Affichage des articles dont le libellé est RDLS. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est RDLS. Afficher tous les articles

vendredi 26 mars 2021

Loup y es-tu ?

affiche chinoise du film Zhan Lang

Les "loups combattants" de l'Empire revenu au milieu du monde sont au front pour longtemps, depuis que le reste de la planète doute de plus en plus fort des explications fournies par les autorités sanitaires de Wuhan et Pékin. S'y ajoute la bronca mondiale contre le "traitement" de l'irrédentisme ouighour par des remèdes tout droit sortis des pires cauchemards soviétiques. Mais de tout cela le public de Royal-Artillerie est au courant et il ne sert à rien de recuire en daube l'actualité comme savent bien le faire les médiats de réinformation que nous ne citerons pas. C'est la conversion de la diplomatie chinoise qui nous intéresse ici.

Quand la Chine populaire est sortie de la nuit communiste sous la férule du Hakka malin, Deng Xiaoping, que sa longue expérience du monde avait convaincu de confier à la fièvre de l'or le relèvement de son pays ruiné par la révolution culturelle maoïste, il était de bon ton d'être efficace et discret dans les chancelleries. Et depuis cette époque, les ambassadeurs de la Chine populaire, bien que fortement secoués par le massacre de Tian An Men, avaient partout ou presque gagné la réputation de gens délicats, souvent fins lettrés, toujours de bonne compagnie. Même sous Hu Jintao, j'en témoigne. La reprise en main du peuple des Hans par le grand vociférateur Xi Jinping a renouvelé le personnel diplomatique aux fins d'hégémonie économique, et culturelle ensuite, contre l'Occident et ses alliés, le Japon ou la Corée du Sud. Le premier motif voire même le seul est la menace que représente leur soutien aux procédures démocratiques qui balaieraient le Parti. Le journal La Croix avait fait l'an dernier une analyse fouillée du phénomène "lycanthrope", que vous pouvez lire en cliquant ici.

Quoiqu'ils pensent au fond d'eux-mêmes et malgré leur éducation bien supérieure à celle de leurs prédécesseurs, les Zhan Lang modernes sont à l'offensive sur tous les fronts et avalent les remontrances officielles avec appétit. Parfois nous aimerions avoir les mêmes dans le réseau diplomatique français. Où tout cela va nous mener, va les mener ? Mais auparavant un avertissement :
Aucun gouvernement national n'a eu dans l'histoire la responsabilité de quatorze cent quarante millions d'âmes, comme l'assume à sa façon la Chine populaire actuelle ! Concevons-en une certaine humilité. Si nous pouvons nous offusquer des agendas politiques et stratégiques chinois, il est difficile de proposer le nom d'un dirigeant occidental ou nippon qui serait en capacité de remplacer les dirigeants en place.

Sans remonter aux calendes, rappelons quelques vérités. La décolonisation opérée par la République de Chine du maréchal Tchang Kai-Chek fut un succès acquis dès le moment où la Chine obtint en 1945 son siège permanent au Conseil de sécurité des Nations Unies avec droit de veto. La honte de la période impériale mandchoue était effacée mais la guerre civile chinoise allait "retravailler" le concept au bénéfice du Parti communiste chinois victorieux. Cette période d'humiliations et de traités inégaux sera dès lors brandie de plus en plus souvent au fil des mandats présidentiels alors que normalement elle aurait dû s'estomper avec le temps. Il en va pareillement de l'hostilité grandissante envers l'empire nippon, malgré les compensations fournies par le Japon moderne à l'économie chinoise et avant tout à la construction d'une flotte marchande de classe mondiale. Tout montre que l'instrumentalisation de l'histoire coloniale est un ressort puissant pour le gouvernement des foules qui ont besoin de brandir le poing en cadence contre le mal absolu du moment. Le parti use et abuse de cette période coloniale, comme le fait à son niveau le FLN en Algérie.

Jusqu'à l'avénement de Xi Jinping, les présidents successifs de la période post-Tian An Men n'ont eu de cesse de rétablir l'empire sur ses marches historiques en refondant une puissance économique sur les vertus sonnantes et trébuchantes du libre-échange mondial. Quoi qu'il ait été jugé nécessaire d'entreprendre au plan de la souveraineté (Vietnam, Tibet extérieur), la priorité fut toujours donnée à la reconstruction industrielle et à la formation d'ingénieurs (le plus souvent dans les universités américaines). Le pouvoir chinois connaissait parfaitement les défis qu'il affrontait et que nous listons pour mémoire ci-dessous :
  • Pérennisation des pouvoirs du Parti communiste chinois (en voie de ringardisation rapide)
  • Développement des provinces côtières par les zones franches étrangères
  • Résorption de la crise agraire sur fond de jacqueries latentes
  • Assainissement des actifs bancaires plombés par les crédits douteux aux provinces et municipalités
  • Pollution généralisée de l'eau
  • Pollution généralisée de l'air
  • Géopolitique de l'énergie (qui aboutira à prioriser le nucléaire)
  • Réarmement avec les crédits disponibles
Mis à part le domaine énergétique où la ressource avait du mal à suivre la demande, tout avançait à son rythme propre sauf le premier point. Ce fut le crampon dans la falaise du pouvoir dont se saisirent les princeling aux dents longues. Bo Xilai, roi de Chongqing, faisait campagne pour remettre du rouge partout ; ce qu'il n'avait pu faire à Dalian qu'il avait quand même transformée en ville-modèle. Lui et l'équipe de Xi Jinping affrontèrent la coterie des libéraux shanghaïens de Jiang Zeming qui "vendait le pays aux étrangers", mais il n'en pouvait rester qu'un à la fin : Bo Xilaï est en prison, Xi Jinping se pavane à Zhongnanhaï.

Comme tout satrape communiste, Xi jinping est obsédé par sa destitution voire pire. Aussi éleva-t-il (comme Poutine en Russie) la destruction de toute opposition au rang de cause nationale sous la couverture facile de la lutte contre la corruption. On a beaucoup tué légalement sur les places de marché à midi pile ! Sauf le noyau dur des Shanghaïens qui assurent leur propre protection, il n'y a plus d'opposition intérieure au régime. La voie est libre désormais pour partir à l'assaut de l'ennemi parfait dans l'emploi, les Etats Unis d'Amérique qui contestent la primauté de l'Empire Céleste sur son aire de souveraineté ; laquelle couvre la péninsule coréenne, toutes les mers entre le continent et l'Océan pacifique nord, et jusqu'aux eaux territoriales de l'archipel indonésien des Natuna. Au nord, c'est plus flou, mais le projet de reconquête de la Mongolie extérieure se voit comme le nez au milieu de la figure (on les achète) et ne restera dès lors à reprendre que la rive droite de l'Amour arrachée par les Russes. La projection hors de la zone impériale se fait par les Routes de la Soie. C'est de la logistique, de l'expansion culturelle et la prise de comptoirs (avec ou sans garnison).

Les ambassadeurs ont reçu pour mission d'avancer sur la zone d'effort au rythme que le gouvernement central imprime aux routes de l'hégémonie sans même attendre d'instructions. Tout y passe jusqu'à l'hyène folle Bondaz Antoine, qui a déplu sur l'affaire sénatoriale de Taïwan. Il y a plus de cent cinquante ambassadeurs chinois en réseau dans le monde. Avec leurs attaches culturelles et militaires, ce sont des acteurs efficaces de la déstabilisation politique des pays-hôtes et de l'acquisition de données utiles par tous les biais collaboratifs ou d'échanges. Tout sujet fait ventre pour asséner la supériorité chinoise. Exemple : la nouvelle guerre du coton ramassé par des esclaves musulmans est déjà planétaire, à tel point que les manufacturiers de vêtements se couchent tous l'un après l'autre après s'être fait gronder. Le dernier, Hugo Boss qui a assis sa réputation sur le feldgrau de la Schutzstaffel confectionné dans des camps de travail forcé, a assuré sa clientèle chinoise de n'utiliser que du coton de première qualité, celui du Xinjiang.

What next ? Si l'on se noie dans les chiffres, autant faire les bourgeois de Calais ! Mais c'est (à mon humble avis) tout autant une question de mental ! Résister à la poussée chinoise en attendant que le balancier revienne (il le fait toujours) demande une conviction intime de sa propre valeur. Il y a six nations au monde qui résistent ouvertement : le Japon, l'Australie, l'Inde, la Grande Bretagne, les Etats-Unis d'Amérique et le Canada. L'Allemagne collabore déjà et aucun autre pays européen n'est de taille. L'Union européenne risque d'être happée, un pays après l'autre. La France a testé ses limites à Lang Son (ou Cao Bang) en 1950. Au plan de la force (la seule valeur respectée quand tout a échoué), nous ne sommes que l'ombre de ce que nous fûmes, mais nous pouvons encore faire mal dans des enceintes diplomatiques comme l'Assemblée générale des Nations Unies où nous sommes écoutés par la francophonie et le monde arabe. Faudrait-il quand même avoir quelques idées et la volonté d'en découdre. En symbiose avec les six pays précités, nous devrions participer à un coup d'arrêt de l'arrogance chinoise et le meilleur axe de contention de l'hégémonie est la question de Taïwan.
Que ferait la Chine populaire si une douzaine de pays majeurs déclaraient que la République de Chine est souveraine à Formose et que la légitimité de ses dirigeants découle de la volonté populaire exprimée dans des élections démocratiques ? Taïwan n'a jamais appartenu et d'aucune façon à la République populaire de Chine. C'est le point d'appui du levier. Il ne m'étonnerait en rien que le Congrès américain objecte un jour dans ce sens pour marquer son mépris de l'attitude belliqueuse chinoise en Mer de Chine méridionale. La Chine populaire romprait-elle les relations diplomatiques avec tous ces pays ? Impensable, son économie en mourrait et des millions d'ouvriers pauvres envahiraient les rues des mégapoles industrielles ! Mais la leçon porterait, c'est sûr, quand cesseraient les hurlements des loups combattants.

un loup, des lunes

dimanche 18 octobre 2020

La mort annoncée du "China Dream"

Sur le site Question Chine, le sinologue François Danjou (Danjou, vous savez ? la main de bois du capitaine !) titre prudemment "Vents Contraires" à propos des réactions à la dérive autocratique du président Xi Jinping, mais le résultat est le même : le Rêve recule. L'hubris du fils de prince à revenir sur les marches de l'empire, moins éloignées toutefois que celles du roman national comme nous le montre la carte française des 18 Provinces de 1906 ci-dessous, a levé une hostilité régionale palpable, capable de coaliser ses voisins contre elle, à l'image du QUAD (Inde, Japon, Australie, Etats-Unis) qui manoeuvre en escadre dans l'Océan indien et le Pacifique nord avec la Chine pour plastron. Seuls deux pays mendiants acceptent la colonisation chinoise, le Laos et le Cambodge qui n'ont que le tort de disposer des capacités hydroélectriques sous-exploitées du Mékong. Revenons un moment sur ce nouvel empereur communiste dont l'architecture mentale se rapproche de plus en plus de celle des Kim nord-coréens.
"Fils de prince" ou "Princeling", Xi Jinping fait partie d'une caste privilégiée remontant à la Longue Marche. Après de sérieux déboires dus à la Révolution culturelle qui forgera son caractère et une opiniâtreté caractérisée - il soumettra huit fois sa candidature au Parti communiste - le jeune Xi entamera dès la réhabilitation de son père une carrière grise d'apparatchik, en commençant par la Commission centrale militaire où il fera office de secrétaire particulier du futur ministre de la Défense (source The Star). Puis il gravira les échelons, sagement, sans rien faire de spectaculaire, à la différence de son cousin Bo Xilai qui revampera complètement la ville portuaire de Dalian avant d'aller gouverner avec succès la métropole de Chongqing. L'un comme l'autre, bourgeois déviés, furent rééduqués en profondeur puisqu'ils n'eurent de cesse de vouloir plus tard compenser la dérive capitalistique de Deng Xiaoping par une exaltation des valeurs marxistes-léninistes : le fameux "Red GNP" (PNB rouge) qui associe le développement fulgurant né de l'enrichissement possible des individualités à l'égalitarisme communiste. Quelle contorsion ! Il ne fallait pas être grand clerc pour deviner qu'ils étaient l'un et l'autre sur une route de collision, comme on dit en mer. Bo Xilai fut éliminé à l'issue d'un complot finement réglé où fut mouillé sa femme. Il purge sa condamnation à perpétuité au quartier VIP de la centrale pénintentiaire de Qincheng, mais annonce chaque jour pair son retour aux affaires.

La Wikipedia donne le parcours de Xi Jinping. Nous vous y adressons. Si la marche au limes de l'empire défunt fut jugée sans grand intérêt par les officines de surveillance étrangère (c'était l'accomplissement plus ou moins paisible du China Dream de Liu Mingfu), le césarisme exacerbé du titulaire des fonctions suprêmes de la République populaire éclata à la face du monde quand la commémoration des vingt ans du retour de Hong Kong à la mère-patrie se traduisit par un défilé militaire "nord-coréen" dans l'enclave, le chef de l'Etat paradant en command-car sous les vivats des troupes alignées au millimètre. Puis vite apparurent les portraits géants, la constitutionnalisation de la pensée du président, le dynamitage du nombre de mandats, les premières grosses erreurs tant à l'intérieur où la lutte anti-corruption menée par Wang Qishan apparut comme le plus sûr moyen d'éliminer l'opposition au sein du Parti, qu'à l'extérieur, où l'accroissement spectaculaire du tonnnage de la flotte visait explicitement tous les riverains de la Mer de Chine méridionale et le Japon !

La répression collective des Ouighours dans le plus pur style de la Révolution culturelle, la transfusion démographique du Tibet permise par le train du Toit du Monde, la mise au pas de l'enclave hongkongaise malgré son statut international, et demain matin la naturalisation forcée de la Mongolie intérieure (avant l'autre) ont convaincu les chancelleries que le président-empereur Xi avait pété les plombs. Il est temps de lire maintenant la synthèse remarquable de François Danjou parue sur Question Chine.net sous le titre Vents Contraires (clic).
François Danjou a fait Langues O' à Paris avant de passer quinze ans en Chine. Il contribue à de nombreuses revues de géopolitique mais principalement au site Question Chine. S'il faut lui faire un petit reproche, mais cela tient à ce qu'il connaît bien la Chine intérieure pour y avoir vécu, c'est de minimiser les réactions étrangères à cette marche au limes que nous évoquions plus faut.


Pour apporter un éclairage différent au sujet, je rapprocherais la démarche de la clique Xi à vouloir affronter les Etats-Unis dans le Pacifique-nord et dans ce qu'elle considère comme ses eaux territoriales (le Détroit) de celle ayant saisi la clique impériale prussienne qui, à la Belle Epoque, alors que l'Allemagne régnait sur le monde des sciences et techniques, mit en action le pangermanisme et défia les empires coloniaux anglais et français pour faire comme eux des parades navales et rapporter des bananes et du café à leurs mères. Le Deuxième Reich, eut-il été paisible comme le lui avait recommandé Bismarck, allait régner sur toute l'Europe occidentale et orientale par ses usines, ses instituts de recherche, ses universités. La liste des inventions allemandes est longue comme un jour sans pain, qui fut interrompue par la déflagration de 1914. Les communistes chinois la voient-ils cette déflagration ?

Outre l'influence chinoise en Mer de Chine qui vire au détestable à mesure des accaparements d'îlots, l'hégémon impérial va considérablement restreindre la portée des "routes de la soie" comme nous le rappelle le site d'analyse géopolitique Foreign Policy. En anglais, la "One Belt One Road". Les pays de destination sortant de l'épure originelle vont ressentir sans tarder le serrement de gorge appliqué à travers les investissements programmés et les échéances des crédits, quand ce n'est pas le chantage à confier au gentil panda des activités plus utiles à la Chine qu'au pays extracteur. Les Africains sont bien placés pour savourer la nouvelle colonisation par des gens qui les prennent pour des singes. Ceux-ci n'auront qu'une réplique, celle d'ouvrir la chasse aux Chinks pour expulser les néo-colons en gardant pour eux les actifs chinois de développment. Le capital de confiance passe déjà dans les doigts comme de l'eau, quelle que soit leur couleur. L'érection mentale des nouvelles générations de loups chinois provoque un échec monumental après trente années d'investissements amicaux, culturels, diplomatiques (et immobiliers) ajoutés au patient captage des technologies avancées. Même les instituts Confucius sont devenus suspects ! Pour que l'Union européenne prenne des mesures de sauvegarde après avoir décrété la Chine populaire comme son "rival systémique", il faut vraiment que les dirigeants chinois actuels aient fait très fort dans le déni, l'espionnage, les menaces, le pillage des brevets et marques, comme nous le confirme le ton comminatoire de l'ambassadeur de Chine à Paris répondant à Raphaël Glucksmann sur l'affaire du Xinjiang, quoiqu'on pense d'ailleurs de l'intellectuel en cause. En langue crue : "nous tuons chez nous qui nous voulons. Ta gueule!" :

Ambassade de Chine en France
@AmbassadeChine
Compte gouvernemental, Chine · 14 oct.
« Arrêtez de semer des troubles sur les questions liées au Xinjiang qui relèvent entièrement des affaires intérieures de la Chine. Aucun pays ni aucune force n'a le droit d'y interférer, et toutes les tentatives contre la Chine sont vouées à l'échec. twitter.com/rglucks1/statu… »



On ne sait pas en Occident, du moins chez les gens peu informés sur la Chine, que la dérive totalitaire actuelle lève une opposition interne au Parti chez ceux qui anticipent la ruine du modèle par ses excès. Tout le travail de la Clique (dont le Premier ministre Li Keqiang ne fait pas partie) est d'étouffer cette opposition, par tous moyens si possible légaux ; mais la majorité silencieuse des entrepreneurs pris en tenaille entre le caporalisme anachronique des commissaires politiques revenus et les relations publiques et commerciales avec l'étranger, sera un renfort non négligeable pour toute coterie capable de renverser les fondamentalistes déments qui sèment la haine en continu autour d'eux et qui paradent en ville le menton haut et les fesses cambrées, jamais loin de la limousine blindée.
Le Parti communiste chinois fut fondé Rue Chapsal (ou Hangpi Lu) dans la maison de Li Hanju le 23 juillet 1921 à Changhaï. La République populaire de Chine fut proclamée par Mao Tsé-tung depuis le balcon de la Porte de la Paix céleste sur la place Tian´anmen le 1er octobre 1949. Deux centenaires à commémorer, l'un l'an prochain, l'autre dans 29 ans - c'est bientôt. Quoi de plus épatant qu'une grande victoire internationale pour fêter l'évènement ! L'écrasement de Taïwan, la reprise d'Oulan Bator, le retrait des Etats-Unis de leur base d'Okinawa ? A vot'bon cœur !

lundi 27 novembre 2017

Le QUAD ! Réponse à "One Belt One Road" ?

Le projet impérialiste des Routes de la Soie rencontre un indéniable succès dès lors qu'il draine d'énormes investissement chinois sur ses axes. Pour mémoire, le faisceau septentrional historique va déjà de la frontière du Turkestan chinois au pont d'Orsk sur l'Oural, par autoroute, pipeline et voie ferrée contiguës, à ce que dit la propagande céleste. Orsk est le poste-frontière entre Europe et Asie. Plus haut, le passage du nord-est que se réservait la Russie confiante en ses brise-glaces nucléaires est déjà parcouru par la marine marchande chinoise. Les travaux avancent bien sur le fuseau méridional qui aboutira à Singapour avec une dérivation à travers le Triangle d'Or vers le Rakhine birman (tiens !) et le Bangladesh (voir la carte et l'article de Royal-Artillerie en cliquant ici). La voie persique traditionnelle est assez avancée, jusqu'au port "alexandrin" de Gwadar. Gwadar est sur la mer d'Oman au débouché du Golfe persique ; Singapour est sur la charnière insulindienne. Tout ça pour dire que Pékin a largement dépassé discours et proclamations, ça bosse dur ! On n'est pas sur le canal Seine-Nord !

La tentative de capter toute la Mer de Chine méridionale par des moyens aussi insidieux que spectaculaires (bétonnage de récifs coralliens inhabités les transformant en porte-avions statiques) a fait comprendre aux grands pays du Pacifique que l'ambition de la nouvelle Chine ne se limiterait pas aux mers éponymes, mais atteindrait forcément les océans pour se protéger par un glacis liquide. L'idée de sécuriser l'Océan pacifique revient au Japon qui en 2007 proposa une Entente à l'Inde, aux Etats-Unis et à l'Australie. C'est après le grand tsunami en mer d'Adaman le 26 décembre 2004, quand les quatre marines se coordonnèrent pour porter assistance aux victimes, que l'idée d'un dialogue stratégique était venue à Shinzo Abe.

La première mouture organisationnelle se heurta aux réticences explicites de l'Australie, fournisseur important de la Chine, qui se retira du projet en 2008. Canberra jugea à l'époque que la manœuvre d'escadres dans l'Océan indien attiserait la paranoïa d'encerclement de Zhongnanhai* et provoquerait un surarmement de la Chine. Dix ans plus tard, l'Australie reconnaît que rien n'a empêché l'hégémonisme chinois et le saccage des équilibres géopolitiques qu'il entraîne, encore moins sa propre retenue qui fut vaine en tous domaines même si elle a préservé ses échanges commerciaux avec son plus grand consommateur de produits miniers.
(*) nom de la cité interdite moderne de Pékin

Le dialogue stratégique vient de renaître sous l'acronyme QUAD aux Philippines en marge du sommet de l'ASEAN : Quadrilateral Security Dialogue. Moins romantique que l'arc démocratique du Pacifique comme le voyaient Shinzo Abe et Barack Obama, le QUAD réunit pour faire la guerre quatre pays qui en ont les moyens et qui ne se laisseront pas berner par les proclamations pacifistes de Pékin. On peut raisonnablement soutenir que l'élévation de Xi Jinping au trône impérial lors du 19è Congrès n'est pas étrangère à la décision australienne de rejoindre les trois autres. Sans une mèche au front ni la petite moustache, le projet de Xi est écrit, et en vente libre ! Pragmatique, l'Australie constate une posture chinoise très agressive en mer, que ce soit aux Paracels, aux Senkakus voire Taïwan, et que se multiplient les patrouilles de provocation en Mer de Chine méridionale et orientale où passent les vracs australiens. Les protestations n'ont aucun effet sauf à déclencher dans la presse communiste une logorrhée antédiluvienne sur la propriété imprescriptible des routes maritimes qui fatigue tout le monde.


Les quatre déclarations finales de Manille sont peu différentes quant à la sécurité, liberté de navigation, connectivité indo-pacifique, mais l'Inde y ajoute une fenêtre qui ouvre sur la participation d'autres pays dans l'avenir. L'Indonésie, les Philippines, le Vietnam et la Corée du Sud y réfléchissent déjà, quand passe l'escadre chinoise dans leurs eaux.

La Chine a bien senti le vent du boulet qui tua Nelson. Elle a réagi précautionneusement en signalant qu'elle espérait qu'aucune tierce partie ne soit visée par les déclarations de Manille. Demeure la question à dix balles :

Est-ce par le réarmement que l'on éloigne la guerre ou qu'on la rend inéluctable ?

On sait depuis le 19è Congrès national du Parti communiste chinois qu'un saut a été fait vers la dictature d'un homme dont la "pensée" vient d'être formellement inscrite dans la Constitution de la République populaire. Ce qui veut dire qu'il n'y aura qu'une ligne stratégique exposée, la sienne, toute autre étant passible d'assignation pour atteinte à la sûreté de l'Etat, critique de la loi fondamentale, mise en péril du Parti et tout le diable son train. D'où la balle méritée dans la nuque sur la place du marché à 11 heures du matin. Qui peut rester tremblant devant pareil défi ?


On peut aimer la Chine, sa culture trimillénaire intacte, son art de vivre spécifique, adorer les Chinoises, tout en gardant les yeux ouverts sur une oppression politique que rien ne fera mollir désormais. Une dernière remarque pour la route : quand le prince-héritier Xi Jinping fut confirmé au 18ème Congrès (en 2012), la victoire de la ligne d'ouverture libérale commencée par Deng Xiaoping était scellée contre la coterie néo-maoïste qui poussait vers la magistrature suprême le charismatique prince-héritier Bo Xilaï, empereur-maire de Chongqing. On peut douter que celui-ci (aujourd'hui en prison) aurait osé aller aussi loin dans la réhabilitation d'une discipline d'un autre temps autour de préceptes intangibles ayant fleuri sous la Révolution culturelle, et pour ce qui concerne l'étranger, dans la promotion d'un impérialisme à découvert sur toute l'Asie du sud-est. Comme quoi, la fonction créé l'organe.


lundi 22 mai 2017

Les licornes de fer de l'empire céleste


OBOR, c'est le grand projet impérial du China Dream de XI Jinping, One Belt, One Road, appelé à structurer la diplomatie chinoise sur toute l'Eurasie en structurant des axes de développement lourd : on parle infrastructures logistiques, centrales électriques, urbanisation... Des variantes plus ambitieuses encore sont diffusées par les agences d'influence pour ajouter un peu de "romantisme" au projet mais aujourd'hui nous nous en tiendrons aux segments parfaitement concrets. Les acquis chinois sont déjà nombreux sur la zone d'effort et formatent les relations diplomatiques avec les deux autres empires, Fédération de Russie et par ricochet les Etats-Unis. Une carte d'abord, prêtée par le MERICS de Berlin (The Mercator Institute for China Studies) pour cerner le projet.


Le pivot historique de la Route de la Soie est en Iran. Les échanges entre le Cathay et la Perse remontent à l'époque des Parthes et il y a du respect mutuel entre les deux nations. Placé jadis au cœur du dispositif commercial est-ouest, l'Iran retrouve naturellement ses marques dans l'OBOR. C'est dans l'ombre de cette influence que s'inscrit la revitalisation du couloir de l'Indus jusqu'au nouveau port pakistanais de Gwadar au débouché du Golfe persique sur le détroit d'Ormuz, qui permet aussi d'accéder à l'Océan indien, zone commerciale la plus prometteuse dans l'avenir. Au nord, les républiques turcophones s'emboîtent les unes dans les autres, chacune ne valant que ce que vaut ses voisins. Elles permettent en bout de course d'atteindre la mer d'Azov en passant au nord de la Caspienne. Elles sont alliées à la Chine pour deux raisons : le marché chinois de consommation d'hydrocarbures et de coton d'une part, de l'autre, la résistance opiniâtre de Pékin à l'irrédentisme ouighour qui menace les autocraties régionales par ses fermentations islamistes. Le débouché naturel occidental de la Route de la Soie est la Turquie, ou la Syrie ! On comprend qu'Erdogan ait fait le voyage.

Mais l'OBOR est plus avancé qu'un "projet". Empruntant les infrastructures soviétiques, la Route de la Soie est déjà ouverte dans sa partie froide. Ainsi le trafic ferroviaire par train-bloc vers le soleil couchant fut inauguré le 5 juillet 2015. Un test de 80 conteneurs sur wagons fut lancé au départ de Kunming (Yunnan) pour remonter à Zabaïkalsk sur la frontière russe, traverser la Sibérie puis la Biélorussie jusqu'à Brest et enfin Malaszewicze en Pologne pour transborder les boîtes sur des wagons à l'écartement anglais. Puis Rotterdam. Le trajet dura 19 jours. Les porte-conteneurs de la conférence font Ningbo-R'dam (container yard à container yard) en 50 jours (source). Un test ponctuel fut fait en 2014 entre Yiwu et Madrid. Donc la logistique ferroviaire n'est pas complètement ringarde, d'autant que les Chinois ont montré leurs capacité à lancer des trains de 200 conteneurs sur la taïga. En janvier 2017 ils ont fait un Yiwu-Barking (Londres) en 18 jours. Et le 10 avril dernier (en photo ci-dessous) un train de whisky est parti de Corringham pour Yiwu (Shanghaï).


L'intérêt est de s'affranchir des aléas maritimes et géopolitiques dans une solution quand même rentable en participant au développement local de l'Asie centrale. C'est un peu la philosophie d'aménagement de l'Ouest sauvage américain par les fameuses lignes transcontinentales. Les cadences ne sont limitées que par les capacités de transbordement à l'écartement large ou normal. Les programmes sont établis vers des chantiers classiques de manutention comme Duisburg, Hambourg, Rotterdam... La Deutsche Bahn, opérateur majeur de ce trafic signale que 40000 conteneurs ont été acheminé sur le fuseau Chine-Europe avec des délais compris entre 12 et 16 jours. Un trafic annuel de 100000 conteneurs sera atteint en 2020 (source). Les opérateurs majeurs sont pour l'instant hollandais, allemand et suisse. Le temps est la moitié du transit time maritime, la masse transportée plus rapidement est bien moindre certes et le prix à la tonne moins avantageux (un porte-container océanique prend de 5 à 10000 boîtes de 40 pieds) mais le prix par fer est beaucoup moins cher que par avion pour un délai acceptable. Le transport ferroviaire est auto-financé ; inimaginable en France où l'on chercherait partout des subventions publiques pour construire l'usine à gaz qui va bien !

Il est probable que ce volet ferroviaire sera pour longtemps l'axe majeur de l'OBOR, entre deux puissances économiques (UE et Chine) écrasant toutes les autres sur le continent eurasien. Les ateliers de Dalian ou Datong produisent des locomotives "grand froid" qu'ils vendent facilement en Asie centrale. Par chance les opérateurs européens sont habitués à gérer la complexité de ce type de trafic sur le réseau dense européen, et le dispositif nous apporte de la valeur ajoutée. Le projet est typique du gagnant-gagnant. Il nous reste maintenant à charger des trains vers la Chine :) Notons pour les archives historiques que Calberson France avait lancé un projet de train-bloc régulier entre Gennevilliers et Pékin à la fin des années 80, en raccrochant le Transsibérien en Pologne. Comme souvent en France, les autres acteurs sont restés assis pour voir ce qu'il adviendrait du projet, bien qu'il soit soutenu officiellement par les opérateurs chinois. C'était l'époque où toute l'équipe Calberson Chine parlait couramment le mandarin, mais pas sa haute direction. L'entreprise (GEODIS) appartient maintenant au pôle fret de la SNCF.

Train-bloc chinois vers Riga (Estonie)

On gardera pour une prochaine fois l'étude de la concurrence ainsi créée avec le Passage du Nord-est qui est en cours d'exploration. Il s'agit de passer des navires de commerce entre la Mer du Nord et la Mer jaune par l'Océan arctique en profitant du réchauffement climatique. On peut anticiper que cette route sera empruntée par les vraquiers plutôt que par les porte-conteneurs qui ont besoin de régularité et de ports d'escale rapides, ce qui n'est pas le cas sur toute la côte russe.

Le volet maritime de l'OBOR est moins évident. Les routes existent et sont exploitées par trois alliances maritimes dans lesquelles sont déjà les grands transporteurs chinois : l'Ocean Alliance regroupe CMA-CGM (FRA), COSCO (RPC), Evergreen (ROC) et OOCL (HKSAR). L'inclusion de l'Afrique anglaise dans un courant d'échanges risque d'être décevante, au moins au départ. Il n'y a pas de réels volumes et les acteurs locaux laissent encore à désirer, sauf à recoloniser les ports comme au Pirée. Plus surprenant est le projet de contournement de la Mer de Chine méridionale par les trois fuseaux terrestres : l'un traverse la Malaisie en direction de l'Indonésie par le hub de Singapour, l'autre passe le Triangle d'Or birman (l'ancienne Tea Horse Road) depuis le Yunnan en direction de Calcutta, le troisième descend du Cachemire, longe l'Indus puis franchit le Balouchistan vers le port "chinois" de Gwadar (voir la carte ci-dessus). Les deux derniers fuseaux posent problème à l'Inde qui, accablée de neuf cents millions de pauvres, n'a pas les moyens de suivre, encore moins de concurrencer le projet de Pékin par le sien propre. Mais le but à atteindre n'est peut-être pas si désintéressé pour Pékin.


La masse de crédits d'investissements déversée sur les fuseaux terrestres de la One Belt sera en renminbi yuans. A partir d'un trillion de dollars en RMB en circulation hors de la zone d'intérêts chinois (Asie du Sud-Est), la monnaie céleste devient une devise internationale et monnaie de réserve, et on parle déjà au pluriel, en trillions ! Paul Chan Mo-Po, Secrétaire au Trésor de Hong Kong, ne s'y est pas trompé qui veut mettre au pot de l'Asian Infrastructure Investment Bank et faire prendre par les banques de la place les opérations quotidiennes de l'OBOR. D'aucuns doutent que les tycoons honkongais suivent le risque pris par l'Administration en surenchérissant sur l'OBOR, leurs affaires locales rapportant bien plus et sans risques majeurs ni souverains. Il n'en reste pas moins que le savoir-faire inimitable de la place de Hong Kong et ses connexions privilégiées au sein de la galaxie Nylonkong (clic) sont un atout pour le projet de Xi Jinping.

Plus généralement, le projet chinois qui devrait mobiliser des trillions de yuans sur dix ans suscite réticences et jalousies d'autant plus que Pékin "achète" les pays partenaires par des crédits à guichet ouvert. OBOR c'est open bar ! Ce pourquoi la délégation de l'Union européenne au grand raout du 14 mai à Pékin a marqué publiquement son agacement en brandissant les barrières non-tarifaires chinoises au commerce réciproque, sans parler des libertés publiques fortement secouées en Chine continentale.
Le président de la Chambre de commerce européenne à Pékin, Wuttke, est allé jusqu'à dévoiler que les compagnies chinoises profitaient de l'ouverture des investissements extérieurs pour faire évader plus facilement des capitaux. L'Inde pour sa part a montré son petit air boutique en refusant que "son" Cachemire soit inclus dans l'OBOR. Par contre Kim Jong-un avait envoyé un observateur : des cartes existent pour un fuseau Harbin ou Shenyang vers Busan sur la mer du Japon. Les Etats-Unis étaient absents ; Donald Trump essaie de comprendre ce qu'il se passe dans tous ces p*tains de pays imprononçables comme la Saskatchewan. Mais Vladimir Poutine est content, lui qui bénéficie gratuitement de la géographie ad hoc pour profiter à fond de ce projet colossal.

China Ocean Shipping (Group) Company

Postscriptum : un éclairage différent sur l'excellent site QuestionChine :
Le projet pharaonique des routes de la soie à 1700 milliards de $ par François Danjou (17/5/17)

Articles les plus consultés

Compteur de clics (actif)