† Raspail est mort

« Il est rare que les mouvements de foule spontanés ne soient pas, en fait, plus ou moins manipulés. Et l'on imagine aussitôt une sorte de chef d'orchestre tout-­puissant, grand manipulateur en chef tirant sur des milliers de ficelles dans tous les pays du monde et secondé par des solistes de génie. Il semblerait que rien n'est plus faux. Dans ce monde en proie au désordre de l'esprit, certains parmi les plus intelligents, généreux ou pernicieux, s'agitent spontanément. C'est leur façon à eux de combattre le doute et de s'échapper d'une condition humaine dont ils refusent l'équilibre sécu­laire. Ignorant ce que réserve l'avenir, ils s'y engagent néanmoins dans une course folle qui est une fuite en avant et, sur leur chemin, font sauter toutes les voies de repli, celles de la pensée, évidemment. Ils tirent chacun les propres ficelles liées aux lobes de leurs cer­veaux et c'est précisément là que réside le mystère contemporain : toutes ces ficelles se rejoignent et pro­cèdent, sans concertation, du même courant de pensée. Le monde semble soumis, non pas à un chef d'orchestre identifié, mais à une nouvelle bête apocalyptique, une sorte de monstre anonyme doué d'ubiquité et qui se serait juré, dans un premier temps, la destruction de l'Occident. La bête n'a pas de plan précis. Elle saisit les occasions qui s'offrent, la foule massée au bord du Gange n'étant que la dernière occasion en date et sans doute la plus riche de conséquences. Peut-être est-elle d'origine divine, plus certainement démoniaque ? Ce phénomène peu vraisemblable, né il y a plus de deux siècles, a été analysé par Dostoïevski. Il l'a été aussi par Péguy, sous d'autres formes, dans sa dénonciation du "parti intellectuel". Et encore par l'un de nos pré­cédents papes, Paul VI, ouvrant enfin les yeux au déclin de son pontificat et reconnaissant l'œuvre de Satan. Rien n'arrête la bête. Chacun le sait. Ce qui engendre, chez les initiés, le triomphalisme de la pensée, tandis que ceux qui luttent encore en eux-mêmes sont saisis par l'inutilité du combat. Archange déchu, Ballan reconnut aussitôt les serviteurs de la Bête et leur offrit ses services.» (Jean Raspail dans Le Camp des saints)


Le Margrave Héréditaire a rendu son âme à Dieu, Jean Raspail nous a quittés. C'est un grand vide au Roycoland, il était une des rares personnalités françaises à avoir percé sous la bannière royaliste fièrement déployée, mais son roi était "de vitrail", il avait du mal avec les rois-bourgeois d'aujourd'hui. J'ai le sentiment diffus d'être un peu abandonné, entre les hésitations dynastiques et les timidités palatines. C'est sûr que sa mort nous jette à terre.

De son œuvre littéraire, moins désespérant que le Camp, j'ai préféré L'Anneau du pêcheur qui traverse tout le midi de Rodez à Senez, depuis l'époque du grand schisme d'Occident jusqu'au pontificat de Jean-Paul II. C'est le mythe du pape caché qui va de conserve avec le roi caché au-delà des mers.

"Pour Jean Raspail, le mythe semble bien être la vérité ultime de l'Histoire. Comme si, en définitive, le mythe était la fin dernière d'un égarement qui retrouve, à l'instant de disparaître à jamais, sa vérité première" (Philippe Hemsen).

Par le truchement du Consul de Patagonie à Hong Kong je lui avais transmis il y a dix ans un article de ce blogue qui évoquait de manière poétique "son" royaume.
En voici le lien : Amerrissage de l'utopie. Bonne lecture.


Qu'il repose en paix, il a beaucoup fait ici bas déjà.



cercueil de Raspail le Patagon
dernière station : Saint-Roch 17 juin 2020

Commentaires

  1. "Ceux qui auront été intelligents brilleront comme la splendeur du ciel, et ceux qui auront enseigné la justice à la multitude brilleront comme les étoiles, à toujours et à perpétuité." La Bible, livre du Prophète Daniel, 12.3

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    1. Merci de vos encouragements mais il y a du chemin... Je vous réponds avec Platon... : « Les Atlantes laissèrent se ternir en eux la parcelle de divinité et l'élément humain prévaloir. Ils connurent ainsi la grande trahison, le péché contre la lumière, l'oubli fondamental des êtres créés par les dieux. Alors impuissants désormais à porter le poids de leur condition présente, ils abandonnèrent toute convenance dans leur façon de se comporter, leur laideur morale se révéla à quiconque eut des yeux pour voir. Entre les biens précieux ils perdirent les plus beaux...»

      Alors les dieux frappèrent !

      Jean Raspail luttait contre l'avachissement moral de nos sociétés occidentales. Elles ne sont plus amendables. La fin est inéluctable sans révolution.

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  2. Le Chancelier de Patagonie à Paris, François Tulli, a reçu cet article.
    J'y joins mes condoléances sincères.

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