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lundi 7 juin 2021

La Chine populaire au bout de l'épure idéologique

Les futurologues s'accordent pour donner avant trente ans la première place en tout à la Chine populaire ou à ce qui lui succèdera, tant sur le plan économique et scientifique que pour la puissance militaire. Le Parti aura fêté le centenaire de la République populaire de Chine, fondée à Pékin le 1er octobre 1949 à la sortie de la guerre civile qui suivit la guerre sino-japonaise, et le pari de revenir au premier rang, celui de l'Empire du Milieu, sera gagné !

Rien n'est moins sûr !

Même si cela doit désespérer M. Raffarin et tous les idiots européens du kowtow ! Le Parti communiste chinois est sur la même trajectoire que les Junkers du Second Reich. Comme le démontrait le stratège Edward Luttwak dans un livre que j'ai perdu, tout leur était promis s'ils dominaient déjà les sciences, l'industrie, l'éducation et la sécurité sociale, sans parler même de l'armée restaurée sur le modèle prussien. Le premier central téléphonique à Londres était construit par Siemens. Rudolf Diesel allait révolutionner la propulsion des navires. Gottlieb Daimler concevait le premier moteur d'automobile à gaz industrialisable (sur une base Beau de Rochas). En 1900, les grands konzern du Reich produisaient plus d'acier que le Royaume-Uni. Cette prééminence industrielle se devinait lors de l'exposition universelle de 1900 à Paris, dans la machine-outil, la mécanique lourde, l'imprimerie de labeur avant de faire l'écart dans la chimie, l'électrotechnique, l'optique. Deutsche Qualität, ça vient de loin, ça vient de là.
L'énorme production de biens industriels et de consommation (textile) était écoulée en Europe centrale et orientale jusqu'en Russie, mais aussi dans les pays réputés neufs comme l'Afrique du sud, l'Argentine, l'Urugay, le Chili, avant d'attaquer l'Asie solvable, chasse gardée des Britanniques. Les réseaux commerciaux agressifs, adaptables aux clients et y pratiquant la vente à crédit, deviendront tentaculaires. Les banques allemandes très impliquées dans le développement industriel (qui avait beaucoup tardé avant le Zollverein) tisseront des liens avec des places étrangères puissantes comme Amsterdam ou New-York, en évitant la City. Le majorat mondial n'était que question de temps, une génération !

Bismarck (†1898) était intelligent. Sachant compter et mesurer inconvénients et avantages, il avait refusé de se lancer dans l'aventure coloniale comme les autres pays européens. Dit en passant, il avait aussi mis en garde ses successeurs de ne jamais s'immiscer dans les disputes de l'empire austro-hongrois, patchwork de nationalités, rivales jusqu'à la mort ! Génie !
Guillaume II n'était pas intelligent, et handicapé. Il fut facile de le flatter pour que l'Empire disposât à son tour d'un merveilleux empire colonial, où le kaiser pourrait aller admirer des nègres dansant à poil, en sus de son influence directe sur la Sublime Porte dont il avait fait sa chose, laquelle allait lui concéder la ligne ferroviaire Istanbul-Bagdad. Pour y atteindre, il fallait une flotte commerciale océanique de tonnage suffisant (les grandes compagnies de navigation allemandes comme Norddeutscher Lloyd ou Hamburg-Amerika Linie vont se déployer à ce moment-là) et bien sûr, une marine de guerre capable de la protéger partout. Vous voyez le parallèle ?

Au début de l'année 1914, la marine de guerre impériale est la deuxième du monde, capable d'aligner une quarantaine de cuirassés et croiseurs lourds. Et pourtant ! L'Amirauté anglaise, forcée au réarmement naval, produira les fameux dreadnought et toute une flotte moderne qui empêchera le Reich de briser le blocus allié. Les opérations navales allemandes de la Première guerre mondiale se limitèrent à la guerre sous-marine en Atlantique et aux raids organisés par les navires de second rang stationnés dans l'outremer impérial. Le tonnage ne fait pas tout, le combat d'escadre ne s'improvise pas, et le sel dans le sang des équipages est un facteur décisif de résilience. Acculés à la guerre, les alliés européens paieront très cher leurs hésitations mais vaincront à la fin par la profondeur de champ que le Reich ne possédait pas.

parade navale chinoise

Est-il besoin de reprendre point par point cette brève description de la stratégie du IIè Reich pour l'appliquer à la stratégie impériale chinoise d'aujourd'hui ? Il semblerait qu'Américains et Anglais ont feuilleté Luttwak, mais les Chinois pas encore !


La Chine à l'apogée de sa nuisance



Chez les pays de l'OCDE (chez les autres aussi sans doute), la pandémie du coronavirus de Wuhan a mis au jour une très forte dépendance des productions chinoises dans les bases pharmaceutiques et les articles sanitaires (masques, tests). D'autres domaines ont été monopolisés par la Chine populaire comme celui des terres rares. Et nous ne parlerons pas de "l'usine du monde" d'où sortent textile, quincaillerie de bâtiment, électroménager, panneaux solaires et mille autres choses que nous avons laissé partir au motif d'une spécialisation mondiale, plus que d'ailleurs le libre échange honni. La Chine populaire s'est fait une place de choix sinon toujours la première, dans la production mondiale de biens de consommation. Etait-il besoin pour autant de piller tous les savoir-faire accessibles, brevets et technologies occidentaux ? Etait-il besoin de pratiquer le dumping sur les produits d'aciéries et le photovolaïque quand la majeure partie de leur production mondiale était déjà captive ? La concurrence déloyale augmentée d'une propension générale à l'espionnage par tous canaux même culturels, a réveillé le régulateur du premier marché de consommation du monde, les Etats-Unis d'Amérique. Chapeau les cons !

Il en va pareillement de la recherche d'une hégémonie maritime sur toutes les mers bordant le pays jusqu'à la capture d'îlots inhabités au plus loin des bases chinoises dans le but insensé de faire de la Mer de Chine méridionale un lac intérieur. La Chine populaire y a gagné la constitution d'une alliance navale entre le Japon, l'Inde, Les Etats-Unis et l'Australie, le QUAD, flottes qui manœuvrent ensemble dans l'Océan indien et sur les atterrages des nations menacées (Indonésie, Malaisie principalement, Bornéo et Palawan). Pour enfoncer le clou, Le QUAD a demandé le renfort des alliés européens. L'Amirauté envoie un groupe aéro-naval vers le Japon, la France dirige une frégate pour s'y joindre et jusqu'à l'Allemagne, pays le plus coulant avec Pékin, qui enverra cet été une de ses frégates en Mer de Chine. Ce n'est pas la bataille navale, c'est pour montrer au pouvoir chinois que nul n'est dupe de leurs singeries et ne détournera le regard si d'aventure il veut mettre le feu dans sa zone d'intérêt. Le réarmement chinois est spectaculaire et particulièrement dans l'armée de mer où s'engloutissent des milliards. Tandis que les défis intérieurs s'accumulent, menaçant de déstabiliser les bases sociales du régime qui peine à satisfaire l'immense population dans ses besoins primaires. Rappel : on parle d'un milliard quatre cent millions de gens de toutes conditions, riches, pauvres en majorité, très pauvres souvent.

Le battage idéologique du Parti est assourdissant, au niveau de son correspondant aux craintes de désaveu populaire. En 2019, on a compté que trois cent quarante millions de Chinois ont quitté le Parti communiste et ses organisations de jeunesse (source). Le constat général que le peuple est de la pâte à modeler, sans valeur intrinsèque, une matière première transformable en richesse pour la classe dirigeante, détourne les gens, qui par ailleurs sont informés par la bande d'une répression cruelle des Tibétains, Ouighours, Hongkongais, Falungong, de l'église catholique cachée revendue au pouvoir par la Curie romaine¹, et maintenant des Mongols de l'intérieur qui ne veulent plus s'en laisser compter. S'ajoutent au doute sur les intentions cachées du Parti, les menaces récurrentes d'une guerre de destruction de l'île rebelle de Taïwan qui ne provoque la Chine populaire autrement que par son existence et son bonheur de vivre ! Les motifs du pouvoir central sont-ils finalement de créer le désordre pour à la fin l'écraser et montrer sa force ? Les peuples chinois sont intelligents, travailleurs, éduqués, peu portés à la revendication, soucieux d'accroître d'abord le bien-être de leur famille, mais trop n'en faut.
Les émeutes rurales contre les captations foncières des cadres du Parti communiste, les soulèvements ouvriers du Dongbei, les manifestations des Hui musulmans de Shanghaï sont autant de signaux d'alerte pour les dirigeants qui font l'erreur de vouloir tout corriger par le haut alors que l'histoire des trente dernières années leur a montré que la liberté de faire et de dire était le plus sûr moteur de développement pacifique, quand il se base sur un peuple industrieux comme le sont les Chinois. Mais plus insidieusement, c'est la caporalisation des jeunes ingénieurs dont le souci premier est de plaire à la hiérarchie politisée, qui mine en profondeur les espoirs d'hégémonie. S'y agrège la démotivation d'une partie de la jeunesse diplômée qui en vient à s'assurer le minimum vital par un emploi sûr et le moins fatigant possible (clic). On n'obtient rien de godillots, l'Union soviétique et ses imitations l'ont démontré. Le pouvoir chinois va connaître chez son peuple une apathie qui peut lui être fatale par son silence trompeur.

C'est par le soft power que la Chine pouvait obtenir une prééminence mondiale. Au motif de célébrer une victoire centennale sur tous ses rivaux, la clique Xi Jinping a choisi la confrontation, comme le IIè Reich y succomba à la Belle Epoque. Même causes, mêmes effets !
A moins d'une révolution de palais, comme l'empire en avait le secret, la Chine populaire avance vers une seconde humiliation. Le communisme est un cancer.

Confucius


Note (1): Il faut être abandonné par l'Esprit saint pour imaginer fléchir le régime le plus matérialiste du monde en se soumettant à ses vues.


Postscriptum : S'il s'avère que la pandémie du Covid_19 est née d'une manipulation ratée au laboratoire P4 de Wuhan, le programme OBOR (Routes de la soie) va stopper pour un long moment et le Parti perdra la face, ce qui peut tuer en Asie plus souvent que le ridicule chez nous.

mardi 27 avril 2021

Chloé au Pays des Mensonges

Chloé Zhao Ting


Chloé Zhao Ting, meilleure cinéaste primée aux Oscars d'Hollywood cette année pour son film Nomadland, déplaît au Parti souverain. Fille de Pékin, envoyée à Londres à l'âge de quinze ans pour y faire ses études, puis admise à l'université à New-York, elle avait dit, il y a huit ans déjà, dans une déclaration dont on n'a pas l'original complet, qu'en son pays natal jadis le mensonge était partout, juste au moment de l'arrivée du Princeling Xi Jinping au pouvoir suprême - Que Caishen le couvre de sapèques !

Une heure après sa victoire aux Oscars, le réseau Weibo faisait disparaître tous les messages enthousiastes la concernant et le hashtag #Zhao renvoyait à un avis officiel que l'on peut traduire par "selon les lois, règlements et directives en vigueur, cette page n'est pas accessible". Ci et là, comme à Shanghaï, la retransmission de la cérémonie a été sabotée. Pis encore, le film est une histoire américaine au sein du peuple des caravanes de l'Ouest, qui n'a rien à voir avec l'Empire du milieu et n'induit pas de critiques sur la société chinoise actuelle. Comble du ridicule, la nouvelle de sa victoire a été retenue dans la presse numérique chinoise le temps pour elle de recevoir les instructions officielles de diffusion. La Stasi en avait rêvé, le Parti communiste chinois l'a fait !

Et pourtant, c'était en soi un évènement. Hollywood décerne très rarement le prix de meilleur réalisateur en dehors de la profession américano-américaine, à une femme étrangère en plus ; et Chloé Zhao a osé dire son remerciement en mandarin, alors qu'une ambiance délétère anti-chinoise parcourt les Etats-Unis depuis la fuite du laboratoire P4 de Wuhan. En fait, c'est son Golden Globe d'il y a un mois qui a alerté les gnomes communistes et leur armée de trolls. Tout matériau promotionnel de Nomadland en Chine avait déjà été censuré, et jusqu'à Hong Kong, où la retransmission de la cérémonie des Oscars a été bloquée sous quelque faux prétexte commercial, en réalité pour obéir aux injonctions de la Connerie centrale.

Last but not least, la fiche biographique de Zhao Ting est sortie des encyclopédies numériques chinoises. Mais ce vieux truc stalinien d'effacer les dissidents ne marche plus. La lauréate n'a jamais dit qu'elle détestait la Chine et faisons confiance au Renseignement intérieur chinois pour l'avoir cherché, mais il a suffi d'une phrase sortie de son contexte pour que l'Etat chinois attaque un succès qui n'est pas sorti de ses rangs ! Et ils croient qu'ils vont dominer le monde avec leur bureaucratie qui stérilise tout risque pris hors d'elle ? La Bêtise tue plus sûrement l'autorité que les balles quand elle avance de conserve au bras du Ridicule.

mercredi 14 avril 2021

Les Jaunes et les Bleus*

dessin Jimmy Lai

« Stand Tall ! »


L'injonction a paru dans tous les journaux du Sud-Est asiatique. Il restera un slogan fameux appartenant à l'histoire de la normalisation de Hong Kong dans les fers de la République populaire de Chine. Depuis sa prison de Laïhong, le tycoon de presse Jimmy Lai (Giordano, Next Digital, Apple Daily) envoie une lettre d'encouragement et de prudence aux journalistes de sa rédaction, lettre écrite à la main en chinois. Enfermé depuis le 10 août 2020 dans l'attente de sa comparution pour des chefs d'accusation offerts au pouvoir par la loi scélérate de sécurité nationale (qui permet d'arrêter n'importe qui pour n'importe quoi), Li Zhiying, son nom judiciaire en mandarin, a formulé ses dernières recommandations qui s'adressent plus largement au parti jaune* de Hong Kong, celui qui résiste à l'imperium continental au seul cri de "On est chez nous !". Les pétainistes sont les Bleus.

« Hong Kong's situation is increasingly chilling, but precisely because of that, we need to love and cherish ourselves more... The era is falling apart before us and it is time for us to stand tall and keep our heads high... As long as we are not blinded by unjust temptations, as long as we do not let the evil get its way through us, we are fulfilling our responsibility...»


Jimmy Lai (ou Lai Chee-Ying) naquit le 8 décembre 1947 à Canton en République de Chine (ROC) dans une famille aisée qui subit la prise de pouvoir des communistes en 1949, sa mère ayant été déportée dans un camp de travail. Porteur de bagages à la gare dès l'âge de 9 ans pour pouvoir manger, il choisit de s'enfuir à 12 ans par le fleuve vers Hong Kong où il travailla clandestinement chez un confectionneur de gants de laine pour une poignée de dollars. Infatigable et intelligent, il accéda à la direction de l'usine à l'âge de 20 ans. Puis il misa ses économies en bourse et réinvestit ses gains dans l'achat d'une usine en faillite, la Comitex. Il lança sa propre affaire de sweatshirts à 26 ans à destination de revendeurs américains. Puis vint la création de la marque Giordano etc etc... jusqu'au Apple Daily, le tabloïd impertinent en langue cantonaise. Le cardinal Joseph Zen, présentement évêque émérite de Hong Kong, le baptisa dans la religion catholique en 1997, l'année où la colonie britannique fut rendue à la Chine. Il a aujourd'hui 73 ans.

Ce billet n'a pas la prétention d'expliquer les déboires (clic) de Jimmy Lai causés par sa résistance opiniâtre contre la mise au pas communiste d'un pays libre qui lui a tout donné. C'est d'ailleurs le motif qu'il a opposé à ceux qui lui demandaient de s'exiler au Royaume-Uni ou ailleurs dans le Commonwealth pour sauver sa liberté : "je suis un va-nu-pied qui est passé de l'enfer au paradis par une nuit sans lune pour réaliser mes talents au pays des libertés. Tout ce que j'ai, amis compris, est ici. Je reste !"

lai's letter handwriting

La résistance active et passive des Hongkongais est admirable et peu relatée par nos médiats mainstream, mais ça va changer un peu avec l'oppression chinoise des Ouighours qui salit la réputation des hauts fonctionnaires chinois. Jusqu'ici l'influence des politiciens laqués comme un JP Raffarin, crispé sur ses intérêts personnels - JPR est administrateur de l'équipementier Plastic Omium en Chine populaire - freinait les rédactions qui "comprenaient" que l'ordre revenu à Hong Kong était meilleur pour les affaires et que la répression des insoumis avait le soutien de la "majorité silencieuse".

C'est faux bien sûr, manifestations monstres et élections locales l'ont démontré. Plus d'un million de mécontents de tous âges draînés par le mouvement Pro-democracy dans les parcs et avenues de la ville ont fait de belles images et réchauffèrent les cœurs, mais c'est la résistance passive qui est la plus admirable. Au moindre soupçon de collusion avec le parti jaune*, l'arrestation de commerçants à tout motif punissable comme des délits mineurs d'étiquettage ou de paperasse comptable, par ce qu'on pourrait appeler maintenant une Gestapo omniprésente, déclenche chaque fois une ruée d'acheteurs dans la boutique ou chez les enseignes visées, à tel point qu'on a vu sur Nathan Road des queues d'une heure sur le trottoir de gens ayant fait leurs emplettes, ressortant avec leur panier de courses et prendre la file pour passer en caisse !!! C'est pareil pour tout restaurateur dénoncé par un bleu* pour non-conformité de quelque chose tant dans ses affaires que dans ses propos séditieux ; aussitôt arrêté, la ruée vers sa boutique se déclenche pour noyer de dollars la caisse-enregistreuse. Civique et libre dans sa tête depuis l'époque anglaise, le peuple hongkongais lutte avec tous ses moyens et ne semble pas disposé à laisser sa place aux familles continentales qui attendent leur tour pour goûter aux libertés résiduelles qui n'existent plus en Chine populaire. D'ailleurs, au moindre soupçon, les comptes bancaires sont bloqués, les tranferts inopérants, les cartes de paiement en panne. Il faut toute l'ingéniosité génétique de ces gens pour sortir quand même du territoire à la barbe des autorités communistes qui ont tout infiltré.

Le seul impact positif de l'oppression chinoise à Hong Kong est le contrôle des neufs triades majeures (clic), depuis que les gangs affiliés au Parti ont repris les affaires. Dans un port de l'importance de Hong Kong, qui tient les docks tient tout. On y verra bientôt des limousines "conduite à gauche" chariant de "gros pardessus" !

* Les pro-democracy sont les Jaunes, les pro-Pékin sont les Bleus.

jeudi 11 février 2021

Dangereux Mister Xi !

Commence cette nuit à l'horoscope chinois l'année du Buffle. Sur les conseils d'un ami taïwanais (qui se reconnaîtra) j'ai relu les trente articles de la déclaration universelle des droits de l'homme des Nations-Unies à côté du speech inaugural de Xi Jinping au Sommet virtuel de Davos 2021. La Chine populaire coche d'une croix rouge la moitié des cases ! Faites le test vous-mêmes (clic)

Xi Jinping

Dans son discours impeccable qui a dû ravir tant d'otaries sinophiles, le président Xi Jinping s'applique à détruire les dispositions de plusieurs articles de la Déclaration (il est vrai, signée par la République de Chine de Tchang Kaï-chek) qu'il n'est pas loin de convertir en simples ingérences, à commencer par la fin du préambule onusien : « L'Assemblée générale proclame la présente Déclaration universelle des droits de l'homme comme l'idéal commun à atteindre par tous les peuples et toutes les nations afin que tous les individus et tous les organes de la société, ayant cette Déclaration constamment à l'esprit, s'efforcent, par l'enseignement et l'éducation, de développer le respect de ces droits et libertés et d'en assurer, par des mesures progressives d'ordre national et international, la reconnaissance et l'application universelles et effectives, tant parmi les populations des Etats Membres eux-mêmes que parmi celles des territoires placés sous leur juridiction. »

Dans le texte que nous allons analyser en version française, tel que diffusé par l'agence Chine Nouvelle-Xinhua (clic), le président Xi prend exactement le contrepied de cette universalité en proclamant sa différence : « Chaque pays est unique avec son histoire, sa culture et son système social. Aucun n’est supérieur aux autres. L’essentiel, c’est de savoir s’ils s’adaptent aux conditions nationales du pays, s’ils sont soutenus par le peuple, s’ils apportent la stabilité politique, le progrès social et la vie meilleure et s’ils contribuent au progrès de l’humanité. Les différences en termes d’histoire, de culture et de système social existent depuis toujours. Elles sont une caractéristique inhérente à la civilisation humaine. Il n’y a pas de civilisation humaine sans diversité, et cette diversité existe et existera pour toujours**. Ce qui est à craindre, ce n’est pas la différence, c’est l’arrogance, le préjugé et la haine ; c’est la tentative de créer une hiérarchie des civilisations et d’imposer l’histoire, la culture et le système social de l’un aux autres.»
Les différences partout, très bien, je suis pour. Mais dans les faits, sauf en Chine populaire ! Pourquoi dès lors se maintenir aux Nations-Unies si on condamne chez soi les principes qui ont fondé l'organisation ? Vu la lâcheté générale et la vénalité des clients de l'empire chinois, les inconvénients sont minces au regard des avantages procurés par les nombreuses agences qui dispensent services, conseils et subsides de développement, mais surtout pour la tribune ouverte sur le monde entier quand les alliances de couloir laissent un peu de temps libre.
**Voir l'article de Jean-Noël Poirier dans Causeur sur l'impossible assimilation chez les Confucéens

Multilatéralisme sauf chez moi !

On en vient maintenant au multilatéralisme censé corriger l'hégémonie américaine qu'il ne nomme pas : « Nous devons poursuivre l’ouverture et l’inclusion et rejeter la fermeture et l’exclusion. Le multilatéralisme signifie que les affaires internationales doivent être gérées avec les consultations, et que l’avenir du monde, déterminé conjointement par tous. Créer de petits cercles ou déclencher une nouvelle guerre froide, chercher à exclure, à menacer et à intimider, recourir arbitrairement au découplage, à la rupture d’approvisionnement ou aux sanctions, et créer l’éloignement ou l’isolement ne peuvent entraîner le monde que dans la division, voire dans la confrontation. Nous ne pouvons pas relever les défis communs dans un monde divisé, et la confrontation nous conduira à l’impasse.»

carte Mer de Chine
C'est sur ce point-là qu'il faut poser la question aux riverains de la Mer de Chine orientale et surtout à ceux de la Mer de Chine méridionale, sur un arc de tension qui va de la Corée du Sud jusqu'à l'Indonésie. Sauf avec les Corées, la Chine populaire est en posture menaçante de guerre ouverte avec tous. Ces deux mers (au nord et au sud de Taïwan) sont destinées à devenir des mers intérieures de la Chine populaire avant le centenaire de sa création. Le Parti communiste chinois, saisi d'un hubris tétanique, ne souffrira aucun embarras et se met en conséquence dans la position de devoir engager n'importe où un conflit armé. Il croit en sortir vainqueur par le volume du tonnage engagé sur mer et les nombreuses batteries d'artillerie à longue portée massées sur les côtes. Conscient que l'échec éventuel de la conquête d'un territoire comme Taïwan (qu'il n'a jamais administré) signerait l'effondrement honteux du Parti (cf. cette analyse), on se doute que la destruction systématique des infrastructures de communications et des villes sera prioritaire en ce cas, quitte à faire reculer l'île de cent ans ou plus, sans même parler des dommages collatéraux aux populations civiles qui n'auront eu que le tort de croire les représentants qu'elles ont élus. Les empires aiment bien punir leurs vassaux infidèles et comme ils ne souhaitent pas y revenir, il faut que la leçon entre dans les chairs.

Dans ce discours de Davos, M. Xi récidive plus loin en qualifiant d'ingérence toute curiosité des pays étrangers sur la gouvernance du Parti : « Les différences en termes d’histoire, de culture et de système social ne sont pas un prétexte pour se livrer à l’antagonisme ou à la confrontation, mais une impulsion qui nourrit la coopération. Il faut respecter et concilier les différences, s’abstenir de s’ingérer dans les affaires intérieures d’autrui, et régler les divergences par les consultations et le dialogue. L’Histoire et la réalité nous enseignent maintes fois que dans le monde d’aujourd’hui, choisir la mauvaise voie de l’antagonisme et de la confrontation, qu’elle soit sous forme de guerre froide, chaude, commerciale ou technologique, c’est pénaliser les intérêts de tous les pays et le bien-être de tous les peuples.»
Comprenez : Mes camps de Ouighours sont à moi ! Occupez-vous des vôtres, et si vous n'en avez pas, c'est que vous ne savez pas gouverner. On capture, on mate, on assimile ! En phagocytant les nations de proximité, le Parti communiste élimine la confrontation et l'antagonisme sur le limes impérial et les déplace plus loin, selon le vieux précepte de ce qui est à moi est à moi, ce qui est à toi, on en discute ! C'est ce qui fonde le rapport d'hostilité sino-indien mais rien ne dit que l'agressivité se polarise au Ladakh. Il fait chaud à la frontière du Yunnan où le pouvoir birman ne contrôle pas les ethnies rebelles qui menacent les communautés han et les ouvrages d'infrastructure chinois. Il fait chaud à Hong Kong où le Parti a dû déchirer le traité international anglo-chinois pour surmonter l'insurrection.

Union européenne et Chine Populaire


Revenons au concret. La Commission européenne soumet au parlement de l'Union un accord réciproque d'investissements paraphé en grande pompe d'ordre et pour compte les industries européennes vivant de la grande exportation, c'est-à-dire l'Allemagne et ses sous-traitants orientaux et lombards. Beaucoup s'offusquent qu'un accord soit passé avec un Parti esclavagiste qui ne respecte rien ni personne encore moins sa signature, comme celle apposée sur les accords de rétrocession de Hong Kong. Auxquels je répondrai : "faut voir !"

DS PSA avec Sophie Marceau
* Inauguration de l'usine PSA de Shenzhen pour les DS *


S'il n'est pas besoin de pousser l'analyse pour obtenir l'intime conviction que la Chine de monsieur Xi a muté en une tyrannie féroce***, il nous faut garder la tête froide. Où est notre intérêt ? Sauverons-nous un cinquième de l'humanité avec nos petits bras musclés, un milliard trois cents millions de gens gérés comme des numéros par un empire autocratique qui a remplacé les bons auteurs marxistes par le 1984 de Georges Orwell ? Assurément non. Mais si les pays de l'OCDE ont longtemps caressé la chimère d'une libération sociale intérieure par des échanges économiques intenses - et jusqu'à l'arrivée de M. Xi, rien ne lui donnait tort - il est prouvé qu'aussi étroite sera la fente qui laisse passer le jour, la lumière de l'Ouest érodera le complot communiste d'abêtissement des foules. Nous avons coutume de dire ici que c'est le Coca Cola, le rock n'roll et le Lewis 501 qui ont ruiné le Mur de Berlin. Tout ce que nous passerons en Chine populaire par les canaux de la coopération économique et industrielle entamera les certitudes obligatoires des commissaires politiques qui sont revenus dans les entreprises et dans les universités diffuser le projet archaïque d'une société matérialiste réglée par Marx, Engels, Lénine et Staline. Il faut leur pourrir la vie, avec adresse et être plus retors qu'eux, même si le défi est de taille parlant de Chinois.

C'est dans ce but que les idiots utiles comme Jean-Pierre Raffarin le seront vraiment. Promener sa bonhommie en défonçant les portes ouvertes de la fausse liberté finira par user la détermination des plus cons qui seront bien obligés de mettre le costume à la mode de chez nous et suivre l'étiquette étrangère. Il en faut comme lui des milliers ! Et si la procédure fait tourner les usines VW, PSA ou Siemens, où sera le mal ? De toute façon nul n'infléchira de l'extérieur la coercition que le Parti communiste inflige aux peuples de Chine populaire mais on l'aura autrement ! Rien ne dit non plus que l'ethnie Han, fatiguée d'être gouvernée par un président disposant pour tout titre du certificat d'études et encombrée d'une myriade de petits sectionnaires zélés, recrutés pour leur obéissance aveugle aux consignes, ne se lève pas un jour en nombre. Les émeutes rurales sont monnaie courante même si elles ne sont plus rapportées par les journaux depuis quelques années, sous peine d'être qualifiées d'atteinte à la sûreté de l'Etat. Le pogrom anti-musulman d'Urumqi perpétré par les commerçants chinois de la ville en 2009 fut spontané. Après tout, on leur a appris la révolution. A moins que ce ne soit du côté des états-majors que l'on s'inquiète des dérives polémologiques de politiciens aussi stupides que corrompus, qui veulent chacun leur petit paragraphe dans la grande page d'histoire de la Chine présomptueuse qui se refermera un jour comme le royaume voisin des Kim ! On les aura à l'érosion !

***Radio Free Asia (clic) signale qu'un tribunal de Maoming City (province du Guandong) a condamné à quatorze ans de prison (14!!) Niu Tengyu (23 ans) pour avoir associé le nom et une photo de la fille de Xi Jinping dans un,e discussion sur un forum China Wiki : elle s'appelle Xi Mingze. Vingt-trois autres prévenus ont comparu pour le même motif, on ne connaît pas les sentences ; les avocats ont été interdits, bien sûr. Au bout de 14 ans Niu Tengyu aura l'intelligence d'une laitue. Ils font appel - on ne rit pas. Ayez pitié !

Pense-t-on pour finir que les déboires de Jack Ma, patron d'Alibaba, bloqué en bourse et retiré de la circulation pendant plusieurs semaines pour revenir le cerveau lavé, comme les arrestations arbitraires d'hommes d'affaires étrangers sous des prétextes futiles, soient de nature à conforter l'enracinement des oligarques chinois en territoire communiste ? C'est juste une question... perfide.

Ceux qui se sentent en manque d'approfondissement à la lecture de ce simple billet pourront lire la recension de Charles Parton du communiqué officiel émis par le Cinquième Plenum du Parti communiste chinois, à la demande de Bill Bishop (Sinocism) : China – A Look Ahead to 2021 and Beyond. Idéal pour briller dans les dîners (clandestins) en ville.

Le Buffle exprime la force tranquille dans une résilience infatigable. Souhaitons que l'Occident sache l'exercer !



un enfant jouant de la flute traversière sur un buffle d'eau

mardi 15 décembre 2020

La mise au pas de Hong Kong

La newsletter hebdomadaire d'Axios China est tombée dans les boîtes ce matin. Son principal sujet est la mise en œuvre de la loi chinoise de sécurité nationale sur le territoire de Hong Kong, loi rédigée en termes vagues permettant d'y pendre opposants et factieux. La newsletter en anglais de Bethany Allen-Ebrahimian est accessible par ici, et ci-dessous traduite sous la règle belle infidèle en français, suivie des commentaires d'usage.


Jimmy Lai

Grosse affaire à Hong Kong, le pire scénario se précise. La Loi de Sécurité nationale imposée à Hong Kong par Pékin dérape, en suivant le pire scénario que ses critiques craignaient. A la une des journaux, une vague d'arrestations au titre de cette loi draconienne a culminé la semaine passée avec le déni de mise en liberté provisoire du patron de presse pro-démocratie Jimmy Laï.
Le 11 décembre dernier, M. Laï qui édite le tabloïd Apple Daily réputé pour sa critique ouverte des autorités de Pékin, a été arrêté pour « collusion avec des puissances étrangères » et inculpé d'après les dispositions de cette loi. Une libération sous caution lui a été refusée et les poursuites judiciaires ont été reportées au mois d'avril 2021, le parquet demandant ce délai pour analyser plus de mille messages du compte Twitter de M. Laï - une façon impudente de reconnaître que ce qui est mis en examen c'est la liberté d'expression de M. Lai NDT : dit autrement, on inculpe d'abord et on en cherche les raisons ensuite au filet dérivant).

En fond d'écran, la Loi de Sécurité nationale qui a été imposée à Hong Kong par le législateur chinois à Pékin, subvertit la magistrature jadis indépendante de la cité et impose des peines sévères pour des crimes et délits vaguement définis, y compris la sécession, le terrorisme et la sédition. La manière dont Pékin instrumentalise la loi est claire maintenant. Au-delà de l'effet de glaciation qui provoque une vague d'autocensure, la nouvelle loi a déjà été invoquée pour inculper plus d'une douzaine de personnes, y compris plusieurs militants et commentateurs pro-démocratie. Avec l'imposition de cette loi créatrice d'une atmosphère de peur, les autorités hongkongaises se sont enhardies à sévir contre les protestations et la liberté de parole.

Cette atmosphère délétère a facilité la publication de sentences très dures, même sans invoquer la dite-loi. Les militants pro-démocratie Agnès Chow et Joshua Wong, connu dans le monde entier pour leur rôle de meneurs lors de la révolte des parapluies en 2014, ont été condamnés début décembre pour les manifestations de protestation qu'ils conduisirent en 2019. Mlle Chow a de plus été inculpée au titre de la Loi de Sécurité nationale.

Le chef du gouvernement de Hong Kong, Mme Carrie Lam, a défendu cette loi à plusieurs reprises, affirmant qu'elle ne serait employée que contre les élements radicaux et les ennemis du peuple, pendant que Zhang Xiaoming, un haut dignitaire chinois chargé des affaires de Hong Kong disait que cette loi « punirait un tout petit nombre de criminels qui mettraient gravement en danger la sécurité nationale ». Mais des juristes hongkongais et d'ailleurs avertirent que cette loi pourrait être appliquée plus largement afin de broyer toute organisation de la société civile. Jérôme Cohen, expert en droit chinois, écrivait en juillet dernier que l'impact de la loi sur Hong Kong serait déterminé par la façon dont Pékin entendrait l'y appliquer.

Quid de la suite ? Les militants hongkongais cherchant asile ou un statut de réfugié aux Etats-Unis rencontrent aujourd'hui beaucoup d'obstacles. Il y a un grand intérêt au Congrès et chez l'Administration Trump pour aider les habitants de Hong Kong à trouver refuge aux Etats-Unis. La Sous-commission aux frontières et à l'immigration du Comité judiciaire du Sénat américain va tenir une audition demain 16 décembre, avec pour témoins Nathan Law et quelques autres.

En résumé : L'arrestation de M. Laï révèle les pouvoirs et les intentions originels de la loi - inculper légalement le mouvement pro-democratie pour sédition, et l'écraser en conséquence.
Fin de la newsletter d'Axios sur ce sujet


le marteau du juge brise Hong Kong



Commentaires Royal-Artillerie


Nous sommes nombreux en Europe à avoir anticipé la queue de trajectoire d'une loi répressive communiste dont les dispositions floues permettent d'y faire entrer toute sorte de désobéissance civile, à commencer par la plus légitime, celle de l'ouvrir ! Tous les pays de l'Est ont connu ce type de lois qui habillait d'un manteau judiciaire les pires répressions. Quels que soient les rondeurs, les sourires, les toasts et les menues attentions, les communistes restent sur l'axe de la justification de tous moyens pour atteindre la fin recherchée, la plus évidente était toujours de perpétuer le Parti, sa nomenklatura, ses hiérarchies, les privilèges exorbitants qui s'y attachent. La fronde des Hongkongais - et il n'y a pas que la jeunesse du territoire à s'ébrouer - a commencé dès la restitution et le traité anglo-chinois, et ce, en dépit de toutes les assurances données alors par les officiels chinois. Mais tant de détails ne collaient pas au quotidien qu'un courant d'exode temporaire naquit rapidement, et ceux qui en avait l'envie et les moyens recherchèrent une nationalité et une résidence de secours. Le Piéton a vécu cela de l'intérieur. Avoir son mot à dire en tant que citoyen et donc réformer le Conseil législatif colonial fut le combat politique dominant. Après avoir observé l'évolution de l'opinion et mesuré les effets du principe "un pays, deux systèmes", une crainte de démocratisation sauvage a saisi les caciques de Zhongnanhaï, et plutôt que de négocier habilement en attendant la fin de la période de transition, Xi Jinping a fait, pour le vingtième anniversaire du retour à la Chine, sa grande parade militaire à Hong Kong dans le plus pur style sudaméricain, avant de décréter que la maison était cernée. Un peu d'intelligence ne nuit pas ; mais quand vous avez fait inscrire votre propre jus de crâne dans la constitution du pays, vous êtes moins tenté de penser finement. La transfusion démographique par importation de continentaux pour qui c'est une récompense dont ils sont redevables aux cadres du Parti local, a commencé dès la première année. Et d'abord dans les maternités ! Il suffisait de laisser grandir cette population redevable pour convoquer un jour un référendum de fusion des sytèmes qui annulerait le plus "démocratiquement" du monde le vieux traité colonial. Mais un communiste ne sait pas gérer l'imprévu ni la diversité, et moins encore le désordre. Aussi le Central, outre sa loi, a-t-il nommé comme proconsul continental à Hong Kong, Luo Huining, le chef du Parti du Shanxi dont la réputation de répression n'est plus à faire - celui-ci s'étant particulièrement fait remarquer dans la répression des chrétiens de la province après s'être fait la main sur les Tibétains. Quand on sait ce dont a besoin le Shanxi, on voit le niveau du Gauleiter !

La répression multiforme actuelle dépasse déjà le mouvement politique puisque sont mis en œuvre les moyens de contrôle des passeports BNO (British National Overseas) et des transferts bancaires à l'étranger émis par les Hongkongais de souche. Un sentiment de nasse commence à prévaloir chez tous ceux qui rêvent de partir et cela n'augure rien de bon pour la suite. Pour l'instant la population expatriée n'est pas visée mais chaque étranger travaillant à Hong Kong est informé des captures sauvages d'expatriés en Chine populaire à tout motif et représailles. Peu à peu on sent la mise sur le qui-vive de cette population très sensible à la sécurité des personnes et des fonds. La place financière de Hong Kong, jusqu'à hier troisième place mondiale quand même, n'a de richesse que d'hommes. L'Etat-cité de Singapour aimerait bien leur parler.

dimanche 18 octobre 2020

La mort annoncée du "China Dream"

Sur le site Question Chine, le sinologue François Danjou (Danjou, vous savez ? la main de bois du capitaine !) titre prudemment "Vents Contraires" à propos des réactions à la dérive autocratique du président Xi Jinping, mais le résultat est le même : le Rêve recule. L'hubris du fils de prince à revenir sur les marches de l'empire, moins éloignées toutefois que celles du roman national comme nous le montre la carte française des 18 Provinces de 1906 ci-dessous, a levé une hostilité régionale palpable, capable de coaliser ses voisins contre elle, à l'image du QUAD (Inde, Japon, Australie, Etats-Unis) qui manoeuvre en escadre dans l'Océan indien et le Pacifique nord avec la Chine pour plastron. Seuls deux pays mendiants acceptent la colonisation chinoise, le Laos et le Cambodge qui n'ont que le tort de disposer des capacités hydroélectriques sous-exploitées du Mékong. Revenons un moment sur ce nouvel empereur communiste dont l'architecture mentale se rapproche de plus en plus de celle des Kim nord-coréens.
"Fils de prince" ou "Princeling", Xi Jinping fait partie d'une caste privilégiée remontant à la Longue Marche. Après de sérieux déboires dus à la Révolution culturelle qui forgera son caractère et une opiniâtreté caractérisée - il soumettra huit fois sa candidature au Parti communiste - le jeune Xi entamera dès la réhabilitation de son père une carrière grise d'apparatchik, en commençant par la Commission centrale militaire où il fera office de secrétaire particulier du futur ministre de la Défense (source The Star). Puis il gravira les échelons, sagement, sans rien faire de spectaculaire, à la différence de son cousin Bo Xilai qui revampera complètement la ville portuaire de Dalian avant d'aller gouverner avec succès la métropole de Chongqing. L'un comme l'autre, bourgeois déviés, furent rééduqués en profondeur puisqu'ils n'eurent de cesse de vouloir plus tard compenser la dérive capitalistique de Deng Xiaoping par une exaltation des valeurs marxistes-léninistes : le fameux "Red GNP" (PNB rouge) qui associe le développement fulgurant né de l'enrichissement possible des individualités à l'égalitarisme communiste. Quelle contorsion ! Il ne fallait pas être grand clerc pour deviner qu'ils étaient l'un et l'autre sur une route de collision, comme on dit en mer. Bo Xilai fut éliminé à l'issue d'un complot finement réglé où fut mouillé sa femme. Il purge sa condamnation à perpétuité au quartier VIP de la centrale pénintentiaire de Qincheng, mais annonce chaque jour pair son retour aux affaires.

La Wikipedia donne le parcours de Xi Jinping. Nous vous y adressons. Si la marche au limes de l'empire défunt fut jugée sans grand intérêt par les officines de surveillance étrangère (c'était l'accomplissement plus ou moins paisible du China Dream de Liu Mingfu), le césarisme exacerbé du titulaire des fonctions suprêmes de la République populaire éclata à la face du monde quand la commémoration des vingt ans du retour de Hong Kong à la mère-patrie se traduisit par un défilé militaire "nord-coréen" dans l'enclave, le chef de l'Etat paradant en command-car sous les vivats des troupes alignées au millimètre. Puis vite apparurent les portraits géants, la constitutionnalisation de la pensée du président, le dynamitage du nombre de mandats, les premières grosses erreurs tant à l'intérieur où la lutte anti-corruption menée par Wang Qishan apparut comme le plus sûr moyen d'éliminer l'opposition au sein du Parti, qu'à l'extérieur, où l'accroissement spectaculaire du tonnnage de la flotte visait explicitement tous les riverains de la Mer de Chine méridionale et le Japon !

La répression collective des Ouighours dans le plus pur style de la Révolution culturelle, la transfusion démographique du Tibet permise par le train du Toit du Monde, la mise au pas de l'enclave hongkongaise malgré son statut international, et demain matin la naturalisation forcée de la Mongolie intérieure (avant l'autre) ont convaincu les chancelleries que le président-empereur Xi avait pété les plombs. Il est temps de lire maintenant la synthèse remarquable de François Danjou parue sur Question Chine.net sous le titre Vents Contraires (clic).
François Danjou a fait Langues O' à Paris avant de passer quinze ans en Chine. Il contribue à de nombreuses revues de géopolitique mais principalement au site Question Chine. S'il faut lui faire un petit reproche, mais cela tient à ce qu'il connaît bien la Chine intérieure pour y avoir vécu, c'est de minimiser les réactions étrangères à cette marche au limes que nous évoquions plus faut.


Pour apporter un éclairage différent au sujet, je rapprocherais la démarche de la clique Xi à vouloir affronter les Etats-Unis dans le Pacifique-nord et dans ce qu'elle considère comme ses eaux territoriales (le Détroit) de celle ayant saisi la clique impériale prussienne qui, à la Belle Epoque, alors que l'Allemagne régnait sur le monde des sciences et techniques, mit en action le pangermanisme et défia les empires coloniaux anglais et français pour faire comme eux des parades navales et rapporter des bananes et du café à leurs mères. Le Deuxième Reich, eut-il été paisible comme le lui avait recommandé Bismarck, allait régner sur toute l'Europe occidentale et orientale par ses usines, ses instituts de recherche, ses universités. La liste des inventions allemandes est longue comme un jour sans pain, qui fut interrompue par la déflagration de 1914. Les communistes chinois la voient-ils cette déflagration ?

Outre l'influence chinoise en Mer de Chine qui vire au détestable à mesure des accaparements d'îlots, l'hégémon impérial va considérablement restreindre la portée des "routes de la soie" comme nous le rappelle le site d'analyse géopolitique Foreign Policy. En anglais, la "One Belt One Road". Les pays de destination sortant de l'épure originelle vont ressentir sans tarder le serrement de gorge appliqué à travers les investissements programmés et les échéances des crédits, quand ce n'est pas le chantage à confier au gentil panda des activités plus utiles à la Chine qu'au pays extracteur. Les Africains sont bien placés pour savourer la nouvelle colonisation par des gens qui les prennent pour des singes. Ceux-ci n'auront qu'une réplique, celle d'ouvrir la chasse aux Chinks pour expulser les néo-colons en gardant pour eux les actifs chinois de développment. Le capital de confiance passe déjà dans les doigts comme de l'eau, quelle que soit leur couleur. L'érection mentale des nouvelles générations de loups chinois provoque un échec monumental après trente années d'investissements amicaux, culturels, diplomatiques (et immobiliers) ajoutés au patient captage des technologies avancées. Même les instituts Confucius sont devenus suspects ! Pour que l'Union européenne prenne des mesures de sauvegarde après avoir décrété la Chine populaire comme son "rival systémique", il faut vraiment que les dirigeants chinois actuels aient fait très fort dans le déni, l'espionnage, les menaces, le pillage des brevets et marques, comme nous le confirme le ton comminatoire de l'ambassadeur de Chine à Paris répondant à Raphaël Glucksmann sur l'affaire du Xinjiang, quoiqu'on pense d'ailleurs de l'intellectuel en cause. En langue crue : "nous tuons chez nous qui nous voulons. Ta gueule!" :

Ambassade de Chine en France
@AmbassadeChine
Compte gouvernemental, Chine · 14 oct.
« Arrêtez de semer des troubles sur les questions liées au Xinjiang qui relèvent entièrement des affaires intérieures de la Chine. Aucun pays ni aucune force n'a le droit d'y interférer, et toutes les tentatives contre la Chine sont vouées à l'échec. twitter.com/rglucks1/statu… »



On ne sait pas en Occident, du moins chez les gens peu informés sur la Chine, que la dérive totalitaire actuelle lève une opposition interne au Parti chez ceux qui anticipent la ruine du modèle par ses excès. Tout le travail de la Clique (dont le Premier ministre Li Keqiang ne fait pas partie) est d'étouffer cette opposition, par tous moyens si possible légaux ; mais la majorité silencieuse des entrepreneurs pris en tenaille entre le caporalisme anachronique des commissaires politiques revenus et les relations publiques et commerciales avec l'étranger, sera un renfort non négligeable pour toute coterie capable de renverser les fondamentalistes déments qui sèment la haine en continu autour d'eux et qui paradent en ville le menton haut et les fesses cambrées, jamais loin de la limousine blindée.
Le Parti communiste chinois fut fondé Rue Chapsal (ou Hangpi Lu) dans la maison de Li Hanju le 23 juillet 1921 à Changhaï. La République populaire de Chine fut proclamée par Mao Tsé-tung depuis le balcon de la Porte de la Paix céleste sur la place Tian´anmen le 1er octobre 1949. Deux centenaires à commémorer, l'un l'an prochain, l'autre dans 29 ans - c'est bientôt. Quoi de plus épatant qu'une grande victoire internationale pour fêter l'évènement ! L'écrasement de Taïwan, la reprise d'Oulan Bator, le retrait des Etats-Unis de leur base d'Okinawa ? A vot'bon cœur !

jeudi 4 juin 2020

Juste comme ça !


Pékin le 5 juin 1989, les chars du Parti ont coupé les moteurs. Reste à laver les chenilles.

Pour son trente-et-unième anniversaire, Royal-Artillerie propose le déroulé du massacre de Tian An Men tel qu'il fut observé par Mlle Jan Wong (The Globe & Mail de Toronto) depuis les balcons du Beijing International Hotel situé à l'angle nord-est de la place. On comprend mieux ce qui suit quand on sait que la place Tian An Men était noire de monde, manifestants et badauds.


DIMANCHE 4

01:00 Un transport de troupe blindé (VTT), précédé d'un bruit de train de marchandises, roule droit sur une barricade faite d'une grille de fer

01:04 La foule arrête net le VTT sur ses chenilles

01:18 La foule incendie le VTT. Deux soldats à l'intérieur sont secourus par des manifestants étudiants

01:20 Premiers coups de feu quelque part au sud de la place

02:10 Des troupes sont visibles du côté est de la place

02:15 Coups dde feu beaucoup plus forts

02:16 Panique générale. Un autre VTT est incendié devant le siège du Comité Central (ndlr : du PCC)

02:20 Cinq ambulances arrivent en trombe

02:23 Des chars déboulent sur la place dans un bruit d'enfer. Un individu à vélo tente de se maintenir sur le côté de l'un d'eux. Des camions de troupe surgissent à grand bruit tirant sur la foule au hasard. C'est le chaos

02:35 Fusillade intense. Des soldats avançant en rang serré, environ cent vingt, traversent la place en tirant sur la foule. Des dizaines de milliers de gens courent en hurlant vers l'hôtel. Quelques-uns sautent la grille mais sont refoulés à l'entrée

02:48 Les soldats ont fauché de larges espaces sur la place

03:00 Un cyclopousse pédalent furieusement avec un blessé sur la banquette

03:07 Tir à droite de la place

03:12 Fusillade soutenue ; panique générale à nouveau. Plus de cyclopousses passent avec des blessés. D'autres cyclistes viennent en aide pour ouvrir un chemin

03:30 La foule tente de pousser des autobus en travers de l'Avenue Chang'An, celle de l'Eternelle Paix, pour dresser une barricade. Elle n'y arrive pas.

03:45 Fusillade soutenue au sud et à l'est. Panique générale à nouveau. Les gens courent dans tous les sens devant l'hôtel

04:00 Les lumières de la place s'éteignent brusquement. Les gens s'attendent à ce que les étudiants soient écrasés (ndlr : littéralement). Quelques lumières sont aperçues dans le Palais de l'Assemblée du Peuple. Les dirigeants chinois observent-ils ?

04:40 Les lumières reviennent sur la place. Des hauts-parleurs ordonnent aux étudiants de dégager de la place, sinon d'encourir les conséquences

05:00 L'aube commence. Fusillade sur la place. Tire-t-on sur les étudiants?

05:23 C'est l'aurore. Un grand convoi arrive par l'est. Les gens tentent désespérément de dresser une barricade avec des autobus. Ils n'ont pas assez de temps. Dix corps au sol. Des gens continuent de pédaler vers la place.

06:15 La foule en colère commence à chanter : "La grève, la grève !"

06:20 Onze VTT et quinze chars supplémentaires viennent démolir du côté ouest de l'hôtel. Quelques chars partent directement sur une barricade formée de trois pelleteuses

06:52 Les gens incendient un second autobus devant l'hôtel. Heureusement que le vent vient de droite. L'épaisse fumée noire s'éloigne de l'hôtel

07:00 Cinq corps portés sur des brancards défilent, une personne en tête porte un drapau de la Croix Rouge

08:15 Les soldats poursuivent les gens et tirent à l'arme automatique

09:15 Les gens mettent le feu à un troisième autobus

09:30 La foule grossit

09:46 Les gens paniquent et courent vers l'hôtel

10:09 Un coup de feu ; des milliers de gens fuient

10:22 Les soldats avancent vers l'est en direction de l'hôtel, en tirant dans le dos des gens qui fuient. Les balles sifflent au balcon de l'hôtel

10:25 Les tirs s'arrêtent. Vingt corps gisent sur le sol. Un cycliste est atteint adns le dos, juste devant l'hôtel. Il y a deux mares de sang sur le parking

10:55 Les gens approchent avec précaution pour tenter de sauver les blessés. Les soldats tirent à nouveau les faisant fuir. La foule est scandalisée

11:22 Les corps sont toujours là une heure plus tard. Aucune ambulance n'arrive.

11:48 Les soldats tirent une nouvelle salve de trois minutes dans la foule. Combien sont touchés, ce n'est pas clair

13:57 La foule est revenue. Les soldats tirent à nouveau. On ne sait combien sont touchés. Les gens se dispersent.

15:30 La foule est revenue. Les soldats tirent à nouveau. Combien sont touchés ?

16:15 La pluie tombe, la foule disparaît

19:35 La foule est revenue. Les soldats tirent à nouveau. On ne sait combien sont touchés.

20:50 Les soldats tirent dan,s la foule pendant cinq minutes

22:35 Dix chars et dix VTT déboulent dans l'Avenue de l'Eternelle Paix, tirant à la mitrailleuse par moment. Ils font rugir les moteurs en allant et venant sur la piste principale comme un bande de motards le samedi soir, dans un but ignoré

LUNDI 5


01:00 Les rues sont désertes. Mais vraisemblablement plus à cause du violent orage que des chars. Un coup de tonnerre fait se précipiter des touristes sur leurs balcons. Le bruit est celui d'un tir de mortier



Voilà ! Le reportage complet de Miss Jan Wong peut se lire en cliquant ici. Pour bien enfoncer le clou, nous rappelons que Deng Xiaoping avait donné à Li Peng, le premier ministre, un budget de deux cent mille morts pour l'ensemble du territoire. Heureusement que la révolte s'éteignit partout sous l'effet de la terreur et de la chasse aux dissidents et leurs familles, car un parti communiste, dépositaire exclusif de la recette du Bonheur Total, n'a aucune limite quand il a les moyens de se perpétuer.



Qu'ils reposent en paix !

jeudi 28 mai 2020

La menace systémique


La veille de l'arrivée du président Xi Jinping à Bruxelles pour une visite de six jours en mars 2019, Jean-Claude Juncker décorait son invité de la médaille du Rival systémique. Un an et des poussières plus tard, le rival un peu faraud est devenu une réelle menace systémique. Il aura fallu la rééducation en camp des Ouighours, la répression de l'insurrection hongkongaise, la crise du Covid-19, l'hystérie pékinoise à l'intronisation de Mme Tsaï comme présidente de Taïwan (ROC) et tout récemment la loi de mise au pas sécuritaire de la Zone administrative spéciale par le Parlement croupion de Chine populaire en violation du traité sino-anglais, pour que ce qui se murmurait dans les chancelleries à la machine à café, soit dit à haute voix : L'empire du Milieu revenu au devant de la scène internationale n'a aucune morale, aucune sincérité, aucune crédibilité. Il rappelle à tous l'amoralité de la défunte Union soviétique qui ne comprenait que la force comme argument décisif. C'est "normal", c'est communiste.

Dans tous les compartiments du jeu diplomatique les Chinois sont aujourd'hui perçus comme une menace, sauf par quelques idiots utiles grassement stipendiés. A un point tel que les opinions publiques occidentales et japonaises abondent au tonneau de la remise en question des routes de la soie qui deviennent les routes d'invasion des intérêts égoïstement chinois. La chaudière céleste engloutit d'énormes quantités d'énergie et de matières premières, les routes ne sont que des pompes aspirantes d'intrants qui refoulent ensuite des produits finis, et tous les crédits collaboratifs sont gagés sur les infrastructures développées. Mais les lecteurs de Royal-Artillerie savent tout cela déjà. Quand on voit l'impudence du ministère des affaires étrangères de Zhongnanhaï qui s'esclaffe publiquement à voir la France "oser" remettre en question certaines assertions officielles - pour qui se prend-elle ? - on mesure l'intensité de la guerre en préparation, guerre froide pour ce qui nous concerne, guerre ouverte en Mer de Chine où le Parti communiste a décidé de convertir le détroit de Formose en lac intérieur, quoiqu'il lui en coûte ! puisque le président Xi lui-même a avoué publiquement à l'Assemblée nationale populaire il y a trois ans que la reconquête de Taïwan était la mission vitale pour le régime, à peine d'être un jour renversé.

L'affaire est quand même loin d'être gagnée (clic) d'autant que les escadres américaine et nippone sont en inquisition permanente depuis le récent changement de ton. Sur le fond, la Chine populaire n'a aucun droit sur l'île de Taïwan qui ne lui a jamais appartenu. Cette île, qui n'intéressait pas la Chine millénaire, fut prise par la dynastie mandchoue des Grands Tsings à un général de pavillons noirs chinois qui en avait chassé les Hollandais en 1683 et constituait une menace pour les régions méridionales de l'Empire restées fidèles à la dynastie des Ming. L'île en elle-même n'avait aucune valeur pour l'empereur Kangxi, en plus d'être difficile d'accès de par la météo épouvantable du détroit presque toute l'année. Il fallut attendre 1883 pour que l'île deviennent légalement une province de l'Empire du Milieu, essentiellement pour une raison stratégique devant la menace franco-anglaise. En 1895, après douze ans, elle fut cédée aux Japonais au traité de Shimonoseki qui en décidèrent la colonisation. Les mœurs taïwanaises actuelles empruntent beaucoup à la période de l'occupation nippone. Les Japonais perdirent l'île à la fin de la Guerre du Pacifique (1945) et celle-ci fut remise à la République de Chine (ne pas confondre avec la RPC) selon les termes du traité de Potsdam. Vaincue sur le continent, la République de Chine se réfugia sur l'île pour préparer la reconquête qui n'arriva jamais. La République populaire de Chine ne posséda jamais, encore moins ne gouverna l'île de Taïwan.

Aujourd'hui la Chine populaire se sent forte - elle parle d'égal à égal avec les Etats-Unis d'Amérique - et le Parti communiste est rassuré sur son avenir par la reprise en main brutale des dissidents et autres éveillés qui le contestent. Mais l'avenir est moins noir pour nous qu'il n'y paraît. Le marxisme-léninisme qui fait de plus en plus recette dans les cercles de pouvoir porte en lui le germe de sa destruction : la théocratie matérialiste est génétiquement létale, car elle n'a aucune limite à son obligation de perpétuation : l'église hégémonique doit étouffer tout signe ou porteur de mécontentement à son endroit, et ce faisant elle détruit ce qui fait l'essence même de l'homme; sa liberté de penser, son insatiable curiosité, son impatience à inventer voies et moyens d'amélioration de sa condition, toutes qualités qui fermentent dans l'individu mais ne peuvent que très difficilement éclore dans le groupe, surtout quand il est contraint. C'est la démonstration que fit aux vieux généraux de la Longue Marche Deng Xiaoping en libérant les énergies individuelles : faites désormais ce que vous voulez mais enrichissez-vous ! Il ne fallait pas le dire deux fois à des Hans pour qui le Dieu au-dessus des dieux est l'Argent. Briser les libertés, caporaliser les comportements sociaux, réinvestir la sphère productive avec les commissaires politiques va aboutir où sont arrivés les soviétiques, les Cubains, les nord-Coréens : une stérilisation progressive de la recherche fondamentale, la crainte du risque de déplaire, la certitude que l'obéissance apporte le succès plus sûrement que l'intelligence, le panurgisme généralisé. Il est impensable aujourd'hui que deux étudiants chinois s'installent tranquillement dans un garage afin de programmer un langage d'exploitation informatique comme le firent Bill Gates et Paul Allen, pour le vendre ensuite à Huawei sans autre recommandation que leur seul génie. Comme nous l'avons déjà dit dans ce blogue, à écouter les centres de recherches occidentaux installés en Chine, le staff local déteste l'aventure et toute décision procède d'un compromis sur le plus grand confort commun. Il n'y a ni éclair de génie ni éclair de folie ; les jeunes ingénieurs fonctionnent. Ce n'est pas avec ce confinement intellectuel que se conquiert le monde, comme le fit en son temps l'Occident.

Il nous suffit d'attendre, tenir bon militairement, revamper nos industries, laisser à la recherche la bride sur le cou et préserver partout nos libertés basses, celles de tous les jours. Le léviathan communiste va finir pas se bloquer, surtout si on l'y pousse comme le fit si adroitement l'Administration Reagan du cousin russe. N'oublions pas que c'est le communisme chinois qui a sauvé l'Europe renaissante d'après-guerre. Imaginons que la République de Chine de Tchang Kaï-chek ait survécu à la guerre civile. Modélisée sur les idées libérales américaines et adossée à l'intelligence, et à l'infatigable labeur chinois quand on travaille pour soi-même, le nouvel empire aurait rapidement repris des forces et nous vivrions aujourd'hui dans l'ombre d'un colosse surpuissant. C'est l'image de la menace, c'est aussi la promesse de son effacement.


Sources principales :
- Loi fondamentale de la région administrative spéciale de Hong Kong de la République populaire de Chine (1990)
- Axios China (Bethany Allen-Ebrahimian)
- Sinocism (Bill Bishop)
- La Chine à nos portes, une stratégie pour l'Europe (François Godement)
- Asialyst (Alexandre Gandil)
- Foreign Policy (Tanner Greer)
- Déclaration de Londres (art.6) au sommet OTAN du 70è anniversaire

mercredi 21 août 2019

Do you hear the Hong Kong People sing ?


Transcrit de l'air final des Misérables, "A la volonté du Peuple", pour le mouvement Occupy Central de 2014


« Les nouvelles sont mauvaises d'où qu'elles viennent » chantait Stephan Eicher. Tout porte à croire que les "chars" ne traverseront pas la frontière de la HKSAR, les dommages d'image seraient trop grands, jusqu'à freiner l'expansion des routes de la soie. Il se dit que le Comité central ait en revanche décidé de purger Hong Kong de tous les indésirables, à commencer par les services publics et les universités. Tu te plies ou tu pars, sera le slogan muet de la reprise en main à la nouvelle mode. La façade sera préservée avec l'accord tacite de tous les partenaires économiques de la Chine - il dit quoi monsieur Raffarin ? - mais les libertés individuelles seront "chenillées". Le droit britannique rémanent sera écrasé par les contournements d'un État sans droit comme l'est de plus en plus la Chine populaire. La capture de l'agent consulaire hongkongais déviant, au motif qu'il est Chinois, est le signal de cette normalisation, qui nous rappelle la mise au pas de la Tchécoslovaquie par l'Union soviétique dans les plus petits recoins de la société. La Stasi chinoise va se répandre jusqu'au fond des estates, dans les lieux publics, les transports. Après les Ouighours du Xinkiang, au tour des Hongkongais, mais en finesse, ils sont trop éduqués les salauds ! Les agents de Wang Qishan vont user partout de la menace tacite de la mise à pied (même le patron de la Cathay Pacific a été viré sur simple coup de fil) et ils diffuseront la terreur silencieuse de notes éliminatoires aux examens, sans parler du risque de disparition sans préavis comme on le fit des libraires non conformes. Le communisme est le royaume de l'ordure.

Hong Kong, la perle de l'Asie du Sud-Est


samedi 17 août 2019

Hong Kong, what next ?

Les pronostics sur l’issue de l’insurrection hongkongaise qui reprend des tours ce samedi, se perdent dans les sables de la géopolitique, analysée par des officines payées au mois. Et pourtant ils dépendent seulement du mental de quelques personnes du Comité central de Pékin, réunies dans une salle capitonnée à Zhongnanhai*.


Derrière son nouvel empereur, dont la pensée a été constitutionnalisée, les décideurs du PCC peuvent à regret accepter l’idée que Hong Kong n’est finalement pas indispensable au Projet du siècle, celui de ramener la République populaire sur les marches de l’empire disparu (c’est le programme du China Dream** endossé explicitement par Xi Jinping dès son accession). Si on n'intègre pas le China Dream dans l'analyse on n'y comprend rien.

Certes il y aura de graves inconvénients financiers à soumettre Hong Kong par la force, mais ceci ne les touchera pas personnellement puisque toute la nomenklatura se sera dégagée préalablement de l'île aux chimères. L’exode probable des expatriés non-Chinois et celui des jeunes Hongkongais diplômés qui auront trouvé un point de chute, sera compensé immédiatement par l’arrivée massive de Continentaux, présentement en surnombre dans certaines villes. Ceux-là resteront reconnaissants à jamais de cet ascenseur social. Hong Kong reste la perle de l'Asie quoiqu'on dise.

On s'attendra à ce que le niveau général des résidents baisse beaucoup, savoir-faire, talents et compétences étant partis, mais le projet du PCC de créer un cluster de trois métropoles (Shenzhen, Zuhai, et Hong Kong), déjà reliées par le « pont du siècle », diluera les inconvénients de la répression brutale dans le développement de la conurbation. Le peuple et l'Occident oublieront vite l’épisode, comme il en fut jadis à Pékin.

Je crois ces quatre ou cinq personnes capables d’encaisser quelques centaines de morts et dix fois plus de blessés et prisonniers pour garder la face ! D'autant que l'appel aux libertés démocratiques commence à résonner en Chine continentale dans certains milieux d'intellectuels. Pour bien caler les idées, souvenons-nous que le budget que Deng Xiaoping avait donné à Li Peng en 1989 était de 200.000 morts, la Chine éternelle valant bien ça ! A voir les conditions actuelles de conversion forcée des Ouighours au Xinkiang (plus d’un million en camps de redressement), on ne peut pas douter que ces réflexes subsistent ! Les dirigeants actuels sont le produit de la précédente génération d'assassins.

A ceux-là qui se fient à la bonhommie du grand leader Xi, j'offre un courte vidéo de la parade militaire offerte à Hong Kong pour le vingtième anniversaire de la restitution britannique. Observez les détails, vous n'êtes pas à Pyongyang, et pourtant. Chacun comprendra que le président-prophète ne risquera jamais de se laisser ridiculiser, ce qui en Asie est mortel, contrairement à chez nous. S'il faut écraser, cette armée écrasera ! Aucune autre considération que la face ne sera déterminante pour les maîtres d'un pays sans Etat de droit. L'artiste dissident Ai Weiwei croit l'écrasement possible. Partout l'inquiétude monte car chacun sait que le communisme ne sait pas débattre ! Espérons nous tromper !




(*) Zhongnanhai est le complexe gouvernemental central à Pékin, situé à côté de la Cité interdite.

(**) Le Projet chinois réside tout entier dans le China Dream auquel le Piéton du roi se réfère toujours et qu'il résume à nouveau pour ses lecteurs récents :
- Revenir sur toutes les marches de l'Empire du Milieu en mobilisant partout le génie et le labeur chinois ;
- Dominer sans partage ni contestations dangereuses de la Selenge mongole aux Spratleys (nord-sud) et du K2 jusqu'à l'Amour (ouest-est) ;
- Contenir les empires voisins dans leurs frontières naturelles, l'Inde sur le piémont himalayen, la Russie blanche dans la steppe stérile au-delà des Mongols, le Japon vieillissant dans son archipel ;
- Acheter la neutralité bienveillante des nations de la péninsule indochinoise par des échanges économiques fructueux et des soutiens à contre-emploi (en Birmanie et au Cambodge);
- Tenir la mer (carence fatale aux Mandchous steppiques).

lundi 3 juin 2019

Un certain 35 mai


Chen Guang et son tableau "Blood Red Anxiety"


Pour commémorer les trente ans du massacre d'Etat sur la place Tian An Men, nous proposons une mise en peinture des photos prises par un soldat, proposée par le South China Morning Post de Hong Kong en cliquant ici !




Hong Kong Victoria Park on 6666 - courtoisie SCMP

No comments ! Juste une minute de silence méritée pour des gens qui ont payé de leur vie la volonté de ne plus subir l'oppression communiste. Qu'on en prenne de la graine.

mercredi 3 octobre 2018

L'anschluss chinois est dans le lac !

Appréciant le peuple taïwanais que je connais un peu, pour son urbanité et sa simplicité, j'ai arrêté mon regard sur une étude stratégique du différend sino-chinois qui sort de l'ordinaire puisqu'on n'y célèbre pas l'incommensurable puissance de la Chine communiste qui fera courber tous ses voisins pour le kowtow* impérial. Cela nous change des thuriféraires payés au mois dans les instituts prétendus d'intelligence extérieure qui envahissent les lucarnes bleues.
(*) prosternation devant le trône céleste



Tanner Greer est un spécialiste de stratégie qui fut basé un temps à Pékin. Il livre ci-dessous son analyse de la menace chinoise sur Taïwan dont on peut lire l'original ici sur Foreign Policy, un think tank de Washington. Pour en favoriser la mémorisation, nous divisons son travail en quatre parties :
La guerre préparée par la Chine continentale ; la situation exacte du théâtre d'opérations ; la simulation des premiers jours de guerre ; le doute stratégique chinois.



Avant-propos

Depuis le retour aux affaires du parti indépendantiste en la personne de Mme Tsai Ing-wen après les élections de 2016 qui à elles-seules ont mis en furie le pouvoir chinois (il dénie toute valeur à des élections) les menaces officielles délivrées par le président Xi Jinping lors des congrès et autres sessions du Parti communiste chinois n'ont cessé de croître jusqu'à prévoir maintenant la guerre ouverte au premier prétexte. Les chiffres que se passent les écoles de guerre donnent un avantage indéniable à l'Armée rouge. Pourtant les résultats d'analyses professionnelles laissent percer le doute car tout n'est pas dans les tonnages. Les bases de ce qui va suivre sont d'une part l'étude de Michael Beckley de la Tufts University de Boston, et d'autre part le bouquin de Ian Easton The Chinese Invasion Threat: Taiwan’s Defense and American Strategy in Asia. Les sources documentaires proviennent des statistiques, manuels d'instruction, études de planification produits par l'APL (Armée populaire de libération), éclairées par les simulations et analyses du Pentagone et du Ministère de la Défense de la République de Chine. On passe maintenant à la traduction du corps de l'article. Les intertitres sont maison.



photo-missiles-chinois

1.- LA GUERRE QUE PRÉPARE LA CHINE POPULAIRE

Les états-majors chinois (on utilisera cet adjectif pour la partie continentale et taïwanais pour la partie insulaire) craignent d'être poussés à une confrontation armée contre un ennemi mieux entraîné, motivé et mieux préparé aux rigueurs de la guerre que les troupes de l'APL.

Les documents chinois imaginent que la partie commencera avec des missiles. Depuis des mois, l'artillerie stratégique (PLA Rocket Force) aura préparé la salve d'ouverture. Dès le début de cette seconde guerre jusqu'au jour J de l'invasion, ces missiles vont rugir vers leurs cibles, les aérodromes, les nœuds de télécommunications, les unités radar, les hubs de transport, les bureaux des ministères taïwanais. Pendant ce temps, les agents dormants du parti ou des forces spéciales débarquées discrètement à travers le détroit commenceront une campagne d'assassinats ciblés du président et de son gouvernement, des leaders du Parti démocrate progressiste, des fonctionnaires dans des bureaux clés, des personnalités médiatiques en vue, des scientifiques et des ingénieurs de renom, avec leurs familles.

Le but est double : Dans sa composante purement tactique, l'APL pense détruire au sol autant d'avions des forces aériennes que possible (ndlr : c'est la seule arme où les belligérants sont encore à parité) et à partir de là, provoquer un tel chaos qu'il empêche l'Armée de l'air taïwanaise de défier la suprématie aérienne chinoise.
Le deuxième but de la campagne de bombardement par missiles est simple : la paralysie du pays. Après la mort du président, la réduction au silence des dirigeants, les télécommunications par terre et les transports impossibles, les forces taïwanaises seront abandonnées à la dérive, démoralisées et désorientées. Cette campagne d'horreur et terreur pavera la voie de l'invasion proprement dite.

Cette invasion sera la plus grande opération amphibie de toute l'histoire humaine. Des dizaines de milliers de bateaux seront rassemblés - beaucoup par réquisition de la marine marchande chinoise - pour passer en deux vagues un million de combattants d'un bord à l'autre du détroit. Le débarquement sera précédé d'une apocalypse de missiles et roquettes tirés par l'artillerie stratégique depuis la côté du Fou-xien, les chasseurs-bombardiers au-dessus du détroit et par la flotte d'escorte elle-même.

Paumées, isolées, submergées, les troupes taïwanaises qui auront survécu jusque-là seront vite à cours de ravitaillement et forcées d'abandonner les plages. Une fois la tête de pont sécurisée, la procédure recommencera ailleurs. Avec une totale supériorité aérienne, l'APL aura atteint le top de ses cibles, les états-majors taïwanais auront été détruits, et les unités taïwanaises éparses seront balayées par l'avance de l'armée chinoise. Sous une semaine elle entrera à Taïpei ; sous deux semaines elle mettra en œuvre une loi martiale draconienne pour transformer l'île en une base opérationnelle avancée docile, nécessaire à l'APL pour affronter les contre-attaques japonaises et américaines attendues.


plage anti-débarquement

2.- LA SITUATION DU THEATRE D'OPERATIONS TAIWANAIS

Le scénario repris ci-dessus est le meilleur pour l'APL. Mais un île docile et battue en deux semaines après le jour J n'est pas un résultat garanti. L'un des obstacles primordiaux à l'offensive est la surprise. L'APL ne l'aura pas tout simplement. L'invasion doit avoir lieu aux mois d'avril ou d'octobre. A cause des exigences du climat propre au détroit de Formose, une flotte de transports ne peut faire la traversée que pendant l'une ou l'autre des ces deux fenêtres météo de quatre semaines. L'envergure de l'invasion est si grande qu'aucune surprise stratégique n'est possible, étant donné le degré d'interpénétration des services de renseignement réciproque.

Easton juge que les Taïwanais, américains et Japonais sauront que l'APL prépare une guerre d'invasion sur le détroit au moins soixante jours avant le début des hostilités. Ils en auront la certitude trente jours avant que le premier missile ne soit tiré. Ceci donnera suffisamment de temps aux Taïwanais pour garer leurs états-majors et les infrastructure de commandement dans des tunnels renforcés sous les montagnes, déplacer leur flotte hors des ports vulnérables, se saisir des agents suspects et des espions actifs, d'éparpiller l'océan de mines marines, disperser et camoufler les unités militaires par tout le pays, mettre l'économie sur le pied de guerre et distribuer leur armement aux 2500000 réservistes que Taïwan aura mobilisés.

Il n'y a que treize plages de débarquement sur la côte occidentale de Taïwan que l'APL pourrait viser. Chacune d'entre elles est déjà préparée à un conflit potentiel. De longs tunnels souterrains terminés avec des dépôts de ravitaillement les sillonnent en tous sens. La digue de sable de chaque plage est couverte de plantes coupantes acérées. Des usines de traitement chimique sont courantes dans plusieurs villes côtières, signifiant que l'envahisseur doit être préparé à subir des nuages de gaz toxiques que les bombardements en tapis dégageront. C'est ainsi que les choses se présentent déjà en temps de paix.

Tandis qu'approchera la guerre, chaque plage se transformera en atelier des horreurs. La route depuis ces plages jusqu'à la capitale a été soigneusement cartographiée. Une fois l'état d'urgence déclaré, chaque étape du voyage deviendra compliquée ou piégée. Les manuels de l'APL préviennent les soldats que les gratte-ciels et les rochers dominants auront des câbles d'acier tendus entre eux pour que les hélicoptères s'y prennent ; les tunnels, ponts et passerelles seront minés pour être détruits au tout dernier moment ; et le cœur de la zone urbaine de Taïwan sera transformée en autant de redoutes, immeuble par immeuble, entraînant les unités chinoises dans des combats retardateurs rue par rue.


cadavre de soldat

3.- LA SIMULATION DES PREMIERS JOURS DE GUERRE

Pour comprendre la force réelle de ces défenses, imaginez comment un grognard de l'APL en ferait l'expérience. Comme la plupart des simples soldats, il est un garçon de la campagne, issu d'une province pauvre. Toute sa vie on lui aura dit que Taïwan a été éclipsé complètement par la puissance chinoise. Il sera impatient de remettre les séparatistes à leur place. Cependant les événements ne vont pas se dérouler comme il les a imaginés. Dans les semaines menant à la guerre, il découvre que son grand cousin, dont les versements soutenaient ses grands-parents de l'Anhui, a perdu son emploi à Shanghaï. Tous les virements bancaires depuis Taïpei ont été arrêtés et des millions de Chinois employés par les sociétés taïwanaises ont leurs salaires interrompus.

Notre simple soldat fête l'ouverture des hostilités au Shanwei, où on l'a dépêché pour un stage de trois semaines d'instruction dans les jungles fétides et inconnues de la Chine méridionale. Pour le moment, l'APL l'a maintenu dans un blackout médiatique, mais des rumeurs sont parvenues : on chuchote que le retard de dix heures sur l'horaire de train d'hier n'était pas dû à un engorgement du réseau de transport mais le fait de saboteurs taïwanais. Aujourd'hui il se chuchote que le commandant de la Première brigade de Marines a été assassiné à Zhanjiang (ndlr : première base navale chinoise en Mer de Chine du Sud à l'emplacement de la concession française de Kouang-Tchéou-WVan). Demain les hommes se demanderont si les coupures répétées d'électricité sont juste des essais d'économies d'énergie pour l'effort de guerre.

Le temps d'atteindre la zone de concentration de Fuzhou, le mythe de la Chine invincible aura été écorné plus que par des rumeurs. Les ruines grises du quartier général de l'APL à Fuzhou seront son premier contact avec la terreur d'une attaque par missile. Peut-être se rassure-t-il dans le fait que les salves provenant de Taïwan ne semble pas pouvoir égaler le nombre de salves qui la frapperont, mais de telles abstractions peuvent seulement réparer les nerfs brisés mais ne donnent pas le temps de s'accoutumer au choc ! Explosion terrifiante après explosion terrifiante, sa confiance dans l'armée chinoise qui devrait le garder sain et sauf, va s'écailler.

La dernière et plus terrible salve tombe quand il embarque - il est un des rares chanceux à mettre le pied dans un vrai navire d'assaut amphibie, pas dans un bateau civil reconverti en navire de guerre pendant la onzième heure - mais ce n'est que le début de beaucoup d'autres horreurs sur l'eau. Certains transports sont coulés par des torpilles taïwanaises, tirées par des sous-marins réservés pour ce jour-là. Des missiles air-mer Harpoon tirés par des F-16 sortis de cavernes creusées dans les montagnes, détruiront les autres. Les pertes les plus grandes seront causées par les mines marines. Chaque bateau de la flottille devra franchir champ de mines après champ de mines, certains faisant huit nautiques en largeur. Avec le mal de mer provoqué par les vagues de gros temps dans le détroit, notre grognard ne peut faire mieux que de prier pour que son bateau atterrisse.

A l'approche de la terre la pression psychologique augmente. Le premier chaland prêt à débarquer sera, selon les travaux d'Easton, rejoint par un mur de flammes surgi de la mer provenant de pipelines immergés pleins d'essence. Tandis que son chaland franchira le feu (il a du pot, les autres autour de lui sont harponnés ou emmêlés dans des pièges de mer), il arrive à ce que Easton nomme un kilomètre de filets concertina, de planches à harpons, de bois à écorcher, de clôtures en barbelé, de fils de fer, de planches à clous, mines, barrières et obstacles anti-tank... bambous taillés, arbres abattus (ndlr : ne pas détacher le tronc de la souche), des containers ferroviaires et des casse-autos.

A ce stade, sa sûreté dépend largement de la capacité de l'Armée de l'air chinoise à distinguer les pièces d'artillerie réelles parmi les centaines de batteries de déception que le manuel de l'ALP dit avoir été créées par l'armée taïwanaise. Les chiffres sont contre lui : comme le note Beckley dans une étude parue l'automne dernier, dans la guerre du Golfe de 1990-91, les 88500 tonnes d'artillerie déversées par la coalition américaine n'ont détruit pas un seul lanceur de missiles mobile sur camion. La campagne OTAN de 78 jours contre les défenses aériennes serbes n'est parvenue à détruire que trois batteries mobiles de missiles sur les vingt-deux possédées par la Serbie. Il n'y a pas de raison de croire que l'Armée de l'air chinoise aura plus de succès contre l'artillerie mobile et les défenses anti-missile de Taïwan.

Mais si notre grognard survit aux premiers barrages sur la plage, il devra ouvrir son chemin à travers les principales unités de l'armée taïwanaise, ses 2500000 réservistes armés et dispersés dans les villes denses et les jungles de Taïwan, derrière des kilomètres de mines, de pièges et de gravats. C'est quelque chose d'énorme que de demander ça à un simple soldat n'ayant aucune expérience personnelle de la guerre. C'est encore plus énorme de le demander à un soldat qui a cru naïvement à l'invincibilité de sa propre armée.


photo d'un LPD chinois chargé de ses chalands

4.- LE DOUTE STRATÉGIQUE

Ce scénario donne du sens à l'anxiété qui s'exprime dans les manuels d'officier de l'APL. Ils savent que la guerre est un jeu terrible, même s'ils l'admettent entre eux seulement. Ceci explique aussi les réactions violentes du Parti à la moindre vente d'armes à Taïwan. Leur acharnement trahit leur angoisse. Ils comprennent que les Cassandre occidentales n'en ont pas. Les analystes américains utilisent des termes comme régime abouti de frappes de précision** ou encore guerre d'interdiction*** pour décrire les tendances technologiques qui rende extrêmement difficile de projeter des forces navales et aériennes près des côtes ennemies. Les coûts privilégient la défense : il est meilleur marché de produire un missile anti-navire que de construire le dit-navire.

(**) "mature precision-strike regime"
(***) "anti-access and area denial warfare"

Mais si cela signifie que l'armée chinoise peut contrer la projection de forces américaines pour une fraction du coût américain, il signale aussi que les démocraties chevauchant le cercle de l'Asie orientale peuvent dissuader la Chine d'une agression pour une fraction des coûts supportés par l'APL. Dans une zone qui favorise la défense, de petites nations comme Taïwan n'ont pas besoin d'un budget militaire de la taille de celui de l'APL pour maintenir la Chine à distance.

Personne n'a autant besoin d'entendre ce message que les Taïwanais eux-mêmes. Dans mes voyages à Taïwan je n'ai pas manqué de chercher à interviewer des conscrits et des soldats de métier. Leur pessimisme est palpable. Cette crise morale à la base reflète une désorganisation sévère du système de conscription qui après leur expérience militaire, a laissé sans illusion des Taïwanais fièrement patriotes.

Juste aussi grave est l'absence de connaissance chez le Taïwanais ordinaire quant à la force des défenses insulaires. Un sondage récent a montré que 65% des Taïwanais n'ont pas confiance dans la capacité de leur armée à contenir l'APL. Il manque une campagne vigoureuse pour instruire le public des chances réelles d'une résistance militaire couronnée de succès afin que le peuple taïwanais ne puisse pas juger de la sûreté de leur île par des indicateurs imparfaits, comme le nombre en diminution des pays qui maintiennent des relations officielles avec Taïpei plutôt qu'avec Pékin. La campagne prévue par l'APL est spécifiquement construite pour intimider et écraser une armée taïwanaise démoralisée. Le champ de bataille crucial doit être l'esprit même des Taïwanais. Le défaitisme est une menace autrement plus dangereuse pour la démocratie taïwanaise qu'aucune arme de l'arsenal chinois.

Les Occidentaux et les Taïwanais devraient être plus optimistes quant à la défense de Taïwan qu'ils ne le sont aujourd'hui. Certes, l'armée taïwanaise prévoit de ne pas tenir plus de deux semaines après le débarquement, mais l'APL croit aussi que si elle ne peut défaire les forces taïwanaises en deux semaines, elle perdra la guerre ! Bien sûr, la disparité entre les budgets militaires des deux côtés du détroit est grande et croît, mais les Taïwanais n'ont pas besoin d'atteindre la parité pour dissuader la Chine de les agresser. Tout ce dont ils ont besoin c'est d'avoir la liberté d'acheter les armes qui rendront l'invasion impensable. Si cette bataille politique peut être gagnée dans les couloirs de Washington, le Parti n'aura plus le pouvoir de menacer Taïwan de venir se battre sur ses plages.

Tanner Greer
dans une traduction Royal-Artillerie


photo de mer démontée

Postface

La polémologie enseigne la réponse du faible au fort depuis les grands traités de guerre dont le premier n'est pas L'Art de la guerre de Sun Tzu mais La Poliorcétique d'Énée de Stymphale, me dit-on dans l'oreillette, même si la réflexion du chinois est si riche et pertinente qu'on l'étudie encore aujourd'hui. L'Asie a réinventé le concept asymétrique dans les guerres de décolonisation mais comme le souligne l'auteur dans le quatrième chapitre, le nerf de la guerre réside aussi dans le moral des combattants et dans la résilience de l'arrière. Les doutes infusés dans les esprits par les administrations américaines successives n'y aident pas. En revanche, le durcissement japonais face aux tentatives hégémoniques de la Chine populaire dans sa zone d'intérêts peut augurer d'une embellie dans l'opinion taïwanaise qui, chez les autochtones, a conservé beaucoup d'éléments de la civilisation nipponne dans sa vie quotidienne. L'allié sûr pourrait à terme devenir le Japon.

In fine, souhaitons que les pouvoirs à Pékin doutent assez du succès de leur aventure militaire pour y substituer une dialectique diplomatique musclée et le tapage nationaliste qui va bien à l'intérieur ; mais souvenons-nous aussi de l'expédition franco-anglaise de Suez en 1956 : l'affaire a sombré en deux coups de téléphone entre acteurs extérieurs au théâtre d'opérations. Taïwan est plus un gage qu'un atout et le Taïwanais le sait.



Compléments :
Pour avitailler sa réflexion le lecteur peut consulter sur ce site deux billets qui reviennent d'actualité :
- Le Phare d'Agincourt(clic) dont la capture déclencherait la revendication d'une Z.E.E. englobant les Senkaku inhabitées ;
- Le Scandale de Quemoy(clac), île de la République de Chine à vue des côtes chinoises, avec Matsu.

Appel à référendum des indépendantistes à Taïpeh le 20/10/2018 (clic Asahi) :


Postscriptum du 12/11/2018 :


Taiwan’s Nightmare Looming: China's ability to invade is getting stronger. Taiwan military planners now have to look at the China threat from a 360 degree perspective, not just looking west across the Taiwan Strait.
(source : Wendell Minnich in The National Interest (clic)



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