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mercredi 4 mai 2022

La Totale

Le livre le plus lu aujourd'hui dans les états-majors est peut-être La Guerre totale de ce bon vieux Ludendorff, ainsi que se lève à l'horizon le pronostic d'une course au précipice. L'opération spéciale du Kremlin est ingagnable en l'état des forces et ressources en présence sauf fission du noyau atomique, et les inconvénients de cet échec, aussi dissimulé soit-il, risquent de jeter les apprentis-sorciers dans une guerre totale où la profondeur stratégique de la Fédération de Russie redonnerait l'avantage.

couverture de La guerre totale
D'expérience et par construction le peuple russe est formaté à la souffrance si la cause patriotique en vaut la peine. Et toute la propagande de l'Etat poutinien s'y emploie afin d'obtenir une "discipline" du peuple comme la cernait Erich Ludendorff : Cette discipline doit compter sur la voix de l'âme du peuple et sur le sacrifice de la vie mortelle de l'individu à la vie immortelle de la communauté populaire. Le tragique de la proposition sied au slave surtout par une levée en masse pour que à tout instant, peuples et armées [soient] prêts à engager leur force tout entière pour le salut de la communauté. Et si, comme l'ajoute le chef d'état-major de Guillaume II, les peuples ne comprennent pas les guerres d'agression, mais admettent un combat que nécessite la conservation de leur propre existence, la résistance ukrainienne permise par les fournitures occidentales va être proclamée à Moscou comme une menace existentielle pesant sur la Sainte Russie qui n'aura d'autre voie que celle de la guerre cette fois déclarée. Comment ?

En coupant le gaz !

Provoquant le chaos des économies européennes, la rupture d'approvisionnement en énergie industrielle va stopper maintes usines, libérant de gros effectifs ouvriers renvoyés chez eux dans un habitat sans chauffage l'hiver prochain. Bien sûr, l'Etat russe perdra tout l'argent de la vente mais il peut déjà prendre langue avec les consommateurs asiatiques pour rediriger ses exportations d'hydrocarbures en appelant des fonds chinois pour poser les oléoducs/gazoducs nécessaires. Il se rémunèrera pour le reste sur la vente de minerais et matières premières raréfiés et chères, et prendra son mal en patience jusqu'à la pose de la dernière vanne du parc gazier de destination. N'ayant rien à battre des règles et normes, les tubes et les stations peuvent être opérationnels en dix-huit mois quand le renversement d'alliance énergétique européen prendra plus de deux ans voire trois. Avec une bonne mise en condition du peuple russe, le délai est tenable. Il est moins sûr que les peuples européens tiennent une distance plus grande, pour une guerre qui reste malgré tout à leurs yeux une affaire de "principes".

Sauf révolution de palais, à voir la montagne d'insuccès du projet poutinien, la guerre totale est l'issue la plus vraisemblable. Au-delà des souffrances inévitables annoncées à l'Ouest, la nouvelle donne aura des conséquences inédites sur les concepts fondateurs de l'économie globalisée d'une part - la mondialisation heureuse est morte - et d'autre part sur la qualification des dirigeants européens qui ont abandonné leurs souverainetés essentielles (jusqu'aux bases pharmaceutiques) à des nations pouvant se déclarer hostiles du jour au lendemain. M. Macron et ses minions pensent-ils pouvoir encore se payer de mots dans le sillage de la doxa bruxelloise qui croit résoudre les approvisionnements de gaz comme celle des masques ou des vaccins ? Il leur faudra des résultats concrets. Le temps est fini des projections rassurantes, des lendemains gérables le cœur sur la main. C'est toute la classe politique française qui est en défaut. Depuis longtemps nous le savons.

lundi 8 novembre 2021

Puissances en division 2

Ce qui définit le classement des puissances en division 2 est leur niveau d'embarras. Soit dans la sûreté précaire de leur nation, soit dans la distance entre leur poids international et l'image qu'elles s'en font. Participent au championnat D2 le Japon, l'Inde, l'Allemagne, le Royaume-Uni, la France et l'Europe unie. Tous les autres concourent en D3 parce qu'exposés en proie (voir nota bene en pied d'article).

Le Japon

Fumio Kishida
Deuxième économie mondiale de l'après-guerre pendant de longues années avec une population inférieure à centre trente millions d'habitants sur un territoire coupé en tous sens par un relief ingrat et avare de ressources, l'archipel nippon a été doublé par la Chine continentale revenue au devant de la scène. Ce qu'a réussi le Japon, rayé de la carte du monde en 1945, est un exploit. On l'attribue d'abord à la qualité de la race - les vrais invictus - et moins souvent qu'on ne le devrait, à la gouvernance de Douglas MacArthur dans la reconstruction du pays. L'industrie renaissante profitera de l'espace commercial américain, le plus vaste du monde d'alors. Le miracle n'a rien de miraculeux. Du travail, du sérieux, un perfectionnisme obsessionnel, un chauvinisme jamais démenti ! Limité dans l'expression militaire de sa puissance par les traités d'après-guerre, le Japon est l'exemple-type du soft power. Si recherche et développement industriel sont toujours au cœur du réacteur, c'est le secteur financier qui place l'Empire du soleil levant au balcon du monde. Banques géantes, foultitude d'établissements d'épargne et de crédit, compagnies d'assurance, réassurance, fonds de pensions et de gestion d'actifs, intermédiation, représentent ensemble six fois au moins le PIB du pays (source Direction générale du Trésor). Nous l'avons déjà dit, la flotte commerciale chinoise doit son démarrage aux maisons de leasing japonaises sans lesquelles tout le commerce maritime en trop forte expansion aurait échappé à la RPC.

Le Japon est l'atout stratégique occidental en extrême-orient. La Chine populaire n'a de cesse à vouloir l'entamer, sans doute en vain, question de mental.

L'Inde

Fédération d'une grouillante diversité, percluse de misère et de génie, l'Inde est la plus parfaite illustration du colosse aux pieds d'argile. Le sous-continent est la souche de toutes les civilisations de l'espèce humaine et, à la rare exception des empires pré-colombiens, les groupes humains qui ont échappé à l'ensemencement indien ne sont pas des civilisations mais des "nations" dressées. Le magma démographique produit annuellement autant de richesse que la France, ce qui est insuffisant pour gérer convenablement 1,373 milliard d'individus entre l'Indus et l'Himalaya. Cette richesse est captée par le pouvoir central pour affermir son imperium régional dans tous les domaines de souveraineté. L'intendance suivra... ou pas ! Si l'Inde est inattaquable par sa masse et son moment d'inertie, elle n'a pas les moyens d'une stratégie d'offensive et ça tombe bien, puisqu'elle n'a aucune ambition au-delà de l'océan éponyme. Un siège permanent avec droit de véto au Conseil de Sécurité des Nations Unies la satisferait.

L'Europe, la France et le Royaume-Uni

L'Europe institutionnelle n'existe dans aucune stratégie mondiale sauf si le nouveau chancelier de Berlin instrumentalisait l'Union sur l'axe géopolitique propre à la République fédérale. L'élargissement de l'Union vers le sud-est en fait partie. Angela Merkel a soutenu récemment que l'intégration des Balkans occidentales à l'Union était stratégique. Elle englobe la Serbie, le Montenegro, le Kosovo, la Bosnie-Herzégovine, l'Albanie et la Macédoine du nord. Pour le moment, les affaires étrangères européennes n'ont pas encore quitté le Quai d'Orsay ou le Foreign Office, et la suppression du Haut représentant de l'Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité ne serait pas dommage afin d'éclaircir l'espace de manœuvre diplomatique. En plus c'est Josep Borrell !
Quelle stratégie commune pour les principaux pays européens ?

Soit elle est définie au sein de l'Alliance atlantique à l'initiative des grands pays européens sous le nihil obstat des Etats-Unis, avec l'imprimatur allemand ; soit elle n'existe pas, chaque pays musclant sa diplomatie et ses forces armées à hauteur des moyens disponibles pour répondre aux défis attendus à sa meurtrière. Quant à l'autonomie stratégique européenne, elle est loin de faire l'unanimité en attendant que l'Allemagne y vienne vraiment. Le budget militaire de la République fédérale, sans engagements extérieurs, dépasse en euros celui de la France qui entretient à la fois une force de dissuasion et une force de projection aéronavale.
Une autonomie stratégique ça donnerait quoi ? On n'en sait trop rien, en fait, depuis le clash atlantique, Macron a déclaré ne plus faire confiance aux Etats-Unis comme avant lui l'avait dit Angela Merkel au sommet de Taormina en 2017 ; mais le rapprochement récent entre Biden et lui sur cette autonomie prétendue ne signifie rien de plus qu'un épaulement réciproque en politique intérieure. Reste que l'ardente obligation de contenir les appétits russes à recouvrer la domination de leur glacis occidental fait presque l'unanimité ! Il serait tout à fait possible que la stratégie européenne se limite à cet affrontement de type "paix armée" aussi longtemps que l'autocrate Poutine pourra se maintenir à Moscou. Mais nul n'en connaît la fin. Quelle que soit la dégringolade de sa popularité, le rapport de forces y emprunte tout à la force justement et pas aux sondages.

Les trois pays européens capables de soutenir une action diplomatique au-delà de l'horizon seront-ils tentés d'occuper des espaces libérés par l'Oncle Sam qui déplace le barycentre de ses soucis dans le Pacifique-Nord ? Que nenni ! Simplement pour une question de moyens en ce qui concerne la Grande Bretagne et la France, d'envie pour ce qui est de l'Allemagne, laquelle a intérêt à faire cavalier seul quelques temps encore avec la Chine, la Russie... et la Turquie où prospèrent les sous-traitants de la Deutsche AG.

Dans un contexte d'ostracisation renouvelée de l'ingérence extérieure (désolé, monsieur Lévy !), la France mettra à l'audit ses positions africaines comme l'utilité de ses bases aéro-navales dans un nouveau contexte de développement séparé des civilisations. De part ses territoires ultramarins, elle restera quand même impactée par la tectonique diplomatique qui l'obligera à rehausser ses capacités navales, mais avec quel argent ? Le devenir de la Nouvelle-Calédonie, tranché en décembre prochain, obère toute projection dans le temps. Son départ signifierait la fin de l'ambition Pacifique. Une base navale à Papeete, en dehors des routes commerciales, ne serait qu'un poste de police de la pêche industrielle ! Reste le soft-power d'un réseau diplomatique et éducatif de premier ordre qui devrait diffuser la meilleure image de notre pays afin d'y attirer des valeurs sûres et des acheteurs solvables plutôt que des chasseurs d'allocations.

La Grande Bretagne, déçue d'avoir loupé les accords du Brexit, prend le large. Plutôt que d'intégrer le QUAD austral pour faire pièce à la Chine populaire qui la nargue à Hong Kong, elle entre dans la nouvelle alliance AUKUS sous domination américaine exclusive, qui lui donne en Australie des perspectives industrielles dans le domaine naval qu'elle maîtrise bien. La dispute industrielle entre Londres et Canberra pour la mise en chantier des sous-marins va d'ailleurs commencer. Mais le défi obsédant est de rebattre ses cartes commerciales vers des partenaires lointains qui se substitueraient en partie au continent européen, lesquels ne l'attendent pas forcément. Les dominions vivent leur vie, les marchés de masse sont déjà organisés sans eux. Au Partenariat régional économique global (RCEP) du Pacifique, les Rosbifs seront des intrus car il n'apporteront rien qui n'y soit déjà, pas même un marché domestique important. Londres n'a rien d'extraordinaire à faire valoir au-delà de l'ingénierie financière de la City. Les génies, ça s'achète, nul besoin d'acheter en sus des trucs que l'on trouve partout ailleurs et moins cher.

Nous avons parcouru le championnat stratégique des divisions 1 et 2. Reste un acteur important qu'on oublie toujours et qui a eu son mot à dire dans l'affaire d'Afghanistan sauf à la toute fin, les Nations Unies !

L'ONU

Le secrétariat général de New York et les agences onusiennes ont toujours suivi, bon gré (Ban Ki-moon), mal gré (Boutros-Ghali), la stratégie occidentale d'ingérence jusqu'à et y comprise l'aventure libyenne de Nicolas Sarkozy. Depuis lors, les révolutions de couleur et les printemps arabes ont réveillé les deux dictatures siégeant au Conseil de Sécurité qui ont systématiquement bloqué l'ingérence internationale, l'autre nom de l'Occident. L'Organisation, ensablée dans des conflits insolubles, est en train d'étrécir au niveau d'un guichet humanitaire cantonné aux catastrophes majeures ou aux conflits d'intérêts bilatéraux de faible intensité. Ce n'est pas plus mal, mais cette mutation génétique du prolongement de l'idéal wilsonnien qui fonda cette société des Nations, affaiblit à l'avenir toute la "stratégie" occidentale qui s'y adossait. De fait, l'Occident se heurte aux frontières des empires revenus contre lui, qui vont brider son redéploiement quand il le décidera. Bloqué par les bornes de finitude de notre planète, il peut choisir de s'investir plus sérieusement dans la conquête spatiale et le cyberespace où nous pourrons donner toute notre mesure.


Une idée de stratégie occidentale ?

C'est d'abord une exigence de confiance en soi. Leurs dieux sont grands, mais le nôtre est plus grand que les leurs !

Après le temps d'hésitation du mandat Biden, plus imprévisible que le précédent jusqu'à la cagade de Kaboul, la puissance du monde libre ne sera pas réellement entamée. Ses domaines d'excellence sont intacts, parmi lesquels un spectre le plus large au monde de compétences appliquées et une créativité individuelle anarchique qui reste chez nous un levier de force plus que de désordre. Nous devons affirmer la domination indiscutable de nos atouts face à nos contempteurs dans les domaines cybernétique et spatial. La Silicon Valley est en occident, les sciences fondamentales sont en occident, les inventions disruptives sont en occident, et ce ne sont pas les universités chinoises désormais caporalisées par le Parti communiste qui nous mangeront la soupe sur la tête. Elles excellent jusqu'ici dans l'imitation mais ne créent pas ex-nihilo comme Dieu le fit. Quant aux Russes, on en reparlera dès que leur économie de rentes minières à la congolaise aura dépassé celle de l'Italie industrieuse. Qui viendra chercher noise aux Occidentaux l'apprendra à ses dépens. C'est du moins vers quoi nous devrions tendre, car nous le pouvons.


vaisseau spatial



NB : cet article appartient à la série "Dîner en ville" dont le chapitre précédent était «Puissances en division 1» (24/10/2021).

mercredi 18 août 2021

L'Occident sort du tombeau afghan

La chute de Kaboul n'est pas à mettre au débit des armées occidentales qui ont été rapatriées depuis bien longtemps, mais elle illustre presque parfaitement le jeu de poker menteur entre les admnistrations militaires et civiles. Le Pentagone a fourni à la Maison Blanche le tableau des effectifs et des dotations les plus modernes de l'Armée nationale afghane lui assurant une supériorité imparable ; trois cent mille soldats appuyés par l'artillerie et des avions d'attaque au sol contre moins de soixante mille pouilleux en tongues. La CIA a émis des doutes sur l'astiquage poli-miroir des armures afghanes mais dans le vacarme du gouvernement américain au prise avec de gros problèmes économiques et sanitaires, sans parler de la menace chinoise, l'avertissement n'a pas percuté. Et pourtant le dénouement illustre très parfaitement les fondamentaux de ce qui fut déclaré autrefois comme le tombeau des empires. L'Afghanistan n'existe toujours pas, ni comme nation, ni comme Etat. Mais ses dirigeants savent faire semblant, si ça paie ! Et deux mille milliards de dollars plus tard¹, ça a payé. Il n'y a que deux lois qui règlent cet espace, celle des rites coraniques du premier degré et celle de la corruption comme système de circulation monétaire. L'armée afghane n'existait pas, les soldes débondées par les Etats-Unis étaient englouties par les réseaux de paiements sans atteindre le voltigeur de pointe ; l'autonomie jalouse des chefs de corps déployés sur le terrain faisait le pendant de celle des administrateurs provinciaux, et de celle des commandants talibans indépendants sur zone. C'est à ce titre fort intéressant de voir comment les directives promulguées par les chefs talibans de Kaboul seront exécutées en province. Mais n'étant pas sur place, et n'y étant jamais allé, nous ne tomberons pas dans le piège de l'expertise mondaine comme s'y prête nos éditocrates préférés. La profusion de commentaires joyeux sur le thème du "je vous l'avais bien dit" est obscène même si le 15 août 2021 marquera le jour d'un retour de l'Occident sur ses bases, mais certainement pas son affaissement comme se plaisent à le célébrer les idiots du Kremlin qui pullulent chez nous.
Note (1) Les deux trillions de dollars proviennent essentiellement de la planche à billets américaine


pilote afghane
Faudra peut-être avancer le siège pour manoeuvrer le "volant" sans cabrer l'avion !


Le retrait était inscrit au programme de tous les pays de l'Alliance atlantique. Il a été freiné par le constat d'un besoin accru d'instruction des troupes régulières et celui de la consolidation d'une administration difficile à ancrer. Mais nous avons construit des écoles, des bâtiments comunaux, des centrales électriques et leurs réseaux de fourniture de courant jusqu'au dernier district, des adductions d'eau, des dispensaires, des hôpitaux, des routes etc... dans le plus pur style colonial, c'est vrai. Mais la population, qu'elle nous aime ou non, a su profiter de la modernisation occidentale et s'en souviendra. Dans les grandes villes, l'émancipation des femmes et l'éducation des jeunes filles a été réussie et elles s'en souviendront aussi. Sans boule de cristal, on peut présager qu'à partir d'aujourd'hui toutes ces infrastructures vont lentement se dégrader et le prix de la peinture passer dans la poche du parrain local, un peu comme en Algérie. Les Afghans ont eu vingt ans de clarté occidentale et ont goûté au luxe de l'envie satisfaite. Pouvions-nous leur assurer ce train de vie vingt ans encore ? Sans doute pas avant d'avoir converti une population fondamentalement islamique, autant dire jamais. Nous nous apercevons, moi du moins, que les Talibans n'ont vaincu personne, tout le pays rural était de leur côté.

A compter de maintenant, est constitué entre l'Iran, l'Afghanistan et le Pakistan, un axe islamique allant du Golfe persique à l'Indus, qui surtout menace les républiques d'Asie centrale et le Turkestan chinois² (Xinkiang) par l'exportation d'une influence coranique (que nous jugeons délétère) sur ces contrées. Celle reconfiguration stratégique oblige à une surveillance continue par deux empires partageant des frontières mises en tension sur cet axe, la Fédération de Russie et la Chine populaire, la première vassalisée par la seconde. L'Inde est partie prenante, au Cachemire pour le moins ; prise en tenaille, elle sent la mâchoire de l'ouest se renforcer contre elle. Sa forte communauté islamique va reprendre les couleurs de l'espérance. Mais c'est sur la zone syro-irakienne que la chute de Kaboul peut résonner le plus fort. L'Iran est moralement renforcé par la victoire des Talibans et va pousser les feux en Irak méridional pour renverser la situation plutôt confuse à son profit et faire pièce aux sanctions américaines. Un pays ne s'y est pas trompé, la Turquie, qui, en dépit de ses chaleureuses félicitations, construit un mur à la frontière orientale pour bloquer tout ce que l'Iran envisage de laisser passer pour déstabiliser l'Europe. La Turquie dont l'économie est très affectée par la situation mondiale et les erreurs du gouvernement AKP, subit une pression migratoire intense qui submerge toutes ses capacités d'accueil depuis la guerre de Syrie. On comprend qu'elle déclenche de temps en temps des chasses de pression sur l'Union européenne. Il serait intelligent de discuter avec elle de l'avenir.
Note (2) Le roi afghan Zaher Shah avait envoyé un corps expéditionnaire à Yarkand en 1934 dans l'intention de soutenir un Turkestan ouighour contre les Huis et les Hans. Ses volontaires seront tous massacrés par les troupes du Kuomintang.


Dans une sorte de mouvement tectonique, l'Occident va continuer le retrait amorcé par les empires européens il y a soixante-quinze ans bientôt (abolition du Raj britannique aux Indes), et se renforcera sur ses terres historiques, l'Europe et l'Amérique du Nord, océans compris. Son capital intact est l'inventivité dans les sciences fondamentales, de savoir tout fabriquer et d'adorer les libertés et le succès individuels. Ce sera sa marque. Des alliés convaincus du modèle, l'Occident n'en manque pas, à commencer par le Japon et l'Australie. Bien d'autres s'agrègeront dans l'avenir par le biais de traités de libre-échange comme le Partenariat transpacifique et l'administration Biden a déclaré vouloir offrir une alternative aux routes de la soie chinoises qui, à l'usage, apparaissent moins "cool" que prévues.

Il resterait à parler de l'émotion déclenchée dans les divers think tanks de stratégie, concernant un découplage atlantique ou notre abandon du Sahel. Nous n'avons de solution de rechange dans aucun des deux cas, mais c'est bien d'en parler, parler, parler pour continuer les subventions publiques. Pour terminer, les réactions d'Emmanuel Macron et de Joe Biden ont été dans la veine attendue, simples, directes, précises. Nous pûmes avoir peur d'une certaine emphase qui va bien aux désastres. Pour finir, récupérons les femmes afghanes ! Elles combattront ici le ramas de pétasses islamocompatibles qui tiennent le mégaphone.

Soosan Firooz
Jolie rappeuse afghane, et oui ! Voir son clip en cliquant sur l'image.

samedi 20 avril 2019

Équerres et compas



Toute la France et ses amis sont entrés en sidération au spectacle de l'embrasement de la flèche et des toits de Notre-Dame de Paris. Le vaisseau majestueux est maintenant décapoté, ouvert aux intempéries ; on doute aujourd'hui de la résistance des parties de maçonnerie qui, pour certaines, ont subi un feu direct de huit cents degrés. Sachant que depuis les Romains les constructions de pierres amalgament du fer et du plomb à leurs assemblages, on peut raisonnablement questionner la solidité de quelques sections contiguës aux effondrements. Pour la charpente de bois, c'est "réglé", elle a disparu ; il faut la refaire complètement, du temps, de l'argent, pas de surprise particulière. Reste le défi de reconstruction de la flèche d'Eugène Viollet-le-Duc de 1859 !
Est-ce le péché d'orgueil de l'architecte le plus fameux de l'histoire de France ? Culminant à 93 mètres au-dessus du sol, elle pesait sept cent cinquante tonnes, posées sur les quatre piliers de transept comme nous l'explique la notice du site (clic) avec de magnifiques photos du chef d'œuvre disparu.
Comme pour l'abondance des dons financiers destinés à consolider et reconstruire l'ouvrage le plus emblématique du monde, ce pays malade dans son identité et oublieux des racines qui l'ont nourri depuis vingt siècles, se dispute déjà sur la contemporanéité du design retenu pour la nouvelle flèche ! Avouons que les horreurs à la mode ont de quoi susciter une saine crainte de défiguration de l'ouvrage. Que veut dire notre premier ministre quand il évoque un concours international d'architecture ? Qu'il a perdu les plans de la cathédrale ?
Une flèche identique visuellement à celle de Viollet-le-Duc ne sera pas obligatoirement le monstre de 750 tonnes (500T de bois et 250T de plomb) que les matériaux du temps avaient obligé à créer. Au moins a-t-on retrouvé dans les cendres le coq-reliquaire intact qui nous assure déjà qu'il terminera le nouvel ouvrage. Sauvés du chantier avant sinistre, les "douze apôtres" de cuivre repoussé permettront de retrouver la vraie silhouette. Le plus simple et le plus rémunérateur en termes d'image est de refaire la flèche que le monde entier connaît. Le reste est arrogance insupportable.


Garde-nous des cons, Seigneur, tant ils pullulent !





Avant de tourner la page, une visite du site ésotérique Hermetism.free.fr s'impose.


dimanche 7 octobre 2018

Lépante 447ème !

La bataille navale de Lépante devait décider du sort de la guerre ottomane en Méditerranée centrale et orientale au XVIè siècle. Les Turcs ayant conquis sur les Vénitiens l'île de Chypre et la forteresse de Famagouste dont le gouverneur sera pelé vif à l'été de 1571, le pape Pie V appelle à la croisade pour stopper l'énième poussée des "Barbares".

La rencontre des armées navales a lieu le 7 octobre 1571 au débouché du golfe de Patras sur la mer Ionienne, à proximité du site de la bataille d’Actium qui opposa la flotte de Marc Antoine à celle d’Octave en 31 avant JC. La Sainte Ligue écrase les Turcs, les livres d'histoire regorgent de récits, d'anecdotes et analyses ; nous n'avons pas la prétention de "refaire" l'histoire, mais relèverons deux points pour marquer cette commémoration : les forces engagées et l'issue de la guerre en Méditerranée. En attendant voici la célèbre fresque que Vasari posa au mur de la Sala Regia du Vatican en 1573 pour Grégoire XIII.



A.- Contributeurs à l'escadre de la Sainte Ligue sous le commandement de Don Juan d'Autriche (1545-1578), frère de Philippe II d'Espagne, et manœuvrée par des amiraux de talents tels que Marc-Antoine Colonna pour le Saint-Siège, le doge Sebastiano Veniero, Andrea Doria pour Gênes ou Andrea Provana di Leyni pour la Savoie à Nice :

202 galères et 6 galéasses vénitiennes armées de canons provenant des pays suivants :

- Royaume d'Espagne
- République de Venise
- République de Gênes
- Royaume de Sicile
- Royaume de Naples
- Saint-Siège
- Ordre de Saint-Jean de Jérusalem (à partir de Malte)
- Duché de Savoie

La flotte de la Ligue perdra 12 galères seulement, mais 7000 hommes dans les assauts plus de nombreux blessés.

B.- Composition de l'escadre ottomane de Selim II sous le commandement d'Ali Bâcha, assisté de l'amiral Mehmed Siroco, gouverneur du Sandjak d’Alexandrie, du capitaine calabrais Ali Kilidj et du dey corsaire algérois Euldj Ali (qui capturera plus tard Miguel de Cervantès devant Barcelone):

210 galères plus 63 fustes et galiotes

Les Turcs abandonneront 117 galères à la Ligue et en laisseront 63 au fond, outre la chiourme en majorité chrétienne libérée par les captures. On parle au moins de 20000 morts au combat.




L'issue de la guerre vénéto-turque sera celle de la coalition qui se désagrègera par la détente. Les intérêts immédiats de chacun divergeaient. Les Vénitiens au contact du problème devront composer, dès lors que l'Empire ottoman avait reconstruit sa flotte et récupéré la suprématie navale en Méditerranée. Finalement Selim II conservera Chypre et l'année suivante le doge paiera tribut pour continuer à faire du commerce avec les Echelles du Levant et le bassin oriental.

La France de Charles IX et de Catherine de Médicis, embourbée dans les guerres de religion sur son propre territoire, aura d'autres priorités que de combattre le Grand Turc, avec lequel d'ailleurs François Ier avait scellé une alliance de revers contre Charles-Quint en 1536, alliance qualifiée d'impie mais qui aura l'avantage de nous ouvrir les routes commerciales de l'Orient et compliquera terriblement l'obsession française des Habsbourg. Les capitulations obtenues de la Sublime Porte (accords commerciaux) feront des jaloux chez les nations commerçantes comme les Pays-Bas ou ceux de la Hanse, mais la France moins mercantile n'en tirera pas tous les profits possibles (confer la Wikipedia).

Comme toutes les grandes pages d'histoire, Lépante est devenue une légende en Occident, de l'importance de Poitiers (732) pour la France, même si un succès militaire si éclatant ne put renverser l'équation géostratégique. Il faudra attendre que l'Empire ottoman pourrisse sur pied au XIXè siècle pour s'occuper à le détruire. Le résultat d'aujourd'hui sur ce qui fut et redevient sa zone d'intérêts n'est pas probant, les lambeaux du dépeçage Sykes-Picot peinent encore à se recoudre, et pour faire court, son aire de colonisation est à feu et à sang.

Il reste de tout ça que l'union est nécessaire parfois, et que la convergence d'intérêts européens peut les précipiter dans une force redoutable si nous voulons nous en donner les moyens, en mettant un bémol sur notre sacrosaint confort. A nous de nous en souvenir au moment où montent les périls. Les cadeaux diplomatiques n'existent pas sauf en présents de courtoisie. Nous risquons de danser sans choisir la musique si nous ne montrons pas les dents !




PS : Qui commémore Lépante avec nous ?

- La Société d'art et d'histoire du Mentonnais (ils y étaient)
- L'Agência Boa Impresa de Sao Paulo
- Le site Vivicentro de Naples avec une très belle vue de la bataille à vol d'oiseau
- Tempostretto de Messine
- Enna Press (Sicile)
- Il Cattolico


lundi 23 mai 2016

Des racines européennes

L'astrolabe de Chaucer (début XV°) est-il andalou comme semblerait le revendiquer l'Institut du Monde arabe ? Certes, l'instrument à viser le ciel qu'inventèrent les astronomes grecs de l'Antiquité fut bien perfectionné par les savants arabes et spécialement par Al-Zarqali à Tolède, mais on admet que c'est le collège Merton (Oxford) qui fit la meilleure synthèse des traités d'astrolabe jusqu'à ce que les Portugais en produisent une version embarquée pour améliorer la navigation hauturière. Dans un tout autre domaine, Jean de La Fontaine fit son miel des fables d'Esope mais aussi de celles du Kalila wa Dimna, pompées du sanskrit par les Perses qui les passèrent aux Arabes, traduits à leur tour par les Castillans, leurs voisins de palier, qui les passèrent aux Français en 1644. D'où viennent les bains turcs de Budapest ? Des thermes romains peut-être ? ETC...

On apprend que notre pape Francesco aurait hésité à proclamer les "racines chrétiennes" de l'Europe. Et pourtant ! Quelle mouche a piqué le pontifex romain à se risquer sur ce terrain pour aussitôt retirer son pied ? On dirait du Hollande. Mon petit doigt me suggère qu'il n'a pas voulu remettre du charbon dans les chaudières polonaise et autrichienne qui font une crise d'urticaire musulman carabinée et parce qu'aussi la chose est en débat au Parlement européen. Benoît XVI était plus courageux... à Ratisbone. Bien sûr, aucun continent n'a vu pousser qu'une seule espèce d'arbre. Même l'empire chinois - le plus ethnocentré avec l'Egypte pharaonique - a été labouré en tous sens par des civilisations allogènes. Qu'on se souvienne que les clercs tibétains avaient la haute main sur les affaires spirituelles de la maison impériale et que les jésuites européens contribuèrent grandement au progrès de la dynastie mandchoue des Grands Tsings (la dernière).


L'Europe commence à l'Île de Fer (longitude 18°W de Greenwich aux Canaries), c'est d'ailleurs son méridien zéro traditionnel - n'en déplaise aux Rosbifs - et elle se termine à la ligne de partage des eaux que constitue la chaîne des Monts Oural, soit à la ville de Magnitogorsk (59°E) pour fixer un peu mieux les idées. A l'exception de la Thrace turque, de l'Albanie et de la Bosnie Herzégovine, retournées en profondeur par les Ottomans, l'Europe actuelle a toujours un socle chrétien. Mais si elle embrassa la foi chrétienne à mesure que les empereurs romains d'orient et d'occident se convertirent, des temples, édicules et fontaines sacrées préexistaient en ville comme en forêt par tout le continent. Les grandes religions polythéistes classiques et barbares, qui construisirent ces édifices et ces mythologies, tinrent le pays très longtemps avant la conversion ; imaginez que Troie fut prise au XIIè siècle av.JC.
Les monothéismes qui les écrasèrent parvinrent à régner sans partage jusqu'au XIXè siècle, en s'entre-déchirant au nom du même Dieu, ce qui est rare dans l'histoire de l'Humanité. Oui, les racines chrétiennes de l'Europe y existent indubitablement, elles portent les fondations des cathédrales, elles ont bu le sang des schismatiques et des impies, elles ont gardé les ossements des croyants à millions, mais le sol en contient bien d'autres qui les ont plus ou moins nourries. Les fontaines en alcôve de nos forêts ont vécu le remplacement de leur statue miraculeuse tant qu'elles ont coulé. Qui était celle qui précéda le druide gaulois ? Qui lui fut substituée par le prêtre romain ? Quelle sainte catholique y fut accueillie ? Par chance les imams détestent les statues.

Si l'Europe fut un continent en guerre civile perpétuelle - elle en mourra en 1945 - l'histoire retiendra d'abord dans les grandes épopées ses opérations extérieures : le combat acharné des armées croisées contre les armées arabo-musulmanes qui se firent une guerre de deux cents ans au Proche Orient. Les conséquences en furent grandes tant sur le développement de l'occident médiéval que sur celui de l'orient islamique, mais on n'en retient aujourd'hui que l'humiliation des Arabes alors qu'à la fin ce sont eux qui vainquirent ! Comme quoi, la mauvaise foi est la chose la mieux partagée. L'Europe renvoyée sur ses terres allait s'élancer à la Renaissance sur toute la planète et son empreinte y demeure presque partout.
Alors pourquoi l'Europe cherche-t-elle ses racines ?

Est-ce un quelconque signe ? Oui. De décadence ! De dévirilisation ! Les Portugais de la circumnavigation, les Espagnols de la Conquête, les Hollandais, les Anglais, les Français des empires coloniaux ne cherchaient pas leurs racines. Ils étaient en phase de découverte du monde et d'asservissement des peuples nouveaux, captant le plus possible de matières, marchandises et denrées à transformer et consommer. De nos jours, on dirait qu'ils étaient dans leur phase de "mondialisation". D'ailleurs Royal-Artillerie avait fait un article célèbre en ce sens (L'Esprit de l'horizon).

Mais l'expansion est terminée pour l'Europe*. Il faut dire que deux guerres mondiales atroces provoquées par elle ont fini par l'assagir, sans la guérir quand même d'une certaine arrogance : l'Europe s'invite presque partout dans la solution de conflits, pour proposer aussi son modèle démocratique et ses codes sociaux comme remèdes ultimes aux imperfections de l'espèce humaine. Une civilisation est toujours satisfaite de sa propre supériorité et répute ses marges en barbarie. Elle cherche à bloquer le temps de sa suprématie jusqu'à ce qu'il s'échappe de ses mains par la supériorité acquise sur le limes contre elle. C'est d'Ibn Khaldoun (Tunis, 1332 - Le Caire, 1406), premier analyste anormatif des sociétés humaines et théoricien des civilisations.

Contrairement à nos frayeurs, ce ne sont pas les Musulmans dispersés et largement en retard aujourd'hui dans tous les compartiments du jeu (sauf les maths) qui vont nous supplanter dans les enceintes décisionnaires, mais les empires nouveaux et renaissants, à diverses raisons que nous avons maintes fois exposées sur ce site. L'affaire se joue entre la thalassocratie anglo-saxonne, l'empire continental chinois et l'empire vide des glaces russes. Les Musulmans sont-ils du renfort dans ce choc des quatre mondes (j'y compte encore l'Europe) ? J'en doute. Du moins ils n'ont rien prouvé en ce sens jusqu'ici. Qu'ils ne cherchent pas en revanche à imposer leurs modes sociétaux, perclus d'obsessions génitales et de discriminations sexistes. Merci. Nous allons garder nos clochers et nos fontaines miraculeuses où l'on jette des pièces de monnaie, nos martyrs et nos saints dans des statues en plâtre, toutes nos racines antiques et modernes, nos femmes en jambes et en cheveux et notre joie de vivre !

« Nos ancêtres les Gaulois » par Toutatis, on n'en démordra pas !
- Vous reprendrez bien un peu de sanglier ?
- Désolé, j'ai piscine.

Piscine du harem de Jean-Léon Gérôme (1876, L'Ermitage)

* Note : Pour mesurer le point d'aboutissement du déclin relatif de l'Occident et compléter la théorie d'Ibn Khaldoun, il faudrait lire Mass Flourishing de l'économiste américain Edmund Phelps, prix Nobel d'économie 2006, qui soutient que "le plus tragique dans notre déclin est bien que l'Occident ne soit même plus l'Occident" (Princeton University Press, 2013).
Rappelons aussi l'ancien de référence : Oswald Spengler et son Déclin de l'Occident (Gallimard, 1931) dont les intuitions sont de pleine application aujourd'hui :
- capitalisme financier international en lutte contre les économies nationales
- presse vendue à la ploutocratie qui mute de la liberté à l'asservissement
- réseau mondial de communication uniformisant la pensée
- morosité démocratique après la mort des idéologies
- migration des prolétariats étrangers concurrents des classes ouvrières nationales
- destruction de l'environnement par une technique déchaînée
- choc civilisationnel (merci au Pr Gilbert Merlio)


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