intime qui ne regarde pas l'Etat. Cela n'est rien bien sûr, mais le rallye des minoritaires fut surprenant, comme Mark Rutte, qu'on a connu mieux inspiré, demandant l'exclusion de la Hongrie de l'Union européenne. La liste est longue chez nous des Gomorrhéens, mais qui aurait supposé qu'il y en ait tant ailleurs ? Brisons ! La perle de cette synthèse n'est pas là.

M. Vanneste explique comment fonctionne la membrane osmotique entre les deux blocs, oriental et occidental qui laisse passer des valeurs très différentes et, c'est nous qui le disons, moins avancées certes mais moins décadentes en Europe orientale. Je cite :

« La question de la reconnaissance d’une “communauté lgbt+” et de ses droits est idéologique. Autrement dit, elle devrait se situer sur le terrain de la libre discussion et dépendre du choix des citoyens. C’est le fait d’interdire le débat et d’exiger une pensée unique qui est en contradiction avec les valeurs libérales de l’Europe. Il y a deux idéologies : la première considère que le choix de sa sexualité, ou le fait de l’assumer si on considère que ce n’est pas un choix, ne nuit pas aux autres et donc ne doit pas être entravé ; la seconde estime que le maintien de la famille unissant les deux sexes pour donner la vie à des enfants et les éduquer appartient au Bien commun d’une société qui doit être défendu. La confrontation entre ces ceux conceptions doit être digne. Ce qui est stupéfiant, c’est que la caste qui dirige l’Europe fait de la première option une idéologie obligatoire. Le totalitarisme est bien passé de ce côté-ci du mur (ndlr: de Berlin) ! »

Et l'auteur convoque Hélène Carrère d'Encausse à la résurrection de la vieille nomenklatura matérialiste et enrichie jadis, sournoise et libidineuse aujourd'hui, mais toujours riche. Tout ceci a une explication que nous avons donnée en commentaire à ce billet, que voici. C'est la dépense d'énergie des gouvernements sur le sociétal à défaut de savoir maîtriser le régalien :

« La mode des “valeurs” et l’invasion de la sphère privée par l’Etat cachent (mal) une incapacité des régimes d’Europe occidentale à gérer leur domaine régalien. C’est d’ailleurs pourquoi ils le déportent si facilement au niveau fédéral. En revanche ils se jettent dans le sociétal car ce domaine est plus tapageur et rémunérateur électoralement que l’austère mission qui justifiait au départ leur existence. Mais les peuples commencent à le voir au travers de l’insécurité galopante, justice complaisante, sécurité sociale précarisée, éducation “nationale” effondrée, déficits partout !
Bien sûr la nomenklatura virera sa cuti au moment nécessaire pour récupérer l’électeur en fuite, mais rien ne dit qu’elle y parvienne cette fois, le divorce entre elle et le “peuple” étant semble-t-il consommé, au vu d’une abstention record en France.
La séquence des Gilets jaunes sur les ronds-points était une mise en bouche. Le mécontentement peut coaguler plus largement et des accidents regrettables survenir qui toucheront la classe politique ad hominem. Le sentent-ils ? Apparemment pas ! Les jeux puérils inter-partis continuent.
Pour revenir au titre de votre remarquable synthèse, pour être libre faut-il encore exister ! Il y a un marché commun des denrées et produits, des libertés de circulation des gens et des sous, des facilités monétaires, des agences utiles, d’autres moins, mais il n’existe pas d’Europe. Ni nation européenne, ni menace armée européenne, ni diplomatie européenne et, sans doute plus grave, ni projet européen déclaré.
On n’existe vraiment que lorsqu’on vous craint ! » (Catoneo 30.06.2021-14:15)



céramique attique

Par quelque bout qu'on tienne la lunette, on voit bien (et c'est paradoxal) que l'Union européenne n'existe pas. Sylvie Kauffmann, dans Le Monde, s'étale sur deux échecs majeurs d'Angela Merkel au soir de son mandat, échecs qui signalent un déclassement de l'Europe. Il s'agissait de... : (1) bavarder tous ensemble avec Vladimir Poutine (ndlr: pour l'enfermer dans les rets du dialogue et utiliser son ego contre ses lubies) plutôt que d'attendre qu'il quitte la Crimée ; (2) mettre au clair les procédures et les garanties des investissements croisés entre l'Europe et la Chine populaire. Les motifs de la démarche allemande sont intelligents mais il n'est pas possible de manœuvrer à vingt-sept sur des sujets aussi fins, à moins que certains pays ne délèguent leur diplomatie à des pays mieux préparés qu'eux sur certains sujets. Et ce test est définitif quant à l'impuissance (au sens urologique) de l'Union européenne en l'état. L'Europe puissance n'existe pas. "Ne pas critiquer sans proposer", tel est le leitmotiv de Royal-Artillerie. L'Europe institutionnalisée doit être réformée... et vite (mais voir plus bas) car les défis n'attendront pas, qui ne seront pas aussi simples que le Brexit. Le marché commun des biens et denrées, idées, gens et sous fonctionne bien. La Grande Bretagne s'en aperçoit chaque jour à son détriment. Premier marché normé de consommation au monde, il est très mal défendu - l'épisode Trump en a apporté la preuve. Comme dit dans le commentaire laissé sur le blogue de M. Vanneste, les Européens doivent "déclarer" un projet commun afin que tous les partenaires-adversaires du monde entier se calent dessus. Ce qui met le Kremlin en transes ce sont les sous-ensembles flous de la diplomatie-croupion de la Commission européenne menée par Michel, Borrell et Von der Leyen. Que fait l'Europe en Serbie, Moldavie, Ukraine, Géorgie, Arménie ? Pourquoi parle-t-on avec les Kosovars ? Quel est l'avenir de la candidature turque ? Et d'autres questions se posent à d'autres diplomaties : va-t-on associer le Maroc, la Tunisie, le Liban ? Il n'y a jamais d'autre réponse que de langue de bois. Les traités de libre-échange avec d'autres sous-continents sont-ils une fatalité ou une volonté, pourquoi ? Rien n'est jamais clair et la technostructure bruxelloise travaille dans son coin sans communiquer et pendant de longues années avant d'accoucher du projet indispensable à notre bonheur. Reste la question de se défendre.

Les lecteurs de ce blogue savent déjà que le Piéton est atlantiste, à un seul motif : l'OTAN est une alliance militaire qui fait peur à ses contempteurs, et en matière de guerre, c'est toujours un bon début. Mais il n'est pas normal qu'un espace économique aussi riche et vaste n'ait pas la décision d'entrer ou pas en guerre car cela amoindri la crédibilité de ses remontrances. Pour y atteindre il y a deux conditions qui sont loin d'être réunies : (1) un système pyramidal de défense autonome (personne sauf la France n'en veut, du moins bien sûr si elle est la pointe de pyramide) et (2) les moyens financiers d'un réarmement sérieux (qui ne peuvent qu'être retirés aux prestations sociales où gît le pognon de dingue). Donc, on n'ira pas au-delà de doublonner des états-majors sans troupes et passer à la presse des communiqués ronflants. Mais en cas crise chaude, la seule réaction européenne sera d'attendre les Etats-Unis.
En conclusion, si tant est que le projet européen évoqué ci-dessus soit déclarable, il ne pourra pas être défendu ! C'est grave. Et spécialement pour nous, Français. Parce que la gabegie éhontée de notre petite union soviétique qui croyait avoir réussi nous prive de tout ressort. L'alternative à l'Europe n'existe pas pour nous parce que nous ne pouvons plus rien faire par nous-mêmes. Plombés de déficits partout monstrueux et d'une dette à l'africaine, nous nous sommes mis à la merci des finances supranationales et de la Bundesbank, quand ce n'est pas de prêteurs sur emprunts d'Etat gagés sur le patrimoine des ménages. La République universelle française qui se mêle de tout d'al brès a la toumbo ne dispose plus des ressources nécessaires à sa propre survie mais les quémande. Ses ambitions déclarées font rire nos partenaires qui reviennent déjà à l'orthodoxie budgétaire quand notre enfant gâté de président part en campagne et distribue à poignées l'argent qu'il extorquera à Bruxelles !

Peut-on faire un pronostic à dix ans ? L'Europe, malade de ses "valeurs" et irréformable par le déni des peuples qui s'en méfient, est exposée en proie, comme on disait au Moyen Âge des villes ouvertes à tous les brigands. Elle passera sous le joug de quelqu'un ; peut-être se sauvera-t-elle in extremis par quelque édit de Caracalla ainsi que le discutait jadis Régis Debray. Réformer l'Europe, bien sûr, et personne ne sait comment. Sans doute le Bas Empire romain connut-il le même défi avant d'être gouverné par des hommes habillés de peaux de bêtes. Finalement nous allons sortir de l'histoire pour devenir une destination des beaux jours, autant que la planète réchauffée nous en laissera.

vendredi 26 mars 2021

Loup y es-tu ?

affiche chinoise du film Zhan Lang

Les "loups combattants" de l'Empire revenu au milieu du monde sont au front pour longtemps, depuis que le reste de la planète doute de plus en plus fort des explications fournies par les autorités sanitaires de Wuhan et Pékin. S'y ajoute la bronca mondiale contre le "traitement" de l'irrédentisme ouighour par des remèdes tout droit sortis des pires cauchemards soviétiques. Mais de tout cela le public de Royal-Artillerie est au courant et il ne sert à rien de recuire en daube l'actualité comme savent bien le faire les médiats de réinformation que nous ne citerons pas. C'est la conversion de la diplomatie chinoise qui nous intéresse ici.

Quand la Chine populaire est sortie de la nuit communiste sous la férule du Hakka malin, Deng Xiaoping, que sa longue expérience du monde avait convaincu de confier à la fièvre de l'or le relèvement de son pays ruiné par la révolution culturelle maoïste, il était de bon ton d'être efficace et discret dans les chancelleries. Et depuis cette époque, les ambassadeurs de la Chine populaire, bien que fortement secoués par le massacre de Tian An Men, avaient partout ou presque gagné la réputation de gens délicats, souvent fins lettrés, toujours de bonne compagnie. Même sous Hu Jintao, j'en témoigne. La reprise en main du peuple des Hans par le grand vociférateur Xi Jinping a renouvelé le personnel diplomatique aux fins d'hégémonie économique, et culturelle ensuite, contre l'Occident et ses alliés, le Japon ou la Corée du Sud. Le premier motif voire même le seul est la menace que représente leur soutien aux procédures démocratiques qui balaieraient le Parti. Le journal La Croix avait fait l'an dernier une analyse fouillée du phénomène "lycanthrope", que vous pouvez lire en cliquant ici.

Quoiqu'ils pensent au fond d'eux-mêmes et malgré leur éducation bien supérieure à celle de leurs prédécesseurs, les Zhan Lang modernes sont à l'offensive sur tous les fronts et avalent les remontrances officielles avec appétit. Parfois nous aimerions avoir les mêmes dans le réseau diplomatique français. Où tout cela va nous mener, va les mener ? Mais auparavant un avertissement :
Aucun gouvernement national n'a eu dans l'histoire la responsabilité de quatorze cent quarante millions d'âmes, comme l'assume à sa façon la Chine populaire actuelle ! Concevons-en une certaine humilité. Si nous pouvons nous offusquer des agendas politiques et stratégiques chinois, il est difficile de proposer le nom d'un dirigeant occidental ou nippon qui serait en capacité de remplacer les dirigeants en place.

Sans remonter aux calendes, rappelons quelques vérités. La décolonisation opérée par la République de Chine du maréchal Tchang Kai-Chek fut un succès acquis dès le moment où la Chine obtint en 1945 son siège permanent au Conseil de sécurité des Nations Unies avec droit de veto. La honte de la période impériale mandchoue était effacée mais la guerre civile chinoise allait "retravailler" le concept au bénéfice du Parti communiste chinois victorieux. Cette période d'humiliations et de traités inégaux sera dès lors brandie de plus en plus souvent au fil des mandats présidentiels alors que normalement elle aurait dû s'estomper avec le temps. Il en va pareillement de l'hostilité grandissante envers l'empire nippon, malgré les compensations fournies par le Japon moderne à l'économie chinoise et avant tout à la construction d'une flotte marchande de classe mondiale. Tout montre que l'instrumentalisation de l'histoire coloniale est un ressort puissant pour le gouvernement des foules qui ont besoin de brandir le poing en cadence contre le mal absolu du moment. Le parti use et abuse de cette période coloniale, comme le fait à son niveau le FLN en Algérie.

Jusqu'à l'avénement de Xi Jinping, les présidents successifs de la période post-Tian An Men n'ont eu de cesse de rétablir l'empire sur ses marches historiques en refondant une puissance économique sur les vertus sonnantes et trébuchantes du libre-échange mondial. Quoi qu'il ait été jugé nécessaire d'entreprendre au plan de la souveraineté (Vietnam, Tibet extérieur), la priorité fut toujours donnée à la reconstruction industrielle et à la formation d'ingénieurs (le plus souvent dans les universités américaines). Le pouvoir chinois connaissait parfaitement les défis qu'il affrontait et que nous listons pour mémoire ci-dessous :
  • Pérennisation des pouvoirs du Parti communiste chinois (en voie de ringardisation rapide)
  • Développement des provinces côtières par les zones franches étrangères
  • Résorption de la crise agraire sur fond de jacqueries latentes
  • Assainissement des actifs bancaires plombés par les crédits douteux aux provinces et municipalités
  • Pollution généralisée de l'eau
  • Pollution généralisée de l'air
  • Géopolitique de l'énergie (qui aboutira à prioriser le nucléaire)
  • Réarmement avec les crédits disponibles
Mis à part le domaine énergétique où la ressource avait du mal à suivre la demande, tout avançait à son rythme propre sauf le premier point. Ce fut le crampon dans la falaise du pouvoir dont se saisirent les princeling aux dents longues. Bo Xilai, roi de Chongqing, faisait campagne pour remettre du rouge partout ; ce qu'il n'avait pu faire à Dalian qu'il avait quand même transformée en ville-modèle. Lui et l'équipe de Xi Jinping affrontèrent la coterie des libéraux shanghaïens de Jiang Zeming qui "vendait le pays aux étrangers", mais il n'en pouvait rester qu'un à la fin : Bo Xilaï est en prison, Xi Jinping se pavane à Zhongnanhaï.

Comme tout satrape communiste, Xi jinping est obsédé par sa destitution voire pire. Aussi éleva-t-il (comme Poutine en Russie) la destruction de toute opposition au rang de cause nationale sous la couverture facile de la lutte contre la corruption. On a beaucoup tué légalement sur les places de marché à midi pile ! Sauf le noyau dur des Shanghaïens qui assurent leur propre protection, il n'y a plus d'opposition intérieure au régime. La voie est libre désormais pour partir à l'assaut de l'ennemi parfait dans l'emploi, les Etats Unis d'Amérique qui contestent la primauté de l'Empire Céleste sur son aire de souveraineté ; laquelle couvre la péninsule coréenne, toutes les mers entre le continent et l'Océan pacifique nord, et jusqu'aux eaux territoriales de l'archipel indonésien des Natuna. Au nord, c'est plus flou, mais le projet de reconquête de la Mongolie extérieure se voit comme le nez au milieu de la figure (on les achète) et ne restera dès lors à reprendre que la rive droite de l'Amour arrachée par les Russes. La projection hors de la zone impériale se fait par les Routes de la Soie. C'est de la logistique, de l'expansion culturelle et la prise de comptoirs (avec ou sans garnison).

Les ambassadeurs ont reçu pour mission d'avancer sur la zone d'effort au rythme que le gouvernement central imprime aux routes de l'hégémonie sans même attendre d'instructions. Tout y passe jusqu'à l'hyène folle Bondaz Antoine, qui a déplu sur l'affaire sénatoriale de Taïwan. Il y a plus de cent cinquante ambassadeurs chinois en réseau dans le monde. Avec leurs attaches culturelles et militaires, ce sont des acteurs efficaces de la déstabilisation politique des pays-hôtes et de l'acquisition de données utiles par tous les biais collaboratifs ou d'échanges. Tout sujet fait ventre pour asséner la supériorité chinoise. Exemple : la nouvelle guerre du coton ramassé par des esclaves musulmans est déjà planétaire, à tel point que les manufacturiers de vêtements se couchent tous l'un après l'autre après s'être fait gronder. Le dernier, Hugo Boss qui a assis sa réputation sur le feldgrau de la Schutzstaffel confectionné dans des camps de travail forcé, a assuré sa clientèle chinoise de n'utiliser que du coton de première qualité, celui du Xinjiang.

What next ? Si l'on se noie dans les chiffres, autant faire les bourgeois de Calais ! Mais c'est (à mon humble avis) tout autant une question de mental ! Résister à la poussée chinoise en attendant que le balancier revienne (il le fait toujours) demande une conviction intime de sa propre valeur. Il y a six nations au monde qui résistent ouvertement : le Japon, l'Australie, l'Inde, la Grande Bretagne, les Etats-Unis d'Amérique et le Canada. L'Allemagne collabore déjà et aucun autre pays européen n'est de taille. L'Union européenne risque d'être happée, un pays après l'autre. La France a testé ses limites à Lang Son (ou Cao Bang) en 1950. Au plan de la force (la seule valeur respectée quand tout a échoué), nous ne sommes que l'ombre de ce que nous fûmes, mais nous pouvons encore faire mal dans des enceintes diplomatiques comme l'Assemblée générale des Nations Unies où nous sommes écoutés par la francophonie et le monde arabe. Faudrait-il quand même avoir quelques idées et la volonté d'en découdre. En symbiose avec les six pays précités, nous devrions participer à un coup d'arrêt de l'arrogance chinoise et le meilleur axe de contention de l'hégémonie est la question de Taïwan.
Que ferait la Chine populaire si une douzaine de pays majeurs déclaraient que la République de Chine est souveraine à Formose et que la légitimité de ses dirigeants découle de la volonté populaire exprimée dans des élections démocratiques ? Taïwan n'a jamais appartenu et d'aucune façon à la République populaire de Chine. C'est le point d'appui du levier. Il ne m'étonnerait en rien que le Congrès américain objecte un jour dans ce sens pour marquer son mépris de l'attitude belliqueuse chinoise en Mer de Chine méridionale. La Chine populaire romprait-elle les relations diplomatiques avec tous ces pays ? Impensable, son économie en mourrait et des millions d'ouvriers pauvres envahiraient les rues des mégapoles industrielles ! Mais la leçon porterait, c'est sûr, quand cesseraient les hurlements des loups combattants.

un loup, des lunes

dimanche 13 septembre 2020

In memoriam Oslo !

Avec le ralliement du royaume de Bahrein au processus de normalisation israélo-arabe, on enterre les accords d'Oslo qui ouvraient la voie à un Etat palestinien limité, contenu mais viable. Intransigeance, surenchères entre les divers groupes palestiniens ont permis à Israël de mettre une chaîne de sûreté à la porte de l'émancipation. Le sultanat d'Oman va probablement rejoindre le bloc des traîtres qui, avec la bénédiction des Séouds, offre à l'Etat hébreu un espace géopolitique avec un quasi-continuum jusqu'à l'Océan indien. L'Iran utile est cerné. La Thanatocratie islamique va-t-elle accepter cette défaite cuisante sur le Golfe persique ? Il semblerait que la provocation soit parfaitement construite et n'attende que la réaction de Qom pour déplier le chapitre à suivre. En attendant, en cet anniversaire d'un espoir déçu, voici le dernier single de Mohammed Assaf, le roi de la pop palestinienne :

vendredi 14 août 2020

"Blue Homeland"

Préambule

L'agitation quasiment hystérique du président turc en Méditerranée orientale ne peut être comprise sans connaître Le Plan. Comme le "China Dream" de Xi Jinping, Recep Tayyip Erdoğan a son "Mavi Vatan". J'en ignorais les détails jusqu'à ce que je croise sur le site de l'IIMSR le capitaine de frégate en retraite Eyal Pinko qui m'expliqua tout ça par le menu. La doctrine turque s'appelle "The Blue Homeland". A partir d'ici c'est le marin israélien qui parle à travers une traduction belle infidèle typiquement RA [temps de lecture 9 minutes]:



The Blue Homeland

La doctrine Blue Homeland (on ne va pas traduire), qui fut annoncée par l'amiral turc Cem Gurdeniz en 2006 sous couverture du gouvernement, a pour but de consolider le contrôle turc des trois mers, pour affirmer l'influence régionale et internationale de la Turquie tout en accédant aux sources d'énergie, dans une démarche de souveraineté pour gérer sa croissance et la pression démographique sans dépendance d'aucun pays. Derrière les objectifs déclarés de la doctrine Blue Homeland, la Turquie cache celui d'annuler les effets du Traité de Lausanne qui fut imposé aux Turcs en 1923. Ce traité imposé après la Première guerre mondiale à la chute de l'Empire ottoman réduisit ses marches et les laissa sous contrôle occidental pour presque cent ans bientôt. Jusqu'aux années 2000, la Turquie put jouir des faveurs occidentales et américaines qui lui permirent d'affirmer sa souveraineté tout en se protégeant de la menace communiste. A la chute du bloc communiste et de l'affaiblissement de la Russie, la Turquie fit face à des besoins énergétiques corrélés à sa croissance économique et démographique (80 millions d'habitants aujourd'hui et un pronostic de 90 millions en 2030). L'énergie est le moteur de la croissance turque [...] mais ses sources d'approvisionnement sont toutes étrangères : les fournisseurs sont la Russie, l'Iran, l'Irak et la Libye. La Turquie a importé en 2018 plus d'un million de barils/jour de pétrole et 51 milliards de mètres-cubes de gaz de ces pays. La géoposition des sources étrangères d'énergie oblige la Turquie a être active militairement pour assurer un flux continu comme par exemple au nord de la Syrie et de l'Irak, en Libye et sur la Corne de l'Afrique. D'un autre côté, la Turquie affronte politiquement ces pays (Russie, Iran, Irak, Libye) même si ceux-ci ne le souhaitent pas vraiment. Par exemple, les tensions et la coordination délicate des combats face aux Russes dans le nord de la Syrie illustrent la finesse du jeu russo-turc qui par moment croise à angle droit les intérêts politiques, militaires et économiques turcs. Cependant, la probabilité d'un conflit ouvert entre la Turquie et la Russie (en général et en Syrie particulièrement) est très basse.

L'analyse turque du besoin d'indépendance énergétique conduisit à formuler la doctrine Blue Homeland dont le but, déjà mentionné, est de maîtriser des sources d'énergie et de créer un espace libre de contraintes dans ce domaine. Deux zones de contrôle sont assignées par la doctrine Blue Homeland : La première zone comprend les trois mers qui bordent la Turquie : Méditerranée (ndlr: orientale), Mer Egée, Mer noire. La seconde zone est stratégique (ndlr: pour les appros) ; elle comprend la Mer rouge, la Caspienne, la Mer d'Arabie et le Golfe persique. La domination turque et l'accomplissement de la doctrine BH se manifestent par un déploiement de la puissance navale sur ces mers, y compris par le contrôle de réservoirs de pétrole et de gaz. Un autre aspect de l'affermissement d'une supériorité réside dans le soutien politique aux pays de la région considérée, l'établissement de bases militaires et l'entraînement de forces militaires locales susceptibles de se ranger à ses côtés. Ainsi la Turquie a construit des bases militaires et navales en Somalie, au Soudan, en Libye et au Qatar, avec formation des soldats, fourniture d'armement, munitions et autre soutien militaire. Dernièrement, on a lu que la Turquie avait envoyé en Libye depuis la Syrie deux mille mercenaires et des conseillers militaires qui travaillent en son nom pour défendre et maintenir en place le gouvernement libyen.


Construction d'une puissance navale

La marine turque opère régulièrement en Méditerranée, en Mer noire (surtout devant la Bulgarie) et en Mer Egée sur les approches orientales des îles grecques. La marine turque a commencé à manœuvrer aussi en Mer rouge, dans le Détroit de Bab el-Mandeb, en Mer d'Arabie et sur le Golfe persique, et même conjointement avec le Pakistan. La coopération avec le Pakistan est basée sur une perspective stratégique de développement d'une présence permanente turque en Mer d'Arabie (ndlr: Gwadar) jusqu'aux golfes de l'Inde. La Turquie a compris que sa topographie terrestre couverte de montagnes était un avantage défensif qui la protégeait d'attaque au sol. Les frontières maritimes qui s'étendent sur trois mers, sont en revanche son point faible en un sens, mais constituent aussi une opportunité pour sécuriser des approvisionnement énergétiques indépendants et son expansion tout à la fois. Ce raisonnement, bien dans les traces de l'histoire ottomane, a conduit Erdoğan à initier un programme de construction d'une force navale appelé "Milgem", très peu de temps après son accession au pouvoir. Ce programme bénéficie de fonds et moyens abondants mais affirme aussi que l'établissement de la Turquie comme puissance régionale et internationale passe par le développement d'une technologie locale et d'une industrie turques indépendantes. L'industrie de défense turque est centrée sur le développement et la production de vaisseaux, avions et systèmes d'arme avancés pour l'armée en général et la flotte en particulier. Plus encore, la Turquie a pour ambition de devenir un leader mondial dans le commerce de l'armement, ce qui lui permettra d'influencer pays et politiques des pays, comme il en va dans les modèles américain, chinois et russe.

Dans le projet "Milgem", quatre corvettes ont été développée et construites pour la lutte anti-sous-marine, une autre pour l'acquisition de renseignement, quatre frégates surface-surface et quatre autres pour la lutte antiaérienne. Toujours dans ce projet, quatre corvettes modernes ont été construites pour la marine pakistanaise ces dernières années. De même ont été construits pour la marine turque trente-trois chalands de débarquement d'infanterie et de blindés sur les côtes ennemies. Le développement de capacités de soutien au débarquement sur les plages permet à la Turquie d'opérer sur les îles orientales grecques et d'en prendre le contrôle au cours d'une campagne. La Turquie construit en plus dans ses propres chantiers navals six sous-marins code U-214 allemand sous licence et appui des chantiers HDW (ndlr: Howaldtswerke Deutsche Werft AG, Kiel). Ces six sous-marins turcs (incorporant des capacités anaérobies qui autorisent une longue endurance en immersion) doivent être opérationnels de 2021 à 2027 et rejoindront la flotte des dix sous-marins classiques que la Turquie exploite depuis longtemps déjà. Le summum de la construction des forces navales turques est le porte-avions qui mettra en action les chasseurs F-35. Le porte-avions qui est attendu en opérations pour 2021, accroît sensiblement les capacités opérationnelles de la Turquie en Méditerranée et en Mer rouge, en insistant particulièrement sur la Libye, le Soudan et d'autres pays de la région. La Turquie envisage même de construire un second porte-avions. Il n'y a aucun doute qu'un groupement aéro-naval développera de manière décisive ses capacités de dissuasion. Durant les prochaines années, la marine turque mettra en ligne :

- 16 avions de reconnaissance
- 40 hélicoptères
- 16 sous-marins (avec les 6 HDW en construction)
- 21 frégates
- 35 torpilleurs
- 32 chasseurs de mines
- 1 navire de commandement et soutien à longue portée
- une douzaine de navires ancillaires

La marine turque enrôle environ 260000 personnels, y compris des commandos et des fusiliers-marins régulièrement entraînés par les Etats-Unis, et qui sont équipés de missiles anti-char, de blindés et d'armes de combat au sol. Ces troupes ont accumulé une grande expérience dans les campagnes de Syrie et de Libye, expérience qui leur servira à améliorer capacités opérationnelles et doctrine de combat.


En résumé

La vision Blue Homeland qui est active depuis les années récentes n'est pas que celle d'Erdoğan, l'homme fort de Turquie, mais s'accorde avec une aspiration nationaliste qui convoque la Turquie à retrouver l'influence politique et économique qu'avait obtenu en son temps l'Empire ottoman. Ce sont des considérations politiques et économiques qui conduisent la vision du Blue Homeland dont l'essence-même est d'offrir à la Turquie l'indépendance dans les domaines économiques et énergétiques. L'indépendance énergétique turque dépend de sa capacité à exploiter et contrôler les eaux de la Méditerranée, de la Mer noire, de la Mer Egée, de la Mer rouge et du Golfe persique. La doctrine Blue Homeland bâtit une force navale conséquente pour la Turquie qui comprend non seulement des douzaines de nouveaux navires et aéronefs mais aussi la technologie et les capacités domestiques de construction navale, la production d'aéronefs, celle des capteurs de données et plus généralement l'armement. L'effort de construction des forces turques va apporter dans les années à venir une puissance navale de plus de cent quarante navires (y compris les sous-marins), plus de soixante aéronefs (dont des chasseurs) et des milliers de troupes de marine. Cet effort est soutenu de démarches politiques et militaires telles que la formation d'unités au combat et leur équipement dans des contrées éloignées comme la Libye, le Soudan, le Qatar et le Pakistan. Début mars 2019, la marine turque a conduit l'exercice de guerre le plus important depuis sa création. La manœuvre qui fut appelée "The Blue Homeland", a suivi et validé la doctrine turque établie en 2006 et a donné le tampon final sur ses capacités militaires, en surface et en immersion, dans l'attaque des côtes et le débarquement. Les ambitions navales turques sont devenues réalité treize ans seulement après qu'elles furent déclarées. [...]
Erdoğan sait qu'Israël, la Russie, la France, l'Egypte, l'Arabie séoudite, la Grèce et Chypre ne soutiennent pas ses ambitions politico-économiques, et c'est pourquoi il applique à pas lent la Doctrine afin de ne pas être surpris en train de menacer la stabilité régionale (ndlr: c'était peut-être vrai au printemps dernier, ça ne l'est plus). Mais l'achèvement de la doctrine BH assurera à la Turquie son indépendance énergétique et lui permettra d'être une puissance maritime, économique et politique régionale capable de contrôler les eaux de la Méditerranée (orientale), de la Mer Egée, de la Mer noire et de la Mer rouge. [fin de l'article de Eyal Pinko]


Commentaires

Il y a plusieurs étages à commenter. Le premier point qui fasse débat est la légitimité ou non de la démarche géopolitique de la Turquie islamique qui vise à revenir sur les marches de l'empire défunt, qui fut aussi un califat. Le traité de Lausanne a dénié toute souveraineté maritime à la Turquie en Mer Egée au bénéfice des héritiers de la vieille thalassocratie hellénique. L'affaire aura tenu 97 ans. La Turquie réarmée peut reprendre les îles orientales grecques, parce que c'est vital pour elle, donc inéluctable. Elle laissera peut-être les populations résidentes vaquer à leurs occupations touristiques, mais l'eau sera rouge ! Cette provocation enfreint le droit, l'alliance atlantique et les bonnes mœurs des chancelleries mais quand on a dit ça, on n'a pas avancé beaucoup. La situation en Mer de Chine orientale et méridionale est comparable avec celle en Méditerranée orientale. Ou bien on négocie un amendement au traité de 1923 qui ne lèse personne, ou alors on fait la guerre à la Turquie. Qui va la gagner ? Celui qui aura les Etats-Unis et la 6è Flotte avec lui.

L'étage en-dessous est dans le rapport de puissance, de puissance tout court. Le talon d'Achille (gag) de Recep Tayyip Erdoğan est son économie domestique qui est assez mal en point, sans parler de sa monnaie qui est une piastre sans valeur. Pour devenir puissant, il faut une chaudière économique performante, à défaut, beaucoup de rentes minières à valoriser comme le fait la Russie de Poutine lente à s'industrialiser. La brutalité de l'administration AKP est la cause du blocage économique et la classe moyenne en est persuadée. A 867b$ le PIB turc est en bas du Top-20 au même niveau que celui des Pays-Bas. Ce n'est pas beaucoup pour un pays de 80 millions d'habitants qui veut construire une escadre de suprématie. Mais, comme on le voit ailleurs, crève le paysan s'il faut couler l'acier. Sauf insurrection générale !

Le dernier étage est le nôtre. Faute de succès intérieurs, le président Macron compense ses déboires nationaux par une agitation extérieure tous azimuts. Que l'on sauve le Liban, pourquoi pas, même si la corruption endémique de la kleptocratie locale est le plus sûr gage d'échec. Quoique les rapports qui rentrent montrent que les intervenants extérieurs comme la France ne s'encombrent plus de pseudo-autorités locales en pleines magouilles. Si les moyens choisis sont "spectaculaires" (dixit Erdoğan), ils nous engagent peut-être plus que de raison, surtout si on les renforce encore en Mer Egée. Que ferions-nous si un sous-marin grec torpillait le navire de recherche sismique Oruç Reis en haute mer (photo) ? Nous avons déjà essuyé un vent de la part de l'Amirauté turque en voulant arraisonner un cargo escorté à destination de Tripoli. Allons-nous nous ranger au côté de l'escadre grecque et ôter les tapes de bouche ? Quatre autres marines sont intéressées à la question : la 6è Flotte US, celle de sa Gracieuse Majesté au point d'appui de Gibraltar avec la RAF sur la base anglaise d'Akrotiri à Chypre, l'escadre italienne et l'escadre russe de Sébastopol. Avons-nous parlé à ces gens ? Il semblerait que la 6è Flotte américaine envisage de nous mettre des bâtons dans les roues. Je laisse à chacun le plaisir de délirer sur les suites à attendre d'une confrontation gréco-turque en Méditerranée orientale. [Fin des commentaires]

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