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lundi 22 mai 2023

Le mâle alpha n'est pas celui qu'on croit

Le contraste est saisissant entre un comédien ayant sauté la rampe de l'avant-scène pour s'investir à fond dans la défense de son pays en guerre, avec une allonge diplomatique que bien de ses alter ego peuvent lui envier ; et là-bas, le gnome maléfique confiné dans son bunker anti-atomique étanche à toute réalité, qui ne réagit qu'aux déférences de cour. Un homme sain, intelligent et pugnace malgré l'usure de la guerre ; un culturiste de la virilité rongé par ses échecs.

drapeau séoudien
Après sa tournée européenne d'augmentation du courage occidental, on attendait une forme de consécration personnelle au G7 d'Hiroshima mais c'est à Djeddah, au 32è Sommet de la Ligue arabe que l'effet le plus négatif pour Poutine a été produit. Des analystes sérieux nous donneront-ils les raisons tortueuses qui ont poussé le prince héritier séoudien à faire venir M. Zelensky dans cette enceinte, lui donnant la primeur tant au pupitre qu'à l'exposition médiatique ? Normalement, c'était la Russie poutinienne qui devait bénéficier indirectement du retour à la banque du tyran prodigue, en faisant un pied de nez à la coalition occidentale que l'Alaouite doit affronter encore par procuration. Or, mis à part la déclaration "téléphonée" du refus des ingérences étrangères dans les affaires intérieures par le raïs syrien, il fut question comme à l'accoutumée des éruptions géopolitiques qui minent le monde arabe, telles que l'apartheid israélo-palestinien, la révolte syrienne, la révolte houthie, la guerre civile soudanaise et les vœux pieux habituels sur la corruption et la répression des opinions publiques (clic). Mais on ne parla que de Zelensky.

Pour notre part, j'y vois trois raisons :

(1)- par le traitement très ordinaire réservé à Bachar al-Assad, MBS montre à la Russie qu'elle ne gouverne rien plus loin que ses frontières et surtout dans l'OPEP+ ; la Ligue arabe ne lui doit rien et n'entend pas se charger de ses intérêts ;
(2)- par le traitement exceptionnel réservé au bras armé du G7, montrer à l'Occident global que le monde arabe ne lui est pas hostile pour peu que l'ingérence dans les affaires de l'Orient compliqué diminuent sensiblement ;
(3)- par la réintégration de sa bête noire de Damas, montrer à Israël que les Accords d'Abraham ne lient pas les Etats signataires au-delà des textes approuvés, surtout depuis la rencontre sinoportée des dirigeants iraniens et séoudiens qui doit tout changer... au Yemen, en Syrie et en Irak (mais il y a loin de la coupe aux lèvres).

separation

A Hiroshima, le président ukrainien a eu la possibilité de parler à des "clients" de la Russie comme l'Inde et le Vietnam (voir la liste des participants) mais pas au Brésilien Lula - que faisait-il là ? - qui met les belligérants dans le même sac et qui s'est retrouvé bien seul assis quand tous les autres se sont levés pour l'accueillir. Par sa seule présence, il a aussi endossé la mise en garde du G7 à la Chine populaire d'arrêter de se payer de mots dans le champ diplomatique tout en déstabilisant des régions entières par des moyens déloyaux. La même Chine qu'il observe dans son agitation diplomatique en Asie centrale dans une concurrence ouverte mais niée avec Moscou.

Sergueï Lavrov peut maugréer tant qu'il voudra dans sa barbe, son influence diplomatique n'est désormais proportionnée qu'à son pouvoir de nuisance (essentiellement le grain), pouvoir que les alliés de l'Ukraine ont entrepris de réduire à presque rien. La Russie de Poutine-Patrouchev n'a plus de projet à vendre à ses partenaires autre que celui de répandre la mort, à son occident pour commencer. Cet obsession morbide va couper la Russie du reste du monde et l'enfermer dans sa paranoïa que bientôt plus personne ne voudra partager. Une puissance régionale, disait Obama, un empire érémitique enfermé aujourd'hui sur sa désolation. Quel contraste ! A Kyiv, un homme crédible dans sa lutte contre l'agression étrangère, montrant un esprit ouvert, présidant un pays libre de gens libres ; là, une jachère immense qui fonce vers son destin coréen sous la férule d'un tyran fébrile et peureux qui se déplace d'un bunker à l'autre dans un train blindé, et ne sortira plus de chez lui depuis son incrimination à La Haye. Ici, on déborde d'ingéniosité pour palier les carences et vaincre dans son bon droit ; là, une jeunesse éduqué est en fuite, une logorrhée risible dans sa primitivité ou déspérante de bêtise se répand sur les ondes, des savants sont emprisonnés parce qu'ils n'ont pas livré au despote l'arme fatale commandée, des élites sont à l'affût de combines pour sortir du piège ! (info +) La Russie de Poutine est presque un album de bandes dessinées. Ils en sont venus à cartographier les nœuds et fuseaux de communications sous-marins européens et les champs d'éoliennes pour instrumentaliser une menace latente, à défaut de faire vraiment peur par ce qu'ils ont montré jusqu'ici en vraie grandeur. On se rengorge ce soir à Moscou de la "prise de Bakhmout", un abcès de fixation de moindre importance tactique, après huit mois d'assauts acharnés et combien de dizaines de milliers de morts ! Est-ce fini ? Le casse-noix est en place.

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Entretemps, j'entendais réciter le catéchisme russe par des analystes du microcosme royaliste et assimilé, tout à leur adoration du Grand Mâle Blanc contrarié par l'Amérique dégénérée, croyant, sans rien savoir au fond, que la guerre d'Ukraine n'est pas notre guerre. Ils nous rappellent les grands anciens qui pensaient que l'affaire des Sudètes n'était pas non plus notre affaire, avant que le tyran de l'époque ne se jette sur ses voisins, l'encre de Munich à peine sèche. Que deviendraient les Baltes et la Moldavie si la paix par capitulation - la seule acceptable par Moscou - aboutissait, sachant que la signature russe est sans valeur depuis 2014 ? Ce ne serait toujours pas notre guerre ? Difficile de faire plus lâche. Le microcosme a une fâcheuse tendance à entrer dans tous les tunnels bouchés de l'histoire, à la poursuite de ses anachronismes, sans rien connaître de la charpente stratégique du monde réel. Hélas ! Trois fois !

lundi 30 mai 2022

Un agenda caché au G7 ?

agenda cuir
Y a-t-il un agenda caché du G7 dans l'affaire d'Ukraine ? Quand en 1975 Valéry Giscard d'Estaing a inventé ce format convivial (alors G6) en dehors des chancelleries diplomatiques, c'était pour que les chefs d'Etat se disent des choses sans abonder aux conclusions documentées obtenues des rapports officiels. Ils pouvaient dériver de la ligne officielle, nuancer des positions par leurs sentiments intimes et se dire l'indicible au coin du feu. Les causeries de Rambouillet furent le lieu propice à des consensus qui n'apparurent pas dans les communiqués finaux. Toutes les réunions, sauf peut-être celle de Taormina avec le Grand Eructateur Trump, permirent de caler une position commune sur les soucis du temps. Mais cela, seuls les participants au premier cercle pouvaient le confirmer. Conseillers et sherpas ont engraissé le format depuis lors et il n'y a pas la même fraîcheur d'intention aujourd'hui qu'au départ, quoique l'agenda caché soit toujours possible. Pour en revenir à l'affaire d'Ukraine, il semblerait qu'une gestion des livraisons d'armements, lourds surtout, trahisse une queue de trajectoire pas forcément positive pour le pouvoir à Kyiv, si on y rajoute en plus l'intention objective de la France et de l'Allemagne d'arrêter les combats coûte que coûte, au grand dam des pays d'Europe orientale.

L'artillerie américaine livrée à l'Ukraine est mesurée afin qu'elle ne puisse atteindre le territoire de la Fédération de Russie, et les panzers allemands n'arrivent toujours pas (les équipages seraient en formation). Les douze canons Caesar français sont une goutte d'eau dans le fracas actuel. Les obusiers fournis par l'Europe occidentale et la Grande Bretagne n'ont pas l'allonge leur permettant de détruire la logistique russe en territoire russe. Est-ce un signe qu'il existe un agenda caché ? Et lequel serait-il ?
  • Abandonner la Crimée une bonne fois au prétexte du référendum de rattachement à la Russie en 2014. L'alternative (refusée par Kyiv) aurait été de séparer les Raïons et Municipalités de Sébastopol du reste : Simféropol et le désert de Crimée en creusant l'organisation territoriale mise en place en 1992/2010. Ce territoire non-stratégique aurait pu retourner maintenant à une Ukraine fédérative, englobant les deux républiques fantoches du Donbass oriental, la ville fédérale de Sébastopol et sa base navale gigantesque restant à la Russie.
  • Abandonner les deux oblasts de Louhansk et Donetsk. L'alternative (refusée par Kyiv) aurait été de mettre en application les accords de Minsk qui prévoyaient l'autodétermination des séparatistes russophones, au lieu de finasser en invoquant des conditions de calme impossibles à maîtriser. Il s'agit maintenant de tout le Donbass !
  • Echanger ces Sudètes contre le retrait russe des côtes ukrainiennes de la Mer noire, garantir la sûreté d'Odessa et la liberté de navigation sur tout l'espace maritime (déminer).

Si l'agenda caché existe, le seul vrai problème pour le G7 est d'avoir des interlocuteurs crédibles à Moscou : Poutine, Medvedev et Lavrov sont-ils prêts à négocier raisonnablement ou comprendront-ils que cette proposition d'arrangement est une faiblesse occidentale dont il faut profiter en faisant monter les enchères. Je serais tenter de le croire, tant ils sont persuadés d'avoir le mot de la fin avec la menace nucléaire. Ce qui laisse dire à l'Ukraine, qui sent bien que ça branle du manche, que toute concession en appellera d'autres. Le Kremlin est dans une démarche de capitulation jusqu'à tout y engloutir, économie, crédit international et sûreté politique intérieure. Une fuite en avant qui va bien finir par faire peur aux Chinois si les résultats ne sont pas au rendez-vous très vite, parce que cette économie mondiale, dont la Russie se retranche en ricanant, est le poumon d'acier de la Chine populaire sans l'oxygène duquel tout peut s'effondrer... à la veille du 20è Congrès du PCC en plus !

Pékin serait-il le seul canal d'accès au pouvoir russe capable d'être écouté ? Raison, logique peuvent s'y doubler d'une certaine insistance à se faire entendre, instrumentalisée par la reconstruction d'une sphère économique extérieure à la Fédération, seule chose pour laquelle le pouvoir chinois est prêt à se mouiller ; d'une puissance militaire russe rénovée, il n'en sera jamais question. Au contraire, l'étrécissement de la puissance économique russe entre dans le plan chinois de collaboration sibérienne pour capter à bon prix les ressources minières considérables dont l'empire du milieu a besoin. Une diminution du poids militaire russe en Extrême Orient lui convient très bien. Pékin est donc un canal d'approche qui pourrait déboucher.

On notera en marge que le Japon est au cœur de la dispute russo-occidentale, qui a décidé de doubler ses dépenses militaires en s'autorisant pour la première fois des systèmes d'attaque préventive. Les Kouriles ne sont pas si loin, et Moscou fait la sourde oreille sur la revendication légitime nippone de zones de pêche en eau froide inexploitées par la Fédération de Russie qui ne sait trop quoi en faire, après les avoir capturées sans combattre en 1945.

Pour nous résumer, l'agenda caché est probable mais impraticable avec le pouvoir aux commandes à Moscou. La guerre n'est pas gagnable. La Russie ne peut la perdre sauf à enterrer son régime politique mafieux ; la Russie ne peut pas la gagner contre une nation en armes de l'importance de l'Ukraine, à moins de la raser rock-bottom. Un proverbe cévenol que j'ai déjà cité nous donne l'issue évidente à cet affrontement d'un autre âge, construit au Kremlin sur le mirage d'une puissance économique russe capable de le soutenir longtemps : tout finit toujours par s'arranger, même mal ! Et l'on dira cette fois encore : "et tous ces morts pour rien !"

jeudi 26 août 2021

La pente isolationniste américaine

W.J. Burns
Haut fonctionnaire et diplomate William J. Burns, directeur de la CIA

Lors du G7 virtuel de mardi dernier convoqué par Boris Johnson, le président Joe Biden a campé sur son agenda qui prévoit de sortir d'Afghanistan les dernières troupes américaines au 31 août 2021, soit mardi prochain minuit EST. Il argue d'un accord passé avec le pouvoir taliban de Kaboul pour maintenir un couloir humanitaire sûr vers les deux aéroports jusqu'à cette date, accord sans doute obtenu sur place par William Burns, le Directeur de la CIA (30 ans de diplomatie). Il est moins question dans ses propos actuels du sort des collaborateurs afghans, pour ne pas braquer le pouvoir local qui demande que le pays ne soit pas vidés de ses experts car il en aura besoin pour remonter la pente. Même si la noria occidentale pompe beaucoup d'eau, il n'est pas à exclure que les ressortissants de l'ex-coalition puissent quitter le pays par d'autres voies que Kaboul, par voie terrestre avec une sécurité assurée par les talibans en province et en frontière. Par contre pour les autres, la chose est entendue.
Le Congrès est hostile à cet entêtement sur la date du 31 août mais, apparemment, le président Biden entend rompre avec la tentation du "toujours plus", plus d'hommes, plus de temps, plus d'argent, qui a guidé dans le passé les opérations extérieures vers le fiasco. D'autres moyens sont possibles, même s'il ne semble pas connaître lesquels.

Ce qui est plus net est son refus d'entendre les supplications de ses alliés britanniques, italiens, allemands et français qui sont également empêtrés dans les procédures d'évacuation. Le motif invoqué par les services est que l'Etat islamique en Afghanistan - ennemi juré des talibans - serait en approche des pistes d'envol pour faire un carton spectaculaire avant le départ des Américains. Il est illusoire de pouvoir les détecter et les contenir sans l'appui attentif des talibans du district de Kaboul. Derrière cet écran d'ordinateur, il serait forfanterie d'indiquer un dispositif de sûreté possible. Reste qu'aucun compromis n'a été essayé par la Maison Blanche pour tenir compte des difficultés de ses alliés et que désormais se pose la question de la fiabilité du couplage atlantique.

Marc Fiorentino
Justement, dans sa lettre numérique quotidienne, Marc Fiorentino qu'on ne présente plus, donnait une synthèse très pertinente de ses considérations sur le futur isolé des Etats-Unis revenus d'un siècle de déboires diplomatiques. La voici telle qu'elle fut reçue le 23 août 2021 :

LES ÉTATS-UNIS...
...ne veulent plus être les gendarmes du monde.
Ils ne veulent plus sacrifier une seule vie américaine à des milliers de kilomètres de la mère patrie. Et, ce qui est nouveau, et qui change totalement la donne, ils n'ont plus besoin d'être les gendarmes du monde. Pour une raison simple : ils sont devenus autonomes.

AUTONOMES...
...pour l'énergie.
Ils n'ont donc plus besoin du Moyen-Orient.Autonomes pour l'alimentation. Autonomes pour la tech, à un détail près, on en reparlera. Certes leur balance commerciale est encore largement déficitaire mais pour une masse de produits non stratégiques. Les États-Unis peuvent fonctionner seuls. En toute autonomie. Plus aucune raison d'intervenir au-delà de leurs frontières.

LES ALLIÉS TRADITIONNELS...
...des États-Unis ont du souci à se faire.
Et ils s'en font. Ils doivent tous réévaluer la situation à l'aune de ce nouveau paradigme. L'Arabie Saoudite, les autres pays du Golfe ou encore Israël vont devoir apprendre à se défendre seuls. L'Europe va devoir apprendre à se défendre seule. Et Taïwan a compris cette semaine qu'aucun Américain ne mourra pour empêcher la Chine de l'annexer.

LE CAS DE TAIWAN...
...est intéressant.
Les États-Unis sont dans une course contre la montre. Taïwan a encore un intérêt stratégique: les semi-conducteurs. Les États-Unis espèrent que la Chine ne lancera pas l'inéluctable annexion avant qu'ils ne deviennent autonomes en semi-conducteurs. Mais dès qu'ils le seront, dans quelques années, Taïwan sera livrée à elle-même avant d'être livrée à la Chine.

APRES PLUS D'UN SIECLE D'INTERVENTIONISME...
...pour des raisons purement économiques, et idéologiques, la lutte contre le communisme, une page se tourne.
Les États-Unis reviennent à un isolationnisme qui leur est cher. Et cela change la face du monde. Du monde politique. Et du monde économique.
[fin de la synthèse fiorentina]


Et lui de conclure sur l'Afghanistan :
« Si les Talibans ne font pas l'erreur d'être les complices d'un attentat sur le territoire américain ou sur des personnes de nationalité américaine, ils pourront tranquillement faire régner la terreur chez eux. La realpolitik version 21ème siècle.»

Président Monroe
Le bonheur des peuples est de rester chez eux comme y obligeait la doctrine Monroe (5è président de l'Union) dans un discours resté fameux et prononcé devant le Congrès des Etats-Unis le 2 décembre 1823. Elle est restée la fréquence porteuse de toute la diplomatie étasunienne jusqu'à l'engagement des Sammies dans la Grande Guerre en Europe. Le président Wilson prit fait et cause pour les démocraties et formula sa doctrine à lui dans un discours pas moins fameux délivré devant le Congrès des Etats-Unis le 8 janvier 1918 en prélude au traité de Versailles et à la création de la Société des Nations. Ce sont les Quatorze Points de l'idéal wilsonien. Qui sont refutés aujourd'hui, selon l'axe d'approche de Marc Fiorentino. Ce nouveau défi qui bouleverserait les relations internationales en profondeur s'ajoute au défi climatique qui n'est pas affronté sérieusement par les grandes nations. Si Marc Fiorentino a une perception extra-sensorielle du futur, nul doute qu'au spectacle du chaos afghan, les think tanks américains qui font la diplomatie du pays auront la même, et que l'analyse fouillée d'un futur probable est déjà lancée. Il nous suffit d'attendre pour la lire.

Postscriptum du 27 août 2021:
Dans son allocution d'hier à la Maison Blanche, Joe Biden est apparu comme un homme fatigué, presque un vieillard. Nul doute qu'il cherchera à venger l'insulte de l'Etat islamique au Khorasan, mais il aurait pu marquer le coup plus brutalement, en décidant d'un périmètre de sûreté au delà de l'enceinte aéroportuaire, par exemple. Après avoir vu le porte-parole du Pentagone lire son prompteur pour nous parler des attentats de Kaboul, on a l'impression que la communication politique à usage intérieur a pris le pas sur l'action. Après le bon vieux clown de la téléréalité, le système démocratique américain a sélectionné un sénateur en fin de vie. Le quarante-sixième président des Etats-unis passera-t-il l'hiver ?

samedi 31 août 2019

Macron se chiraquise

Dans notre billet précédent consacré au G7 de Biarritz, nous avions conclu sur l'inutilité de l'exercice, ce en quoi nous étions court ! Si l'exercice ne provoquera aucun changement de cap, n'adoucira aucun conflit - trop d'acteurs étaient absents - il redonnera en revanche du lustre au président de la République dans son agenda diplomatique. A la Chirac, on le trouvera abracadantesque à l'intérieur mais de belle stature à l'extérieur. A nul effet aussi, comme le modèle !

On accordera néanmoins au chef de l'Etat d'avoir conduit le show avec talent, en oubliant qu'il eut très tôt un professeur de théâtre doué. Nous avons tout vu dans cette pièce remarquable, la chaleur en cajolant Donald Trump, la vindicte en insultant Jair Bolsonaro par contumace, la surprise en remettant en selle Vladimir Poutine dans le format "Normandie" et le coup de théâtre avec l'irruption de Mohammad Javad Zarif bénie par Trump à la fin. Pas de gros couacs dans la salle, Hendaye et Bayonne étaient contenues, Biarritz vitrifiée. Difficile de faire mieux. Soyons beaux joueurs. D'autant que ça ne va pas durer.

Déjà Donald Trump a apporté tout son soutien au président brésilien et à son fils dont il agrée les lettres de créances pour l'ambassade de Washington ; Vladimir Poutine, de retour de Brégançon, n'a pas mis d'eau dans son vin pour la Crimée et traite la crise au Donbass en direct avec le jeune président ukrainien ; on sait que Mohammad Javad Zarif n'a aucune influence en Iran sur les questions de fonds qui motivent la course à la bombe atomique, et on doit se préparer à un nouvel incident provoqué par les gardiens de la Révolution dans le Détroit d'Ormuz pour marquer leur périmètre de pouvoir en Iran même. Entretemps le taux d'enrichissement de l'uranium monte (selon AIEA).

S'il peut se réjouir de l'éviction provisoire de Matteo Salvini de la sphère politique italienne, Emmanuel Macron comprendra vite que tout commentaire, conseil ou reproche de sa part déclenchera un revers cinglant, la Casta ayant appris à nous détester ! Restent l'Europe et le Brexit. Angela Merkel est en soins palliatifs et son premier souci (en a-t-elle deux ?) est de protéger l'économie allemande ; aussi est-elle prête à tout accommodement avec les Etats-Unis et la Grande-Bretagne pour la prospérité de la Deutschland AG. Boris Johnson l'a compris qui, s'il est intelligent, va placer le coin entre Paris et Berlin lors de la renégociation de l'accord de divorce à 35-39 milliards de livres sterling !

A l'intérieur, on prépare la "rentrée" avec tous les marronniers de circonstance, et je viens d'apprendre que le cirque des retraites Delevoye va sillonner la France des grands débats pendant un an. Pour meubler, on va relancer les disputes sociétales (PMA+) et écologiques. On tiendra bien jusqu'aux élections municipales qui seront le grand défi de LaREM. Le parti présidentiel va-t-il s'ancrer au sol ou non ? Les propagandistes de l'Elysée sont à la manœuvre partout en France mais surtout dans les municipalités tenues par le parti des Républicains en liquéfaction rapide. Il faut ramasser les noyés et brusquer les sortants indécis : avec nous, c'est la vie, contre nous, c'est l'EHPAD ! Peut-être qu'à la fin, de reculades en apaisements et compensations, la seule chose qui restera du (premier?) quinquennat Macron sera la pulvérisation du paysage politique français, non pas tant dans l'incinération des vieilles biques que dans sa recomposition sur des logiciels revus et pilotés par le pouvoir central. Une sorte de contrôle social hégémonique de la strate élue. Très fort le stagiaire ! Restera à construire une idéologie compréhensible par le souverain peuple. Vu le niveau politique atterrant du souverain, ce n'est pas gagné !

Après Biarritz, la comédie du pouvoir continue donc. On est en "démocratie".


mardi 20 août 2019

G7, de Rambouillet à Biarritz

Quand le président Giscard d'Estaing proposa que les chefs des six plus grands pays de l'OCDE passent trois jours ensemble loin des affaires pour discuter de l'état du monde, il n'eut qu'à choisir un des nombreux châteaux de France, proche d'un aéroport. Et ce fut Rambouillet. Chacun savait parler directement à son homologue, le sommet était en anglais et en français, et les fauteuils les plus occupés étaient ceux qui regardaient la cheminée. On était en novembre. La déclaration finale mérite sa lecture en cliquant ici. Les pays s'orientaient vers la libéralisation des échanges pour palier les désagréments du choc pétrolier de 1973. Notons qu'il y avait eu précédemment des réunions à Washington entre ces mêmes partenaires pour harmoniser les réactions vis à vis du défi pétrolier "arabe" provoqué par Kadhafi et Mattei (ENI) contre les Sept Soeurs*.

En pleine guerre froide, la géopolitique du moment était pire qu'aujourd'hui. On ne se posait pas la question d'être sérieux. Aujourd'hui on cherche à faire sérieux ! D'où le barnum du 45ème G7 à Biarritz. Le président Macron, à qui l'on reconnaît une belle aisance rhétorique, joue l'affaire comme un festival d'Avignon basque. Admirez-moi, admirez-moi ! Et toute la côte est sous occupation du pouvoir central pour que la parade des démocraties soit réussie. Le détail des dispositions de confinement a de quoi surprendre en plein mois d'août le long de la très touristique côte basque. Qui entrera dans la ville bunkerisée pendant les trois jours de l'exercice ? Mais le maire de Biarritz est content. Il sera sur la photo.

Bien sûr le sommet appelle un contre-sommet qui lui se tiendra à Hendaye. Sans émeutes, quoi se mettre sous la dent ? La presse attend du sang comme à l'accoutumée, en rappelant les G7 qui ont dérapé comme à Gênes. Elle fait des émissions sur le black block, parle d'abondance des alter-mondialistes, antifas et autres alternatifs écologistes jaunes ou verts. Jean-Dominique Merchet, et bien d'autres avec lui, ne saura se contenter des punchlines de Donald Trump et du communiqué final en langue de bois. Il énumère sur LCI tous les risques potentiels avec une gourmandise non dissimulée. Il va y avoir du sport, ne quittez pas l'écran !

Mais il manquera l'acteur qui donnait la réplique jadis. Aussi pour rehausser le prestige national, monsieur Macron a recréé le prologue de Paillasse en invitant le petit Csar à Brégançon. Débarqué d'un hélicoptère lourd plus grand que le "fort", Vladimir Poutine s'est prêté à la représentation théâtrale qui s'est déroulée à nul effet, comme prévu. La Russie est prise au piège de l'hybris poutinien qui a fait l'erreur stratégique de Crimée. Si la reprise de la municipalité russe de Sébastopol pouvait se fonder sur des motifs historiques qu'on ne rappellera pas (Catherine II etc), capturer toute la Crimée était stupide à deux points de vue : cela déclenchait la bronca occidentale et des sanctions très pénalisantes ; le pays est un désert stérile sans eau ni électricité, cher à entretenir et à sécuriser, pure perte ! Eut-il réfléchi avant de lancer ses troupes anonymes, que Poutine aurait eu tout le temps d'expliquer pourquoi "Sébastopol" était russe pour l'éternité et moyennant une compensation financière, aurait réglé la question avec l'Ukraine (qui se gardait le désert !). Et qui pis est, la guerre à bas bruit du Donbass et de la passe de Kertch n'est justifiée chez l'état-major russe qu'en défense de la péninsule de Crimée. En attendant ? en attendant on fera semblant.

Le G7, qui a dérivé lentement du club anglais plein cuir à la foire de Chatou, va être remodelé par la présidence française, ainsi que nous l'explique le site officiel de l'Elysée :

Le G7 [sera] l’occasion, en 2019, de faire évoluer le format du groupe, en y associant 1/ de grandes démocraties qui ont une influence régionale majeure ; 2/ des partenaires africains pour bâtir un partenariat renouvelé ; 3/ des acteurs clés de la société civile, avec l’objectif de former des coalitions autour de projets et de solutions pour lutter contre toutes les formes d’inégalités, de façon plus efficace, légitime, concrète.

Vont donc s'ajouter aux fondateurs, l'Afrique du Sud, le Chili, l'Australie, l'Inde, Le Burkina Faso, l'Egypte, le Sénégal, le Rwanda ; et des associations de défense des libertés civiles dont le nom est affublé du chiffre "7", tels Youth7, Labour7, Women7 etc...
Si on dit barnum, c'est bien le Barnum historique à trois pistes où seule la piste centrale est intéressante.

Fallait-il bloquer le Pays basque en plein été pour trois jours de cirque ? On notera pour finir qu'à l'exception des Etats-Unis, aucun des pays participants n'a de problème avec un autre pays présent à Biarritz. Mais tous ou presque ont de graves problèmes avec des pays hors-G7. Ce qui souligne l'inutilité du show diplomatique à l'intention des masses laborieuses et démocratiques.



(*) Les Sept Soeurs : BP, CFP, Texaco, Mobil, Chevron, Shell et Standard Oil

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