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jeudi 29 février 2024

Bissextile

Père Auguste Chapdelaine, dit Ma Laï
#2243 - Saint Auguste aujourd'hui. Pas l'empereur, mais Ma Laï des Missions étrangères de Paris, né à La Rochelle (Sartilly-Baie-Bocage) et décapité à Dingan (Kouang-Si) le 29 février 1856 pour prosélytisme interdit. Son exécution révulsera les chancelleries et engagera la France à côté de l'Angleterre dans la Seconde Guerre de l'opium dont le fait d'armes le plus marquant fut le sac du Palais d'Eté ! Le Parti communiste chinois fête encore aujourd'hui le supplice patriotique du "missionnaire criminel" ! Il s'appelait Auguste Chapdelaine. Les persécutions continuent de nos jours, des prêtres sont emprisonnés sans jugement, certains comme Mgr Augustine Cui Tai, évêque auxiliaire du diocèse de Xuanhua dans le Hebeï, depuis seize ans. Mais le cardinal Parolin, Secrétaire d'Etat du Vatican, leur parle ! Il se prend pour un grand diplomate, bien que tous les évêques chinois lui aient déconseillé le kowtow d'allégeance à des gens sans aveu. A 92 ans, le cardinal Joseph Zen Ze-Kiun, évêque émérite salésien de Hong Kong, est encore harcelé par la Gestapo chinoise pour avoir dénoncé ce marché de dupes ; mais Sa Sainteté, trop fière d'avoir noué le dialogue avec l'empire emblématique des BRICS, ne moufte pas.

L'autre nouvelle du jour, c'est l'examen du pourvoi en cassation des époux Fillon qui dénoncent un harcèlement téléguidé du Parquet national financier à leur encontre en pleine campagne électorale. Il faut dire que François a écopé d'un an de prison ferme en appel, sous bracelet sans doute. Ça la foutrait mal sur la Place Rouge. Que l'erreur de jugement du prévenu ait été politisée à outrance ne fait de doute pour personne en France, comme d'ailleurs sa totale absence de sens moral ; mais dans son malheur, qu'il se dise qu'il a eu plus de chance que Michel Colucci ou que Robert Boulin. Délibéré au 24 avril prochain.

Après, nous pourions en faire des tonnes sur l'irrépressible logorrhée de notre président qui soûle la planète et nous autres avec ses sermons à propos de tout et de rien - il va faire la semaine de Philippe Bilger ; sur la CEDEAO qui se rabiboche avec les juntes entre Africains loin des objurgations de Paris ; sur les obsèques de tous les dangers d'Alexei Navalny demain vendredi à Moscou - la rafle ; sur la mise en porte-à-faux de Benyamin Netanyahou qui doit calmer ses ardeurs destructrices le temps du ramadan, sans garantie auucune de pouvoir s'y remettre ensuite, laissant ce faisant la vie sauve aux rats-taupiers du Hamas et ouvrant enfin les portes d'une contestation intérieure d'ampleur ! Si, une dernière chose m'exaspère : nous ne savons pas gérer nos polders de Flandre et l'embouchure de la Charente. Il est plus que temps de faire venir des Hollandais pour reconstruire tout le dispositif.
Le dicton du jour est néanmoins rassurant, on peut expédier la Légion sur le Dniepr, enfin presque :

« N’aie nulle peur de l’année bissextile, mais de celle d’avant et de celle d’après »

lundi 28 août 2023

La guerre mondiale n°3 n'aura pas lieu.

Dans un entretien d'une heure accordé à Natalia Turine (clic) dans sa Librairie du Globe, Michel Duclos évalue la possibilité d'une extension du domaine de la guerre émanée de la crise régionale déclenchée par la Russie dans la galaxie slave. Cet embrasement courrait sur tout l'espace eurasien jusqu'à mettre le feu à l'étranger proche de la Chine populaire. Dans la perspective d'une réalisation de cette vision apocalyptique, montent le chant des colombes de la paix au détriment bien sûr de toujours les mêmes, les agressés, qui par leur entêtement font courir au monde un danger existentiel. Les munichois français en sont rassurés, qui donnent tout à l'appétit de l'ours russe pour qu'il ne trouble pas l'heure de l'apéro. On y croise des gens plus accomodants à l'endroit du Kremlin que les Chinois eux-mêmes qui restent abonnés aux frontières des Nations-Unies. Et nous citons Nicolas Sarkozy, Luc Ferry, Jean-Luc Mélenchon, Eric Zemmour pour les plus visibles. Mais que pensent au fond d'eux-mêmes Olaf Scholz et Emmanuel Macron, en chauffant leur cognac devant un bon feu de cheminée ? C'est le moment de régler l'horloge stratégique.

champignon nucléaire
Dans le feu de l'action mais toujours en état de paix, on trouve les deux Europes, le Royaume-Uni, les Etats-Unis et le Canada, chaque bloc ayant ses motifs propres. En renforts lointains, mais assez proches de l'extrême-orient russe, se trouvent le Japon et la Corée du Sud.
L'Europe orientale est directement menacée de glaciation par la guerre russe d'Ukraine et, à l'exception notable de la Hongrie (better red than dead !), elle entend se défendre manu militari si l'Ukraine s'effondre. Pour commencer elle pare les coups d'une guerre hybride annonciatrice d'une exacerbation de l'hostilité russe envers les anciens pays du pacte de Varsovie. Certes garantis par l'article 5 du Traité de l'Atlantique Nord, ces pays réarment quand même à grands frais derrière la Pologne à qui on ne la fait pas. L'idée semble être de rendre impossible une victoire conventionnelle des Russes qui se risqueraient sur leurs territoires, obligeant le Kremlin à monter alors le niveau d'attaque jusqu'à déclencher une réplique américaine. En fait le réarmement mené tambour battant vaut réassurance du parapluie atomique américain ; et c'est bien vu car ça plaît à l'Administration de Washington de quelque bord politique qu'elle procède, parce que la "nouvelle Europe" se sort enfin les doigts.

L'Europe occidentale continentale (du Cap Nord à l'Ile de Fer) se cherche. Toutes les chancelleries connaissent Vladimir Poutine, certaines pour l'avoir reçu plusieurs fois, et elles peinent à reconnaitre dans le petit csar d'aujourd'hui le nain maléfique qui va foutre le feu à la moitié de la planète. Donc elles écoutent tout ce que dit la communication du Kremlin pour y trouver matière à se rassurer de l'existence d'une rationalité, différente de la leur sans doute, mais praticable néanmoins quand on a les codes. C'est dans ce travers qu'a versé Emmanuel Macron au début de l'engagement russe en Ukraine. A creuser, on ne connaît toujours pas les termes de l'échange ! Faute de mieux, l'Europe occidentale mise sur la casse des armées soviétiques qui reportera plus à l'est le front "euro-russe", ouvrant en même temps une confrontation froide susceptible de s'atténuer dans le temps, ou plus vite, si la disparition de Poutine ouvrait les vannes d'une débacle de la Fédération de Russie avec accélération des routes chinoises de la soie vers l'Europe solvable. Il y a un pont stratégique à double sens à jeter par dessus les ruines de la connerie poutinienne entre l'Europe et la Chine qui passe justement par ces routes de la soie.
Dans l'entretien qui ouvre cet article, Natalia Turine laisse entendre que la porteuse psychologique de l'Europe de l'Ouest continentale est la capitulation. Ce qui ne manquera pas d'arriver si les élections américaines portent à la Maison Blanche un président hostile à l'implication des Etats-Unis dans une guerre européenne (ils ont déjà donné). Mais si le manche branle parfois sur cet espace de la "vieille Europe", il nous reste une possibilité de prendre nos gains en cas de rupture du plafond de verre sur lequel et sans grâce patine Poutine, en rebranchant la station-service russe à nos économies qui en sont le débouché naturel.

Depuis les opérations de nettoyage de la diaspora russe par le FSB sur son sol, le Royaume-Uni n'a pas tergiversé, qui a entraîné l'armée ukrainienne dès 2015 à se départir du règlement de combat soviétique pour être capable d'un raisonnement tactique adapté aux circonstances. C'est cette autonomisation des unités qui a permis de stopper la marche sur Kiev des brigades playmobil russes. L'ouverture des hostilités l'a confirmé dans sa prospective et, résistants dans l'âme, les Britanniques poussent au confinement et à la destruction de la puissance militaire russe, après le saccage organisé de son économie. Au cas où la question nous serait posée, ce blogue est sur cette même intention, bloquer et détruire les ressorts de la menace... jusqu'au Kamtchatka. Mais le défi qu'affronte le Royaume-Uni est sans doute plus grand que les moyens dont il dispose aujourd'hui en défense. La distance relative du danger russe freine aussi l'abondement aux caisses du réarmement, la société de sa gracieuse majesté étant confrontée à d'innombrables déconvenues depuis le Brexit. Le gros morceau sur l'épure stratégique, c'est l'Amérique du Nord.

Le Canada est le pays de l'Alliance le moins impliqué dans la dispute russo-ukrainienne. Il contribue néanmoins à la défense de la Liberté en formant des recrues ukrainiennes. Rapportée au PNB, sa contribution relative dépasse celle de l'Allemagne. C'est un pays qui sait aussi mettre les moyens et le seul qui avait débarqué des escadrons de chars Leopard2 en Afghanistan... pour s'en servir.
Les Etats-Unis d'Amérique sont une thalassocratie mondiale dont les intérêts sont partout menacés ; c'est le propre d'un empire ; plus tu es grand, plus tes mitoyennetés conflictuelles s'additionnent. S'il peuvent faire face à une globalisation du conflit slave déclanchée par la consumation des mèches lentes interagissant entre pays détestant l'Occident, ce n'est pas non plus sans y perdre des plumes, au plan économique et financier d'abord. Globalisation du conflit signifie que la Chine populaire entre en transes et menace le Pacifique nord dont elle est barrée d'accès par l'île de Taïwan (on ne ressort pas la carte). Il est plus que probable qu'une coalition navale des Etats-Unis et du Japon réarmé tiendrait tête à l'escadre chinoise percluse de faiblesses inhérentes à la hiérarchisation communiste. Mais sur zone, les deux points chauds que seront le verrou formosan et l'industrie sud-coréenne que les Kims veulent anéantir, coûteront très cher à défendre contre l'ouragan de missiles promis. Il faut souhaiter que le PCC mesure bien l'effervescence sociale que créera en Chine une crise économique des exportations passant par le Détroit, sans parler des crises immobilière et bancaire annoncées qui anéantissent l'espérance des classes inférieures. Il y pourrait périr non sans avoir fait tuer beaucoup de monde avant - on ne se refait pas ! Certains le voient-ils à Pékin ? On m'assure que oui et que l'obsession taïwanaise est une idiosyncrasie du président Xi qui se retrouve condamné à poursuivre cette chimère sur un chemin qu'il a lui-même tracé, jusqu'au centenaire de la proclamation de la République populaire par Mao Zedong. Mais cette incertitude de la coagulation sino-russe qui obère les meilleures analyses, se confronte à une autre : la stratégie-miroir de l'Occident qui "ré-agit" et ne commande plus aux événements.

Dans l'entretien, Natalia Turine suggère de se pencher sur le régime démocratique qui fait s'affronter aux Etats-Unis une moitié du pays contre l'autre, créant un momentum stérilisateur de toute stratégie. Son invité voit très bien le biais dialectique contre le régime démocratique auquel il répond par l'expression des libertés individuelles et autres valeurs, ce qui, à mon sens, est botter en touche. Ce que dénonce sans le citer Natalia Turine - elle a des difficultés en français - c'est le régime parlementaire qui renverse le parti du moment sur le parti de la veille dans une alternance sans fin, peu propice à la permanence stratégique. Michel Duclos concède quelques défauts au modèle mais ne peut le renier sans renier tout ce qui l'a fait lui, énarque et diplomate de haut niveau. Or c'est bien là que se trouve le défaut de la cuirasse occidentale. Courir au plus pressé, dans les contraintes d'opinion et les bornes budgétaires votées n'est pas propice au déploiement d'une stratégie de long terme. Que peuvent vouloir les Etats-Unis à vingt ans de vue ? Cette période de temps est séquencée en segments de deux années : de mid-terms en mid-terms. Il n'y a que dans une guerre ouverte où la nation américaine précipite en une force assez puissante pour vaincre ou décourager ses contempteurs. Le modèle parlementaire étant en vigueur également en Europe, il lui apporte les mêmes défauts ; sauf à être plantés devant la porte ouverte du four russe comme le sont les pays de l'Est anciennement soviétisés, qui surmontent la démocrature par une forme de cohésion nationale que nous avons oubliée.

*** Conclusion ***

Les Chinois comme les Indiens d'ailleurs ont signifié à la Russie que l'usage de la bombe atomique était restreint à la défense ultime des intérêts essentiels d'une nation et ne pouvait servir à négocier une paix par sa seule menace d'emploi. Il ne fait pas de doute qu'à Zhongnanhaï tout au moins, les analystes chinois ont conclu à l'anéantissement de l'empire céleste et de sa colonne vertébrale communiste si une guerre nucléaire était déclenchée. On peut fonder une prospective stratégique sur cette conviction, c'est à dire que tant qu'un conflit régional ou global ne pénètre pas les intérêts essentiels des parties prenantes, il n'y aura pas d'escalade nucléaire de la part des acteurs majeurs. Mais si le projet d'un "doté" est de conquérir continuellement ses marches, il reporte en avant la ligne rouge de sa réaction de sauvegarde. La Chine n'est pas sur une trajectoire de conquête. Contrairement à ce que pense Turine, la Chine populaire a un projet pseudo-hégémonique dans ses propres limites, qui dépasse le matérialisme vulgaire : revenir aux marches de l'ancien empire (les sources hydrologiques) et soumettre son étranger proche au kowtow voire au tribut (RDLS) dans un but de dissuasion totale. L'invasion progressiste du XIXè siècle est dans tous les esprits. Elle ne se reproduira jamais !

Reste que le maniement inconsidéré de la menace nucléaire par le pouvoir russe peut très bien déraper et engager une frappe atomique à l'extérieur de ses frontières, auquel cas la mise en exécution de l'interdiction proférée par les deux autres puissances nucléaires reste à voir. L'hubris poutinien et son complet désintérêt du bien-être populaire laissent la porte ouverte à toutes les horreurs ; mais la rationalité sino-indienne peut conduire au confinement de la schizophrénie à la seule Russie, surtout depuis que les Etats-Unis ont déclaré répondre à pareille extrémité par de lourdes représailles conventionnelles - on parle d'envoyer par le fond toute l'escadre russe de la Mer noire et peut-être "neutraliser" la base navale de Sébastopol. En conséquence de quoi, nous pouvons rester sur le titre de cet article : la troisième guerre mondiale n'aura pas lieu.
La Chine populaire y veillera. Et l'Europe dans tout ça ? Poser la question est y répondre en contemplant l'aréopage des élites aux manettes. Elles ne dirigent rien !

dimanche 23 juillet 2023

Chiadez vos épitaphes !

Le titre académique original était celui-ci : "De la diagonale du fou à la verticale du vide" ; mais il sentait la sous-préfecture et je lui ai préféré la queue de trajectoire du présent billet.

En travaillant un peu, on pourrait faire vingt pages d'une écriture serrée pour analyser et comprendre la métamorphose du pouvoir russe, certes mal né, mais ayant compris au départ les attentes de sa population. Faire le choix de rétablir la souveraineté de la Fédération de Russie et de se faire craindre à nouveau était légitime, mais l'exercice d'un pouvoir en perpétuelle mutation a dérivé vers quelque chose qui s'apparente maintenant au règne le plus brutal de la Bêtise aveugle et sourde !
Si la reconstruction d'un Etat s'avérait nécessaire après le mandat éthylique de Boris Eltsine - on se souvient du développement phénoménal de l'industrie du rapt à la libanaise - on s'interrogeait déjà sur l'absence de plan pour transformer à long terme une économie de rente à la katangaise en une économie industrielle puissante, adossée aux richesses minérales inépuisables du pays. Les libéraux mis de côté, priorité fut donnée au réarmement naval et balistique, défensif d'abord puis menaçant ensuite, et à l'exportation d'hydrocarbures extraits et valorisés par les pétroliers occidentaux. La Russie s'installa sur une trajectoire de monopolisation de la fourniture de gaz à prix d'ami à l'Europe, s'assurant un débouché sur le marché le plus solvable du monde. La société de consommation fit dès lors son nid dans les grandes villes, sans jamais en sortir. Et tout le monde crut qu'elle entrait dans le club des nations raisonnables.

Harcelé sans doute par les théoriciens de la Sainte Russie éternelle et asiate menacée de partout, le petit csar, insuffisamment affranchi des réalités plus subtiles de l'époque, se mit à craindre que la fuite rapide des nations libérées de l'emprise soviétique vers le pacte atlantique de sécurité n'aboutisse finalement à un front d'hostilité grandissante à son endroit, et quand la "peste" s'étendit à l'Ukraine - nation-sœur qui n'en est pas une - il décréta la magouille hybride de 2014 vers le Donbass russophone et la Crimée de Catherine II. Génial mais pas autant que nécessaire, il y consacrera dès lors tout son temps, confortant ses décisions au sein d'un cercle de courtisans admirateurs du maître aux échecs. En effet, la réaction internationale qu'il avait bien jugée au gré de ses rencontres avec ses alter ego, fut modérée et d'ailleurs, le nouveau pouvoir élu à Kiev n'en fera plus tard pas un casus belli aux discussions d'Istanbul en mars 2022 où les deux républiques-croupions tiraient leur épingle du jeu, sans parler de la Crimée dont le sort était renvoyé aux calendes grecques. Gonflé d'orgueil et sous les applaudissements, le petit csar étala ses dons de stratège dans ce que nous pouvons appeler la "diagonale du fou". Un an et demi après la guerre-éclair du 24 février 2022 qui n'en finira jamais à l'en croire, s'il continue certes de détenir quinze pour cent du territoire ukrainien reconnu par les instances internationales, il voit désormais l'OTAN doté d'armes meilleures bondir vers lui, les deux pays clés de la Mer baltique orientale basculer chez l'adversaire, Gazprom perdre ses meilleurs clients, le réseau bancaire russe tricard du monde libre, l'industrie russe de consommation retourner au système D, la compagnie aérienne nationale survivre en canibalisant ses avions, et il faudrait dix lignes de plus pour convaincre notre distingué lectorat que les sanctions internationales sont une peste bien plus redoutable que la démocratie en marche sur le limes impérial, démocratie avec laquelle on peut toujours ruser sous condition d'influence en sous-main. Mais depuis le début de l'été, la diagonale n'est plus en action. Le fou semble usé.

Ville de Marioupol depuis l'espace
- Marioupol russifiée -

Par la destruction stupide du grand barrage hydroélectrique sur le Dniepr (le canal de Crimée est à sec), le bombardement hystérique des quartiers d'habitations dans les villes d'Ukraine et maintenant le chantage aux grains, s'ouvre le vide sidéral de la contre-stratégie, les abysses de l'intelligence disparue, la connerie parfaite de Vladimir Vladimirovitch. Est-il besoin d'épiloguer ? La réplique à ses délires n'a plus de "ligne rouge", de quoi renforcer les critiques acerbes des blogueurs patriotes comme Guirkine, et la Crimée devient une obsession balistique de laquelle le Kremlin se croyait prémuni. Un dépôt y saute chaque jour et le Pont Poutine ne tient qu'à un fil. A quoi le Hun réplique par le bombardement des quais de chargement des docks céréaliers d'Odessa visant directement la boulangerie africaine. Mais le vide d'intelligence descend plus loin que sa verticale apparente, à cause de cette idée géniale que fut la déportation massive de gosses blonds dont manque la Russie slave. Expliquons ça :

L'absence du petit csar au sommet des BRICS, provoquée par le mandat d'arrêt de la Cour pénale internationale de La Haye, enclenche une mécanique extrêmement dangereuse. On ne vous l'explique nulle part ailleurs.
La charpente anti-occidentale en construction s'appuie sur la poutre eurasienne constituée de trois puissances économiques et nucléaires que sont la Chine populaire, l'Inde et la Fédération de Russie. Or l'absence du leader boréal affaiblit l'influence russe dans le triumvirat de fait. Même si le ministre Lavrov fera des pieds et des mains pour faire adopter les consignes du Kremlin et maintenir son rang, il manquera toujours les échanges de civilités, les discussions de couloir entre quat'zieux, les promesses cachées, les invitations discrètes, au final un déclassement de la Russie dont le chef d'Etat ne sera pas là pour accueillir les nouveaux membres qui devaient renforcer son aura.

Le plus sûr moyen de stopper ce déclassement presque inévitable, et périlleux pour l'extrême-orient russe, est de stopper cette guerre d'Ukraine rapidement, en débloquant ce faisant le grain que le tiers-monde attend pour confirmer son soutien à la politique anticoloniale du grand frère russe et en régorganisant les services de contrôle intérieur d'un Etat russe fragmenté. Aparté : le volet "anticolonial" relève du gag hilarant sachant que les nations non slaves fédérées sous la houlette du Kremlin sont toutes des colonies qui le détestent. Ceci dit, l'impasse Poutine n'est pas qu'une vue de blogueur occidenté. Des penseurs influents comme Sergueï Karaganov (clic) analysent toutes les contraintes que la guerre fait peser sur la Russie qui, même victorieuse, n'en sortira pas sans mal ; et après moult convulsions sémantiques, ils aboutissent à la nécessité d'une action définitive, même difficile à décider et à gérer, une frappe atomique à laquelle l'Occident ne répondra que par des proclamations outragées. En cause, les Etats-Unis qui feront un refus à l'obstacle et laissent déjà fuiter une certaine responsabilisation de l'Europe dans la continuation du soutien à l'Ukraine.
Mais le choc atomique aurait, à notre avis à nous, un autre effet : celui de rehausser la position de la Russie actuellement minorée dans le triumvirat précité. Cette décision indiquerait à Pékin que la conciliation demandée pour en finir dans l'affaire d'Ukraine n'ira pas plus loin que les intérêts fondamentaux de l'empire russe revenu sur ses terres historiques, outre le fait de montrer que la Russie demeure LE membre viril de la troïka avec le plus gros pouvoir de nuisance ! Pékin fera la gueule, mais les intérêts bien pesés de la coopération sino-russe et l'absence d'alternative auront raison de toute réaction précipitée. Il ne faut pas avoir fait Saint-Cyr pour deviner que le Kremlin, bientôt agoni d'injures, déroulerait alors un plan de coréanisation de l'Etat russe devenu un Etat-paria surarmé et financé par ses rentes minières dont le monde ne peut longtemps se passer. Un destin peu enviable pour les peuples de la Fédération, mais qui s'en soucie, même chez nous ? Pour sûr, une sortie du monde civilisé.
Cinq conséquences d'un strike atomique qui rebattrait toutes les cartes diplomatiques :
  • le seuil d'emploi de l'arme nucléaire serait abaissé et descendrait de l'étage stratégique à l'étage opérationnel ; qu'en penserait le Pakistan au Cachemire ?
  • le tabou d'une attaque nucléaire d'un pays non doté par un pays doté serait annulé ; des imitateurs ? Kim Jong Un ?
  • la Chine populaire entrerait dans la tenaille d'incertitude entre deux Etats foutraques, la Russie au nord et la Corée du nord à l'est ; il serait alors temps de parler de bascule stratégique pour le PCC, débordé sur la partie utile de l'empire (Dongbei) et défié à l'opposé par l'Inde sur le versant himalayen ;
  • un parapluie nucléaire deviendrait l'obsession permanente de tous les primo-accédants à l'atome, à commencer par l'Iran ; puis le Brésil, l'Afrique du Sud, l'Algérie dit-on etc.
  • la teneur de la réaction des Etats-Unis sera le juge de paix de leur protectorat d'Europe occidentale. On se souvient d'Obama en Syrie, on peut craindre un grand trou noir qui obligerait les Etats européens à sabrer dans les comptes sociaux pour réarmer à vitesse accélérée afin de sauver quoi ? mais la Pologne bien sûr, c'est Poutine qui le dit.

Combien de temps une Russie érémitique pourrait-elle tenir ? Aussi longtemps que le petit csar et son successeur pourront asservir les autres nations et leurs richesses à travers onze fuseaux horaires et que l'apathie légendaire du Russe persistera. Une redistribution des revenus d'exportation sera sans doute améliorée pour tenir tout le monde au sec mais l'aventure civilisatrice européenne, amorcée par Pierre le Grand, sera terminée pour plusieurs générations et le vide de tout destin deviendra monnaie commune tel qu'il en va dans la nuit communiste.


Liens en clair de cet article :

- Déclic : https://www.msn.com/fr-fr/actualite/monde/de-la-verticale-impitoyable-au-vide-abyssal-la-m%C3%A9tamorphose-du-pouvoir-russe/ar-AA1e9O68?ocid=msedgdhp&pc=U531&cvid=3a435d6d75b149c0b986d5b34c80e9c5&ei=79

- Karaganov : https://fr.wikipedia.org/wiki/Sergue%C3%AF_Karaganov

- Nucléarisation de la Biélorussie : https://charter97.org/en/news/2023/7/22/556808/

mardi 25 avril 2023

Lu Shaye, rossignol de Pékin

montage photo Zhao Lijian Lu Shaye sur profil de loup

Son Excellence l'ambassadeur de Chine populaire à Paris n'est pas un perdreau de l'année (clic). Son cursus est solide, que nous résumons ici pour le lecteur pressé.

Issu du milieu estudiantin francophile de Nankin célébrant les Droits de l'homme et du citoyen, il se rabat, faute de mieux, sur la CFAU de Pékin (China Foreign Affairs University) et intègre la section francophone destinée à l'Afrique. Comme tous, il fait ses premières armes dans la Francophonie, pour lui c'est en Guinée-Conakry où il entendra pis que pendre de la période coloniale, puis à Dakar où il croisera la Françafrique. Après un stage de remotivation au Comité central du PCC en charge des affaires étrangères, il rejoint Ottawa pour se heurter à l'imbroglio "Huawei" avant de prendre son poste à l'ambassade de Paris en 2019.
Dans l'almanach diplomatique chinois, Paris est la troisième destination par importance, dès lors que la France est le cinquième membre permanent du Conseil de sécurité des Nations Unies et que la Fédération de Russie est "traitée" directement depuis le ministère à Pékin. Ceci veut dire que le gouvernement chinois n'attribue pas ce poste à un yuppie décérébré mais à un haut-fonctionnaire chevronné bien dans la ligne diplomatique du parti. C'est ce qui donne toute son importance aux déclarations récentes évoquant le flou des frontières relevées après la dislocation de l'Union soviétique en 1991.
Et au plan personnel, M. Lu Shaye est trop intelligent pour s'être laissé emporter par les provocations débridées de Darius Rochebin.

Quels sont les pays niés ? Du nord au sud, les trois Etats baltes, la Biélorussie, l'Ukraine, la Crimée, la Moldavie, la Géorgie, l'Arménie, l'Azerbaïdjan et tous les Stans. C'est exactement l'axe d'effort de la résurgence de l'empire russe activée par le Kremlin poutinique, qui, dit le géographe, n'a jamais eu de frontière.

Malgré le tollé soulevé en Europe, la mise au point du porte-parole du MAE chinois, tout en langue de bois, n'est pas accompagnée d'un rappel de l'ambassadeur en Chine pour consultations. Notre propre analyse fondée (...) nous suggère que les déclarations outrancières de M. Lu reflètent la pensée dominante dans les couloirs du MAE chinois, au motif premier et dernier de ne rien faire qui pourrait conduire à la dislocation de la Fédération de Russie. Si la sincérité des propos n'est pas une donnée importante en diplomatie, toutes les actions entreprises ou tolérées dans le dossier "Russie" sont jaugées à l'aune de cette exigence stratégique. Donc si le doute des frontières profite à la diplomatie Lavrov, celle de la plus mauvaise foi possible, il est permis d'en faire état, publiquement s'il le faut.
Doit-on rappeler cette obsession du temps long chez les Chinois ? La Fédération de Russie doit rester gérable de longues années encore afin de pouvoir négocier avec un seul interlocuteur une emphytéose chinoise sur l'extrême-orient russe, queue de trajectoire qui sera un jour imposée à Moscou par une sorte de grand remplacement en Sibérie orientale et sur les terres chinoises immémorielles capturées par le Tsar au XIXè siècle. C'est ça leur truc et la liste des motifs est précise.

Pour résumer et revenir à l'affaire d'Ukraine dans laquelle l'Elysée et le Quai d'Orsay veulent à tout prix s'impliquer, la Chine populaire - attentive aussi à son commerce extérieur - doit geler le conflit sur les lignes de front actuelles, laissant l'application des principes intouchables de la Charte des Nations-Unies à un modus vivendi de coexistence pacifique donnant du temps au temps, jusqu'à ce que la confrontation des "peuples frères" s'apaise. La Crimée pour sa part au conflit est dans un sous-dossier, mais il n'y a pas que la Chine populaire à l'avoir séparée de l'Ukraine continentale, les Etats-Unis et quelques pays d'Europe occidentale le diront en temps utile par une formulation à l'étude dans les chancelleries.


Petite note : M. Lu est souvent qualifié de "loup guerrier" par la presse, comme participant d'une nouvelle génération de diplomates chinois décomplexés et moins timorés que leurs prédécesseurs. Nous lui préférons celui de "loup-combattant" : 战狼 = loup de guerre ou loup employé pour combattre à la guerre (comme on avait des chiens de guerre chez les lansquenets de la Renaissance): donc loup-combattant est la traduction la plus proche du sens original.

Cane corso italiano

lundi 20 mars 2023

Nos yeux grand ouverts sur la démocratie

Francis Fukuyama
La fin de l'Histoire de Francis Fukuyama (TNI 1989) n'en finit plus de reculer dans le temps. Le triomphe des démocraties sur l'Axe du mal, un peu tout ce qui n'était pas elles, avouons-le, n'aura pas duré plus longtemps que la guerre préventive d'Irak de 2003, aux motifs que l'on voudrait obscurs mais qui en réalité tiennent dans la seule main de Georges W. Bush. Avec des novateurs en conservatisme appelés "néocons", Donald Rumsfeld, Dick Cheney et surtout Paul Wolfowitz, le jeune président se crut chargé du fardeau de finir le travail commencé par son père au Moyen Orient. On sait ce qu'il en fut et comment les hommes forts du tiers-monde sentirent alors le vent du boulet leur frôler les moustaches, reconfirmés dans leurs craintes par la liquidation de Mouammar Kadhafi près de Syrte en 2011. Alors le monde commença à se partager en deux espaces civilisationnels, démocratique et autocratique ; mais raconter le comment du pourquoi n'est pas l'objectif de ce billet.

Sans en faire une thèse, plutôt une conversation au coin du feu, nous allons essayer de percer la légitimité de la revendication chinoise qui prétend faire le bonheur du peuple au terme d'un processus d'éducation contrainte. Pourquoi la Chine populaire ? Parce qu'elle est devenu le modèle à suivre, modèle qu'elle exporte très bien et facilement. Ses dirigeants actuels feignent d'ignorer les prétendues avancées démocratiques célébrées par les pays du G7 et s'en tiennent aux arcanes marxistes-léninistes du paradis accessible à terme, dans la discipline confucianiste mâtinée de Qi Gong. Allons au fond : quel est le but légitime à atteindre pour les dirigeants qui gouvernent les sociétés humaines ? Satisfaire les besoins du peuple dont ils ont la charge dans l'optique du meilleur bonheur possible. Comme le dit la formule, le droit du prince naît du besoin du peuple. Quel est-il ?
  • Se nourrir à satiété
  • Se reproduire
  • Vivre en sûreté (abrité et sécure)
  • Obtenir d'autrui sa considération
  • Vaquer sans encombres
Le bonheur dépasse ces fondamentaux :
  • Acquérir un espace en propre à gouverner
  • Pouvoir se projeter dans l'avenir
  • Savourer la plénitude d'une situation stable et sûre
  • Accomplir son rêve
  • Mourir dans la dignité sans souffrances
Le distingué lecteur voit bien qu'il y manque quelque chose, l'amour.
Mais l'amour est aussi rare que le génie et nous bornons notre philosophie de comptoir aux limites du zinc.

Sauf le "gouvernement" du petit lopin qu'il modère, le régime chinois ne retire rien de la liste. Il en rajoute même du côté de l'enrichissement personnel et de la capitalisation des aventures personnelles. Il émet une seule interdiction : ne pas faire l'empereur ! Le Chinois ne peut distraire des moyens personnels ou collectifs pour enchâsser un royaume à lui dans l'empire, le dit-royaume serait-il petit. Même s'il y a des voies de contournement, il n'est pas libre d'organiser comme bon lui semble ses échanges avec autrui, son interaction, sa liberté toute relative s'arrêtant où commence non pas celle de son voisin mais celle de l'Empire. En résumé, il est exclu du champ politique. Il n'est pas la particule élementaire autonome du demos, et ça fout par terre toute la construction mentale socio-politique de l'Occident global. Le pouvoir chinois et ses imitateurs nient l'existentialisme et, blasphème, la qualité de "citoyen". Le problème pour l'Occident, s'il veut continuer à se mêler de la marche du monde, est que le modèle de régime illibéral ou à liberté limitée est facile à expliquer, à comprendre et à mettre en œuvre, ce qui va hâter les conversions .

La supercherie de notre côté est d'amalgamer des valeurs propres à l'humanité, à l'espèce, au concept démocratique. Le bonheur individuel peut prospérer à l'ombre de sociétés à liberté limitée qui assurent tous les fondamentaux précités. Dans quel but l'empire chinois revenu au balcon du monde a-t-il édicté ce régime de liberté limitée ? La raison la plus évidente est celle de se reconstruire lui-même sans opposition intérieure dans ce qu'il considère être son périmètre naturel et historique. Nonobstant les débordements stratégiques visant à étendre son gouvernement à des terres qu'elle n'a jamais gouvernées (et l'empire des Tsings la précédant pas beaucoup plus), la Chine populaire ne mérite de recevoir aucune critique tant que son pouvoir se concentre sur l'objectif du bonheur, ce qui n'est manifestement pas le cas, ni au Tibet ni au Turkestan oriental. Il serait avisé que nos chefs d'Etat prennent la mesure du champ d'exercice de leurs critiques et soient plus tranchants sur les évidences d'un comportement déviant, laissant au génie propre de cet empire trimillénaire le mode d'organisation politique qu'il souhaite dans son aire d'intérêts. En plus court, ne pas donner de leçon mais contrer rationnellement où c'est nécessaire.

Action ? Promouvoir la libertad à la mexicaine... sans jamais la définir.

Personnellement, moins je vois d'Etat, mieux je me porte, quitte à limiter mes ambitions à la fertilité de mon alleu et son bornage ; en Cévennes, c'est atavique, l'Etat invasif donne de l'urticaire.
Garçon, remettez-nous ça !

jeudi 23 février 2023

La guerre des haines - un an !

canon Caesar en action

Des milliers de billets de blogs vont paraître demain pour l'anniversaire de la Guerre des Trois Jours qui attaque sa deuxième année. Le meilleur atout de l'Ukraine en l'affaire, c'est bien le crétinisme opératif des maîtres du Kremlin émané d'une stratégie de bazar, fondée sur une histoire totalement récrite comme en 1984. Sans quoi l'Ukraine serait aujourd'hui russe ou soviétique, comme on veut. Outre l'honneur, ces gens qui attaquent un voisin bien plus faible en se planquant derrière un bouclier nucléaire, perdent toute considération internationale et méritent de ne conserver aucun siège au Conseil de sécurité des Nations Unies puisqu'il en piétinent la Charte chaque jour, charte dont ils sont garants, puisqu'ils en ont hérité du fondateur soviétique. L'Etat pariah russe doit dégager des instances internationales pour rejoindre un syndicat mondial du crime organisé, l'Organisation des Mafias Unies. Y a du monde !

Comment tout cela va-t-il mal finir ?

Les pouvoirs occidentaux font mine d'être confiants, mais leur myopie antérieure face à la montée des périls et leurs capacités limitées de réaction permettent de douter. Les grands tyrans de l'histoire furent toujours condamnés à la fuite en avant pour maintenir leurs serres sur l'acquis. Le plus célèbre fut Alexandre le Macédonien qui ne sut borner son ambition à la Perse, comme Napoléon Bonaparte, régnant de Barcelone à Lübeck, qui crut nécessaire d'envahir l'Espagne et d'aller vaincre le tsar. Pareil pour tous les autres à la seule exception des Kims de Corée, bien retranchés dans leur royaume bunkérisé. La garantie de bonne fin en l'affaire d'Ukraine est apportée par l'Amérique, mais à l'impossible elle ne saurait être tenue si elle est empêtrée dans plusieurs conflits simultanément. On pense à Taïwan et à l'Iran, voire à la Corée du Sud. Nous, européens, risquons bien d'être alors découverts comme des palourdes à marée basse. C'est ce que nous allons voir.

Patrick Edery, consultant français à Varsovie, a donné une interview très enrichissante à Epoch Times, le média du Falun Gong aux Etats-Unis. Son texte intégral ici. Il y décrit un scénario de crise très réaliste que nous citons :

« Si demain la Chine fait un embargo sur l’Asie du Sud‑Est… Si demain avec ses sous‑marins, elle bloque Taïwan, elle bloque la Corée du Sud avec l’aide de la Corée du Nord, elle bloque le Japon, et pourquoi pas Singapour… tout de suite, on est privé d’approvisionnement : les Américains sont obligés d’intervenir dans le Pacifique. En même temps vous pouvez avoir l’Iran, allié des Russes, qui bloque le détroit d’Ormuz… Là il n’y a plus de pétrole pour personne. Les Américains sont à nouveau obligés d’intervenir sur un deuxième front. À ce moment‑là, ils n’auront plus de capacité de projection supplémentaire. Nous nous retrouvons seuls en Europe. Les Russes sont aussi très présents avec Wagner en Afrique, ils peuvent très bien lancer un grand mouvement migratoire sur l’Europe. Imaginez 500.000 ou 1 million de personnes qui traversent en un mois la Méditerranée… et le deuxième mois, il y en a 2 millions qui arrivent… Que fait‑on à ce moment ? La France, l’Espagne, l’Italie sont débordées, paralysées par l’immigration. Vous pouvez avoir en même temps l’Algérie qui est alliée de la Russie et qui attaque le Maroc, qui nous bloque le gaz… À ce moment‑là nous n’avons plus de gaz qatari, plus de gaz d’Algérie, donc on est obligé d’intervenir en Afrique pour aider le Maroc et récupérer notre capacité en gaz. Donc dans cette configuration, vraiment pessimiste, les Russes ont un couloir qui s’ouvre devant eux pour les pays baltes… En une semaine ou deux, si les Américains ou les Français ne sont pas disponibles, les Russes rentrent comme ils veulent dans les pays baltes. Si les Polonais viennent les aider, ils découvrent tout le sud de la Pologne, ce qui là encore ouvrira une autoroute pour les Russes vers l’Allemagne.»


ruines de Marioupol

Le scénario Edery que d'aucuns qualifieront de Troisième Guerre mondiale, peut être contré si le blocage des économies occidentales et la fermeture conséquente des usines chinoises travaillant à l'exportation, déclenchent une révolte ouvrière contre un pouvoir central qui a perdu la face dans la sortie brusquée de la pandémie de Covid-19. Les deux grands marchés solvables du commerce extérieur chinois sont l'Union européenne et les Etats-Unis. C'est le seul bâton dans les roues de la catastrophe. Faut-il encore que les dirigeants chinois, sélectionnés sur des critères d'obéissance à la pensée magique de Mao-Xi, anticipent suffisamment les capacités insurrectionnelles des masses ouvrières chinoises, pour choisir au dernier moment de retenir leurs chalands de débarquement.

Finalement, nous en arrivons en pied d'article à déporter la solution finale de ce conflit civilisationnel européen vers les cités industrielles chinoises en effervescence. Ah, j'oubliais : nous sommes souverains ! Heureusement pour nous que Poutine marche au néant d'un pas décidé !

mardi 31 janvier 2023

L'après-guerre chinois

L'après-guerre se dessine au ministère des affaires étrangères chinois, qui teste plusieurs scenarii dans la communauté et diapora chinoises, et dont le plus élaboré vient de m'être traduit ce matin. Il date du 29 janvier et se base sur la dislocation de la Fédération de Russie que certains ici refusent, redoutent voire appellent de leurs vœux comme le belliciste Piéton du roi.

carte de Sibérie

Voici le scenario :

Le gouvernement de Poutine est chassé de Moscou, soit par une guerre civile intérieure, soit par l'écrasement des armées russes sur leurs frontières occidentales. Il passe l'Oural et s'enfonce en Sibérie jusqu'à l'extrême-orient russe, hors d'atteinte des armées de l'OTAN. Les débris de l'armée de Poutine ne suffisant pas à sa sécurité, il appelle (ou on lui suggère fortement d'appeler) la Chine populaire à son secours, laquelle s'empresse d'entrer en Sibérie pour établir une ligne de défense en avant du lac Baïkal (ce lac a de l'importance ensuite).

L'économie russe étant quasiment ruinée, l'extrême-orient russe historiquement négligé par Moscou convoque à son développement les corporations d'Etat chinoises et les entrepreneurs chinois du Dongbeï (nord-est) qui rapidement mettent en exploitation, tous gisements, terres arables, mines et ports, et ouvrent toutes les voies de communications nécessaires. C'est la ruée vers l'or.

Le rédacteur note que les entreprises chinoises ayant investi en Russie ont été jusqu'ici majoritairement arnaquées par les pouvoirs locaux russes, ce qui ne pourra plus être le cas dans le cadre d'un développement de l'extrême-orient. En outre, note le rédacteur, les Chinois disposeront sur place d'une armée conséquente pour garantir le fair-play des relations économiques. La nouvelle république russe d'extrême-orient sera protégée par la Chine populaire comme il en va de la Corée du Nord actuellement (sic).

L'influence diplomatique de la Russie de Poutine étant réduite à presque rien, une union des deux nations sera souhaitable pour tenir tête aux occidentaux du Conseil de sécurité de l'ONU, et Pékin devra ouvrir la bataille du maintien du siège permanent à la Russie de Poutine contre les tentatives de le donner au nouveau gouvernement fantoche de Moscou.

L'inventaire des ressources extraordinaires et inexploitées de l'extrême-orient russe est déjà fait. Le rédacteur note que le seul lac Baïkal renferme 1/8 de la consommation d'eau douce du territoire métropolitain chinois. La tonalité reste quand même dans le dénigrement subtil des capacités économiques du gouvernement de Vladimir Poutine qui est un ami de la Chine populaire certes, mais sûrement pas un génie. Le petit frère un peu con !

En conclusion (provisoire), les dirigeants chinois, habitués au temps long, établissent déjà une feuille de route pour contrer la dislocation possible de l'empire russe à leur profit, dans la stratégie bien connue du "win-win" mais tout-bénef. Le retour à la masse des territoires arrachés aux Tsings par le tsar russe en 1858 est implicite et même si évident qu'on ne le mentionne pas.

vendredi 2 septembre 2022

Le bouillon de onze heures

Michelle Bachelet HCDH

Telle Cendrillon, un quart d'heure avant minuit, Michelle Bachelet, Haut-Commissaire aux droits de l'homme des Nations Unies, édite son rapport sur la gouvernance chinoise du Xinjiang après son voyage à Ouroumouchi de mai 2022. C'est une retentissante paire de gifles aux pouvoirs régional et central chinois dont les mensonges sont établis. Au douzième coup de minuit, Mme Bachelet a rendu son tablier et s'en est retournée au Chili. Elle a survécu (l'article ONU ici) et la condamnation est édictée depuis Genève, pas New-York.

Pourtant le voyage du mois de mai s'était passé le moins mal possible (cliquer là et comprendre) pour les autorités chinoises. Sans être sûres d'avoir réfuté définitivement les allégations de camps de rééducation, torture et travail, de stérilisation des femmes, de punitions diverses et variées, de destructions ou désacralisation d'édifices islamiques, de disparitions inexplicables, elles pensaient avoir suffisamment instillé le doute dans la délégation onusienne pour pouvoir couvrir son compte-rendu du bruit augmenté de sa propagande à haute fréquence. Las, la vieille les a vus venir dans leurs tentatives directes et détournées pour enterrer son rapport avant qu'il ne paraisse. Plein la gueule : « L’ampleur de la détention arbitraire et discriminatoire d’Ouïghours et de membres d’autres groupes essentiellement musulmans (…) dans un contexte de restrictions et de privation des droits fondamentaux tant individuels que collectifs peut constituer des crimes internationaux, en particulier des crimes contre l’humanité. »

Les casuites chinois vont s'exercer à contester le texte, mot à mot, en y cherchant l'intention de nuire, mais l'important n'est pas dans ce qui est dit ou ce qui est ignoré : le "scandale" pour Pékin est le levier qu'offre aux dissidents chinois et ouïghours une institution mondiale officielle comme le HCDH. Le mal est fait ! L'ONU y dénonce l'art de gouverner par la seule force et elle ringardise la diplomatie casque-à-pointe-et-boulons des loups combattants. Il va être difficile pour le ministère chinois des affaires étrangères de contenir l'impact en dénigrant le Haut-Commisaire sortant. Mme Bachelet, d'ascendance française - la souche vient de Chassagne-Montrachet en Côte d'Or - fut présidente de la République du Chili, un pays désaligné important dans l'Océan pacifique sud, et garde de son ancienne fonction une fierté bien placée capable de résister à la marée montante de l'impérialisme chinois.

Ce ne sont plus Raphaël Glucksmann et sa jolie copine qui tiennent meeting au théâtre Edwige Feuillère de Vesoul ; mais le monde entier qui va compulser les horreurs du communisme en action, et surtout celles de la bataille démographique réduisant par tous moyens, absolument tous, les naissances dans les familles musulmanes. C'est le plus écœurant. Seront cherchées aussi les statistiques d'attrition des pratiques concentrationnaires chinoises. Pas bon pour les Instituts Confucius ! Pas bon non plus pour les pays islamiques qui ont dans le passé soutenu le pouvoir de Pékin contre les "tentatives de déstabilisation" exogènes au seul motif de terrorisme du parti ouïghour de l'étranger. Désastreux aussi pour l'exportation des productions du Xinjiang réputées fabriquées par des esclaves. Fallait-il matraquer des millions de gens pour se venger de quelques centaines d'irrédentistes enragés, facilement débusqués ? il est sûr que la haine anti-han a grandi au Turkestan oriental et qu'il ne faut pas désormais se fier à l'eau qui dort. C'est le vrai résultat de la campagne de pacification brutale et indiscriminée : la haine !

Le Xinjiang est une conquête chinoise récente. Qui se souvient de l'éphémère République du Turkestan de 1933 luttant contre la République de Chine du Kuomintang ? C'est par ici. D'ailleurs il avait été remarqué à l'époque que les cartes impériales échangées avec les puissances étrangères ne délimitaient pas ce "bout du monde" désertique mis en coupe réglée par des seigneurs de la guerre à leur seul bénéfice. Les choses décantèrent dans l'entre-deux-guerres quand se leva un désir d'organisation politique des musulmans de la région. Le pays fut plusieurs fois mis à feu et à sang. La province gagna son autonomie en 1955, avec le bilinguisme, mais des agitateurs formés dans le Golfe persique ont imaginé qu'ils pouvaient créer une république islamique, mitoyenne du Kazakhstan (complètement laïcisé), du Kirghizistan et du Tadjikistan (tout aussi corrompus). Pourtant le Prophète leur avait interdit de boire ! Après la mise au pas par l'armée et la police chinoises du Tibet des neiges éternelles, le projet du MITO (Mouvement islamiste du Turkestan oriental) est pur délire, Pékin ayant montré qu'il en tuerait autant que nécessaire. Mais à partir d'aujourd'hui, c'est sûr et prouvé.
Un peu plus de géopolitique ?

Carte économique du Xinjiang et pays limitrophes
Sources : Atlas of the people’s Republic of China, Foreign languages Press, Pékin, 1989 ; Jacques Leclerc, Aménagement linguistique dans le monde, université de Laval, Québec, Canada ; Central Intelligence Agency (CIA), Maps and publications, Washington DC ; Recensement chinois de novembre 2000 ; ChinaOnline, Chicago.

jeudi 4 août 2022

La crise de nerf chinoise

Mrs Pelosi
La visite à Taïpei de Nancy Pelosi, speaker de la Chambre des Représentants de Washington (ndlr: Royal-Artillerie s'adresse aussi aux enfants grands), a agi comme révélateur des difficultés intérieures dans lesquelles se débat le pouvoir actuel chinois. Sa réaction carrément hystérique laisse comprendre que l'inconfort enduré n'est pas dans les seules questions stratégiques. Mme Pelosi ne s'est pas privée de le faire remarquer. L'économie est affaissée par l'intrusion de plus en plus profonde des commissaires politiques du parti communiste dans les entreprises, même moyennes, au moment où les enjeux industriels et commerciaux exigent une réactivité qui est maintenant sous contrôle (et pas par la strate la plus intelligente du parti). Ne parlons pas de la caporalisation des universités sous contrôle qui augure mal de l'avenir de la recherche en Chine. L'épargne des ménages, si importante dans la mentalité chinoise de prévoyance, est parfois investie dans des spéculations mal maîtrisées qui ont levé au Henan une forte contestation de petits clients, réprimée avec une violence disproportionnée par les nervis du parti. La promotion immobilière de masse qui a séquestré de gros acomptes de clients sur plan, est partout en péril (une source francophone). On parle en milliards de renminbis. L'emploi industriel stagne partout ou régresse, laissant à découvert une masse d'ouvriers mécontents, pas encore convertis aux coups d'accordéon du capitalisme sauvage, et qui peuvent précipiter en une révolte du type Boxers. Tout celà à trois mois du XXè Congrès du PCC où Xi Jinping doit s'affirmer ou disparaître (une autre source francophone mais payante).

On sait, malgré tous les efforts de la censure d'Etat, que le groupe informel des Shanghaïens est vent debout contre la politique d'arrogance internationale. On sait que le premier ministre Li Keqiang et le personnel politique attaché à lui sont contre le bridage de l'économie domestique au motif de contrôle resserré du développement dans la vieille tradition de dirigisme qui a échoué partout ailleurs. Mais deux points sont (à mon avis) plus dangereux pour l'avenir de Xi Jinping - complètement défoncé au culte de la personnalité - c'est la gestion catastrophique de la pandémie Zéro-Covid et l'échec de la politique étrangère basée sur la revanche des nations opprimées par l'Occident. Aucun pays étranger ne coopère de bon cœur avec la Chine populaire. Les relations sont de pur intérêt et le plus souvent par l'achat des décideurs (la liste est trop longue), ou par contrainte géopolitique.

Par exemple, parmi les pays de l'ASEAN, aucun pays (sauf le Cambodge survendu par Hun Sen) ne collabore volontairement. Même le Laos communiste doit lutter contre la sinisation du fleuve Mékong. La captation de la Mer de Chine méridionale interdit toute fraternité, des pouvoirs sûrement, mais des peuples encore moins. Les Chinois sont apparentés à des pirates. L'intrusion chinoise en Afrique à coup de milliards se heurte aux fondamentaux que nous connaissons bien. Si les intérêts des présidents divergent de ceux de la Chine, comme en Angola, tout le plan de conquête est ruiné en trois coups de queuillère à pot. En fait les établissements chinois en Afrique sont aussi fragiles que pompeux et ils constituent un futur butin pour les classes politiques montantes. Plus grave, pour le ministre des affaires étrangères, est la cagade du Pacifique. Fort d'accords plus ou moins extorqués aux dirigeants des îles Salomon, les loups guerriers de la diplomatie chinoise se sont mis en tête de passer des accords avec tous les autres Etats de l'Océan pacifique, et furent si sûrs d'eux qu'ils montèrent un gros raout aux îles Fidji pour officialiser leur entrée fracassante dans l'arrière-cour des alliés. Pas un Etat n'a signé dès lors qu'il fut clair que la Chine populaire deviendrait le meilleur partenaire dans la sûreté des atterrages et pour le contrôle social des populations. Ça n'a pas tardé puisque aux Salomon le gouvernement vient d'officialiser la censure préalable de la presse publique comme en Chine populaire. L'Australie qui a senti sur la joue le vent du boulet s'est sortie les doigts, comme les autres nations de la région. Une (re)fraternisation des nations éparses de l'Océan pacifique est en cours après qu'elles ont mesuré l'enjeu stratégique de l'espace maritime qu'elles représentent ensemble pour des méga-puissances de la taille de la Chine.

Reste les routes de la Soie. Le projet va de pair avec le China Dream qui n'est rien moins que le retour de la souveraineté chinoise sur toutes les marches de l'empire du Milieu. Aparté: le Turkestan oriental appelé Xinkiang n'en faisait pas partie, mais on se rattrappe avec les îles de la Mer de Chine et le Tibet en oubliant l'Amour (on l'a déjà dit). Le plus gros effort du projet One Belt One Road était de parvenir à livrer l'Union européenne en traversant toute l'Asie centrale en train. Des infrastructures considérables ont été financées dans ce but ainsi qu'un parc de matériel roulant impressionnant. L'inversion de flux provoquée par la guerre d'Ukraine contre laquelle Pékin n'a rien dit, s'ils ne l'ont pas involontairement encouragée en s'affichant solidaires de Poutine à la fin des Jeux d'hiver, entame gravement la rentabilité du projet. Pareil pour le passage du nord-est qui devait acheminer des vraquiers chinois et internationaux vers les ports européens de l'arc atlantique : la situation potentiellement conflictuelle de l'océan arctique rehausse les primes d'assurance à un niveau rendant l'alternative peu intéressante. Nul doute que des opposants à l'autocrate à demi-fou - qui a fait inscrire sa pensée dans la Constitution - susciteront des doutes quant à ses compétences au prochain congrès. On sait qu'en fils de prince, il n'a pas fait d'études.

Revenons sur l'affaire de Taïwan. Nous en avons parlé beaucoup ces dernières années (voir le libellé "taiwan"). Si la coterie de Tonton Xi en avait dans le pantalon, elle n'organiserait pas une parade navale tous canons dehors autour de l'île rebelle mais plus simplement, elle capturerait les îles nationalistes à portée de fusil de ses côtes. Il faut quand même qu'il y ait un sérieux doute de succès pour se priver d'une victoire aussi emblématique. Quelles sont-elles ces incongruités stratégiques ?

Quemoy (Kinmen), l'archipel de Matsu et Wuchiu Yu entre les deux, sont des possessions taiwanaises à quelques encâblures de la côte chinoise, qui datent de la fin de la guerre civile. Le problème est peut-être que l'écrasement ou l'incinération des habitants (car on ne voit pas l'Armée populaire de libération se lancer dans un combat au corps à corps) soulèverait un profond ressentiment contre Pékin chez les populations de la province maritime du Foukien qui sont les mêmes que les insulaires. Une carte vaut mieux qu'un long discours et les articles de la Wikipedia sont très bien faits. Relire pourquoi pas Le scandale de Quemoy. Pas besoin d'épiloguer, ça saute aux yeux !

Détroit de Taïwan
Tout ce que vous vouliez savoir sur Quemoy sans jamais oser le demander c'est par ici ; sur les Matsu c'est par là, et pour les Wuchiu ici aussi.

Au final, Xi Jinping n'a pas grand chose de décisif à apporter au XXè Congrès du parti, sauf l'emprisonnement d'opposants au motif de prévarication, des armées augmentées et rénovées, des promesses de grandeur et un futur qui chante. Cela risque de ne pas suffire après dix ans de pouvoir impartagé et la ruine du plan "un pays, deux systèmes" par la répression de Hong Kong. D'où l'agitation désordonnée pour faire croire à une menace extérieure prégnante justifiant sa politique tous azimuts de desserrement des fers de l'oppression occidentale à laquelle il veut croire. Wang Yi, ministre des affaires étrangères, vient d'annuler sa rencontre avec son homologue japonais au prétexte d'un communiqué désobligeant du G7. La diplomatie chinoise patauge et s'énerve. L'hystérisation n'est peut-être qu'à ses débuts.

lundi 30 mai 2022

Un agenda caché au G7 ?

agenda cuir
Y a-t-il un agenda caché du G7 dans l'affaire d'Ukraine ? Quand en 1975 Valéry Giscard d'Estaing a inventé ce format convivial (alors G6) en dehors des chancelleries diplomatiques, c'était pour que les chefs d'Etat se disent des choses sans abonder aux conclusions documentées obtenues des rapports officiels. Ils pouvaient dériver de la ligne officielle, nuancer des positions par leurs sentiments intimes et se dire l'indicible au coin du feu. Les causeries de Rambouillet furent le lieu propice à des consensus qui n'apparurent pas dans les communiqués finaux. Toutes les réunions, sauf peut-être celle de Taormina avec le Grand Eructateur Trump, permirent de caler une position commune sur les soucis du temps. Mais cela, seuls les participants au premier cercle pouvaient le confirmer. Conseillers et sherpas ont engraissé le format depuis lors et il n'y a pas la même fraîcheur d'intention aujourd'hui qu'au départ, quoique l'agenda caché soit toujours possible. Pour en revenir à l'affaire d'Ukraine, il semblerait qu'une gestion des livraisons d'armements, lourds surtout, trahisse une queue de trajectoire pas forcément positive pour le pouvoir à Kyiv, si on y rajoute en plus l'intention objective de la France et de l'Allemagne d'arrêter les combats coûte que coûte, au grand dam des pays d'Europe orientale.

L'artillerie américaine livrée à l'Ukraine est mesurée afin qu'elle ne puisse atteindre le territoire de la Fédération de Russie, et les panzers allemands n'arrivent toujours pas (les équipages seraient en formation). Les douze canons Caesar français sont une goutte d'eau dans le fracas actuel. Les obusiers fournis par l'Europe occidentale et la Grande Bretagne n'ont pas l'allonge leur permettant de détruire la logistique russe en territoire russe. Est-ce un signe qu'il existe un agenda caché ? Et lequel serait-il ?
  • Abandonner la Crimée une bonne fois au prétexte du référendum de rattachement à la Russie en 2014. L'alternative (refusée par Kyiv) aurait été de séparer les Raïons et Municipalités de Sébastopol du reste : Simféropol et le désert de Crimée en creusant l'organisation territoriale mise en place en 1992/2010. Ce territoire non-stratégique aurait pu retourner maintenant à une Ukraine fédérative, englobant les deux républiques fantoches du Donbass oriental, la ville fédérale de Sébastopol et sa base navale gigantesque restant à la Russie.
  • Abandonner les deux oblasts de Louhansk et Donetsk. L'alternative (refusée par Kyiv) aurait été de mettre en application les accords de Minsk qui prévoyaient l'autodétermination des séparatistes russophones, au lieu de finasser en invoquant des conditions de calme impossibles à maîtriser. Il s'agit maintenant de tout le Donbass !
  • Echanger ces Sudètes contre le retrait russe des côtes ukrainiennes de la Mer noire, garantir la sûreté d'Odessa et la liberté de navigation sur tout l'espace maritime (déminer).

Si l'agenda caché existe, le seul vrai problème pour le G7 est d'avoir des interlocuteurs crédibles à Moscou : Poutine, Medvedev et Lavrov sont-ils prêts à négocier raisonnablement ou comprendront-ils que cette proposition d'arrangement est une faiblesse occidentale dont il faut profiter en faisant monter les enchères. Je serais tenter de le croire, tant ils sont persuadés d'avoir le mot de la fin avec la menace nucléaire. Ce qui laisse dire à l'Ukraine, qui sent bien que ça branle du manche, que toute concession en appellera d'autres. Le Kremlin est dans une démarche de capitulation jusqu'à tout y engloutir, économie, crédit international et sûreté politique intérieure. Une fuite en avant qui va bien finir par faire peur aux Chinois si les résultats ne sont pas au rendez-vous très vite, parce que cette économie mondiale, dont la Russie se retranche en ricanant, est le poumon d'acier de la Chine populaire sans l'oxygène duquel tout peut s'effondrer... à la veille du 20è Congrès du PCC en plus !

Pékin serait-il le seul canal d'accès au pouvoir russe capable d'être écouté ? Raison, logique peuvent s'y doubler d'une certaine insistance à se faire entendre, instrumentalisée par la reconstruction d'une sphère économique extérieure à la Fédération, seule chose pour laquelle le pouvoir chinois est prêt à se mouiller ; d'une puissance militaire russe rénovée, il n'en sera jamais question. Au contraire, l'étrécissement de la puissance économique russe entre dans le plan chinois de collaboration sibérienne pour capter à bon prix les ressources minières considérables dont l'empire du milieu a besoin. Une diminution du poids militaire russe en Extrême Orient lui convient très bien. Pékin est donc un canal d'approche qui pourrait déboucher.

On notera en marge que le Japon est au cœur de la dispute russo-occidentale, qui a décidé de doubler ses dépenses militaires en s'autorisant pour la première fois des systèmes d'attaque préventive. Les Kouriles ne sont pas si loin, et Moscou fait la sourde oreille sur la revendication légitime nippone de zones de pêche en eau froide inexploitées par la Fédération de Russie qui ne sait trop quoi en faire, après les avoir capturées sans combattre en 1945.

Pour nous résumer, l'agenda caché est probable mais impraticable avec le pouvoir aux commandes à Moscou. La guerre n'est pas gagnable. La Russie ne peut la perdre sauf à enterrer son régime politique mafieux ; la Russie ne peut pas la gagner contre une nation en armes de l'importance de l'Ukraine, à moins de la raser rock-bottom. Un proverbe cévenol que j'ai déjà cité nous donne l'issue évidente à cet affrontement d'un autre âge, construit au Kremlin sur le mirage d'une puissance économique russe capable de le soutenir longtemps : tout finit toujours par s'arranger, même mal ! Et l'on dira cette fois encore : "et tous ces morts pour rien !"

mardi 8 mars 2022

Quatre remarques et un enterrement

char russe près de Lugansk

L'armée blindée russe se signale par un grand Z blanc peint sur le flanc des chars et des transports de troupe. La signification est vaseuse : est-ce le Z de la direction de l'ouest, le Z nazi de la cible Zelenskiy, l'initiale du prénom de la maîtresse du major général Guerrasimov, le héros de Crimée commandant la 41è Armée, Zhannochka peut-être, hélas pour elle déja veuve de la main gauche, tué sous les murs de Karkhov hier, après que son adjoint Sukhovetsky y ait péri au début du mois ? Le mystère reste entier, mais s'il en est un qui rit jaune, c'est bien Zorro Zemmour, zélateur de Musculator, qui a ravalé sa salive au faux-pas du "oui mais" dont est coutumière l'extrême-droite française. Chacun sait bien que les condamnations de ce bord sont de pure forme en période électorale, parce que 99% de la population française compatit aux malheurs de l'Ukraine, et qu'en régime de suffrage universel direct, chaque voix compte. Mais à connaître ce milieu, on devine sous le bruit de la compassion forcée, la porteuse de la petite musique soutenant Poutine malgré tout. La destruction de Grozny, la destruction d'Alep n'ont jamais soulevé d'inquiétudes dans ce camp habitué à éponger l'ardoise. Les barils de poudre largués par les hélicoptères de Bachar el-Assad dévastaient immeubles et civils de tous âges que des parlementaires français prenaient l'anisette en terrasse à Damas en se laissant filmer par la propagande du régime.

S'il en était besoin, avec les têtes de pioche il est toujours besoin, le mouvement vers l'Ouest des trois républiques évadées de l'Union soviétique que sont la Géorgie, la Moldavie et l'Ukraine, indique à l'opinion compréhensive qu'elles y cherchent refuge contre l'Hégémon dément du Kremlin ; et que ce n'est pas l'Ouest qui avance vers l'est mais l'inverse. Que la Finlande et la Suède ouvre des discussions avec l'OTAN pour entrer dans le commandement intégré ne doit pas les émouvoir non plus. Ce sont bien sûr pour eux les abrutis du Pentagone qui avancent, et quand passe l'escadrille de la chasse russe sur l'île de Gotland c'est parce que son GPS a été brouillé par les méchants Finlandais. Il sera intéressant de savoir combien prendra de temps l'acceptation par l'extrême-droite que la translation géostratégique est à l'inverse de ce qu'elle dénonçait jusqu'ici ! Mais le programme électoral est imprimé et ça coûte cher. On y trouve donc encore le projet de retrait du commandement intégré atlantique alors que grossissent les prémices d'une guerre mondiale par dépit (Philippe de Lara s'en inquiète), et que nous ne sommes pas plus capables de nous défendre seuls que nous ne l'étions en septembre 39 ; peut-être moins encore, vu les dotations matérielles de type démonstrateurs dont nous disposons aujourd'hui. Réarmons, putain, réarmons tout de suite !

Dans cette guerre déclarée, une chose ne laisse de m'étonner : la capture des avoirs extérieurs de la Banque centrale de Russie. J'en sais la raison, j'en sais les effets, mais on ne bloque pas un trillion de dollars impunément. Le précédent de l'Afghanistan taliban n'en est pas un, les réserves confisquées sont d'origine budgétaire américaine. Bruno Le Maire a parlé de guerre économique "totale". Le séquestre des liquidités russes et l'arrêt à venir le 12 mars des échanges instantannés par le réseau Swift sont des sanctions nucléaires contre une économie somme toute peu résiliente et portée seulement par ses échanges extérieurs. Contrairement aux négateurs de toute efficacité des sanctions (Iran, Syrie, Russie), je pense que l'effondrement de la bourse de Moscou et du rouble appauvrissant la classe moyenne basse à très court terme ne pourra pas être tempéré par la propagande lourde d'un pouvoir acculé devenant dangereux pour tous. Le Russe informé du caractère tchétchénien des opérations n'en voudra rien croire. Pour l'instant ! Mais en 2022 l'information finit toujours par percer le mur de la censure, d'autant que le pouvoir n'a pas coupé les télécommunications avec le reste du monde et qu'arrivent des descriptions et des images qui contredisent l'opération spéciale de dénazification sous les fleurs et les vivats de la foule libérée. Acculé, Poutine va-t-il péter les plombs et tirer ?

Le quatrième point est la fable chinoise du poulet et du singe : on tue le poulet au sol pour effrayer le singe dans l'arbre. A ce qui suinte des allées du pouvoir chinois (voir les sites choisis par RA), les stratèges si sûrs d'eux jusqu'ici sont carrément sur le cul à observer la vitesse incroyable et la masse destructrice des sanctions décidées par le G7 et l'UE. Ils en mesurent toutes les conséquences et les appliquent au pantographe sur l'économie chinoise en cas d'une invasion de Taïwan. Même s'il est un peu tôt pour l'affirmer, je crois pouvoir écrire dans un mois que Poutine a sauvé Taïwan. Outre la possibilité que l'île rebelle entrerait dans une résistance inexpugnable (la géographie montagneuse de Taïwan s'y prête cent fois mieux que les plaines d'Ukraine) obligeant les troupes chinoises à excéder le temps imparti par l'état-major avant réaction musclée des Américains et des Japonais, les sanctions économiques et financières déstabiliseraient durablement la société industrielle et manufacturière chinoise, dont le premier marché est l'Amérique du Nord, jetant à la rue des cohortes immenses de chômeurs vindicatifs. Dans le passé, le pouvoir chinois a toujous reculé devant une répression sanglante car le peuple Han est éduqué depuis le berceau aux vertus de la révolution marxiste léniniste. S'attaquant au peuple des gueux laborieux et fiers, il passerait sous le drapeau fasciste. Merde alors !

L'enterrement est celui de l'amitié russo-ukrainienne. Poutine attaque deux grandes villes emblématiques de l'Ukraine russe, Kharkov et Odessa, qui lui étaient tout dévouées il y a deux mois encore. Les dévastations et le malheur des gens exposé par tous les canaux de communication, comparés à une propagande russe imbécile tenant d'une époque révolue, auront durablement retourné les populations "russes" vivant en Ukraine, d'autant qu'elles n'ont senti jusque là aucun effet de la nazification du pays ; même si le front du Donbass fut chaud tous les jours depuis 2014 ; mais avec l'avion de la Malaysian Airlines en prime, la cause était entendue. Ce qui est plus grave encore est que la prévention naturelle des pays de l'Europe de l'Est contre les Russes comme peuple slave attardé va se diffuser en Europe occidentale, et on peut parier que l'amitié franco-russe en soit atteinte assez largement tant que Poutine vivra malgré les efforts d'apaisement des zélateurs intéressés ou pas dans leur fortune. Que meure Poutine est la seule véritable porte de sortie de cette guerre protéiforme contre nous. Cela fera un bel enterrement avec les flonflons et les pom-pom girls tout droit venues de la Nouvelle Orléans !

lundi 10 janvier 2022

La faille au fond du Détroit

Petit chapeau

Ce billet a été rédigé le 15 décembre 2021 après qu'ait apparu plusieurs fois ce mois-là dans la presse diplomatique américaine l'expression "One China-One Taiwan" qui confirmait mon intuition d'une dérive diplomatique discrète plus que secrète au Département d'Etat sur la question de Taïwan. Il a été mis sur étagère en attendant le premier incident grave provoqué dans le Détroit par l'Armée populaire de Chine avant le nouvel an lunaire, mais une analyse plus fine annonce une crise économique intérieure insoutenable par le Parti, que provoquerait la réaction chimique d'une invasion éventuelle de Taïwan. La Chine est trop imbriquée aujourd'hui dans l'économie mondiale pour que la société civile accepte d'être ruinée par les caprices idéologiques d'autocrates indéboulonnables... jusqu'à preuve du contraire. Prudence est mère de sûreté, même chez les fiers-à-bras communistes. On ira de la gueule, mais sans plus, telle est du moins le pronostic de Royal-Artillerie, en attendant le démenti dans le sang et les larmes... des autres ! Le nouvel an chinois, c'est dans vingt jours. On entrera dans l'année du tigre, en plus !

aigle vs. panda

L'accord explicite de convergence sino-américaine sur l'unité de la nation chinoise résulte de plusieurs actes, après la reconnaissance diplomatique de Richard Nixon et Henry Kissinger emboîtant le pas à Charles de Gaulle :
  • Les Trois communiqués dont le premier (I) fut rédigé à Shanghaï par Richard Nixon et le Premier ministre Zhou Enlaï en 1972, stipule les positions respectives sur tous les voisins du périmètre chinois, Taïwan étant réputée incluse dans le périmètre.
    Vous pouvez le lire en cliquant ici.

    Le deuxième communiqué (II) rédigé en 1978 sépare les relations diplomatiques exclusives entre Washington et Pékin des relations commerciales, culturelles et autres que les Etats-Unis maintiendront avec Taïwan.
    Vous pouvez le lire en cliquant ici.

    Le troisième communiqué (III) de 1982 réitère la volonté de coopération dans tous les domaines, réaffirme les communiqués précédents pour Taïwan et envisage une réduction des ventes d'armes, sous réserve par ailleurs que la République populaire veuille soulager la pression sur le Détroit.
    Vous pouvez le lire en cliquant ici. Ce communiqué est suivi des Six assurances données par les Etats-Unis à Taïwan.

  • Les Six assurances à Taïwan (clic) ont été éditées par le Département d'Etat à l'intention du Congrès des Etats-Unis. Elles sont la feuille de route de toutes les administrations américaines depuis 1982, et ont été formalisées en 2016. On peut les lire ici ou les résumer comme suit :
    Elles réaffirment le Code des relations américano-taiwanaises de 1979 (TRA) (c'est presque un livre), la liberté de vendre des armes américaines à Taïwan et réaffirment la neutralité des Etats-Unis dans les relations diplomatiques sino-chinoises dans lesquelles les Etats-Unis s'interdisent d'entrer. Ce dispositif a été reconfirmé solennellement aux Etats-Unis le 4 décembre 2020.

  • Le TRA (Taiwan Relations Act), précité, est une loi du Congrès qui dispose de tous les élements de coopération avec Taïwan dans les moindres détails. Voilà, vous avez la base documentaire.

En 1998, furent ajoutés à la série les "trois non" de Bill Clinton que l'on avait connu mieux aspiré : non à l'indépendance, non à deux Chines, non à "One China-One Taiwan", en plus de la non-participation aux institutions internationales. Mais si les caciques du PCC purent frétiller d'aise, la proclamation fut un coup d'épée dans l'eau.

Depuis l'arrivée de Donald Trump aux affaires, les relations sino-américaines se sont raffraîchies sur fond de duplicité de la partie chinoise dans les domaines technologiques (espionnage caractérisé) et commerciaux (dumping généralisé). Les services américains se sont rendus compte qu'ils n'avaient plus en face d'eux la même Chine que celle avec laquelle leurs prédecesseurs avaient passés ces accords de coopération établissant un modus vivendi dont on prévoyait une amélioration à mesure que monterait le niveau de développement du géant réveillé. Le problème est que les trois acteurs parties à la dispute ont changé, le plus stable dans ses conviction restant quand même le parrain américain. A noter en passant que le Japon directement impliqué dans les hostilités n'est jamais intervenu.

Que s'est-il passé depuis les accords de 1982 ?

La situation géopolitique des années 80 était simple et très favorable à la paix. Le pouvoir chinois était affairé au décollage d'une Chine ensablée dans le soviétisme obèse des grandes corporations d'Etat. Il avait déroulé le tapis rouge aux investisseurs industriels étrangers pour gagner du temps. Les entrepreneurs taïwanais, parmi bien d'autres, s'engouffrèrent dans les programmes subventionnés ou détaxés jusqu'à constituer au Guandong de véritables villes industrielles taïwanaises. Les grands manufacturiers internationaux actuels chinois comptent nombre d'entreprises taïwanaises.
Sur l'île, c'était le Kuomintang qui tenait la barre dans l'objectif d'une réunification, à l'avantage bien sûr de ses cadres, et qui s'appuyait sur le transfert continu de technologie au continent. Le pouvoir à Pékin y avait répondu par une formule culte : un pays, deux systèmes ! De fait, s'ouvrirent des liaisons maritimes et aériennes au-dessus du détroit et on échangea des délégations et des visas pour que les populations se connaissent. Les Américains étaient enchantés ravis de voir le chemin emprunté par les Chinois des deux rives, qui allègerait bientôt le fardeau de leur présence militaire au Japon.

Puis arrivèrent au pouvoir à Taïpeh les "indigènes" qui n'avaient cure d'un quelconque anschluss à la mode communiste améliorée et revendiquaient une spécificité formosane propre à les distinguer des Foukiénois et des Cantonais de l'autre rive. On avait oublié que la prise de gage de Tchang Kaï-chek en 1949 n'était pas loin de la conquête de l'Algérie par Bugeaud, mais eux, s'en souvenaient ! En l'an 2000, la "démocratie" mettait un coup de pied dans la fourmillère diplomatique dès l'avènement de son premier chef d'Etat élu, Chen Shu-bian ! Bête noire de Pékin par ses déclarations intempestives, il sera succédé en 2008 par le candidat du Kuomitang Ma Ying-jeou et jeté en prison en 2009 pour corruption agravée. Les "affaires" allaient reprendre comme avant, sauf qu'à l'élection de 2016 c'est à nouveau le camp des "indigènes" qui revint au pouvoir en la personne de Mme Tsai Ing-Wen. Elle sait se moquer du pouvoir communiste en soutenant que l'île ne déclarera pas son indépendance puisqu'elle est indépendante de facto !

Mais de l'autre côté de l'eau les choses ont aussi changé. A partir de 2007, le clan Xi prend les rênes du parti au niveau du secrétariat central et fait de la place dans sa hiérarchie pour promouvoir Xi Jinping. Lui, comme d'autres fils de princes communistes, veut sauver le maoïsme du capitalisme débridé qu'ils ne maitrisent plus et s'invente une feuille de route hégémonique (le China Dream) pour revenir en pleine gloire aux frontières du dernier empire. Et de fixer la date de réunification, par la force si besoin, au centenaire de la fondation de la République populaire de Chine en 2049. A partir de là, les discours offensifs du président Xi Jinping et des responsables diplomatiques n'ont jamais cessé, jusqu'à l'outrance, même au ridicule parfois.

Pour les Américains, relativement bien disposés jusqu'à l'avènement de Xi Jinping à la présidence, les paramètres géopolitiques ont sérieusement bougé, la Chine populaire d'aujourd'hui n'étant plus dans l'état d'esprit de la Chine populaire d'hier, fondé sur la conciliation et la coopération économique. C'est l'affrontement qui est partout recherché par les Chinois, jusqu'à faire dire à Jean-Claude Juncker que la Chine était devenue un "rival systémique", au sens où elle travaille inlassablement à imposer son modèle dictatorial partout où c'est possible.

Arrive ensuite en 2017 le vingtième anniversaire tonitruant et militarisé de la rétrocession de Hong Kong, date encadrée de la répression sauvage de deux manifestations de jeunesse ayant convoqué chaque fois plus d'un million de Hongkongais à Victoria Park ! La première fut la révolte des parapluies de 2014, la seconde, celle de la démocratie en 2019. Terminée par la loi de sécurité nationale typiquement vague qui est désormais l'intrument de destruction massive de toute contestation, fut-elle bénigne, cette répression a eu le résultat imprévu qu'aux yeux du monde, le slogan "un pays, deux systèmes" est mort ! Outre le fait que le pouvoir chinois, défié dans sa superbe, s'est assis sur le traité international sino-britannique pour ne pas perdre la face dans l'ancienne colonie anglaise, les Américains - qui ne sont jamais intervenus à Hong Kong par aucun service parallèle - ont pris acte de ce que la partie adverse, avec laquelle ils avaient traité jadis, avait disparu et que tout revenait sur la table avec de nouveaux interlocuteurs, certainement pas de bonne foi. Certes, Anthony Blinken ne le dit pas comme ça, mais les analystes américains à Washington parlent désormais de "One China, One Taiwan" : le concept de la Chine unique a vécu ! Les Taïwanais en ont pris acte depuis longtemps, et se moquent ouvertement des Continentaux qui persistent dans une guerre civile de soixante-dix ans aujourd'hui, qui ne veut plus rien dire pour eux. Entretemps ils ont établi chez eux une démocratie du modèle de Westminster, garantissant l'alternance, et comptent bien la conserver. Et cela rend fous de rage le pouvoir chinois qui redouble sa propagande anti-nationaliste à usage intérieur.

Pour bien enfoncer le clou dans le crâne des loups guerriers qui ont cru en allant au cinéma qu'ils allaient mettre le monde à genou, Joe Biden a invité officiellement Taïwan au Sommet des Démocraties en oubliant évidemment la république tyrannique de Chine. Hurlements ! Production précipitée d'un opuscule montrant au monde effaré la supériorité en tous domaines de la démocratie à la chinoise ! Ils y croient en plus ! Tous en rient !

On assiste donc à une dérive diplomatique lente qui éloigne deux notions concurrentes depuis le début des relations sino-américaines, la reconnaissance d'une souveraineté informelle de la République populaire de Chine sur l'île de Taïwan d'une part, bien qu'elle ne l'ait jamais gouvernée ; et d'autre part, la coopération en tous domaines (sauf diplomatiques) des Etats-Unis et de Taïwan. Alors que l'intention d'origine était de laisser converger les deux postures de part et d'autre du détroit, on observe aujourd'hui leur découplage. Et se réaffirme chaque semaine l'engagement américain à défendre l'île contre toute attaque. Ce que les Continentaux ne peuvent dénoncer puisqu'ils ont accumulés des régiments d'artillerie balistique sur la côte du Foukien, unités de destruction aveugle du pays ciblé et non pas les appuis d'une éventuelle opération amphibie. Quoiqu'ils disent ou crient, ils sont contredits par les faits : l'intention est bien la destruction. Comme au Xinkiang, comme à Hong Kong, comme aux Tibets (int. et ext.), comme en Mongolie intérieure. Admonestations diveses et communiqués vengeurs du ministère chinois des Affaires étrangères sont-ils encore lus dans les chancelleries ?

Quel est le frein à l'attaque chinoise ?

Avant d'y venir, un petit rappel pour les plus distraits. La valeur stratégique de l'île de Taïwan justifie tous les efforts américains de ne pas la voir tomber dans les mains d'un régime désormais hostile, parce que la ligne de défense américaine de l'Océan pacifique nord est celle dite des îles (First Island Chain de Taïwan aux Ryukyu), qui ferment les mers de Chine méridionale et orientale entre Philippines et Japon. Formose est la plus importante en superficie et en géographie défensive, les montagnes y dépassant trois mille mètres. Conquise, l'île serait transformée en un gigantesque Gibraltar inexpugnable et menaçant la Mer des Philippines, le bassin pacifique nord-ouest et l'archipel nippon par le sud-ouest. Taïwan est la porte de l'océan.

Ceci dit, les forts en thème de la polémologie prédisent que l'affaire de Taïwan doit être bouclée en moins de quinze jours par la Chine populaire avant que le monde ne se réveille. Le risque de perdre la bataille en laissant derrière eux une île chinoise en ruines et un peuple chinois anéanti qui passeraient en boucle sur les écrans du monde entier est le premier obstacle à l'accomplissement du "rêve". Le Parti n'y survivrait pas et les dirigeants passeraient en Haute Cour juste avant les poteaux d'abattage. Si les Américains se sont laissés un peu distancer sur la zone d'effort sous les mandats Obama, ils reviennent en force et dynamisent leur allié principal, le Japon qui réarme. Si la traversée du détroit (hors période des typhons) est jouable, avec quelques pertes quand même, l'opération amphibie proprement dire sera plus ardue puisque les plages taïwanaises sont assez bien défendues et que les montagnes juste en arrière et préparées permettent d'engager sans délai la guerre hybride contre la force mécanique d'invasion. A garder à l'esprit, que la masse de manœuvre nécessairement surdimensionnée dans un réflexe impérial de supériorité tactique ne pourra être mobilisée en cachette puisque toute la zone est surveillée par les satellites et les agents au sol, et qu'on connaît en détail toutes les unités pré-positionnées jusqu'au niveau compagnie. Aucune surprise stratégique ne sera possible (voir sur RA la recension de l'analyse de Taner Greer sur la guerre de Taïwan (clic).

Les autorités taïwanaises sont prêtes à minimiser toutes les provocations qui sont quotidiennes et nombreuses pour n'apparaître jamais dans le rôle de l'agresseur, autant que la propagande chinoise s'y emploie. Nul ne connaît les plans américains de défense, ce qui est une bonne chose et vraisemblablement dissuasif vis à vis de Pékin, mais il est presque sûr qu'ils s'accompagneront d'une campagne d'ostracisation du pouvoir chinois et d'un blocage des échanges commerciaux et financiers capable de mettre à mal les usines et la classe ouvrière si l'agitation chauviniste préalable n'a pas lavé le cerveau des masses.

L'autre paramètre est l'âge des protagonistes. A 79 ans, après avoir longtemps attendu sa consécration, Joe Biden n'entend pas entrer dans l'histoire comme le président qui a laissé envahir Taïwan par les communistes, d'autant qu'il est chahuté sur le front intérieur par les radicaux démocrates et les républicains trumpiens. Il lui reste deux voire six ans à tenir ferme. On peut être sûr qu'il y pense chaque matin, surtout depuis le retrait de Kaboul. Son grand adversaire en a 68 et, si le Ciel lui est clément, il en aura 95 pour fêter le centenaire de la RPC. Il a donc le temps pour lui, mais chaque année qui passe instille en lui le doute de ne pas être celui par qui l'empire des Grands Tsings a été reconstitué. Des deux, il est paradoxalement le plus pressé tout en pâtissant de la ferveur courtisane qui entoure les autocrates, leur faisant faire des bêtises.
L'expansion chinoise soutenue par les routes de la soie est adossée à un immense pays fragile et dont l'extraordinaire démographie est très difficile à gouverner. On sait les défis intérieurs monstrueux qu'elle affronte, le dernier étant la banqueroute annoncée de la promotion immobilière qui fait 30% du Pib chinois. Mais sa faiblesse est dans la dépendance au commerce extérieur qui fait tourner ses usines et distribue les salaires sans lesquels la classe ouvrière narguée par les nouveaux riches - souvent cadres territoriaux du parti - et frustrée d'espérances se révoltera. L'autre main dans le piège est l'investissement chinois dans les banques de développement qui forment la toile d'araignée des interdépendances financières et nourrissent le Parti. La masse de manœuvre est pour longtemps dans les mains du monde capitaliste même si le yuan chinois n'est toujours pas librement convertible. Mais il n'y a pas que l'argent et la fermentation sociale. Plus largement, on commence à voir mûrir un sentiment de rejet chez des populations où les compagnies chinoises ont exagéré leur arrogance naturelle de la-race-supérieure-quoiqu'on-en-dise, et ce sentiment pourrait muter en haine pavlovienne mettant en danger cette expansion dite "win-win", quelles que soient les garanties attachées aux investissements chinois qui se trouveraient carrément "nationalisés" ou détruits par les peuples des pays-hôtes surendettés. Qui se souvient du grand pogrom d'Indonésie contre les "communistes chinois" en 1965 ?

L'histoire notera, en marge des grands évènements du XXIè siècle, un glissement sémantique chez les communautés chinoises d'outremer qui jusque dans les années 90 revendiquaient leur appartenance à la souche immémoriale la plus ancienne au monde. Ces communautés se déclaraient "chinoises" spontanément. Elles se disent aujourd'hui hongkongaises, taïwanaises, singapouriennes tout aussi spontanément. Dans d'autres pays comme la Thaïlande, la Malaisie et l'Indonésie, elles cherchent à disparaitre dans leurs patronymes et leurs mœurs. Pour les fils du Ciel, le communisme c'est aussi la honte.

Conclusion évidemment provisoire

Le pouvoir chinois a claquemuré avant Noël la cité-capitale de l'Ouest, Xian, treize millions d'habitants, pour tenir sur son axiome zéro-virus. Cette posture n'est pas tenable dans la durée avec une démographie aussi dense que la chinoise, quelles que soient les précautions obligatoires imposées par la police. La crise économique mondiale en dents de scie impacte les débouchés des manufactures qui, sauf contre-ordre ou banqueroute, devront licencier des travailleurs postés moins qualifiés, lesquels grossiront les rangs des désœuvrés - pour certains, sans abri - qui ne laisseront pas passer longtemps les Maserati du gouvernement local. On déjà vu des voitures de police retournées par la foule en province il y a quelques années, en protestation de la corruption des cadres du parti local. Plus grave, le doute court la classe moyenne quant à son avenir : le test est sa réponse aux objurgations du pouvoir à faire plus d'enfants pour sauver la pyramide des âges. La classe moyenne qui a les revenus suffisants pour couvrir la dépense associée aux enfants en Chine, ne bouge pas. A tel point que les couples cadres du Parti ont reçu instruction d'agrandir leur famille jusqu'à trois enfants. la Nomenklatura concernée va obéir pour conserver ses privilèges puisque rien n'est "volontaire" sous ce beau régime, mais la classe moyenne civile en restera à sa prospective pessimiste.
En dehors des grandes manifestations patriotiques spontanées qui concourent entre elles d'une province à l'autre pour montrer au Central combien fort est le soutien au Parti dans les territoires, l'humeur des gens n'est pas à la guerre, surtout pour une île qui finalement n'attend plus rien du continent et - à ce que les derniers voyages organisés par les agences avaient montré aux touristes chinois - vit tranquillement sans revendication aucune !
Certes nul n'est à l'abri d'une pression trop forte du complexe militaro-industriel qui saura "vendre" aux civils une victoire facile sur l'île factieuse avant que les gros cons d'Occident n'aient le temps de réagir, sachant aussi qu'une guerre extérieure gagnée légitimera toujours ce genre de régime totalitaire aux yeux du peuple abruti de propagande. Mais quand même, il reste quelques administrateurs réalistes à Zhongnanhaï pour exprimer leur doute sur une promenade de santé à portée de missiles de la VIIè flotte US, qui obéit elle-aussi aux influences de son propre complexe militaro-industriel.


drapeau de Taiwan

Taïwan est un pays indépendant qui a pour nom République de Chine, un régime créé de l'Empire finissant par le docteur Sun Yat-sen en 1912. Les chancelleries qui ont dû ouvrir ensuite les canaux diplomatiques avec la République populaire de Chine communiste, gardent aujourd'hui un œil bienveillant sur cette vraie démocratie qui ne demande que de vivre libre et en paix avec tous ses voisins.

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