mardi 6 novembre 2007

La rage démocratique

Golfe de Tunis
Excellent article sur la Tunisie dans Time Magazine de cette semaine. Le pays démuni de tout sauf de courage a émergé jusqu'à devenir un petit dragon arabe sur le modèle asiatique. Il ne dispute cette reconnaissance qu'à l'émirat du Qatar, tout le reste du Croissant restant dans la médiocrité !
Une preuve édifiante de ce succès est le retour au pays des jeunes élites tunisiennes parties se former aux Etats-Unis ou en Europe occidentale. Que demande le peuple ?
...

Rien pour le moment, dès lors qu'il a la paix civile dans une région où c'est un luxe, et partage la prospérité générale, à défaut, y croit pour ses enfants. C'est sans compter sur les hérauts autoproclamés du peuple qui lui disent que ça ne va pas, que ses droits civiques sont bafoués, que la religion est sous surveillance, que la police est partout ! Et la journaliste américaine, Vivienne Walt, de nous dévoiler au milieu de l'article la face obscure de la Tunisie : il y manque la Démocratie ! C'est donc là le drame, le vrai motif de l'article aussi. Je vais en faire autant, en avançant que c'est une bénédiction.

Il semblait aux esprits simples, depuis les expériences mésopotamiennes de l'Administration Bush, que la démocratie va aux Arabes comme à la poule sert le couteau. La démocratie est un luxe de nantis, et si on joue réellement le jeu, le véhicule du désordre ; et dans la sous-région qui pis est, la porte ouverte aux égorgeurs du Groupe salafiste pour la Prédication et le Combat d'obédience al-qaïdiste. Qu'importe, le principe démocratique serait sauf ! Ce n'est pas bien de douter des bienfaits de la démocratie.

carthage antique
Heureusement que le grand capital cosmopolite n'a cure de ces foutaises idéologiques et continue d'investir massivement dans ce joli pays peuplé de gens travailleurs, aimables et doux. Qu'ils en profitent pour se renforcer, rêver à Carthage et s'établir durablement avant que le grand capital ne change de mode, car son puissant voisin de l'ouest n'est pas sûr et pourrait lui communiquer sa peste. L'émergence de la Tunisie partie de presque rien, exemplifie en creux le désastre algérien d'un pays qui lui, avait tout. Et ce genre de provocation n'est jamais gratuit. C'est pourquoi l'autocrate tunisien se méfie du billard arabe à trois bandes qui marchande les apaisements avec le diable, et veille à ce qu'on n'importe chez lui la guerre civile algérienne, ou les étoiles pastorales libyennes.

Mais la démocratie peut-être aussi un label qui, sans valeur pour les donneurs d'ordres, sert néanmoins les intérêts du marketing. Elle devient par exemple le slogan porteur du commerce équitable. Rendez-vous compte de la différence entre un produit démocratique manufacturé par un peuple qui manifeste, et un produit dictatorial fait par un peuple qui défile. Sauf bien sûr s'il s'agit d'une dictature de gauche qui d'ailleurs ne porte jamais ce nom. Aussi Ben Ali est-il un despote éclairé qui a pris la sage précaution d'être élu, même avec des scores plus que chiraquiens. Et ils sont nombreux à avoir compris la leçon et à se "foutre du monde" dans la joie : Benazir Bhutto va par le biais d'élections renouer le fil dynastique que le général Musharraf avait distendu mais pas coupé. Rahul Gandhi prend le poste de secrétaire général du parti indien du Congrès qui est la dernière marche avant celui de premier ministre. Sa mère Sonia n'avait-elle pas mené ce parti à la victoire des législatives de 2004 ? Aung San Suu Kyi doit son aura d'abord à son général de père, fondateur de la Birmanie indépendante, et elle sera plébiscitée avant le déclenchement de la guerre civile qu'elle mènera sans doute durement, connaissant son caractère trempé. Et horresco referens la moitié des parlementaires philippins souhaiterait mettre une famille régnante à la tête de l'Etat, comme en Thaïlande ! Où va t-on si maintenant les pères fondateurs de la république américaine font l'objet de crises de rigolade ?

statue libertéA quoi cela sert-il de promouvoir urbi (à l'ONU) et au monde les déclarations des droits de l'homme et du citoyen, si au final il s'en tape, ne s'intéresse qu'à la paix des villes et des champs, à l'éducation de ses gosses, à mettre un peu d'argent à la banque ? S'est-on posé la question de savoir si le citoyen veut l'être ? Des agitateurs, "contre-révolutionnaires" sans doute, mettent le ver dans la pastèque cérébrale en démontant la manipulation des puissants ou des riches sous les yeux incrédules des électeurs, en leur suggérant de laisser la stratégie entre les mains de professionnels honnêtes débranchés de la machine à fric. Hurlements des idéologues de l'égalitarisme pour qui c'est de la pornographie.

Or les familles dynastiques de qualité peuvent jouer ce rôle désintéressé. Et les peuples ne s'y trompent pas qui naturellement privilégient aux affaires publiques les familles qu'ils connaissent. Comme le dit Kurlantzick dans son bref essai qui clos la livraison de Time, "l'Asie est dominée par des dynasties politiques qui retardent son développement démocratique". Il montre que tous les pays asiatiques, même la Chine (mazette !) sont entre les mains d'héritiers. Et ça doit le rendre positivement malade de constater que le seul pays dans une pagaille géante mais réellement démocratique (l'Inde) est aussi le plus arriéré ! Soutiendra-t-on longtemps encore que le paysan d'Uttar Pradesh doit savoir juger le modèle économique du pays ou le destin probable du Cachemire ? Bien des peuples d'Asie ont renoncé à se prononcer sur des questions qui les dépassent et ne les intéressent pas. Le peuple du Bhoutan freine des quatre fers la "démocratisation" voulue par le roi. Ils ont peur simplement de se tromper plus tard sur des sujets graves, ou de se faire avaler tout crus par l'Union indienne sur un référendum d'anschluss. C'est cela l'escroquerie démocratique : donnez votre avis sur la Turquie ou le Darfour, mais les horaires de bus de votre ville ne sont pas discutables. Le problème fondamental de la démocratie est la suffisance : on ne consulte que très rarement sur les préoccupations quotidiennes ou les moeurs. Cette sphère est préréglée par les valeurs obligatoires gravées aux frontons de l'Etat, autant dire hors de portée de toute contestation des gens ordinaires.

votezD'aucuns veulent même amuser le couillon avec le traité européen simplifié de 256 pages. Ceux qui exigent du peuple qu'il se prononce sur un sujet de cette importance, participent à l'escroquerie démocratique, et ils ne peuvent se réclamer ailleurs de la monarchie, par exemple, sans qu'on ne les traite de manipulateurs, voire d'escrocs. Les mêmes seraient-ils capables de venir dans cinq ou six ans à l'occasion de graves problèmes créés par le refus du traité, nous expliquer que le peuple n'a pas d'avis, seulement des émotions, et qu'il faudrait un roi en ses conseils pour traiter de ces questions graves ? Ceux-là mêmes qui ont brandi un plan B la dernière fois, après qu'ils aient gagné, n'ont su montrer à quiconque ce qu'ils avaient écrit dans ce fameux plan B. Ils n'avaient rien, comme le prestidigitateur qui avance paumes ouvertes et vides !

De quel droit s'est-on emparé de la bulle de chacun pour y injecter une responsabilité politique individuelle ?
De quel droit a-t-on inventé le devoir électoral et la stigmatisation de l'abstention ?
De quel droit s'est-on emparé des droits naturels ?

le Bardo
Les peuples pratiques font de mauvais citoyens.
Les Jaunes sont des gens pratiques.
Les Tunisiens les imitent.


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2 commentaires:

  1. Zohra de Bizerte7 novembre 2007 à 17:25

    Les gens d'Afrique du nord ont la religion du caïd. S'il les impressionne ça peut marcher.
    S'ils le toisent ça peut foirer.
    Merci pour cet article aimable sur mon pays.

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  2. Un dictateur reste un dictateur jusqu'à sa mort. c'est à ce moment la que les choses se gatent car le bouillonnement social n'a pas été traité auparavant et il peut faire exploser la marmite.
    Il vaut mieux régler les problèmes de la société quand ils surgissent plutôt que de les enterrer.
    Mais d'accord que Ben Ali a évité les égorgeurs à la Tunisie. Déjà ça !

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