Le roi par expérience

L'Action française ne cesse de produire ses textes doctrinaux à l'intention de ses adhérents. Voir la rubrique "Notions fondamentales" du site officiel. Après la question ouvrière, Kiel & Tanger (diplomatie d'une puissance moyenne), l'avenir de l'intelligence et avant la décentralisation, voici dont le fameux "empirisme organisateur" qui est l'exact opposé de la tabula rasa révolutionnaire. Dans un billet laissé jadis au bimensuel L'Action Française 2000, Stéphane Blanchonnet avait évoqué ce point de doctrine de manière concise, en termes choisis :

« La formule peut dérouter par son apparente complexité et sa tournure philosophique. Maurras s'empresse donc d'en donner une définition extrêmement simple, dégagée de toute technicité : "la mise à profit des bonheurs du passé en vue de l'avenir que tout esprit bien né souhaite à son pays". Ailleurs il en donne une expression plus concise : "Notre maîtresse en politique, c'est l'expérience".
Néanmoins, cette simplicité et cette modestie ne doivent pas occulter l'originalité de l'empirisme organisateur. Par lui, Maurras rejette à la fois les philosophies fatalistes, qu'elles soient optimistes (marxisme) ou pessimistes (guénonisme), pour lesquelles le présent est totalement déterminé par quelque loi absolue, et l'illusion démocratique pour laquelle l'avenir se construit sans aucune considération du passé et sur la seule base de l'opinion.
L'empirisme organisateur explique pourquoi l'Action française a compté dans ses rangs autant d'historiens (de Jacques Bainville et Pierre Gaxotte à Michel Mourre ou Philippe Ariès) et pourquoi, aujourd'hui encore, on peut suspecter une influence maurrassienne derrière tout observateur de la vie politique capable de s'élever au-dessus des considérations d'actualité pure pour mettre les hommes et les événements en perspective avec le temps long.» (SB)

Aujourd'hui se fêtent en France les cent-cinquante ans de la proclamation de la République troisième à l'Hôtel de ville de Paris. C'est le bon jour pour parler de monarchie. Voici l'article de doctrine. Nous apportons nos commentaires en italique s'il y a lieu, et d'un point de vue strictement personnel.




L’empirisme organisateur


La complexité apparente de la notion d’empirisme organisateur est déroutante. Cette méthode de construction doctrinale fait cependant l’originalité et la force de l’Action française comme école de pensée.

Genèse d’une méthode

Constatant la profonde division de l’esprit français au tournant des XIXe et XXe siècles, et postulant l’impossible retour de la chose publique sans doctrine, Maurras chercha une méthode pour jeter les bases de sa réflexion politique. Il emprunta l’expression d’ « empirisme organisateur » au critique littéraire Sainte-Beuve (mort en 1869) ; connu pour son absence d’esprit partisan, sa promotion du primat de l’expérience et son souci de rechercher les contradictions de tous les courants littéraires, politiques, ou philosophiques. L’empirisme organisateur se veut donc une démarche intellectuelle susceptible d’être acceptée par tous les Français, quel que soit leur parti, quelles que soient leurs croyances, ou quels que soient leurs préjugés, ainsi qu’un instrument d’une réforme intellectuelle et morale. Cette méthode se nourrit également de la pensée traditionnelle (antique et médiévale), contre-révolutionnaire et du positivisme d’Auguste Comte.


La raison et l’expérience

L’empirisme organisateur consiste à analyser le passé de manière critique, tant pour comprendre le présent que pour dégager de grandes lois de l’histoire. Comme le résume Maurras : « Notre maîtresse en politique, c’est l’expérience ». Aussi, les institutions sociales doivent être le fruit d’une sélection opérée par les siècles. L’empirisme organisateur peut donc se définir simplement comme « la mise à profit des bonheurs du passé en vue de l’avenir que tout esprit bien né souhaite à son pays ». Cette logique conduit Maurras à conclure à la monarchie.
L’empirisme organisateur implique également un principe d’ouverture consistant à accepter les observations valables d’où qu’elles proviennent, en examinant seulement leur rapport avec la réalité des faits. Enfin, d’une façon générale, il impose de ne jamais quitter la mesure rationnelle des possibles.

Commentaire :
Charité bien ordonnée... Si l'avenir seul doit être notre souci, la méthode de l'empirisme organisateur doit être intégrale et ne pas construire des ponts au-dessus de problèmes "domestiques". L'histoire a démontré que les schismes affaiblissaient durablement les institutions concernées. A la mort de Maurras, les "légataires" du Martégal s'arrachèrent les débris d'une gloire entamée par les années de guerre, plombant durablement l'Action française. Le mouvement royaliste qui se divisa ensuite dans la querelle dynastique ressuscitée lors de Millénaire capétien, juste avant la Cagade d'Orléans, en pâtit terriblement, jusqu'à un point tel que l'adhésion aux idées monarchiques doit aujourd'hui faire l'impasse sur les chapelles et les maisons pour exister.


Conséquences et applications

L’empirisme organisateur donne au royalisme d’Action française son efficacité. Contrairement au royalisme du XIXe siècle, celui-ci ne se contente pas de la tradition (remise en cause a priori par certains courants intellectuels) non plus qu’il ne s’appuie sur la Providence ou le droit divin : il allie la tradition à la volonté. C’est ainsi que Maurras affirme que « toute tradition est critique ».
Le primat de l’expérience conduit à la critique de la démocratie parlementaire, dans laquelle le pouvoir dépend des suffrages, donc de l’opinion et de ses variations, condamnant le régime au présentisme. Maurras y dénonce d’ailleurs un « régime d’amnésie ». La monarchie au contraire, présente l’avantage de rendre l’exécutif indépendant de l’opinion et de ses passions. Enfin, du fait qu’elle pousse le souverain à inscrire son action dans la continuité de celle de ses prédécesseurs (qu’il la poursuive, l’amende ou l’interrompt), elle se trouve être elle-même un produit de l’empirisme organisateur.

Commentaire :
La monarchie est "démontrable". L'Enquête sur la monarchie (1900) de Charles Maurras s'est attachée à cette démonstration pour aller de l'avant et rompre avec la pieuse nostalgie de régimes éteints (ndlr: ...d'eux-mêmes). La cause du roi gagnerait beaucoup à être "démontrée" en lieu et place de la critique permanente du régime actuel qui, de la part du mouvement royaliste, se noie dans le concert des mécontents de plus en plus nombreux. En pratique, il serait plus rémunérateur de faire des propositions claires, compréhensibles et complètes que de rejoindre le vacarme de casseroles d'un peuple floué par le régime parlementaire.






L'énigme du présent trouve sa solution dans le passé !

(Patrick Boucheron du Collège de France sur Arte 28' septembre 2020)

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