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jeudi 29 septembre 2022

Il était une fois La Nation Française

Avertissement: Le blogue a changé de nom (mais pas d'adresse url) pour marquer la rupture de contrat entre son rédacteur vieillissant et son lectorat distingué qui en attend toujours plus de polémiques, à croire la courbe d'audience dont les pics jalonnent les arquebusades.

page-titre de La nation Française
1955-1967
Si la cure d'altitude est une expression souvent galvaudée, ce fut pas le cas de cet hebdomadaire monarchiste d'après-guerre fondé par Pierre Boutang avec le renfort de contributeurs distingués que furent Michel Vivier, Henri Massis, Pierre Varillon, Jacques Navailles, Gilbert Comte, Michel Mourre. Vinrent ensuite des pointures comme Jules Monnerot, Antoine Blondin, Roger Nimier, Gilles Dubourg, Philippe Ariès, Louis Pauwels, Michel Chrestien, Jérôme Carcopino et d'autres. Autant dire qu'il y avait de la diversité. Il s'agissait après la mort du Martégal de rompre avec le réflexe d'exclusions de l'Action française et cette mécanicité du débat qui avait engouffré la cause monarchiste dans un tunnel sans fin, et dont les continuateurs officiels ne voulaient démordre, jusqu'à la sclérose. A voir les résultats d'audience, on n'en est toujours pas sortis, mais ça avance, à moins qu'on reprenne les mêmes.

Aujourd'hui encore quand on veut élever le niveau de réflexion dans le dernier carré monarchiste, on cite d'abondance Pierre Boutang et sa bande d'Iroquois de La Nation Française. Rien ne leur était étranger, rien ne leur faisait peur. Pour saisir ce que je veux dire, je me limiterais à citer Boutang dans un libelle d'actualité d'alors, "La Terreur en question" (clic), comme une réponse au livre La Question du communiste Henri Alleg, écrit dans la prison d'Alger, qui dénonce les pratiques odieuses des autorités militaires. C'est un sujet impossible à analyser aujourd'hui sans mourir sous l'anathème. Boutang n'a pas eu peur, lui, mais ce n'était pas la même époque, il est vrai.

« La logique de la torture, en sa simple et terrible essence, est que, le jugement de la force une fois prononcé, le vaincu doit au vainqueur la reconnaissance de sa victoire, il lui doit ses secrets, son pouvoir de parler et de se taire, puisqu'il lui doit la vie. Mais la morale de notre honneur, dans l'Occident chrétien, n'accepte plus que ce jugement soit total ; elle ne tient pas la parole pour une simple part de la vie, une des fonctions dont le combat déciderait souverainement. Il faut donc que le prisonnier, une fois sa bataille perdue, se retrouve homme, libre de sa parole ou de son silence. Cette exigence est sans mesure, scandaleuse du côté de la puissance : il faut d'immenses efforts, une attention et une invention accrues, pour qu'elle ne profite pas au mal et à la mort ; pour qu'elle ne contribue pas au triomphe de ce qu'elle refuse, du monde ancien où la terreur appelle la question. L'armée, nous en avons les preuves et les gages, accepte de répondre au défi, de vaincre sans avilir.»

A revenir sur terre aujourd'hui, on mesure l'orwellisation des moeurs politiques.

Sur Boutang lui-même, j'ai bien aimé la recension fouillée de Juan Asensio du bouquin de Luc-Olivier d'Algange, Pierre Boutang (clic). Copieux certes, mais on ne perd pas son temps. Extrait :

« Être monarchiste, pour Pierre Boutang, c'est comprendre, par-delà les considérations positivistes (inspirées d'Auguste Comte, d'Anatole France ou de Renan) de Maurras, que l'ordre politique et terrestre n'est digne d'être respecté que s'il reçoit humblement l'empreinte de l'Ordre du Ciel. La fonction d'Auteur monarchique que Pierre Boutang fut, avec Henry de Montaigu, un des très rares à hausser à l'exigible dignité chevaleresque, annonce ainsi sa fonction de philosophe, c'est-à-dire d'amoureux de la sagesse. Car si l'Ordre est vénérable, en ce qu'il témoigne du permanent, et s'il est préférable a priori à la subversion, désastreuse par nature, il n'en demeure pas moins que Pierre Boutang, dans la fameuse querelle sur le coup de force qui eût libéré Socrate de ses geôliers, fut enclin à passer outre aux recommandations légalistes de Socrate pour le sauver. L'Ordre est sacré, certes, mais encore faut-il qu'il ne contredise point le cri du cœur qui, en certaines circonstances, nous en révèle la nature parodique.»

Et je ne résiste pas non plus à l'amorce de Romain Debluë de sa critique (clic) de l'Ontologie du secret :

« La philosophie française est une pâture que mit en jachère le génie de Descartes, et à quoi l’intuitif labeur de Bergson ne sut point rendre sa fertilité ancestrale, égarée, durant le petit siècle qui fit suite au Grand, parmi les stériles sillons tracés par l’araire ravageur que prirent les Lumières pour le grand véhicule du Progrès. La terre fut fendue mais ne fut point retournée ; et il y eut alors, pour les veaux et les cochons, un long double siècle de pacage exclusif, au lieu même où les aigles et les taureaux, naguère, tenaient d’altissimes conciliabules. Le sarcloir français, au temps des perruques pulvérulentes, puis au temps des révolutions, était de bois : le fer puissant et rigoureux fut à la France confisqué par les Germains qui firent, dans de perverses directions, des merveilles immenses ; l’exigence de l’intelligence était alors teutonne, et si l’on n’orait plus, l’on avait pour les labeurs de la pensée un sérieux vertigineux. Par suite, au siècle des occidences ultimes, la France à sa déliquescence trouva d’onctueux délices et s’y laissa glisser en provoquant même à la pousser aux abîmes les mille secondes petites mains de la Sophistique, entortillée toute dans un voile d’Isis acheté chez Cache-Misère. La Sophistique prit alors l’Insignifiance par le bras, et les manigances d’entremanificence purent commencer pour sembler ne vouloir cesser jamais. Quelques-uns, pourtant, s’extirpèrent de cette contredanse macabre : ils furent une petite quinte diminuée à n’être pas ensorcelés par les prestiges luxueux et luxurieux de l’ère nouvelle où Satan induit le bal en incessantes tentations. Parmi ceux-ci : Pierre Boutang. »

Fasciné par le logo flamboyant de Georges Mathieu, j'avais onze ans quand j'ai ouvert ma première Nation Française que mon père laissait traîner toute la semaine sur la table basse du salon. Et j'en ai lu presque tous les numéros, sans toujours tout comprendre, jusqu'à ce que je parte en Allemagne (1967). Depuis des années, Olivier Véron prépare aux Provinciales une édition d'une centaine d'éditoriaux de Boutang publiés tout au long de la vie du journal. Doit-on le harceler ? Les Provinciales ont déjà réédité les livres importants du métaphysicien fou (voir le catalogue).

Voilà ! C'est le premier billet du Canon de Gaillon.

lundi 5 décembre 2016

Boutang Reloaded !

Olivier Véron réédite Boutang aux Provinciales. Après La Politique comme souci dont nous avions parlé, voici le pamphlet de 1977 Reprendre le Pouvoir. L'éditeur se fendant d'une quatrième de couverture tirée de la conclusion du bouquin, nous aurions mauvaise grâce à vous imposer la nôtre, nous limitant à achever le chapitre.

À l’instant élu la communauté tout entière, par l’effet de l’universelle agression qu’elle a subie, peut être capable de consentir à la décision d’initier un nouvel âge héroïque. Il ne sera certes pas celui des philosophes, nouveaux ni anciens. Les philosophes, s’ils se délivrent de leur préjugé que l’Esprit doit être sans puissance et que tout pouvoir est mauvais, y pourront jouer un rôle moins absurde, finalement, que celui de Platon à Syracuse. Quant aux spirituels, c’est l’un d’eux, Martin Buber, qui prophétisait la bonne modification du pouvoir en un nouvel âge  :
«  Je vois monter à l’horizon avec la lenteur de tous les processus dont se compose la vraie histoire de l’homme, un grand mécontentement qui ne ressemble à aucun de ceux que l’on a connus jusqu’ici. On ne s’insurgera plus seulement, comme dans le passé, contre le règne d’une tendance déterminée, pour faire triompher d’autres tendances. On s’insurgera pour l’amour de l’authenticité dans la réalisation contre la fausse manière de réaliser une grande aspiration à la communauté. On luttera contre la distorsion et pour la pureté de la forme, telle que l’ont vue les générations de la foi et de l’espoir.  »
Un "nouveau Moyen Âge" comme l’ont entrevu Berdiaeff et Chesterton  ? Les ricorsi ne sont pas de pures répétitions ni même de simples renouvellements. Sûrement  : une manière de rendre vaine l’opposition de l’individualisme et du collectivisme, telle qu’en usent, pour leurs courtes ambitions, les barbares et les freluquets. L’âge des héros rebâtira un pouvoir  ; il n’est pas de grand siècle du passé qui ne se soit donné cette tâche : même aux âges simplement humains, où les familles, lassées de grandeur, confiaient à quelque César leur destin, à charge de maintenir le droit commun, le pouvoir reconstruit gardait quelque saveur du monde précédent. Notre société n'a que des banques pour cathédrales ; elle n'a rien à transmettre qui justifie un "appel aux conservateurs" ; il n'y a d'elle, proprement dite, rien à conserver. Aussi sommes-nous libres de rêver que le premier rebelle, et serviteur de la légitimité révolutionnaire, sera le Prince Chrétien.

A commander pour 20 euros seulement sur le site des Provinciales en cliquant ici.


Pour avancer sur Boutang et le pouvoir légitime, on peut consulter la notice de François Huguenin, insérée dans le livre d'Antoine-Joseph Assaf en cliquant là.


On terminera par un témoignage de Juan Asensio sur l'éditeur, dans un de ses rares bons jours, qui n'en a que plus de prix :

Les Provinciales, sous forme de lettres confidentielles au rayonnement cependant certain, ont fait du travail d’écriture de quelques-uns le véritable visage littéraire d’une France défigurée.

Juan Asensio, Le Stalker



PS du 9.12.2016 : on fera grand profit de l'article de Sébastien Lapaque dans le Figaro du jeudi 8 décembre en cliquant sur l'image ci-dessous et une fois encore pour l'agrandir :

page du Figaro

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mercredi 3 septembre 2014

Boutang, un fantôme ?

Au jour J, la 15 serrait à droite et s'arrêtait pile devant le point de presse et mon père restait au volant, moteur tournant, une habitude sans doute acquise au maquis où couper le contact pouvait être fatal, même si ce n'était plus la même traction. Je bondissais dans la boutique et arrachait une "Nation Française" au présentoir des hebdomadaires, elle venait d'arriver et il y en avait peu. Si je devais faire la queue pour payer, mon père m'interrogeait du retard pour savoir si le marchand de journaux avait fait quelque difficulté. Jamais ! Déçu, il embrayait et nous rentrions à la maison dévorer l'édito de Pierre Boutang. Provinciaux de la montagne à vaches, nous étions sciés par l'acuité de l'intelligence du maestro qui enterrait profond tout ce ce qui se publiait alors dans la mouvance royaliste.


- en préparation depuis de longues années - 

La maison d'édition Les Provinciales a toujours le projet de publier huit cents pages d'éditoriaux de la Nation Française. La Somme politique de Boutang. Voici comment ils présentent l'ouvrage et nous économiserons notre clavier :

De Pierre Boutang nous préparons le recueil d’une centaine des éditoriaux les plus lumineux de « La Nation Française » (1955-1967). Ce livre doit faire connaître à un large public cet homme de la trempe d’un Jünger : « L’un des plus grands esprits de ce siècle » (Le Figaro), « auteur d’une œuvre multiforme et tempétueuse… d’une force de conviction et cohérence peu communes, et d’une imprudence qui se souciait peu des modes » (Le Monde). « Tout ce qui touche Pierre Boutang m’honore », aime à dire George Steiner.

En octobre 1999, les Éditions des Syrtes avaient édité une partie de son œuvre de critique littéraire (Les Abeilles de Delphes), et un deuxième volume est paru en avril 2003 aux Éditions du Rocher. Les Éditions de La Table Ronde préparent un gros volume de ses « Cahiers » métaphysiques. Mais ce vrai politique (au sens du parti des « politiques » au temps du roi Henri IV) brise au fil de ces chroniques-là la réputation un peu facile de pamphlétaire ou d’hermétisme qu’on lui a faite, car il s’y montre plein de mesure et de tendresse, directement en prise avec les soucis de son temps – et du nôtre – dans une magnanimité émouvante et une parfaite clarté.

La puissance philosophique de cette sorte de Péguy fulgurant s’était nourrie d’abord de vie réelle, et de celle tourmentée de son journal, où il se livra à une confrontation permanente avec ses lecteurs dans l’indétermination du temps. Cela commence avec les épreuves si douloureusement actuelles de la guerre d’Algérie (terrorisme et intégration), et cela s’achève au moment de la guerre de six Jours, par une série de textes particulièrement audacieux. Avec une hauteur de vue qui enjambait toutes les apparences trompeuses du siècle, les textes de ce recueil emportés sans effort au pas de course par une immense culture constituent, presque quarante ans après, L’Héritage de la Nation Française – le seul hebdomadaire que la France de Pascal, de Péguy, de Bernanos ait produit…

Royal-Artillerie ne manquera pas de signaler la parution de l'ouvrage qui est déjà un "collector". L'insupportable Juan Asensio que je lis régulièrement pour m'éviter le gonflement de chevilles, annonçait sur Stalker la parution imminente... en septembre 2009. Le même nous offre aujourd'hui une recension de la dernière réédition de Boutang, La politique considérée comme souci, impeccable as usual. Peut-être Olivier Véron devrait-il envisager une diffusion numérique de la compilation des éditoriaux de la NF pour surmonter les obstacles matériels apparemment plus forts que lui. Ce bouquin est indispensable. Aussi me suis-je permis d'inquiéter l'impassibilité de l'éditeur qui à mon "quand" répond adroitement.... "au moment opportun", ce qui reste "classe" quand même :

Les éditions des Provinciales reconnaissent un certain délai de refroidissement du canon, mais...
(1) elles ont déjà publié un premier segment de la Somme dans La Guerre de Six jours ;
(2) elles ont réédité La Politique-souci, pour nous faire patienter ;
(3) elles prennent en compte la révolution dans la communication intervenue dans la décennie. "Pour qu'un livre paraisse, il faut des justifications faramineuses, à présent…" nous confie Olivier Véron.

L'audience anticipée est-elle suffisante, doit être la bonne question. La réponse est peut-être dans l'édition numérique comme nous le pensons. Les rats de bibliothèque y perdraient beaucoup, huit cents pages, ça pose sur l'étagère, mais nous avons besoin d'entendre à nouveau Pierre Boutang, maintenant que les lignes bougent et qu'un changement de paradigme politique n'est plus très éloigné.



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