samedi 13 mai 2006

Le faux bloc national

Le prochain café politique de Jean-Philippe Chauvin aura lieu, sauf imprévu, à Versailles le samedi 27 mai. Il sera consacré aux définitions et aux théories de la nation. Rapportez-vous à son blog pour les détails en cliquant ci-dessus.

JPC : "Ce thème me semble d’autant plus important que la nation française a une histoire particulière, et que, contrairement à d’autres nations européennes, la France est d’abord le fruit de l’action de l’Etat : « les rois ont fait la France », affirmait le chant « La Royale », et l’idée nationale, c’est-à-dire la conscience de former une nation, naît après les « débuts » de la France. C’est sans doute une explication possible de « l’exception française » et de son rapport particulier, unique, au monde et à l’Histoire…"
La "nation française" sous-tend bien des concepts dont le plus évident est le nationalisme, valeur ou problème selon son point de vue, que se disputent plusieurs partis politiques, jusques et y compris le Parti communiste français ! La nation auréolée de toutes les vertus sinon de tous les vices, est-elle cette vérité "éternelle" qui fait de la France une exception universelle ? Pas sûr.

Si la revendication nationale a atteint son maximum de la Révolution à la Seconde Guerre mondiale, on peut remarquer qu'elle s'estompe depuis lors, mais aussi qu'elle n'était pas si vivace qu'on le soutient, auparavant. Faisons un sort au début de la nation française.
L'hymne royaliste devrait dire que "Les rois francs ont fait la France". L'extension du royaume franc et du domaine royal son centre, a été réalisée par la conquête guerrière bien plus que par l'influence d'un apport civilisateur qui comparativement était souvent inférieur au niveau atteint par les terres capturées. Ces terres pétries par l'empire romain puis ressurgies des royaumes wisigothiques, avaient beaucoup d'avance sur le reste de l'Europe.
Leurs arts et leurs universités étaient déjà incomparables. Les gens du Sud ne s'intéressaient quasiment pas à ceux du Nord qu'ils prenaient pour des parvenus de la civilisation. Le Nord était omnibulé par ses problèmes continentaux et les disputes d'apanages anglo-saxons. Le Sud qui avait fini par repousser l'Islam, jouissait. Les cours méridionales faisaient envie. Cela n'allait pas durer. Prenons une fenêtre d'évènements historiques pour illustrer le propos :
1200 - 1230
Aragon & Languedoc
La décomposition de l'empire carolingien qui finalement fut éphémère, avait laissé renaître l'autonomie du quart méridional du pays, ce royaume gothique envahi par deux fois dont la dernière, la conquête maure, avait été un désastre. Le Sud était partagé entre trois grandes et puissantes maisons qui étaient de plus apparentées entre elles :

Le Sud-est, outre-Rhône, était aux mains des comtes de Provence jusqu'aux marches de l'Italie. Les comtes avaient reconnu en 1200 la suzeraineté de l'empereur germanique, senti comme moins prédateur.

Le Sud, celui du Golfe du Lion, était à la famille de Saint-Gilles qui bien que feudataire des rois de France, régnait en puissance souveraine sur le Haut Languedoc, la Narbonnaise (sauf Montpellier-Maguelone), le sud du comté de Rodez et même un morceau de Provence. Cette famille s'était croisée en Palestine avec de grands succès militaires comme les batailles de Dorylée et d'Ascalon. Il y a un château Saint-Gilles ruiné à Tripoli du Liban ! Une chanson de geste à la charnière des XII et XIII siècles, parle d'Elie de Saint-Gilles en pays sarrasin.

A la mitoyenneté de l'Espagne se trouvait la grande maison d'Aragon qui possédait en sus de son domaine hispanique, la Catalogne septentrionale, le Roussillon qui la prolonge, et toute la côte d'Agde à Mauguio avec la perle montpelliéraine en son centre.

Cette situation coupait le roi de France de la Méditerranée, mer intérieure où se faisait presque tout le trafic de l'Europe. Philippe-Auguste ne put s'y résigner que lorsque la campagne périlleuse de Bouvines l'obligea à se modérer. Par contre ses héritiers eurent l'occasion de tenter la percée et ne la laissèrent pas passer. Cette occasion fut l'hérésie des Albigeois.

Excommuniés déjà en 1179 au concile de Latran pour manichéisme, les Albigeois offrirent le prétexte d'une croisade franque, prêchée par le légat pontifical Pierre de Castelnau aux fins d'une complète extermination des hérétiques, et menée dès 1209 par le baron le plus noble du Nord, Simon de Montfort. La croisade tourna au génocide sous la formule célèbre de l'abbé de Cluny, "Tuez toujours, Dieu reconnaîtra les siens". La croisade dura dix-neuf ans. Les maisons princières furent défaites, leurs vassaux chassés de leurs justices, et villes et campagnes saccagées, leurs populations massacrées. Le sac de Béziers par les ribauds du roy coûta trente mille victimes. Pierre II d'Aragon, dit le Catholique, vainqueur des Maures, accourut horrifié au secours de Toulouse mais fut écrasé avec toute sa chevalerie à Muret en 1213 (il existe un lycée Pierre d'Aragon dans cette ville). Albi, Lavaur et toutes les villes du Haut Languedoc furent dévastées à un point tel que Raimond de Toulouse préféra composer et ouvrit sa ville en 1215.

sceau de raimond
Simon de Montfort en pays conquis, confisqua le comté au profit de ses compagnons de guerre à qui il concéda des fiefs régis jusqu'en 1789 par la coutume de Paris. Simon tué sous Toulouse qui s'était refermée, son fils Amaury continua la "pacification" puis céda sa place au roi Louis VIII qui l'avait fait secourir, et qui lui-même vint mourir sous les murs de Montperrier en 1228, pour la plus grande joie des peuples du Sud. Raimond VII de Toulouse, épuisé, finit par faire amende honorable afin de sauver ce qui pouvait l'être encore. C'est 1229, la paix de Paris (voir la thèse Villeminoz de l'Ecole des chartes). La Sainte Inquisition s'établit à Toulouse et le nettoyage fin commença. L'Eglise participa au charognage des fiefs.

En 1270, sous Louis IX, Languedoc était réuni définitivement à la couronne de France, la France accédait de jure à la mer, la langue franque supplantait la langue romane. Il n'y eut aucun consensus. La Provence quant à elle, ne deviendra française qu'en 1482.

Les cruautés "françaises" restèrent longtemps imprimées dans les mémoires, et les gens du Sud se méfièrent longtemps des "francimans". Finalement, à l'exception notable du clergé local, toute la Septimanie, seigneurs et manants, s'était levée contre les nouveaux Huns. Il en restera un goût de fiel dans la bouche des méridionaux jusqu'à ce qu'arrive l'heure de la revanche, la Réforme. Pratiquement tout le Languedoc bascula dans la Réforme. Les cités qui restèrent papistes sont connues encore aujourd'hui pour cette "particularité". A nouveau, le pouvoir royal dut engager une guerre de pacification qui s'avéra sanglante.

Lorsqu'on regarde maintenant l'histoire moderne du Sud, on traverse de génération en génération des crises d'urticaire qui démontrent que le pays est resté longtemps en révolte sourde contre "la France". Le brassage de la révolution industrielle, les deux guerres, le retour des pieds-noirs, l'immigration "barbaresque", ont modifié la composition des populations, mais pas complètement le ressentiment. Il suffit d'être de là-bas pour appréhender cette réserve vis à vis de "Paris". Marseille n'est-elle pas la seule grande ville qui tourne complètement le dos au reste du pays ?
La nation française est-elle ressentie en Languedoc comme en Berry, Pays de Loire ou Picardie ? Certainement pas ! On pourrait utilement examiner la superbe arrogance de la France vis à vis de sa province occidentale longtemps considérée comme une colonie; la Bretagne.

Il y aura du pain sur la planche au café politique du 27. Et c'est tout l'intérêt.

1 commentaire:

  1. - La France est un projet politique. C'est en fait un empire - un état-nation -, empire dissimulé derrière cette notion d'état-nation, une histoire contemporaine, une épopée révolutionnaire et l'histoire d'un royaume. Plus de cinquante régions historiques ont été laminées par la société militaire basée en Ile-de-France / Orléanais. On a tenté faire la même chose avec la province algèrienne : échec à cause de l'époque, de l'arabe et de l'islam.
    On ne peut expliquer que par cette origine politique, la légéreté des élites françaises à passer du projet France au projet Europe (et demain au projet Monde uni).
    De même, on peut aussi expliquer la politique légère d'immigration depuis 1974 : faire entrer dix à quinze millions d'arabes, d'asiatiques, d'africains, de musulmans (ce sont les trois ou quatre dernières provinces à laminer...).

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