5 juillet 2014

Mgr Dillon va aux États

Ceci est la relation abrégée d'un voyage en grand équipage du président-né des Etats de Languedoc à la veille de la Révolution française, comme nous la donna Lucy Dillon, sa nièce, future marquise de La Tour du Pin. L'archevêque irlandais de Narbonne, Arthur-Richard Dillon (1721-1806), était une "nature", passionné par l'administration de son fief en laquelle il brilla, bien plus que des choses surnaturelles qu'il jugeait sans doute impalpables, comparées à un canal, une route ou une faculté de sciences. Le Ciel ne lui en tint pas rigueur, qui déplaça en 2007 le cardinal Lustiger en grande pourpre à la translation de ses cendres de Saint-Pancras (Londres) à Narbonne. La notice de la Wikipedia donne l'essentiel et un peu plus. On en fera son profit.

De 1783 à 1786, Henriette Lucy Dillon suit sa grand mère aux Etats dans le train de son oncle l'archevêque. Elle a autour de 15 ans. Passionnée de chevaux dès son plus jeune âge - elle en sera plus experte pour monter une écurie que bien des maîtres de maison - elle décrit le système de transport de Paris à Montpellier. Dans son journal, elle explique par exemple que l'affaire de Varennes n'aurait peut-être pas si mal fini, si au lieu de chevaux d'escadron on avait confié la famille royale à des chevaux de poste et à des postillons habitués à mener grand train sans les fatiguer. Bon, c'est à elle maintenant :

- Berline -
Nos préparatifs de voyage, les achats, les emballages, étaient déjà pour moi une occupation et un plaisir dont j'ai eu le temps de me lasser dans la suite de ma vie agitée. Nous partions dans une grande berline à six chevaux : mon oncle et ma grand'mère assis dans le fond, moi sur le devant avec un ecclésiastique attaché à mon oncle ou un secrétaire, et deux domestiques sur le siège de devant. Ces derniers se trouvaient plus fatigués en arrivant que ceux qui allaient à cheval, car alors les sièges, au lieu de être suspendus sur les ressorts, reposaient sur deux montants en bois s'appuyant sur le lisoir (ndlr : pièce de bois transversale, qui est au-dessus de l'essieu d'un carrosse, et qui en porte les ressorts), et étaient par conséquent aussi durs qu'une charrette.
Une seconde berline, également attelée de six chevaux, contenait la femme de chambre de ma grand'mère et la mienne, Miss Beck, deux valets de chambre et, sur le siège, deux domestiques.
Une chaise de poste emmenait le maître d'hôtel et le chef de cuisine.
Il y avait aussi trois courriers, dont un en avant d'une demi-heure et les deux autres avec les voitures.
M. Combes, mon instituteur, partait quelques jours avant nous par la diligence, nommée alors la Turgotine, ou par la malle. Celle-ci ne prenait qu'un seul voyageur. C'était une sorte de charrette longue, sur brancards.
[... digression étrangère au grand équipage et conditions de route ...]

- malle-poste -
Nous courions à dix-huit chevaux, et l'ordre de l'administration des postes nous précédait de quelques jours pour que les chevaux fussent prêts. Nous faisions de longues journées. Partis à 4 heures du matin (ndlr : 6 heures en heure d'été actuelle), nous nous arrêtions pour dîner (ndlr : à midi). la chaise de poste et le premier courrier nous devançaient d'une heure (ndlr : eux démarraient donc à trois heures) . Cela permettait de trouver la table prête, le feu allumé, et quelques bons plats préparés ou améliorés par notre cuisinier. Il emportait de Paris, dans sa voiture, des bouteilles de coulis, de sauces toutes préparées, tout ce qu'il fallait pour obvier aux mauvais dîners d'auberge. La chaise de poste et le premier courrier repartaient dès que nous arrivions, et lorsque nous faisions halte pour la nuit, nous trouvions, comme le matin, tous les préparatifs terminés.
[...]
Après avoir parcouru 160 lieues (690 kilomètres) de chemins détestables et défoncés, après avoir traversé des torrents sans ponts où l'on courait risque de la vie*, on entrait, une fois le Rhône franchi, sur une route aussi belle que celle du jardin le mieux entretenu. On passait sur de superbes ponts parfaitement construits ; on traversait des villes où florissait l'industrie la plus active, des campagnes bien cultivées. Le contraste était frappant, même pour des yeux de quinze ans.
Le beau Languedoc atteint, nous arrêtons là le récit de Lucy Dillon.
Voilà la vérité de l'innocence, la description du pays et celle de la période des Etats est un régal pour le "patriote" (Chapitre III du Journal d'une femme de cinquante ans, Chapelot Paris, 1913 en ligne sur Gallica).



* ils passaient les gués de France, portes de voiture grandes ouvertes, afin que le flot la traversât sans la renverser !

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27 juin 2014

Bouvines 14

Ce billet a paru dans la rubrique "La Patte à Catoneo" sur le site LaFauteaRousseau le 18 février 2014. Les griffes du chat sortent un peu, mais pour la bonne cause. Il entre en archives Royal-Artillerie à la veille de la commémoration de cette bataille qui vit précipiter la nation française en un composé chimique qui jamais ne se liquéfia. Depuis cette date (18.2.14) des préparatifs ont eu lieu chez les royalistes pour faire mentir ce billet. Voir l'annonce en pied d'article.

Où serons-nous le 27 juillet ? Peut-être au village de Bouvines dans le Nord, dont l'équipe municipale a fait des pieds et des mains pour commémorer dignement la bataille qui (c'est notre avis) fonda la nation française. Avec seulement 750 habitants et une quête inlassable de soutiens, ils ont réussi à monter une kyrielle d'événements du 16 mars au 27 juillet 2014.

Un site très accueillant vous dit tout : www.bouvines2014.fr duquel j'extrais le premier argument :
"L’association BOUVINES 2014 a été créée pour commémorer le 800ème anniversaire de la bataille (1214-2014). Nous souhaitons faire de cet anniversaire un événement majeur sur le plan régional, national et européen. Ces événements recouvreront trois thèmes forts : la paix, la jeunesse et l’Europe."
Mais ce n'est pas pour "lancer" le cycle Bouvines 2014 que je me suis levé ce matin. Nul n'a besoin de moi.

Qu'ont préparé les royalistes pour cette commémoration ? Deux articles en double page centrale du journal ? Une conférence discrète à la Maison des Mines ? Une messe à Saint-Denis ? Huit siècles de nation méritent quand même mieux et ils sont l'occasion de promouvoir une cause française qui commence à recueillir de l'écho dans la population, à ce que rapportent les tests d'opinions : la nation, pas si bête finalement ! Mais pourquoi s'arrêter là ?

A reprendre l'Ouvrage où la raison l'a laissé la dernière fois, on retrouve une devise révolutionnaire qui fit entrer le royaume de force dans la modernité, avant que tout ne se gâte. Cette devise était frappée sur les pièces de monnaie:

Le Roi en saint Michel
La Nation, La Loi, Le Roi

Sur le premier pilier nous avons beaucoup à dire, c'est notre spécialité, ne nous en privons pas, les milices bourgeoises rejoignirent l'Ost royal pour la première fois depuis... Bouvines justement ;
sur le deuxième pilier en pleine débâcle morale encore plus, sur une justice étique, on peut faire cent pages avec un seul verre d'eau ;
et nous saurons bien expliquer ensuite pourquoi le troisième est le meilleur serre-file.
De vous à moi, ça a plus de gueule que le triptyque actuel qui ne lie que des contradictions aux frontons du régime.

J'ai noté qu'aucun prince n'avait mis Bouvines au programme. Peut-être attendent-ils une invitation gratuite du maire de cette modeste commune si courageuse. Il s'appelle Alain Bernard, quelqu'un de bien. 1214 est aussi l'année de naissance de Louis IX (25 avril), petit-fils du vainqueur de Bouvines et saint de surcroît. Conjonction utile à la propagande ou hasard du calendrier.

Alors, une grande fête champêtre royaliste ? Avec baraques à frites et super-sono ? Tonneaux en perce. Des gosses qui courent partout. Fanions et bannières en plein vent. Un concours de tee-shirts mouillés sur Harley Davidson. Quelque sorte de Biennale Blanche aérée ! Au mois de juillet n'importe quel dimanche, il fait bon dans le Nord.

Reste à trouver un champ à rave-party dans le canton de Cysoing et un peu de logistique pour ramasser les ordures.

Entre-temps voici une petite vidéo présentant l'église du village et ses vitraux. Sans prétention, mais bien faite.

Et un opuscule très illustré du monsieur qui cause dans la caméra :
Bouvines 1214 - Une bataille aux portes de Lille de Jean-Louis Pelon, chez la Voix du Nord 2014 (diffusion Decitre 6,90€)

Billet lié : La Belle histoire du chevalier Tristan


Bonus RA

Extrait du récit à la veillée que faisait Philippe-Auguste à son petit-fils, futur Louis IX (recensé par Philippe de Villiers dans Le Roman de saint Louis) :

Ils sont plus de quatre-vingt mille combattants. Nous ne sommes que vingt-cinq mille. Regarde, Louis, en face, l'Occident tout entier s'est réuni : Jean, le roi d'Angleterre ; Othon, l'empereur ; Ferrand, le comte de Flandre. Au bivouac, ils se sont tous déjà partagé le royaume. Chacun en a pris un morceau Le choc de Bouvines fut terrible et longtemps indécis. Jusqu'au moment où se joignirent à nous les communes qui portaient l'oriflamme de Saint-Denis. Mais toute cette gent de boutiquiers et de laboureurs faisait pitié à voir, effrayée par les figures terrifiantes des animaux légendaires qui décoraient les boucliers et les cimiers des nobles Saxons. Et puis, quand le soleil se leva, je les semonçai comme le renfort qui me manquait. La force était allemande. L'astuce était française. Mes hommes, une massue à la main, m'observaient avec inquiétude, ils regardaient mon bliaud blanc et ma tunique bleue déchiquetée par une chute de cheval, mon haubert d'acier éventré. J'attendis que le soleil vînt rejoindre nos troupes et se placer derrière nous, à pic de notre arrière-garde. Alors commença l'assaut des communes qui avaient le soleil derrière elles, tandis que, dans les rangs ennemis, ils l'avaient dans les yeux. Les Impériaux éblouis, aveuglés par le jeu de reflets et d'étincelles sur les casques, cottes de maille, épées et boucliers, ne pouvaient plus avancer. Nos étendards écarlates progressaient sans cesse. Un peu plus tard, j'aperçus l'empereur, au loin, de dos, en fuite. Le retour fut triomphal. Paris chantait. Sur le parcours, à Douai, Bapaume, les moissonneurs se livraient à des transports de joie, levant leurs faux et faisant tournoyer leurs faucilles ; les jouvencelles nous jetaient des brassées de boutons d'or, etc, etc (récrit sur LLL56).

La France est née à Bouvines. Jusqu'ici avions-nous le roi et cent duchés, le roi et ses barons. Au soir de l'attaque des milices communales le pays était devenu une Nation. Rien ne serait pareil ensuite.




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23 juin 2014

La troisième minute

Troisième minute de l'Union royaliste Bretagne Vendée militaire, ça se corse puisqu'on y vante la décentralisation. Et c'est un gros sujet. Non seulement parce que la monarchie française fut à son apogée centralisatrice mais parce que le parlementarisme provincial croise à quatre-vingt-dix degrés l'antiparlementarisme de référence et renoue avec l'époque des grands féodaux qui ne fut pas partout un succès. Mais les avantages de la décentralisation sont bien là :


S'il est un argument qui plaide en faveur d'une décentralisation (réelle), c'est l'histoire économique de l'Europe qui s'est déroulée sur deux millénaires dans un enchevêtrement de modèles. Le modèle le plus florissant fut à plusieurs époques celui de l'anarchie créatrice de liens productifs sur des territoires peu "étatisés". Le système emblématique fut celui de la Hanse que les jeunes Etats-nations parvinrent à écraser au traité de Westphalie.
La centralisation, tentée à plusieurs reprises par des autocrates, aboutira à la stérilisation de la société. Le royaume de Louis XIV finira dans les embarras financiers et connaîtra une déqualification industrielle que le Colbertisme parviendra à masquer un temps. Sous Louis XV nous ne savions plus fondre nos canons sans produire un énorme rebut.
La décentralisation va de pair avec la réduction a minima de l'Etat afin de provoquer un sursaut de responsabilités individuelles, mouvement anesthésié par le Conseil national de la Résistance en 1945 qui a soviétisé les consciences et le courage commun.

On poursuivra ce micro-billet avec profit en lisant d'un oeil critique et attentif ce bref opuscule de Léonard Liggio, Si l'Europe m'était contée...

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