jeudi 1 juillet 2010

Le Reich en pente douce

Ce billet en version intégrale est paru dans l'Action Française 2000 du 17 juin 2010, sous le titre "Face à la crise, Berlin fait cavalier seul". Les illustrations ont été ajoutées. Il entre en archives RA.


Merkel by Chappatte, ©GlobeCarton
[] Nicolas Sarkozy et Angela Merkel ne se quittaient plus à en croire l'Elysée. Ensemble ils réprimandaient les mauvais élèves, écrivaient aux commissaires de M. Barroso, proclamaient au Conseil des gouvernements, riaient au dîner protocolaire, montaient en ballon, mais lundi soir 7 juin, avaient acté leur séparation de biens. A l'heure de son bouillon, Madame le chancelier avait en effet éconduit notre gentil président pour ne manger qu'un sandwich au bureau ! Il est revenu à Berlin lundi dernier 14 juin sur convocation, pour entendre les mesures de gouvernance de l'Euroland retenue par la Chancellerie. Entretemps M. Fillon avait récité dimanche à la presse son plan de rigueur pour mettre un peu de sérieux dans les bagages présidentiels.

Dans la presse internationale, il est rarement question des actions d'un couple franco-allemand. C'est dommage. On y parle d'abord de la relance américaine dans la douleur d'un chômage inhabituel là-bas ; du plan britannique de rigueur drastique motivé par l'inflation de la fonction publique ; de l'impressionnant plan prussien de destructions budgétaires pour quatrevingt-six milliards d'euros calculés à la virgule du million près ; et parfois, concurremment avec le problème espagnol de défaut à l'échéance, on évoque sans s'y attarder le flou artistique des mesures françaises qui tardent à prendre effet et font monter le taux des CDS (1). A l'instar de nos politiques (hors-micros), nul ne croit à notre capacité d'économiser une partie seulement des cent milliards déclarés par M. Fillon, surtout avec vingt-deux mois de campagne électorale présidentielle.
La France, tout entière dévouée au verbe – l'Elysée est envahi de "rédacteurs" -, joue les utilités à Bruxelles, se vante d'être le môle fédérateur, passe au pupitre plus qu'à son tour dès qu'un projecteur s'allume, mais l'auditoire consulte sur l'iPhone les dernières nouvelles de Berlin.
Que veut faire l'Allemagne ?
Disons tout de suite qu'à l'exception de leur balance commerciale, leurs chiffres sont arithmétiquement presque aussi mauvais que les nôtres, mais ne résultent pas des mêmes causes. Surinvestissement là, surconsommation ici. Puisque c'est un billet économique, deux données comparées entre la RFA, la France et le Royaume-Uni dans l'ordre : déficits publics respectifs pour 2010 de 145mds€ ou 5,5% pib, 174mds€ ou 8% pib et 189mds€ ou 11% pib ; dette publique au 1er janvier 2010 : 1700 mds€ ou 73% pib, 1500mds€ ou 78% pib et 930mds€ ou 68% pib ! Trois grands malades donc. On ne pronostique au moment que la guérison d'un seul.

Wolfgang SchaubleL'approche luthérienne de la crise est certes égoïste mais surtout intraitable. Aucune des solutions avancées par Paris n'est retenue par Berlin et quand elle doit s'y plier, l'Allemagne ajoute le codicille qui en coupe les effets. La dernière en date est la garantie demandée aux Trésors nationaux sur les prêts octroyés aux malades par le FESF (Fonds européen de stabilité financière) de 440 milliards. La France généreuse demandait la garantie solidaire illimitée de tous et la pérénisation du fonds. L'Allemagne ne garantit les fonds levés qu'à hauteur de sa propre contribution et limite ce dispositif à trois ans. Quand la France demande à mollir sur le pacte de stabilité actuel (le fameux 3-60(4) pour ne pas enrayer la reprise, l'Allemagne exige son durcissement et l'obtient, même si la déchéance automatique du pécheur est reportée. Et lorsque M. Sarkozy veut marquer son passage d'une pierre blanche en institutionnalisant les sommets des chefs d'Etat de l'Eurogroupe, la chancellerie y voit une perte de temps, d'argent et se contente d'exiger la déclaration de banqueroute des Etats incapables de redresser leurs comptes ! On ne peut pas s'opposer plus ! La posture de "couple" que cultive les responsables français et la presse à reluire en est d'autant plus ridicule que chacun sait que nos cousins sont agacés de ce concubinage prétendu.

Quand nous reprochons à nos cousins germains le coût exorbitant de leurs tergiversations - Bercy diffusait le message à Bruxelles le 7 juin qu'en « janvier, ça nous aurait coûté 15 milliards, aujourd’hui 750 milliards » - ceux-ci laissent comprendre ne pas vouloir perdre leur belle jeunesse à écouter les "sentiments" des uns et des autres traduits en douze langues de réunions en réunions. Pendant les travaux, la vente continue ; ils prennent chez eux les mesures non-concertées qu'ils jugent appropriées. Le divorce est-il consommé ? Peut-être pas comme cela, mais la communauté d'intérêts a fondu. Nous ne jouons plus dans la même cour. Nous avons la grandeur, ils ont l'industrie.

François BaroinAvons-nous donc si tort que cela dans notre critique du provincialisme teuton ?
Les économistes les plus affûtés de la place jugent que le raidissement allemand est une approche primaire de la crise et que la purge décidée à Berlin ressortit aux médicastres de Molière. Le réglage d'une reprise attelée au redémarrage des pays émergents sur fond de crise de confiance monétaire doit être minutieux, et d'autant plus qu'il s'applique à seize pays différents dont trois mourants. Nul ne doute que les services allemands soient à la hauteur des analyses exigées par une situation complexe, mais la tétanisation de la chancellerie traduit-elle une émotion confinant à la panique ? Les pires scenarii ont été passés en revue à Berlin en partant du constat que l'économie à réparer ressemblait à une économie de type post-guerre-perdue. Déficits étatiques et sociaux géants, dette abyssale en boule de neige, activité ralentie. La social-démocratie a dévoré les pays d'Europe, mais dans le coeur de Merkel, c'est bien la Soziale Marktwitschaft(2) qui est en cause, malgré l'Agenda 2010 lancé par le chancelier socialiste Gerhard Schröder. L'Allemagne travailleuse et déjà reformée vit encore au-dessus de ses moyens. C'est la Deutschland AG über alles qui est menacée dans ses fondamentaux même si elle travaille bien. Il n'est donc plus temps d'affiner les dosages avec des voisins, et si le débat est virulent au sein de la nouvelle coalition du pouvoir, le consensus est large dans le pays que cette fois sera celle de l'Allemagne première servie. Le monde repart-il sans l'Europe, que l'Allemagne achète cette opportunité. D'où le désintérêt manifeste pour les solutions communautaires qui traînent en longueur, sans parler de l'exaspération à subir la morgue française et sa personnalisation un peu vulgaire.

Finalement la locomotive rhénane a décroché du train européen, ou bien c'est nous. Elle avance aujourd'hui sur des marchés planétaires quand la France vit ses chances en Europe, un compartiment parmi d'autres du jeu stratégique allemand. La charge émotive de premiers partenaires réciproques a fusé, l'avenir est aux BRICs. Notre désindustrialisation – provoquée pour partie par l'Agenda 2010 précité qui contractait notre marché extérieur de prédilection - ne nous permet pas de suivre.

gerhard SchroederEn 2003, Gerhard Schröder (en photo) décida d'enrayer le déclin en fédérant toutes les forces vives dans un pacte national de combat pour gagner la mondialisation. Il impliquait le patronat, les syndicats, la fonction publique, le Bundesrat représentant des länder, le Bundestag et le gouvernement. Décapage à l'acide du code du travail, fusion et alignement des allocations chômage et sociales sur la moins élevée, assurance maladie réformée et suppression des indemnités journalières maladie, chasse aux niches fiscales, modération des taux d'impôts directs, refonte de la taxe professionnelle, taxation des opérations de bourse, amnistie fiscale des repentis... du déjà dit chez nous mais aujourd'hui seulement. En écho, l'industrie est revenue progressivement aux quarante heures et le défi fut accepté par tous bon gré mal gré³. En juin 2008, avec un budget exécuté en excédent, deux Allemands sur trois demandaient une plus grande protection sociale. C'est finalement la crise grecque qui a stoppé la revendication. Le gouffre qui s'est ouvert en une nuit sous les pieds de ce beau pays où beaucoup d'Allemands vont en vacances, a rameuté au rempart. Le pacte Agenda 2010 a porté fruits. Le commerce extérieur allemand approchera bientôt le trillion d'euros à l'export avec un solde positif de vingt pour cent ! Avec de tels résultats, vous obligez les autres à vous écouter ! Avec les nôtres, vous restez seul.
Ainsi certains pays du Nord sont-ils prêts à s'accrocher à la locomotive et une réunion des ministres des finances germanophones (exit les interprètes indiscrets) s'est tenue officiellement sur les questions de transparence bancaire le 14 février 2010 à Luxembourg, réunion à laquelle assistaient autour de Wolfgang Schäuble, le Grand Duché, l'Autriche, le Liechtenstein et la Suisse. Certains y ont vu les prémices d'un Euromark réservé aux peuples tristes et besogneux, mais la sécession n'est pas encore mûre, si d'aucune manière exclue. Seraient intéressés, les Pays-Bas, la Finlande et la Slovénie.


l'euro est un mark
Quoiqu'il en soit, les choix allemands nous regardent-ils ? Eux nous ignorent, mais nos économies sont encore imbriquées au dixième et la répercussion sera immédiate en France. Nous pouvons regretter mais un peu tard d'avoir dépensé tant de moyens et d'énergie à conserver un statut grandiloquent de "grande puissance" au lieu de mettre le paquet sur l'économique. Avoir les moyens de sa politique est un préalable incontournable de nos jours où l'Intendance ne suit jamais mais précède. Notre Etat est comme une tunique de Nessus qui traînerait par terre ; la France industrielle est un fantôme.

Notes :
(1)Credit Default Swap, valorisation du risque souverain sur les marchés
(2)Une économie de marché sociale
(3)Les lois Hartz durcissant des conditions d'embauche et d'indemnisation ont créé de nouveaux mots : Prekariat, Unterschicht que l'on traduirait par "lumpenprolétariat".
(4)Déficit budgétaire limité à 3% de Pib et dette publique sous les 60% de Pib




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