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vendredi 20 mars 2020

Un projet civilisationnel (G.A.R)


Chose promise, chose due, la recension critique du projet de société édité par le Groupe d'Action Royaliste est achevée au premier jour du printemps (avec un peu de retard). Dès l'abord, la confection de cet ouvrage de quatre cents pages est soignée, agréable, riche et sa maquette en couleurs sans doute chère à fabriquer. Le bouquin est à mettre dans toute bibliothèque royaliste. L'analyse de Frédéric Winkler est fouillée, articulée, la logique est partout présente, les citations pertinentes sont nombreuses et beaucoup sont tirées des réflexions du prince Jean d'Orléans et de celles des penseurs sociaux royalistes du siècle passé. Il y a aussi nombre de punchlines particulièrement utiles pour la dialectique du militant. C'est pourquoi dans une édition future, je suggère de dériver de cet ouvrage un tirage économique au format poche, sans images ni annexes, taille de police diminuée, un vademecum destiné aux camelots du roi et à tous les royalistes actifs, le fameux livre dans la poche près du poing américain.

Ceci dit, j'ai reçu la boîte de briques à plots comme un Lego sans le plan de montage, et la meilleure façon d'en faire l'inventaire est de tenir la rampe de la table des matières en donnant un avis si nécessaire. Le livre est construit de façon très classique en deux parties, le constat d'accident de notre société, le comment s'en sortir.
Le constat en Partie I est articulé en neuf chapitres que nous ne développerons pas puisque tout lecteur de Royal-Artillerie est parfaitement au fait des graves dysfonctionnements de notre société, agravés par le poids d'un Etat total qui se mêle de tout et le plus mal possible. Voici les neufs titres, on lira les chapitres sur Calameo ou après avoir acquis le bouquin auprès de l'Action sociale corporative ASC (voir notes en bas de page) :
A. Bilan du "Meilleur des mondes" (Huxley 1931)
B. Jeunesse et université ou la fin d'un monde
C. La République d'absurdie ou la démocratie
D. L'art ou la dissociété
E. La cité et la "communauté de rêves" de Malraux
F. Social et économie
G. Santé et environnement
H. Décentralisation et autonomie régionale
I. Comment en est-on arrivé là ?
- l'ensemble augmenté de trois annexes (brève histoire sociale, critique du libéralisme, l'épuration de 14-18)

C'est le comment en sortir qui nous intéresse ici. Il n'est pas moins question que de refaire une société nouvelle, et si l'auteur se refuse à la tabula rasa dénoncée par Edmund Burke, il sera vite rattrapé par l'impossibilité de faire en France des réformes de fond à froid. Une marche à suivre sera donc indispensable. La Partie II qui commence page 237 comporte sept chapitres :
J. Libération
K. L'Art
L. Ecologisme intégral
M. Francophonie
N. La monarchie de demain
O. Stratégie vers la monarchie
P. Notre arche d'alliance
- l'ensemble augmenté de quatre annexes (libertés économiques, pensée & action, révolution intérieure de chacun...)

On ouvre le combat d'escadre par les républiques royales qui devraient refonder les Etats régionaux dotés de la plus grande autonomie possible. Naîtront ainsi "la république familiale où ils naissent, la république municipale où ils vivent, la république provinciale de citoyenneté, la république professionnelle où ils travaillent". Il ne s'agit que de s'émanciper du jacobinisme déconcentré actuel au niveau pertinent pour le maximum d'efficience de la gestion publique sous réserve de dévolution au-dessus pour les affaires qui se traitent à plusieurs.

Mais rien ne sera réussi sans la réhabilitation du premier cercle humain, la famille. Tout doit être fait pour non seulement protéger la famille de la conception au décès, réparer les accidents de la vie, mais surtout dans une construction politique, en faire la première marche d'une société citoyenne. La famille devient la cellule-base des Etats généraux régionaux qui devront organiser les nouvelles républiques. C'est assez osé politiquement mais il faut choisir une brique de base.
Tout ceci concourt à une forme de libération de l'espace et des mœurs ! Néanmoins, à bien observer le pays réel dans son ensemble, on distingue à l'horizon 2040, une France globicéphale avec un Grand-Paris et ses riches marches de la taille d'un pays moyen européen et, sauf la métropole lyonnaise de taille approchante, des provinces qui porteront les stigmates d'un certain déclassement européen, autonomes en droit mais impécunieuses et qui resteront à la merci d'un Etat central attendant sa revanche. Sans doute les régions futures devront-elles englober plusieurs de nos provinces historiques pour être viables. Aparté : il est assez amusant de voir un groupe de réflexion d'Action française promouvoir l'organisation impériale à la limite de la confédération, mais ce n'est pas pour déplaire au Piéton du roi, qui, originaire du Bas-languedoc, est rétif à la centralisation des Francimans depuis Paris.

On touche ensuite au premier motif de ce projet avec le chapitre "Libération": la libération des professions et leur organisation en corporations. Le Groupement d'action royaliste a la fibre sociale depuis le début, dans la droite ligne des La Tour du Pin, Le Play, de Mun, Bacconnier, Bancel, tous ces gens dont les travaux furent à la base des lois sociales du Front populaire. Le livre fait la part belle à ce défi qui est à la fois central et complexe en évitant les slogans racoleurs. On y traite du syndicalisme ouvrier, de la sécurité sociale, de l'autonomisme local jusqu'à l'anarchie douce d'une vraie décentralisation. Plus que des mots, le combat affronte des titans bien vivants : capitalisme et socialisme qui se disputent encore la planète et l'asservissement des esprits. La France seule pourra-t-elle tenir à distance ces idéologies mortifères ? Peut-être mais à quel prix ? Car, à la fin de la réorganisation de l'outil France il nous faudra rester compétitifs et disons-le tout net, bien plus compétitifs qu'aujourd'hui où ce défaut majeur français est le premier vecteur de notre déclassement international (voir les études de Xavier Fontanet, un praticien de ces questions).
Il va sans dire que la libération du pays traversera nos universités dont l'autonomie sera pleine et entière.

Le chapitre suivant traite de "l'Art". Aucune incongruité dès lors que l'art et l'architecture sont deux piliers de la civilisation française et qu'à refaire une société nouvelle, il faut prendre en compte ces élégants soucis. Les Français de demain devront personnellement s'impliquer dans les arts afin que de la nation se lève une régénérescence ayant l'ambition de rayonner à nouveau sur les autres nations. Pays du luxe avec une bonne production littéraire, nous aurons moins de mal dans ce chapitre que dans celui de l'industrie.

Vient ensuite le chapitre de "l'Ecologisme intégral". On l'aura compris, l'intégral fait écho au "nationalisme intégral" de Charles Maurras, en ce sens qu'il ne laisse aucune activité humaine en dehors de lui. Les étages d'intervention s'empilent sans difficultés tant que demeure une conversation politique entre la nation et l'Exécutif. L'écologie humaine, régionale et nationale est gérable en tenant compte de la crise climatique réduite à sa dimension énergétique. Le projet réfute la pertinence de l'énergie nucléaire contre les énergies renouvelables, spécialement solaire. Il manque des chiffres de production opposables à la consommation et, bien que ce soit un autre débat, les causes et les moyens d'atténuation du réchauffement climatique font défaut. Le GAR englobe ce défi dans son travail sur l'écologie mais peine à déborder de l'hexagone. Au-delà il faut collaborer et donc "négocier" avec les intérêts parfois divergents de nos voisins. C'est finalement le seul vrai défi écologique : intégrer un ensemble de pays qui partagent les mêmes soucis et sont en capacité de déployer les mêmes moyens. Le Projet n'en parle pas. A preuve, la politique de la mer à qui on donne deux pages s'arrête à la ressource française alors que le Brexit nous apprend que la gestion halieutique est typiquement un problème international. A revoir donc ! Dans le chapitre écologique on ne peut éviter l'agriculture. Le Projet, qui promeut une agriculture traditionnelle respectueuse de la nature et des consommateurs sur l'axe de la Confédération paysanne, fait l'impasse sur l'agriculture commerciale française. Nous sommes un des grands acteurs mondiaux dans les oléagineux (graines à huile), les céréales (orge, maïs, blé dur, triticale, avoine, froment et même sorgho), laits et produits laitiers, sucre, vins, viandes. On parle de soixante milliards d'euros. A revoir donc en urgence !

Un chapitre important du Projet est la "Francophonie". C'est l'affaiblissement de l'usage mondial de la langue française qui a créé la Francophonie, à l'initiative de quatre chef d'Etat de pays décolonisés, Senghor, Diori (Niger), Bourguiba et Sihanouk au début des années 60. Il aura fallu deux conférences francophones à Niamey pour mettre le train sur les rails. La France, blessée dans son orgueil (déjà !) traîna les pieds et c'est le renfort du Canada qui viabilisa l'affaire. A l'instar du Commonwealth britannique, la Francophonie institutionnalisée est un soft power sans doute peu spectaculaire mais influent, à l'exception de l'Indochine maintenant anglophone et sinophone pour des raisons de développement économique assurant la survie d'une population grouillante. Ce qui rattache bien l'expansion d'une langue à la prospérité économique qu'elle permet, au-delà des grands auteurs ! On en revient toujours au binôme politique-économie dans n'importe quel ordre qu'on l'écrive. Une mention pour le Vietnam dont le gouvernement communiste s'accroche de manière ardente au club français pour prendre l'air que ne lui offrent ni l'ASEAN ni la Chine populaire.

On en vient au cœur du sujet : "La monarchie de demain" et l'introduction nous indique qu'il faut construire quelque chose et [ndlr: pas seulement courir les messes mortuaires, les galettes des rois et le camp viril] : "le problème des institutions se pose comme la condition de tout, comme l'obstacle contre lequel viennent buter toutes les nécessités, tous les besoins vitaux de notre société". Le projet part du constat que les libertés basses exigent le démontage d'une république massifiée, unifiée jusqu'au dernier bouton de guêtre (un exemple en passant du totalitarisme au jour d'écriture de cet article : les pharmaciens sont désormais autorisés à confectionner eux-mêmes du gel hydro-alcoolique anti-bactérien pour pallier la pénurie - gag soviétique : on n'a pas produit les flacons).

Après la doctrine comme souci, aurait dit Boutang, on en arrive à l'action : "Stratégie vers la monarchie". La libération de l'esprit par les bons auteurs et les cercles de réflexion débouche sur la pratique en commençant par le réseautage. Infuser la pertinence sociale de la monarchie exige une solide formation militante fondée sur des idées structurantes plus que sur des mots-clés. Réseauter c'est influencer, convaincre... convertir ! Le but est d'obtenir dans un espace donné une masse critique de gens convaincus ou attentifs auxquels on vendra le roi contre la liberté revenue. Ceci s'adresse évidemment à tous les entravés de la société actuelle et ils sont légions, les entrepreneurs, agriculteurs, innovateurs, commerçants, plus généralement les individualistes qui comptent d'abord sur eux-mêmes, les chefs de famille aussi, les cadres de grande entreprise et jusqu'à la technostructure dont certains éléments ont analysé la tyrannie gratuite avant de passer à l'ennemi, nous. Ce travail d'influence active fut maintes fois démarré mais n'a jamais abouti jusqu'ici puisque chez les encartés (ou abonnés) du mouvement royaliste il y a un trou énorme dans la pyramide d'âges entre 25 et 65 ans, c'est-à-dire entre la période de formation intellectuelle et la sortie des responsabilités professionnelles qui s'accommodent mal d'une compromission socio-politique, folklorique parfois. Mais nous le savons, nous ne pouvons pas lutter contre les allumés et la chevalerie, le royalisme en sécrète à jet continu parmi des populations accidentées de la vie qui viennent y chercher la rédemption de leurs échecs ou l'oubli de leur grisaille.

S'insère alors vers la fin de l'ouvrage le contrat passé entre les membres du Groupe d'Action royaliste, nommé "Notre Arche d'Alliance". La queue de trajectoire de cette association n'est pas moins que la survie de notre peuple. Elle motive tous les efforts d'étude du meilleur des régimes possibles dans son adéquation au pays de France, la propagande inlassable de cette espérance, la construction d'une perspective bénéfique aux gens du commun dans la promotion croisée des valeurs d'un humanisme chrétien avec le souvenir des Français d'exception qui nous ont précédés, de Beaudouin IV de Jérusalem à Jeanne d'Arc, de Cavelier de La Salle à Monsieur de Charrette et cent autres, de tous ceux qui firent la réputation mondiale des Français. Est-il besoin de rallier l'une des boutiques dynastiques pour y atteindre ? Frédéric Winkler nous dit carrément non :

« Nous nous adressons à ceux qui veulent avancer, concourir au retour d'une société organique. Nous reprendrons nos libertés que le système a non seulement confisqué mais que nous avons, par lâcheté et hédonisme laissé prendre. Nous laissons aux princes gérer leurs problèmes de dynastie car il nous importe d'abord de travailler à préparer le pays à leur retour. Peu importe le nombre, nous avançons et agissons, cela seul compte. On ne dira pas de nous que nous avons laissé l'avenir de nos enfants se perdre dans le néant du matérialisme. Le travail effectué depuis des années montre combien une poignée déterminée peut avancer. Ce message s'adresse à ceux qui non seulement peuvent être royalistes, attachés aux vieilles alliances celtiques, à la francophonie, mais à tout Français simplement conscient du combat profond qui se livre pour sauver l'humanisme [sens chrétien], face aux périls d'une société robotisée. Bref une nouvelle aventure qui, historiquement ne peut être que capétienne, nous évitant de sombrer dans l'abîme du libéralisme financier. Tiocfaidh àr là !»


C'est très bien. Ce qui va manquer dans le Projet de société du GAR, mais chacun a compris que l'agenda n'est pas publiable, c'est la transformation du mécontentement général - Macron nous fait un sacré cadeau de ce côté-là - en insurrection générale portant le projet monarchique dans le panier des solutions. J'ai coutume de dire que l'accédant ne sera pas le premier à Reims mais le dernier debout sur les ruines des institutions à Paris. C'est aussi pour cela que je privilégierais pour mon pari un athlète à un penseur. Mais il est temps de dépasser l'insurrection pour brosser le portrait de la monarchie revenue sur ses terres. Tout ce que nous avons dit anticipe donc une monarchie décentralisée. Jusqu'où et comment, c'est ce que nous allons essayer de comprendre sans refaire le constat de notre meilleur des mondes que nous connaissons trop.

Décentralisons, ancrons sur nos racines, procédons par ordres successifs à partir de la cellule familiale, exaltons la transcendance spirituelle, même si la déchristianisation profonde du pays range ce paramètre au rayon de l'utopie en terme de rendement. Comment tout cela s'articule-t-il ? Le projet de société de Frédéric Winkler n'est pas retranscrit sur une épure constitutionnelle et nous pensons avoir compris pourquoi. L'épine dorsale de l'analyse est dans le livre d'heures du prétendant Jean d'Orléans titré Un Prince français dont moult extraits rehaussent le texte. Or il est de notoriété publique que depuis Henri l'Ancien (1908-1999), la constitution de 1958 est le manteau royal qu'il suffira d'enfiler pour accomplir la promesse d'un retour de la royauté en France. C'est un régime parlementaire en droit, présidentiel en fait, qui laisse au chef d'Etat un domaine réservé sensé accroître son prestige et pérenniser l'action politique sans les cahots des majorités de la Chambre basse : défense et diplomatie. Mais ce régime qui ne détruit ni les partis ni les satrapies, moins encore l'Etat profond, ne peut assouvir l'ambition du projet de société du GAR. Vers la fin du livre, on reste donc sur sa fin car il manque la diagramme de synthèse qui va bien et permettrait de "visualiser" le nouveau régime monarchique.


Ne reculant devant rien, Royal-Artillerie remet au feu de la forge le régime nécessaire et possible que le Piéton a souvent proposé. De bas en haut (mais l'inverse marche aussi), des républiques autonomes territorialisées sont établies en métropole, basées sur les provinces. Leur circonscription n'est limitée que par leur viabilité économique puisqu'elles vont lever de l'impôt. Les régions de programmes existantes et précédentes produisent des statistiques utiles pour organiser leur liberté. Pour le gouvernement des pouvoirs dévolus à l'étage supérieur, ces provinces délèguent au sénat de Paris leurs représentants. L'Etat central est formé du domaine régalien et du domaine public commun. Le domaine régalien stricto sensu est remis au roi qui le commande lui-même et l'administre par son garde des sceaux. Le domaine public commun est gouverné par le premier ministre proposé par le sénat et nommé par le roi. Qui est dans quoi ?

Le domaine régalien strict comprend le Quai d'Orsay, le ministère des Armées, la Direction générale de la sécurité extérieure, la Banque de France et le Trésor public, le ministère des Finances, le services centraux de police et sûreté, la Gendarmerie nationale, la chancellerie, le conseil supérieur de la magistrature, la cour de cassation et la cour d'appel de Paris, la coordination européenne du domaine régalien.

Le domaine public commun comprend la cour des comptes, le conseil d'Etat, les parquets spécialisés et ceux de province, la coordination nationale de l'instruction publique (la fonction est décentralisée), le ministère des universités et de la recherche, la protection des instituts (ex-ministère de la culture), le ministère des solidarités (ex-Travail), la Caisse nationale d'assurance vieillesse, la Caisse nationale d'assurance maladie (les caisses primaires et d'allocations familiales sont décentralisées), l'administration des cultes, la construction et gestion des infrastructures de transports nationaux, la sûreté énergétique, l'écologie appliquée (développement durable, assainissement des nuisances), votre propre idée, la coordination européenne du domaine commun. La frontière entre les deux domaines sera sans doute disputée, surtout dans un pays qui a oublié comment fonctionne un Etat fédéral.

Les provinces sont administrées comme aujourd'hui bien que la pureté du modèle voudrait qu'elles choisissent chacune leur mode institutionnel. On y retrouve donc un parlement élu sur des circonscriptions territoriales et transversales à définir - cela fait déjà un sujet intéressant à suivre - et un exécutif désigné par les élus. Le principe général est de ne pas reproduire à l'échelon provincial les domaines gérés depuis le domaine public commun mais de se concentrer sur les domaines libérés de l'emprise étatique parisienne. Ainsi les préfets départementaux, qui aujourd'hui actionnent les décisions de Paris, seront-ils réduits en fonction, effectifs et déploiement à des missions de surveillance, relais et conseils à la manière des missi dominici. Les provinces autonomiseront les académies, les régions judiciaires qui traitent de la justice basse, mais les régions militaires comme les régions de police ressortissant au domaine régalien seront maintenues en l'état. Plus généralement les provinces auront une compétence universelle sur tous les sujets jusqu'au seuil non franchi des domaines centraux. Sauront-elles s'autonomiser réellement ? sauront-elles lever des taxes, des impôts sans quémander le blanc seing de l'Etat central ? c'est une question qu'on ne peut poser aujourd'hui, le personnel en place étant recruté dans le vivier des battus au plan national, c'est du second choix, la division 2.

A côté de ces organes de gouvernement prolifèrent des coordinations hors-Etat comme les chambres de commerce, d'industrie, des métiers, de l'agriculture, les syndicats professionnels et ouvriers, autogérés et autofinancés, corporations chargés entre autres de la formation professionnelle, des coopérations locales sans autre limite que leur efficacité, des projets inter-provinces en tous domaines, des synergies en régime mixte (public-privé) sur le seul critère de l'auto-financement. Un nouveau pays hérissé de libertés !

Nous empruntons la conclusion de cet article à Jean-Philippe Chauvin qui termine sa préface ainsi : « Ce livre que vous tenez entre les mains n'est pas un objet inanimé, il est un essai, une sorte de manifeste royaliste qui a vocation à provoquer la discussion et, aussi, à donner quelques arguments pour une monarchie sociale "à la française", active et politique : ce texte important rédigé par Frédéric Winkler est aussi un outil de travail qui peut être abordé et lu la plume à la main, et qui doit ouvrir de nouvelles perspectives pour le royalisme, sur des thèmes que les monarchistes avaient parfois un peu négligés, pris par d'autres combats. Lisez, discutez, diffusez, mais aussi complétez : cet ouvrage doit jouer le rôle d'une pierre fondatrice, comme il est aussi un pavé dans la vitrine du "politiquement correct" et du "désordre établi" !» Je crois que c'est bien ce que Royal-Artillerie a tenté de faire.

On peut comprendre aussi que ce projet civilisationnel sera directement applicable à la société post-collapsus qui s'annonce, après la remise en cause du système de mondialisation des échanges et des productions. La pandémie en cours du coronavirus de Wuhan risque de provoquer l'effondrement des collaborations trop sophistiquées entre continents, alimentées par une croissance sans limites qui participe au dérèglement climatique (RA y reviendra dans un article prochain sur les lendemains obscurs).
Redisons-le avant de partir, le régime monarchique explicité par le texte inséré sous l'affiche du banquet camelot (annulé) n'est que phosphoration personnelle et n'engage en rien le Groupe d'Action Royaliste, lequel n'a délivré aucun Nihil Obstat. Le seul mérite de cet article n'est pas d'exister (ô vanité) mais de pouvoir être critiqué, déconstruit, reconstruit, pour avancer vers le meilleur modèle applicable.
Messieurs, à vos pièces !


- Texte Calameo en cliquant ici
- Lien d'achat du bouquin en cliquant là

mardi 27 septembre 2011

Projet de Projet pour la France

Un pays qui n'équilibre jamais ses échanges depuis dix ans est un pays qui saigne. Quand nous achetons cent dollars de quoique ce soit nous n'en vendons que pour quatrevingt-cinq. Les quinze qui manquent pour faire bouillir la marmite, nous les empruntons au-dehors, à tel point que la masse salariale de la fonction publique n’est pas complètement abondée par l’impôt. Une partie du traitement de chaque fonctionnaire est empruntée à l’étranger. Pourquoi se moque-t-on de la Grèce ? Normalement en droit naturel, prodigalité et oisiveté conjuguées sont passibles d'un grand coup de tomahawk sur le crâne après la prière de routine ! Notre génération babyboom est à tuer !
Avant que l’on distribue du Soleil-Vert à tout le monde par tirage au sort des numéros SS, nous devrions faire cadeau à nos héritiers d'un Projet qui remette ce pays dans l'axe de son influence traditionnelle, et quoiqu'en pensent les disciples de Charles Maurras, tout commence par l'économie.
De l'économie vient la puissance. L’intendance ne suit pas !
Les vaincus de la Seconde Guerre mondiale ont été politiquement nanifiés, ce qui a libéré leur énergie économique. Qui en 1945, sur les ruines fumantes de Berlin et de Tokyo, aurait prédit que ces deux nations deviendraient les deuxième et troisième puissances économiques mondiales dans le temps d'une seule génération ? Deux générations plus tard, ce sont les masses grouillantes du vieil empire céleste qui, à force de travail, redonnent à leur pays sa prééminence ancienne et sa richesse ancestrale. Au triptyque fameux… le travail vient d’abord. Souvenons-nous en !

Le Projet dont nous parlons aujourd’hui pour la France est, en résumé, de réduire et refonder l'Etat, pour distraire des ressources fiscales vers les domaines d'avenir parmi lesquels l'instruction publique et la recherche sont à privilégier. Peut-être devrons-nous mettre un mouchoir sur notre fierté et chercher chez nos voisins des modèles déjà testés qui marchent bien, cela nous fera gagner du temps, dont on n'a pas de reste. La Réforme peut se faire dans une loi-programme de dix ans après la rupture initiale de régime, à moins que l’on importe le nouvel Hercule, quelque Poutine ou Thatcher, auquel cas nous irons plus vite, avec un peu plus de morts (ou de déportés aux Kerguelen).

Ramenons dans un premier temps l'Etat central sur son périmètre régalien et renforçons-le afin que ces fonctions soient assurées réellement, sans être à la merci des alternances et caprices politiques, mais aussi des crises extérieures.
Il faut commencer par la justice. Le procès avorté de Dominique Strauss-Kahn a mis en lumière le vieil adage de cavalerie : si vous faites une connerie, faites-la vite ! Et le procureur de New-York jugeant l'impasse n'a pas tergiversé. Pas plus d'ailleurs quand il fallut entendre la plainte d'une femme de chambre peuhl. Cette justice populaire américaine nous a montré son équanimité et son souci de la dépense, et nous a fait douter de la nôtre qui n'en finit plus d'avancer sur les dossiers. Citons… ou ne citons rien il y en a trop, des années de procédure à se demander si les chargés de l'instruction y comprennent quelque chose. La Suisse dépense 140€ par an et par tête de pipe pour la juger, l'Allemagne dépense 106€, le Grande Bretagne 75 et la France 58 ! (source). S’il faut une meilleure organisation c’est d’argent dont on parle d’abord. Inutile d'épiloguer.

Vient ensuite la police. Comparable en effectifs à celle de nos voisins, elle est sous-équipée, mal commandée et démotivée. Elle subit sa condition d'enjeu politique, surtout depuis que le chef de la police est entré à l'Elysée. Les critiques fusent de partout pour l'atteindre lui à travers elle, et la réplique, faite d'effets d'annonce, est pire encore. C'est dans cette fonction que l'on peut le mieux juger de la pertinence de l’extraction d’une institution centrale hors des joutes politiques et donc du domaine public. Efficacité à coût constant. Il faut rééquiper notre police nationale, hausser le niveau de recrutement en même temps que celui des missions, et faire le ménage dans l'encadrement, accaparé par la carrière et les statistiques. Et bientôt lui faire confiance dès qu’elle aura retrouvé sa fierté.

La guerre est une affaire trop sérieuse pour être confiée aux militaires. C'est un peu vrai à voir les "monstres" que nos ingénieurs de l'armement produisent au jus de crâne, mais qui restent sur étagère car personne n'en veut. Les armées sont des organisations de temps long très mal gérées par les cabinets politiques de temps court. Les lois-programmes sont contournées par l'altération des crédits de paiement, le report des tranches, les transferts entre crédits d'investissement et crédits de fonctionnement, etc... Elles sont gérées sur une onde porteuse de pénurie dans le grand style des gouvernements rad-soc d'avant-guerre. On déclame à la Chambre et derrière on ne paie pas ! La fonction polémologique (dès fois qu’on me proposerait à l’Académie) doit être retirée à la dispute parlementaire, et l'armement défini par le combat et non par des rêves de grandeur. Nous savons tout faire et rien vendre. Une défense libérée des bégaiements ministériels et des injonctions industrielles pourra être durcie à coût constant afin d’atteindre un jour le cœur de cible qui est d’inspirer la peur. On pourra y revenir à l’occasion mais le Livre Blanc de Morin était une bonne base.


Reste la diplomatie. Nous avons une belle diplomatie que nous aimerions plus active, si encore les lobbies de tous ordres ne la doublent pas en permanence, comme le disait Jean-Christophe Rufin, de l'Académie française, ancien ambassadeur de Kouchner au Sénégal, débarqué pour inassouplissement de l’échine. Pour lui, Wade est une crapule, je partage. Avouons aussi qu'il n'est pas facile d'être l'ambassadeur de la Vulgarité quand vous avez un Balkany qui est chez vous chez lui, ou que votre action est filtrée par des Sirven, Falcone ou Papamadi Mitterrand pour ne pas entrer dans les dossiers en cours où nous croiserions tout le Levant des Echelles. Réhabiliter l'autorité de nos ambassadeurs est aussi important que d'éradiquer la corruption de certains consulats (?!).
Le ministre à la tête du Quai doit être compétent et passionné, connaître la trajectoire propre à son pays et avoir une prescience des évolutions. Le mettre en tutelle d'un conseiller élyséen en soupente est le plus sûr moyen d'épandre un certain autisme par tout le réseau et de saper l’autorité. Un pays un peu plus ambitieux que les autres mais disposant de moyens limités doit avoir l’excellence pour de vrai à la tête de sa diplomatie. Par chance nous ne sommes pas trop démunis.

Normalement arrivé à ce point, on fait un paragraphe sur la souveraineté monétaire. La monnaie étant sortie du champ public français pour cause de gabegie éhontée, nous économiserons l'espace et reviendrons sur le sujet dans vingt ans.

Le contre-pouvoir
Il y a une contrepartie à tout ça, que l’on appelle le contrôle des pouvoirs et les contre-pouvoirs. L’histoire a démontré que le despotisme éclairé est aussi rare que le génie. Le domaine régalien ne peut être la clôture des carmes déchaux. Si le domaine est dirigé, comme nous le dirons plus bas, par un cabinet d’hommes d’Etat pénétrés de leur fonction, il est financé sur l’impôt et donc par les contribuables. Il n’est pas envisageable de ne pas le contrôler a posteriori. La jauge la plus honnête est une culture du résultat, l’honnêteté des comptes étant assurée par la cour éponyme.
Il y a un vrai contrat moral à passer entre la Société et l’Etat régalien. La première remet entre les mains du second l’essence même du vivre-ensemble et se promet de ne pas le perturber par les caprices de l’Opinion, à charge pour lui de rester à sa place. C’est beaucoup demander à la Société, sachant surtout que la convalescence de l’addiction à l’Etat-nounou sera longue. Il est donc préférable que ce domaine régalien ne soit pas muré dans ses certitudes mais parle à dates convenues avec des représentants de la société qui lui transmettront leur vision de choses de l‘extérieur. Ce pourrait être la fonction d’un Sénat, représentant des territoires, ramené à des proportions compatibles avec le budget disponible. Le Sénat américain n’a que cent sièges. Arrêtons-nous à cent sièges.


Qui gouverne ?
L’exécutif « régalien » est organisé dans la plateforme politique de l’Alliance Royale. La construction date d’une époque moins bridée par les contraintes financières. Autant faire simple. Les ministères régaliens et les institutions transversales primordiales* doivent être coordonnées par le cabinet d’un ministre d’Etat. Et de plus, rien n’est besoin.
(*) Banque de France, Budget & Fisc, Cour des comptes, Conseil d’Etat, Insee…
La plateforme politique de l'AR est accessible par ici.

Ceci étant clair – quelle chance de faire des réformes par blog ! – comment en profiter ? La société civile libérée peut alors développer tous les atouts de notre économie (voir le billet correspondant en cliquant ici), l'Etat central assurant sans faiblir ses fonctions régaliennes dont il a déchargé le domaine public. Ce niveau « subalterne » est réglé par le principe de suppléance chaque fois que les individus, familles ou corporations ne peuvent faire avancer les choses de leur mouvement propre et remontent l’appel à solution à l’étage supérieur. Principe équilibré par le principe de subsidiarité qui recherche le plus bas niveau possible pour l’action publique dans un esprit de non-intervention. Tout le contraire de ce que nous subissons aujourd’hui où l’Etat est partout jusque dans les alcôves.

Le domaine public
On aura compris que la Société civile va dès lors s’autogérer dans son champ de responsabilités que l’on définirait ainsi : tout ce que nous voulons faire tous ensemble en dehors du domaine régalien. Nous l’appellerons « domaine public ». Dans ce domaine tout est à construire ou à finir de construire puisque le chantier de nos infrastructures administratives reste ouvert ad eternam : la décentralisation est en mouvement perpétuel. On oscille entre la satrapie régionale, la banque du défaut social de l’Etat central, la chambre d’investissements sans crédits, la seconde chance des battus de première division. L'arrivée de la Gauche au Sénat va bloquer la simplification du mille-feuilles, ou en bâtir un autre.
Il faut choisir entre la länderisation effective du territoire et l’uniformisation napoléonienne qui a fait aussi ses preuves dans l'édification d'un état moderne. Sans m’être fait une religion, je pencherais pour la seconde en l’état, à voir l’importance des doublons et des gaspillages, pour ne rien dire de la corruption locale et du népotisme généralisé. On ne peut annuler ces dérives que en remettant tout à plat et en régionalisant le budget et les impôts. Que le contribuable soit appelé à juger du développement de sa région dans les urnes plutôt que de s’exprimer sur la politique étrangère du pays !
Si a contrario l’Anschluss se précisait, un territoire ländérisé serait de meilleur assemblage avec notre cousin germain. Donc, ça reste ouvert.

Les infrastructures administratives du domaine public étant choisies, il serait à mon sens bienvenu de faire une large place à la démocratie directe, comme en Suisse. Rapprocher les pouvoirs élus des citoyens est un gage d'usage de cette denrée indéfinissable qu'est le bon sens. C'est toute l'histoire de notre déclin qui aurait pu être économisée, en termes de dettes sociales, valeurs civilisationnelles, gabegie évidente à tous étages (rapport annuel de la Cour des Comptes) sans parler du ridicule de certaines postures et lâchetés de classe qui emplissent les gazettes.

Dans ce domaine public "autogéré", il est deux exigences impérieuses à respecter pour l'avenir de ce pays en concurrence féroce avec toute la planète. C'est l'amélioration de l'Education générale et universitaire, et le renforcement de la Recherche & Développement. Nous ne partons pas de rien. Il est d'excellents points d'appui en France, mais nous sommes encombrés de bien trop de tabous hérités d'une part de la bolchévisation de la filière, et d'autre part de la suffisance des grandes écoles, qui exposées au grand jour du grand monde ne le sont pas tant que ça. En fait, c'est tout le but de ce projet de Projet, privilégier l'esprit qui pour le moment est notre seule rente.

En résumé, le Projet consisterait à bien délimiter et durcir le domaine régalien que l'on arrachera aux joutes démocratiques pour le confier à une autorité légitime indépendante des partis. Ces fonctions essentielles étant dès lors assurées quoiqu'il arrive, il ne s'agira plus que de libérer les domaines économique et public de toutes entraves politiciennes en faisant confiance au génie propre de cette "race", mais dans le cadre d'un contrat de résultat entre la Société dans son ensemble et les parties vives de la Nation.
Ce blogue promeut la solution monarchique pour faire précipiter ce domaine régalien en un composé homogène, sans s’appesantir à nouveau sur les avantages de ce régime (continuité du projet national, dignité, autorité morale naturelle, consensus minimum, représentativité de la nation). Tout le reste du pays étant livré à une bienheureuse anarchie.
L'autorité en haut, les libertés en bas (Ch. Maurras).

lundi 17 février 2020

Le mirage de la restauration


A mesure que passent les années, la restauration recule. C'est l'exacte définition du mirage, une réfraction optique de la réalité inatteignable. Dans notre cas, l'espace se double du temps : l'image provient du passé.
Est-ce vraiment cette image qui doit précipiter en régime politique à la faveur d'une prochaine révolution ? Nul ne le sait vraiment et sans doute est-ce le plus grand défaut du parti du roi que ce flou artistique sur le devenir du pays revenu à la monarchie. On parle de tout, de monarchie active, décentralisée, de monarchie constitutionnelle à l'espagnole, de présidence permanente sous le manteau de la constitution de 1958, et même de royauté mystique. Doit-on interroger les princes qui se sont déclarés pour ceindre la couronne de France le jour où elle leur tombera sur la tête ? A mesure qu'ils avancent en âge, les deux les plus en vue semblent stoppés sur une monarchie chrétienne qui défend d'abord la société bourgeoise traditionnelle et le régime d'assemblées. Ils donnent l'impression que nous reprendrons le fil depuis l'endroit où il s'est rompu, 1830 pour l'un, 1848 pour l'autre. A qui cela convient-il ? La question n'a jamais été posée.

La situation actuelle de l'opinion française remet en cause le modèle déprimé toujours en fonction. Il devient donc possible d'abattre ses cartes et de proposer un modèle innovant, à la seule exigence que l'épure soit claire, compréhensible par tous. Le projet de société publié par le Groupe d'Action royaliste dont le Piéton du roi va faire une recension critique dans quelques jours, a-t-il le mérite de la clarté et de la simplicité ? Il me plairait à plus d'un titre, surtout s'il échange une large démocratie de type cantonal contre un contrôle absolu* du régalien, prenant à Charles Maurras sa formule-choc : "l'autorité en haut, les libertés en bas". Tout compte fait, une restauration sera d'abord celle des libertés basses, aujourd'hui confisquées dans le prêt-à-penser officiel diffusé par l'Etat lui-même et ses relais de communication-propagande qui, du berceau à la tombe, formatent nos vies personnelles.
* Ab solu : étymologiquement ce qui est par soi, indépendamment de toute autre chose

Ensemencer l'opinion à l'idée du retour de la monarchie
convoque des moyens et des talents. Si les seconds existent, les premiers sont rares parce que l'argent n'est pas dans la culture royaliste et pourtant sans argent pas de Suisses ! On peut utilement passer voir Le Million du Roi (par ici) et nous ne revenons pas sur cette exigence imparable du "nerf", au moins pour la diffusion du projet. De beaux esprits éthérés me signalent parfois que cette propagande coûteuse qui vise à retourner l'opinion dévoie le projet royaliste puisque le souverain ne peut être issu du protocole démocratique. Selon eux l'intention est de rompre avec les alternances d'un régime d'opinion et donc d'en finir avec les sautes d'humeur de l'électorat. A quoi je m'use l'esprit à rétorquer qu'en pays gaulois il est futile de croire qu'un changement de paradigme puisse tenir longtemps sans la confirmation du peuple, peut-être pas avant mais certainement après. Il faut donc préparer les "gens" au retour d'un roi.

Mais comme il est dit plus haut sous réserve d'une construction fondée sur la justice et le besoin du peuple, c'est la clarté qui prime. Pourquoi changer, comment changer, vers quelle épure institutionnelle ? Et se pose déjà la question des princes. Viennent-ils dans ce projet pour le renforcer jusqu'au succès de l'entreprise ou reportent-ils à meilleure fortune leur nihil obstat ? La tentation fut grande chez eux de se mouler sur les circonstances dans une position de chasse à l'affût plutôt qu'en battue. On les sent impliqués dans les valeurs familiales, l'invocation à l'histoire, les commémorations pieuses, une certain souverainisme élastique ; on les sent moins en politique et pas vraiment novateurs. Le prince Jean qui a déblayé la voie de ses ambitions semble vouloir creuser de nombreuses questions politiques ou sociétales. Laissons-lui le temps de s'affirmer, mais avouons qu'il en a beaucoup perdu jusqu'ici.

Tout deviendrait plus facile pour relever les ruines si se levait « un de ces hommes qui semblent nés en un moment précis de l'histoire pour rassembler de vastes domaines en un tout organique, rendre une civilisation entière au sens de son unité ; un caractère d'acier, tranchant et souple, une intelligence politique exceptionnelle et, de surcroît, une âme noble ». Tel est Saladin, le rédempteur de l'islam en Terre sainte, l'ami de Richard Cœur de Lion et d'autres barons croisés, qui apparaît dans La Croisade de Daniel-Rops. Si ce prodige est né, nous ne le connaissons pas. Ou bien est-il trop jeune pour sentir en lui la vocation de roi ! Ferons-nous avec ce que Dieu nous donne ?

Quoiqu'il en soit, le mirage recule toujours dans le temps, mais nous allons essayer d'avancer quelque peu les pendules avec le "Projet de société" du GAR. A bientôt.



vendredi 17 septembre 2010

Assises Seconde Chance


« Il est temps que les royalistes, désireux d’affronter le monde contemporain en vue d’adapter leur projet politique aux aspirations de leurs concitoyens, soient également capables de se confronter à la réalité qu’ils constituent ».
La formule en dit plus que l'aphorisme de Bernanos qui orne la page d'accueil du site des Manants du Roi qui appelle à cultiver l'affect populaire : "Que la Monarchie Française soit utile ou même nécessaire, cela se prouve et ne convainc personne. Il faut d'abord qu'elle soit aimée !" Ce sont les mêmes qui parlent dans les deux cas, réunis au sein du Groupe de Liaison Royaliste, pour relancer les Assises du royalisme tombées en déshérence par suite de l'inappétence des chapelles à se remettre en cause, mais aussi de l'errance un peu désespérée des royalistes isolés. Mais qui a vu jamais quelqu'un mener un troupeau de chats ? C'est l'incroyable défi des gens du roi regroupés à Sommières cet été. Voici le texte intégral du communiqué de ce GLR de juillet 2010, simplement compacté :

COMMUNIQUÉ DU GROUPE DE LIAISON ROYALISTE SUR LES PREMIÈRES RENCONTRES ROYALISTES AU PRINTEMPS 2011
Le projet de la tenue de premières Assises du Royalisme français est né lors de la session d’été 2008 du Groupe de Liaison Royaliste à la suite d’une interrogation posée par l’un de ses membres :
« Le temps n’est-il pas venu de voir les royalistes se rencontrer et être capables de débattre sur le monde contemporain ? Le temps n’est-il pas venu, compte tenu de l’état du royalisme en France, de solder les comptes et de dégager ensemble une prospective politique ?»
Ce débat devant intéresser le public royaliste le plus large - militants politiques et royalistes isolés -, l’idée d’une enquête auprès des royalistes est aussitôt née, enquête à laquelle SYLM s’est attelé, ce qui a donné à la fin de l’automne 2009 ce document irremplaçable : « Le royalisme en France, État des lieux, 2009 ».
Initialement, l'idée fut d'associer à l'organisation de ce projet les royalistes organisés, à savoir les états-majors des mouvements politiques, les Assises ayant pour objectif de réunir, sur deux jours, aux côtés des militants politiques, les royalistes isolés, des intellectuels et des représentants de la société civile. Il s'agissait de débattre sur une thématique contemporaine intéressant au premier chef les Français en vue de replacer les royalistes dans le paysage politique français et de poser le royalisme dans la perspective de la France actuelle. Il est temps en effet que les royalistes, désireux d’affronter le monde contemporain en vue d’adapter leur projet politique aux aspirations de leurs concitoyens, soient également capables de se confronter à la réalité qu’ils constituent.
Or, c’est un fait : le projet des Assises du royalisme n’a pas, en tant que tel, rencontré l’écho espéré auprès de certains états-majors politiques, même si les organisations se sont rencontrées et ont dialogué entre elles.

IL APPARTENAIT DONC AU GROUPE DE LIAISON ROYALISTE DE REPRENDRE LA MAIN.
C’est ce qu’il a décidé de faire lors de sa session d’été 2010, réunie à Sommières du 29 juillet au 1er août, afin de répondre à l’attente réelle des royalistes, impliqués ou non dans une action militante au sein d’une organisation.
À l’heure où nos princes posent les jalons d’une renaissance face aux incertitudes pesant sur l’avenir du pays, les royalistes ne peuvent se contenter de déplorer la situation inquiétante à laquelle le régime républicain paraît condamner le peuple français.
C’est pourquoi le Groupe de Liaison Royaliste appelle à la tenue des

PREMIÈRES RENCONTRES ROYALISTES qui se tiendront sur un week-end, au printemps 2011, à Paris, sur le thème « POURQUOI AIMER LA FRANCE ? LES ROYALISTES PRENNENT LA PAROLE. »
Ces premières rencontres seront librement ouvertes à tous les royalistes, organisés ou isolés, et, par-delà, à tous les Français soucieux de l’avenir de leur pays. Les organisations royalistes y sont d’ores et déjà cordialement invitées. Des forums, tables rondes et débats ponctueront les deux journées. De nombreux stands permettront à l’assistance de mieux faire connaissance avec les royalistes français dans toute leur diversité.

D’ICI QUELQUES JOURS, nos lecteurs [ndlr : ceux du site des Manants] seront informés de la date choisie et des détails pratiques relatifs à ces premières rencontres, auxquelles un site en ligne sera dédié. Ce site permettra à chacun de connaître le programme et de s’inscrire.
À très bientôt, donc,
Pour le Groupe de Liaison Royaliste,
Blandine Dejouy, Portemont, Axel Tisserand

Partir du réel, du pays réel, est une démarche assez innovante pour la mouvante royaliste car rien ne se construit sur les mirages et le sable. Et du sable, il y a pléthore ! Quant aux mirages...
Il existe de belles études récentes de la société française (cf. EHESS) mais elles la décrivent à un instant T d'un passé récent ou moins récent. Il nous faudra faire l'effort de la prospective, qui est celui de tout think tank voire parti politique ayant vocation à gouverner, afin de mettre en perspective les réalités du moment où nous serons susceptibles d'accéder aux affaires. En l'état, ce moment est assez éloigné (quinte de toux) et cette distance justifie une démarche professionnelle de qualité. Mais nous pouvons nous aider du travail d'autrui. Si les recettes d'un Jacques Attali pour notre Risorgimento sont discutables, les éclairages en avant qui les fondent sont utiles. Il y en a d'autres.

Qui des royalistes peut s'inscrire dans cette démarche d'analyses et synthèse unique ? Tous ceux qui accepteront de mettre dans la boîte à bijoux leur nostalgie d'un monde disparu qui ne renaîtra jamais par le chagrin de son évocation pathologique, mais dont nous pourrions avoir un jour l'avatar moderne : une société juste, simplement juste, et aimable en prime comme s'en plaignait le Diable boîteux : "Ceux qui n'ont pas vécu avant 1789 ne connaissent pas la douceur de vivre".

Démarche que je me suis permis de marquer d'une formule provocante à souhait, qui a déclenché la fureur de certains docteurs de la légitimité : Se salir les idées !
Descendons de l'Aventin confortable de nos dénonciations inaudibles, de nos certitudes anachroniques, de nos postures inaperçues et salissons-nous un peu les idées, mais bien plus encore les mains.

PS : taper "Assises" dans la barre de recherche vous ouvre une quinzaine de billets sur ce même sujet.
Une faute d'orthographe, de grammaire, une erreur à signaler ? Contactez le piéton du roi à l'adresse donnée en bas de page et proposez votre correction en indiquant le titre ou l'url du billet incriminé. Si l'article vous a plu ou déplu, vous pouvez le faire suivre à un ami en cliquant sur la petite enveloppe ci-dessous :

mercredi 14 novembre 2012

Contre la loi d'adoption

Le 7 courant a été déposé sur la table du Conseil des ministres de la République française un projet de loi autorisant le mariage des homosexuels d'une part et l'accès à l'homoparentalité de l'autre, en clair, la possibilité d'adopter des enfants au sein de ces nouvelles "familles". Sur le fond, les hiérarchies religieuses du pays ont dans l'ensemble marqué leur opposition à ces dispositions législatives qui déconstruisent le socle naturel de notre civilisation ; nous y renvoyons notre distingué lectorat, en rappelant que le Piéton du roi, amis des homosexuels tranquilles, est contre cette double "avancée décadente", avec mention spéciale concernant les orphelins qui doivent être sauvés des désirs de parentalité de ceux que leur orientation bride dans la plénitude d'exercice de leur humanité.

(dans l'ordre d'apparition sur Terre)

Pour ce qui est des églises chrétiennes, souvenons-nous que l'église primitive ne condamnait pas l'émoi homosexuel, elle réprouvait la sodomie païenne en la brandissant comme une punition divine : “C’est pourquoi Dieu les a livrés à des passions infâmes : car leurs femmes ont changé l’usage naturel en celui qui est contre nature et de même les hommes, abandonnant l’usage naturel de la femme, se sont enflammés dans leurs désirs les uns pour les autres, commettant homme avec homme des choses infâmes, et recevant en eux-mêmes le salaire que méritait leur égarement. Comme ils ne se sont pas souciés de connaître Dieu, Dieu les a livrés à leur sens réprouvé, pour commettre des choses indignes.” (Paul aux Romains - Rm 1 :26-28).

Resterait-il à moderniser les Pères de l'Eglise au prochain Vatican III ? Des appels compassés au sein des églises chrétiennes nous le feraient croire. Il est peu de civilisations qui aient promulgué des lois affaiblissant la cellule familiale. Généralement, dans les phases d'interrogations des sociétés humaines en prise au doute quant à leur pérennité, c'était le "laisser-faire" de la débauche qui était la règle, jusqu'à la reprise en main par un imprécateur, un prophète aux pieds nus, ou par un chef barbare impatient de plier sa conquête sous sa loi virile en bottes de fer. Mais ici, on est en présence d'une fabrication vieille de deux siècles seulement, montée par des loges retranchées en parade des effets de leur influence, celle de l'égalité naturelle et obligatoire que ces esprits tordus déduisent de la revendication éternelle de liberté.

Les élites ont une fonction d'éclairage et de bons conseils au bénéfice de la société qui les nourrit. Des signaux s'étaient allumés dans le passé pour marquer l'amoralité des nôtres, signaux qui ne contribuèrent pas qu'un peu au slogan facile du "tous-pourris": il n'est que de se souvenir des amnisties auto-nettoyantes de faits graves de corruption que nos parlementaires se sont votés la main sur le coeur. Il n'est pas inutile d'adresser aujourd'hui un mémo à son député le rappelant à ses devoirs d'élite.


Dimanche prochain 18 novembre à 14h30

...une grande marche "Oui à la famille, Non au mariage homosexuel, Non à l'adoption d'enfants" partira du Ministère de la Famille, 14 avenue Duquesne Paris-VII°, en direction du Palais Bourbon.
Nous invitons le plus grand nombre à marcher pour la famille individuellement, car il ne s’agira pas de la manifestation d’une association ni d’une chapelle. Il s’agira d’une grande manifestation de tous les Français attachés à la famille, socle de base de notre société, et soucieux de préserver la finalité naturelle du mariage ainsi que l’intérêt supérieur de l’enfant.


lundi 28 novembre 2011

Du Bien commun



La campagne présidentielle fait rage pour le bien de tous parce que, nous dit-on, l'exercice démocratique du débat ne peut que l'élever (?!). Il suffit de suivre les émissions en plateaux pour s'en convaincre. La vision de la France y domine-telle ? Le rude combat de l'intérêt général contre les "entranchements" de tous ordres est-il perdu d'avance par le clientélisme essentiel à la procédure électorale ? Un parti doit battre l'autre, et ne peut qu'élargir sa zone de chalandise pour tous procédés de la mercatique. Donc il faut répondre adroitement aux inquiétudes une par une, sans dévoiler les incompatibilités au moment des promesses. Pour la suite, on verra ! Malheur aux piétons non fédérés gouvernés comme on canalise des rivières, en vrac ! On traite par grandes masses, mais qu'est-ce donc au fond que l'intérêt général ? Ça se touche du doigt ?
Pour dire vrai, la locution est un peu idiote, le seul intérêt qui prévale aux yeux de chacun est le sien propre, et ne peut être "général" sauf dans le monde des robots ou des lemmings. En revanche on comprend très bien le "bien commun". Et dans sa matérialité, et dans sa spiritualité. Le premier vient de loin, pensons au four banal de nos villages, à la vaine pâture des prés communaux, aux biens collectifs ; quand le second, le Bien, chacun le sait opposé au Mal et le définit souvent contre celui-ci. Mais le "bien - commun" est un peu plus compliqué. C'est Monsieur Cosseron de Villenoisy qui s'y colle et nous publions ici son analyse, parce qu'elle est cohérente et fouillée. Les titres de chapitre sont d'origine ; les intertitres en caractères "arial" sont de Royal-Artillerie.







LE BIEN COMMUN
par Patrick de Villenoisy



I.- Que doit-on entendre par "bien commun" ?


uelle définition générale peut-on avancer pour cette expression : on peut dire qu'il s'agit d'un bien qui n'est le propre de personne en particulier.
N'oublions pas que le mot bien a deux sens : l'un sert à désigner la possession d'un objet extérieur et l'autre la participation aux plus hautes valeurs de l'esprit. Le plus grand bienfait d'une vraie civilisation est de mettre le premier au service du second, autrement dit de faire en sorte que le bien (au sens de propriété matérielle) favorise l'épanouissement du bien au sens de vertu et de bonheur ...
Pour Yves-Marie Adeline, l'institution, ce qui est établi en-soi, hissé au-dessus de nos têtes, est un véritable bien commun.
Ceci revient à dire que, dans l'établissement des critères permettant de légitimer le pouvoir, le plus sage des philosophes comprend que sa raison, fût-elle brillante, ne suffit pas : l'exercice demandé outrepasse ses forces. L'institution, le bien commun exige, pour le profit de tous, une abdication préalable de toutes les volontés particulières, une abdication collective. La "volonté générale", qu'on l'entende au sens rousseauiste ou non, n'existe pas, ni dans l'espace et encore moins dans le temps : il faut des assurances plus fortes, de même que la morale la plus solide n'est pas celle que l'on prétend créer, mais celle devant laquelle on s'incline.
En d'autres termes, pour notre auteur préféré (ndlr: YMA), le bien commun ne peut se dégager d'un consensus, ce consensus que recherche la constitution au sens de constituer, cum statuere, établir ensemble, et qui prétend atteindre son idéal dès lors qu'on y serait parvenu (au consensus).
Pour saint Thomas, la société est une exigence de la nature humaine car l'homme est un être moral, raisonnable, religieux et social ; or pour vivre en société, il faut une autorité supérieure commandant à chaque membre de la société en vue du bien commun ; donc l'autorité est une exigence de la nature car la fin (la société) ne peut exister sans le moyen (l'autorité) ; la nature et ses exigences ayant été créées par Dieu, l'autorité procède de Dieu.
Il est donc évident que tout pouvoir est divin, non seulement par rapport à son origine, mais encore par rapport à ses fonctions. Dans l'Ecriture sainte, dit Suarez², "les rois de la terre sont appelés Ministres de Dieu. Donc ils n'ont qu'une autorité purement ministérielle par rapport à Dieu; et par conséquent encore, l'auteur premier de tout régime politique est Dieu".
Il faut avoir toujours à l'esprit une vérité essentielle : le pouvoir est une chose naturelle qui existe nécessairement, et indépendamment de toute théorie ; les hommes n'ont jamais eu à se réunir pour signer un contrat social et créer de toutes pièces un pouvoir qui n'aurait pas existé avant eux, car l'existence même des hommes suppose qu'ils soient nés et qu'ils aient grandi sous un pouvoir tutélaire - au minimum le pouvoir paternel. L'absence de pouvoir, l'an-archie au sens propre du terme, signifie la mort ; nulle famille, nul individu ne peuvent subsister dans un état d'anarchie durable.
Puisqu'il est évident que le pouvoir a toujours existé et qu'il existera tant qu'il y aura des hommes, cela signifie que le pouvoir n'est pas un accident de l'histoire, mais bien une nécessité de l'ordre naturel, voulue comme telle par Dieu qui est l'auteur de la nature; cela signifie également que la forme du pouvoir ne se construit pas dans l'abstrait, ni ne se déduit de la spéculation rationnelle, mais bien de l'observation du réel, donc de l'expérience et de la vie.
Un pouvoir qui serait issu d'un contrat social serait un phénomène anti-naturel; ce n'est pas ainsi que s'établissent les sociétés. En revanche c'est ainsi qu'elles se détruisent, car une société traditionnelle peut se détruire par une révolte contre le pouvoir légitime qui la régissait. Lorsque la révolte réussit, alors s'opère une Révolution qui va renverser l'ordre naturel des principes et des choses, en mettant en bas ce qui était en haut, et vice-versa. Il en sort une nouvelle société qui repose non plus sur l'ordre naturel, non plus sur la volonté de Dieu, mais sur une hérésie, une idéologie, une utopie - toutes choses purement humaines ! Le pouvoir n'est plus alors le résultat d'un processus naturel guidé par l'action de la Providence, mais le produit de la volonté des hommes. La société ne cesse pas d'exister, mais elle cesse de fonctionner pour le bien commun; elle va fonctionner pour le succès de la secte, ou de l'idéologie, qui s'est emparée du pouvoir, et naturellement pour le plus grand profit de l'oligarchie qui ne manque pas de se constituer à la faveur de toute révolution.
Le bien commun contient la patrie et dans les propos tant d'Aristote que de saint Thomas³, le bien commun est la cité :
« La Cité, c'est le bien commun même et inversement, ce bien commun n'est pas la condition de biens multiples et essentiels à l'homme, mais il en est la cause, et ces biens multiples et essentiels que sont la culture, la civilisation, les lois ainsi que les mille et un facteurs d'union, en sont les effets »
On peut se poser la question en effet de savoir ce qu'est le sentiment national ? Cherchant à définir la nationalité française, Gaston Paris⁴ écrivait : "C'est l'amour que vous trouverez au fond de toute nationalité réelle. Ceux-là seuls sont frères et membres d'un même corps qui aiment quelque chose en commun". Comment pouvaient-ils se sentir une âme commune ? N'était-ce pas dans le culte de la royauté en tant qu'institution religieuse, en tant qu'image du Christ incarnant un idéal de justice et de paix ?
Pour Gustave Thibon⁵, "dans l'ordre social, l'équilibre ne suffit jamais à produire l'harmonie. Mais en revanche, l'harmonie suffit toujours à établir l'équilibre, car alors les individus et les groupes, au lieu de s'affronter dans un individualisme stérile, conjuguent leurs forces dans la recherche et au service du bien commun".
Considérée philosophiquement, la société est l'harmonie des volontés dirigées vers un même but : l'amélioration de l'homme et de sa condition sur la terre. La société suppose donc unité et variété : unité dans le but et l'ensemble, variété dans les éléments. Les hommes sont ces éléments. Aussi le problème le plus général de l'art de la politique est-il celui-ci : Comment peut-on donner à la société la plus grande unité possible en laissant, pour le bien, à chacun de ses membres la plus grande liberté ? Toutes les questions peuvent être ramenées à celle-là.
L'enseignement du Pape Léon XIII⁶ est clair sur l'unité et la variété de la société : "De même que la parfaite constitution du corps humain résulte de l'union et de l'assemblage des membres qui n'ont ni les mêmes forces ni les mêmes fonctions, mais dont l'heureuse association et le concours harmonieux donnent à tout l'organisme sa beauté plastique, sa force et son aptitude à rendre les services nécessaires, de même, au sein de la société humaine, se trouve une variété presque infinie de parties dissemblables. Si elles étaient toutes égales entre elles et libres d'agir à leur guise, chacune pour son compte, rien ne serait plus difforme qu'une telle société. Si, au contraire, par une sage hiérarchie des mérites, des goûts, des aptitudes, chacune d'elles concourt au bien commun, vous voyez se dresser devant vous l'image d'une société bien ordonnée et conforme à la nature".
C'est un fait : jamais peut-être, d'une classe à l'autre de la société ou entre les hommes de niveau culturel différent, on avait observé tant de distance et si peu d'échanges. L'influence humaine, positive des élites sur le peuple, est maintenant voisine du néant. On avait cru pourtant - et ce fut un des mythes majeurs du XIXème siècle - que la fraternité, la communion symphonique des hommes naîtrait du relâchement de l'esprit de classe et, à la limite, de la suppression des barrières sociales. Mais ce qui arrive n'est paradoxal qu'en apparence. La confusion n'unit pas, elle sépare : elle crée entre les éléments confondus des oppositions irréductibles. Toute réciprocité d'influence implique une solide diversité de nature et de position. C'est dans les sociétés fortement diversifiées et hiérarchisées où le passage d'un étage à l'autre est très difficile, voire impossible, que s'établissent, entre les membres de ces hiérarchies, les échanges les plus féconds et les plus durables : qu'on songe à l'influence séculaire de la monarchie, de la noblesse ou des castes sacerdotales sur le peuple... Dans de telles formations politiques, chacun, en raison même de la stabilité, de la "fatalité" de sa situation, est entièrement disponible pour travailler au bien commun. Les classes d'en haut ont les mains libres pour donner et celles d'en bas pour recevoir, et les échanges sont d'autant plus profonds que le fossé entre les divers milieux est plus difficile à franchir.
Montesquieu⁷ avait énoncé ce principe selon lequel "les bonnes institutions sont celles qui conduisent les intérêts particuliers à servir nécessairement le bien commun en poursuivant le leur propre".


cul-de-lampe



II.- Le mythe de l'homme bon est opposé au bien commun

Où il est dit que le Bon Sauvage est d'abord le dormeur de la jongle si la cueillette est facile, chargé en usine des cinq péchés capitaux et génétiquement mendiant. Seul l'intérêt personnel déclenche son concours à la collectivité.
(auteurs cités: Rousseau, Montesquieu, Maurras, Piou)


es hommes dans leur méfiance, ont cru que le christianisme était faux. Ils ont dit : l'homme naît bon ; ils ont dit : il est ici bas pour jouir ; ils ont dit : la richesse est toute faite ; ils ont dit : tous ont un égal droit ; ils ont dit : il faut l'égalité des salaires ; et l'on ouvrit les ateliers nationaux.
Et qu'a fait l'homme bon ? il a fait comme le sauvage, il s'est couché, déclarant que c'est à la société de le nourrir. Si la méthode avait été générale, le pain manquant, il eût fallu, comme dans l'antiquité, forcer les bras au travail. Eh! nous y voilà donc.... Ou le christianisme, ou l'esclavage.
Le socialisme suppose une immaculée conception de l'homme.
Si Jean-Jacques Rousseau⁸ avait raison ; si l'homme était naturellement bon; si l'envie du bien d'autrui, ou de sa supériorité, n'habitait pas, dès sa tendre enfance, sa pensée ; si la paresse, sous l'euphémisme de loi du moindre effort, ne freinait pas d'ordinaire son activité ; si aucune convoitise, aucune violence, aucun désir de nuire à son prochain ne se trouvaient en germe dans son cœur ; alors, évidemment, on pourrait imaginer une Société reposant sur le principe du collectivisme, autrement dit sur la mise en commun des efforts de chacun et sur la distribution des richesses créées par le travail de tous, entre chaque membre de la communauté, selon ses besoins.
Malheureusement, l'homme n'est pas né sans tache. Tous les péchés capitaux sommeillent en lui, et justement tout l'art des meneurs de peuples consiste à faire concourir au bien commun les défauts mêmes de l'humanité, comme un habile navigateur sait utiliser les vents contraires pour aller de l'avant. Si l'homme est certain d'avoir ses besoins essentiels assurés par la collectivité, quelle que soit sa propre activité, il se laissera aller à sa nonchalance naturelle, et la paresse de chacun engendrera vite la misère de tous. Mais si vous mettez en jeu son égoïsme inné en promettant à l'effort accru une rétribution supplémentaire, la perspective de pouvoir satisfaire des convoitises nouvelles forcera au labeur son indolence native. Etre intéressé est, certes, un vilain défaut; mais c'est un défaut que l'on peut faire servir à l'amélioration des conditions de vie d'un individu, d'une famille, voire d'une société.
Oui, nous le reconnaissons, le modèle chrétien de société que nous prônons n'est parfait qu'en théorie mais dans la pratique cette société faite d'hommes imparfaits présente inévitablement des défauts. Mais il ne faut pas pour autant tirer parti des lacunes de l'ordre établi pour contester et pour renverser les fondements mêmes de cet ordre, c'est-à-dire les valeurs traditionnelles de notre civilisation : la famille, la propriété privée et les communautés naturelles, la patrie, la religion, etc... en un mot, tout ce qui concourt au bien commun et qu'en général on renverse, pour ne les remplacer par rien ou plutôt par des systèmes qui introduisent le désordre dans ce qui était les fondements de l'ordre établi lui même. Ce travers de la critique on le rencontre souvent chez des gens instruits et intelligents, voire chez certaines personnes exceptionnelles, mais je n'admets pas que l'homme exceptionnel fasse la guerre à la règle - au lieu de comprendre que c'est le maintien de la règle qui conditionne l'exception... la haine de la médiocrité est indigne d'un philosophe ou d'un aristocrate, elle met presque en question son droit à la philosophie ou à l'aristocratie. C'est précisément parce qu'il est l'exception qu'il doit prendre la règle sous sa protection. C'est une des tares du monde moderne que de prétendre faire un usage de ce qui ne peut être qu'une exception, et en voulant généraliser ce qui est au-dessus de la règle, de tomber au-dessous de la règle.
Montesquieu⁷ disait "la tyrannie d'un prince ne met pas un Etat plus près de sa ruine, que l'indifférence pour le bien commun n'y met une république".
Mais ce serait une grande erreur de penser que les contingences, comme on dit, s'accommoderaient plus aisément d'un principe lâche et flottant : bien au contraire, toute indécision des principes complique l'étude des faits aussi bien que leurs traitements ; l'incertitude se trouve ainsi introduite au seul point d'où pourrait venir un peu de lumière, aux complexités de la terre se seront ajoutées les ombres du ciel.
Maurras ne disait-il pas : "Servir, j'écris avec plaisir ce mot". Il faut qu'un homme politique "serve". Non sa fortune, non le caprice des électeurs, non même leurs intérêts, mais le salut public.
Il faut reconstruire, sur des bases saines, la société qui est actuellement détruite. La royauté est la seule réponse car le temps n'est plus aux demi-mesures dès lors qu'on a bien compris que ce sont les institutions qui sont mauvaises et qu'il faut réformer. Il n'est plus temps de recourir au moindre mal dont Jacques Piou¹² disait : "le moindre mal, nous en mourrons ! le moindre mal peut être le pire des maux. Le pire des maux c'est l'effacement, l'abdication, la complaisance pour les méchants. Il y a quelque chose de pire que le reniement déclaré, c'est l'abandon souriant des principes, c'est le lent glissement avec des airs de fidélité".


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III.- La défense du bien commun

Noblesse oblige car le fruit des talents reçus sera pesé à la fin de l'histoire. Les émigrés de l'intérieur sont coupables de laisser croître par désenchantement les égoïsmes particuliers qui, comme flocons de neige tombant sur la montagne, finissent en avalanche qui emporte tout.
(auteurs cités: Chartier, saint Thomas, Pie XII, Horace)


our Alain Chartier⁹, "après le lien de la foi catholique, Nature ne nous a pas imposé d'obligation qui prime celle de travailler au salut commun (au bien commun) de notre pays natal. Ils sont dénaturés ceux qui ne mettent pas toutes leurs forces au service du bien commun".
Il rejoint ainsi Dr-Angélique puisqu'on lit sous la plume de saint Thomas³ que "selon l'inclination naturelle et selon la vertu politique, le bon citoyen s'expose au péril de mort pour le bien commun".
Mais c'est surtout dans l'enseignement des papes et tout particulièrement dans celui de Pie XII¹⁰ que l'on trouve les plus beaux passages sur ce sujet : "Un dévouement spécial au bien commun - notamment à ce qu'il a de plus précieux, l'empreinte chrétienne de la civilisation - est en effet indispensable pour attribuer quelque éclat noble à une élite."
Le Pape ne désire donc pas que la noblesse disparaisse du contexte social, profondément transformé aujourd'hui. Au contraire, il invite ses membres à appliquer les efforts nécessaires pour se maintenir comme classe dirigeante et dans le vaste ensemble des catégories qui orientent le monde actuel. Il laisse apparaître en outre, dans ce désir, une nuance particulière : « que la noblesse donne à son maintien parmi ces catégories un sens traditionnel, la valeur d'une continuité, le sens d'une permanence ? C'est-à-dire d'une fidélité à l'un des principes qui ont constitué la noblesse dans les siècles précédents : le lien entre les inégalités sociales qui les mettent en évidence et leurs obligations spécifiques au service du bien commun". Ainsi... "les changements de formes de vie peuvent, là où l'on veut, s'accorder harmonieusement avec les traditions dont les familles du Patriciat sont dépositaires".
"Faites, leur dit le Pape, que les autres classes s'aperçoivent du patrimoine de vertus et de qualités qui vous sont propres, fruit de longues traditions familiales. Tels sont l'imperturbable force d'âme, la fidélité et le dévouement aux causes les plus dignes, la piété tendre et généreuse envers les plus faibles et les pauvres, le comportement prudent et délicat dans les affaires difficiles et graves, ce prestige personnel, presque héréditaire dans les familles nobles, qui réussit à persuader sans opprimer, à entraîner sans contraindre, à conquérir sans humilier l'âme d'autrui, même des adversaires et des concurrents. L'utilisation de ces dons au service du bien commun et l'exercice des vertus religieuses et civiques sont la réponse la plus convaincante aux préjugés et aux méfiances, car ils manifestent l'extrême vitalité de l'esprit, d'où jaillissent toute vigueur et la fécondité des œuvres".

Il dit encore : "Promptitude dans l'action : dans la grande solidarité personnelle et sociale, chacun doit être prêt à travailler, à se sacrifier et se consacrer au bien commun. La différence ne réside pas dans le fait de l'obligation, mais dans la façon de la satisfaire. N'est-il pas vrai alors que ceux qui disposent le plus de temps et de moyens doivent être les plus assidus et les plus empressés à servir ? En parlant de moyens, Nous n'entendons pas seulement ni principalement les richesses, mais aussi tous les dons de l'intelligence, culture, éducation, connaissance, autorité, dons qui ne sont pas accordés à certains privilégiés du sort pour leur avantage exclusif ou pour créer une irrémédiable inégalité entre frères, mais pour le bien de toute la communauté sociale. Pour tout ce qui a trait au service du prochain, de la société, de l'Eglise, de Dieu, vous devez toujours être les premiers. En cela consiste votre véritable point d'honneur, en cela se trouve votre plus noble préséance... Car le juste jugement de Dieu sera beaucoup plus sévère envers ceux qui ont reçu davantage, qui sont mieux en mesure de connaître l'unique doctrine et de la mettre en pratique dans la vie quotidienne; envers ceux dont l'exemple et l'autorité peuvent plus facilement diriger les autres sur la voie de la justice et du salut, ou les perdre sur les funestes sentiers de l'incrédulité et du péché".
"Il est moins malaisé aujourd'hui de déterminer, parmi les différents modes d'action qui s'offrent à vous, quelle doit être votre conduite. Le premier de ces modes est inadmissible; c'est celui du déserteur, celui qui fut injustement appelé l'émigré de l'intérieur; c'est l'absentéisme de l'homme dégoûté ou irrité qui, par dépit ou découragement, ne fait pas usage de ses qualités et de ses énergies, ne participe à aucune des activités de son pays et de son temps, mais se retire - comme le grec Achille, sous sa tente, près des navires à traversée rapide, loin des batailles - tandis que sont en jeu les destinées de la patrie".
"Moins digne encore est l'abstention, quand elle provient d'une indifférence indolente et passive. Pire en effet que la mauvaise humeur, le dépit et le découragement, serait l'insouciance face à la ruine dans laquelle seraient près de tomber ses frères et son propre peuple. Cette indifférence tenterait en vain de se cacher sous le masque de la neutralité. Elle n'est aucunement neutre ; elle est, qu'elle le veuille ou non, complice. Chacun des légers flocons de neige qui reposent doucement sur le flanc de la montagne et l'ornent de leur blancheur, contribue, en se laissant entraîner passivement, à faire de la petite masse de neige détachée des cimes l'avalanche qui porte le désastre dans la vallée où elle s'abat en ensevelissant les paisibles demeures. Seule, la neige glacée qui fait corps avec le roc oppose à l'avalanche une résistance victorieuse qui peut en arrêter, ou du moins en freiner, la course dévastatrice".

"Il en est de même pour l'homme juste et ferme dans sa volonté de bien dont parle Horace en une ode célèbre (Carm.III, 3), qui ne se laisse pas ébranler dans son immuable façon de penser, ni par la colère des citoyens qui donnent des ordres criminels, ni par la fureur menaçante du tyran, mais qui reste au contraire impavide, même si l'univers vient à s'écrouler sur lui : «si fractus illabur orbis, impavidum ferient ruinae» - même si le monde tombait en ruine, ses décombres blesseraient l'homme de valeur sans l'ébranler. Mais si cet homme est un chrétien, il ne se contentera pas de rester debout, impassible au milieu des ruines : il se sentira dans l'obligation de résister et d'arrêter le cataclysme, ou tout au moins d'en limiter les dégâts; et s'il ne peut arrêter l'avalanche destructrice, il sera là pour reconstruire l'édifice abattu, pour ensemencer le champ dévasté. Telle doit être votre conduite. Elle consiste - sans devoir pour cela renoncer à la liberté de vos convictions et de vos opinions sur les vicissitudes humaines - à prendre l'ordre contingent des choses tel qu'il est, et à diriger son activité vers le bien, non d'une classe en particulier, mais le bien de la communauté entière : le bien commun".



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IV.- La république ou la démocratie peuvent-elles permettre le bien commun ?

Où il est dit que la démocratie représentative favorise la médiocrité des pouvoirs vite subjugués par les oligarchies qui jouent de l'émiettement des intérêts individuels, bloquant ainsi toute convergence sociale vers un bien commun supérieur à leur fortune.
(auteurs cités: YMA, Kœstler, Guizot, Stuart Mill, A.France, B.Franklin, C.Périer, Malouet, Dutourd, Tardieu, Renan, Pompidou)


ommençons par voir ce qu'en pense Yves-Marie Adeline¹ : dans "Le Pouvoir légitime" il dit : "Maintenu par un mythe fondateur, parmi tant d'autres mythes comme le chef surhumain ou l'Etat-dieu, qui contredisent tous la nécessité de théoriser le pouvoir selon des critères admissibles et raisonnables, le démocratisme méconnaît les exigences du bien commun : car si le bien commun est tributaire de l'institution, le principe démocratique est évidemment, et par essence, antithétique de l'institution : en effet, il établit un régime politique extrêmement particulier, qui le différencie de tous les autres, puisqu'il prétend ordonner les cités en se nourrissant précisément de notre inaptitude à considérer au delà de notre nature imparfaite les questions relatives à cette ordonnance. En cela, le démocratisme met en place une nouvelle forme de naturalisme politique - qui s'ajoute à celui consacrant le pouvoir du fort sur le faible - puisque c'est la mesure de nos instincts politiques qui entraîne son fonctionnement. Ainsi, en exploitant ce que nous avons appelé le politique à l'état pur, le démocratisme s'éloigne de l'institution, laquelle s'efforce au contraire à purifier le politique.
On voit ainsi s'établir le pouvoir de l'argent : si sous prétexte de désintéressement et de justice sociale, on barre à tous l'accès à la fortune privée, on aboutit nécessairement au capitalisme d'Etat, c'est-à-dire à la généralisation de la condition prolétarienne. Ce qui entraîne trois conséquences :
1° - Suivant la belle formule de Kœstler¹¹, la mainmise absolue de l'Etat, qui représente l'infini, sur l'individu isolé et sans défense, égale à zéro.
2° - L'érosion de l'esprit d'initiative et du sens des responsabilités (avec l'inertie et le gaspillage qui en résultent), chaque travailleur étant inséré dans un engrenage trop vaste et trop anonyme pour qu'il puisse saisir le lien entre son intérêt personnel et le bien commun.
3° - La constitution d'une oligarchie de profiteurs grassement rétribués qui jouissent, par les avantages directs et indirects liés à leur fonction, de tous les privilèges de la fortune privée, à l'exception de ses risques et de ses devoirs. C'est la forme socialiste de l'exploitation de l'homme par l'homme : elle sévit dans les pays de l'Est et le monde libre, déjà largement socialisé, est bien loin d'en être exempt, comme nous le montre chaque jour l'impéritie et le désordre régnants dans certains de nos services publics.
Ainsi, le mépris inconsidéré de l'argent risque d'aboutir à sa concentration absolue, c'est-à-dire à l'aggravation de sa pesanteur aliénante sur les plus faibles et les plus démunis.
Ce sont les principes libéraux actuels, découlant de la démocratie, qui entraînent ces résultats : en effet, les principes libéraux sont : la souveraineté absolue de l'individu, dans une entière indépendance de Dieu et de son autorité ; la souveraineté absolue de la société, dans une entière indépendance de ce qui ne procède pas d'elle-même ; la souveraineté nationale, c'est-à-dire le droit reconnu au peuple de faire des lois et de se gouverner, dans l'indépendance absolue de tout autre critérium que celui de sa propre volonté exprimée d'abord par le suffrage et ensuite par la majorité parlementaire ; la liberté de penser sans aucun frein ; ni en politique, ni en morale, ni en religion ; la liberté de la presse, absolue ou insuffisamment limitée, et la liberté d'association tout aussi étendue.
Tels sont les principes libéraux dans leur radicalisme le plus cru : leur fond commun est le rationalisme individuel, le rationalisme politique et le rationalisme social. Il convient donc de dire que le libéralisme dans l'ordre des idées est l'erreur absolue et dans l'ordre des faits l'absolu désordre : le contraire donc du bien commun.
Le libéralisme est donc l'affirmation dogmatique de l'indépendance absolue de la raison individuelle et sociale. Par rapport au césarisme qui est l'autorité humaine se déclarant la règle absolue et l'ordre social, et soustrayant tous ses actes au contrôle doctrinal de l'autorité religieuse, le libéralisme est la liberté humaine animée de la même prétention et réclamant pour la raison et l'esprit humain ce que de l'autre côté on réclame pour le pouvoir. Le catholicisme est le dogme de la sujétion de la raison individuelle à la loi de Dieu.
Relativement à l'aspect plus directement électoral, il n'est point de question militaire, financière ou sociale qui ne soit considérée d'abord sous l'angle de l'intérêt électoral. Cela signifie que, dans presque tous les votes, un débat cornélien peut s'ouvrir entre ce qu'exige l'intérêt public, le bien commun et ce que commande l'intérêt électoral. Dès que ce conflit est ouvert, l'intérêt public est en danger.
Les passions parlementaires sont de petites passions improductives... C'est une fourmilière d'intérêts microscopiques, qu'il est impossible de classer et qui, dans la platitude croissante du temps, ne peuvent pas aboutir à de grandes opinions communes... Il n'y a, à défaut d'opinions, que des intérêts, des passions, des ambitions... Il en résulte que le système représentatif apparaît comme une simple machine propre à faire dominer certains intérêts particuliers et à faire arriver toutes les places dans les mains d'un certain nombre de familles... Chacun en est venu à se faire de soi-même son propre principe...Ainsi tout homme, qui s'est fait une bonne place, croit combattre pour la bonne cause : grande conciliation des égoïsmes avec la morale.
Monsieur Guizot¹² confessait : "J'en ai assez de m'user dans cette lutte contre les bassesses humaines, tantôt pour les combattre, tantôt pour les ménager. J'ai depuis longtemps, un double sentiment : l'un que le mal est beaucoup plus grand que nous ne le croyons et ne le disons; l'autre que nos remèdes sont frivoles et ne vont guère au-delà de la peau. Pendant que j'ai eu mon pays et ses affaires dans les mains, ce double sentiment s'est accru de jour en jour".
Faut-il dire avec Monsieur Stuart Mill que "le gouvernement représentatif incline nécessairement, parce que représentatif, vers la médiocrité collective" ? Avec le radical Alain que, "dès que les hommes pensent en réunion, tout est médiocre" ? Avec Monsieur Anatole France, luxueux ami des souffrances populaires, "qu'un homme politique ne doit pas devancer les circonstances et qu'on ne fait pas d'affaires avec des penseurs" ? Faut-il expliquer le phénomène par l'invasion du matérialisme et par cette abusive primauté du primaire, dont Péguy fixait le début aux environs de 1880 ? Faut-il penser que les collectivités électives sont par nature incapables de réaliser l'effort d'abstraction, qu'exigent les notions d'intérêt général ?
Benjamin Franklin¹³ qui les regardait, disait : "Lorsque vous assemblez un certain nombre d'hommes, pour profiter de l'ensemble de leur sagesse, vous assemblez inévitablement, avec tous ces hommes, tous leurs préjugés, toutes leurs passions, toutes leurs fausses idées, tous leurs intérêts locaux, tous leurs égoïsmes".
On a bien compris en définitive que le bien commun dans la vie est lié à la notion de responsabilité, notion que l'on est bien obligé de concevoir tôt ou tard. Les uns la conçoivent tardivement devant la justice répressive. Les autres s'en avisent d'eux-mêmes, à l'appel de leur conscience. D'une façon ou d'une autre, on est fixé. La responsabilité, qu'elle soit pénale, civile, morale, apparaît comme liée à la liberté et à l'autorité. Quand on a autorité personnelle et légitime pour faire quelque chose, on est nécessairement responsable de la façon dont on le fait. Pas d'autorité sans responsabilité ; pas de responsabilité sans autorité.
L'immoralité démocratique tient d'abord au régime des assemblées, au gouvernement collectif, car l'initiative, le contrôle, y sont divisés entre tant de têtes qu'aucune d'elles n'en supporte le vrai poids. Il ne peut exister de véritable responsabilité gouvernementale sans un gouvernement personnel qui la concentre.
Montalembert¹⁴ disait : "Tant qu'on aura pas réussi à confondre dans une réprobation commune la révolution et la démocratie, tant qu'on aura pas reconnu que le dogme de l'égalité n'est autre chose que la consécration impie et monstrueuse de l'orgueil, le salut social sera impossible".
Nous voyons donc par là que la société, pour régler les actions de ses membres nécessite deux autorités. L'une, qui règle les actes à travers les volontés, ou plus brièvement, qui discipline les volontés : c'est l'autorité spirituelle, qui cherche à s'imposer par la parole, par la persuasion, par l'amour. L'autre, qui règle directement les actes sans passer par les volontés : c'est l'autorité politique, qui contraint, qui impose au besoin par la force. Voilà comment ont toujours fonctionné les sociétés humaines, en tout temps et en tout lieu. Or, la liberté, telle que l'a entendue la Révolution de 1789, consiste tout simplement à nier ces deux autorités.
"Ce qu'on veut, disait, en 1832, Monsieur Casimir Perier¹⁵, c'est un ministère qui parle ; une majorité qui vote ; une minorité qu'on force à se taire". Ce qui était vrai en 1832 n'a pas cessé d'être vrai.
Ainsi la société française, qui devrait être la somme de désintéressements, est devenue un total d'égoïsmes dressés contre le bien commun.
Quand la loi a parlé, prononçait en 1906 le sénateur Lintilhac, la conscience n'a qu'à se taire. Si le Roi Louis XIV pouvait dire "L'Etat, c'est moi", les majorités parlementaires disent "Le peuple c'est nous". La France a fait trois révolutions pour conquérir le droit politique, ou ce qu'elle appelait ainsi. Elle n'a rien conquis du tout. Mais elle a créé la profession parlementaire. Ce qui avait fait dire le 5 août 1791 à Malouet¹⁶ : "Vous donnez continuellement au peuple la tentation de la souveraineté sans lui en confier l'exercice". La France est le pays au monde qui accepte le mieux le fait accompli.
Jean Dutourd¹⁷ ne se fait aucune illusion sur le système démocratique qui écrit : "Ce qui est décourageant dans les démocraties, où l'on vit sous le régime des partis, c'est que les leçons toutes simples sont toujours perdues. Il ne s'agit pas d'être raisonnable, c'est-à-dire d'œuvrer en commun pour le bien de la nation, mais de mettre des bâtons dans les roues à l'ennemi. Cette guerre ou cette guérilla perpétuelle fait du régime démocratique l'un des plus lourds et des plus lents que l'on ait inventé. Peut-être aussi l'un des plus immoraux, vu qu'il n'y est question, en fin de compte, que de conquérir le pouvoir afin d'accomplir soi-même ce qu'on a empêché les autres de faire".
Je voudrais, s'il se peut, ouvrir les yeux à la France écrivait André Tardieu¹⁷ : "Notre pays qui, d'après le vieux Grotius, est «le plus beau royaume du monde après le ciel», a, en politique, des habitudes et pas de principes. Plus propre à s'adapter aux dictatures individuelles ou plurales qu'à pratiquer la liberté, il a toujours tout supporté". Monsieur Louis Blanc, après la révolution de 1848, parlait de la "stupeur des départements" et Monsieur de Lamartine y notait "une impression de trouble, de doute, d'horreur et d'effroi". Cette passivité n'a fait que croître. On subit les régimes, sans en rien attendre. Monsieur Renan¹⁹ disait que la légende de l'Empire a été détruite par Napoléon III ; la légende de 1792, par Gambetta ; la légende de la Terreur, par la commune. Peut-être ! On ne peut de toute façon pas parler de la légende du régime actuel et la question ne se pose donc pas de savoir qui l'aurait détruite puisqu'il n'y en a pas.
De fait, le peuple français, domestiqué par les politiques et abêti par le matérialisme, n'espère pas grand'chose de sa république. Il s'occupe quelquefois des effets, jamais des causes. Il a le vague sentiment que les lois, qui le régissent, si pauvres de substance, ont enregistré les quatre faillites de la noblesse, de la bourgeoisie, de la royauté et du césarisme. Il ne devrait compter que sur lui-même et il n'y compte pas. Il s'abandonne. Le problème n'est pas que politique. Il est moral.
En exposant le commencement et le pourquoi des choses ; en disant qu'il y a une révolution à refaire, je ne pense pas seulement aux institutions. Je crois avec Monsieur Bergson, avec le Président Pompidou, qu'il faudrait à la France "un supplément d'âme".
Il faut lire en effet cette analyse du Président Pompidou¹⁹ après les événements de 1968 : "Notre civilisation traverse une crise spirituelle. Les mutations économiques, l'accélération du progrès scientifique et technique, l'ébranlement des croyances et des contraintes traditionnelles, le bouleversement des mœurs, tout contribue à entraîner la société dans une course éperdue vers le progrès matériel, progrès dont on n'aperçoit pas les limites mais dont il apparaît qu'il développe les besoins plus encore qu'il ne les satisfait et ne fournit aucune réponse aux aspirations profondes d'une humanité désorientée. Le monde a besoin d'une renaissance et aucun de ceux qui détiennent des responsabilités, qu'elles soient politiques, économiques, sociales, intellectuelles ou proprement spirituelles, n'a le droit de penser qu'il n'est pas concerné" (message au parlement du 25 juin 1969).





V.- Le Roi est-il contre toute forme de démocratie ?

Le suffrage universel des atomes sociaux égalisés est bien inférieur dans le gouvernement des nations à l'expression de choix collectifs par une représentation organique de la société qui garde les pieds sur terre. La représentation ethérée (non impérative) du peuple est une idéologie dont les effets se combattent à chaque retournement de majorité.
(auteurs cités: Cochin, Maritain)


ien au contraire, comme le montre Augustin Cochin²⁰, dans la société organique de l'Ancienne France "la liberté française fait la plus grande part à la souveraineté populaire puisqu'elle lui attribue un rôle actif, positif, direct, mais à la condition d'ignorer l'individu et de ne s'adresser qu'à "des corps organisés". C'est à l'intérieur de ces corps intermédiaires qui se sont constitués spontanément, et conformément à la nature des choses, que la société "est souveraine et maîtresse d'elle même" et c'est là une souveraineté concrète, utile et même indispensable au bien commun.
Il est révélateur que, sur ce point précis, le philosophe Jacques Maritain²², malgré sa conversion à la démocratie, en arrive à la même conclusion qu'Augustin Cochin : "Actuellement, je vote comme un atome, dans un cadre géographique abstrait... Supposez que tous les citoyens soient répartis en grandes catégories sociales disposant chacune d'un nombre de représentants proportionné au nombre des membres, et que je vote comme membre d'une telle communauté. Mon vote a plus de chances d'être raisonnable dans le second cas que dans le premier. Et la représentation de la nation assurée d'une façon plus organique et plus vraiment politique".
Nous dirons donc qu'une société parfaite est une société qui obéit librement, en vue du bien commun, à un pouvoir légitime qui travaille à sa conservation et à sa prospérité ; cette société est organisée et hiérarchisée en corps intermédiaires conformes à sa nature et à ses besoins, corps qui jouissent d'une souveraineté aussi complète que le bien commun le permet, selon le principe de subsidiarité qui veut que le pouvoir supérieur laisse agir les pouvoirs inférieurs dans les domaines où ils sont plus compétents que lui.
On voit donc que l'institution monarchique est opposée au suffrage universel, où les électeurs sont assemblés uniquement par leur domicile, sans qu'il soit tenu compte ni de leur travail, ni de leur famille, ni de leur fonction dans la société, ce qui aboutit à ne représenter que des désirs individuels, des ambitions personnelles et finalement des passions faciles à exciter pas des démagogues exercés...
Nous devons éliminer de nos institutions tout ce qui favorise la division entre citoyens comme le parlementarisme tel qu'il existe (non la représentation), la multiplicité des syndicats (non la participation), car "toute société divisée contre elle-même périra".
Il faut donc avoir le courage de mettre en cause le mandat représentatif qui confère à un député un blanc-seing. Il représente non les doléances des électeurs, mais un intérêt général idéologique qui se retourne contre eux par le jeu des majorités fluctuantes.
Il faut lui substituer le mandat "impératif" qui fait du député l'avocat et le négociateur des intérêts particuliers de ses mandants. L'organe garant du bien commun national se situe à un autre niveau, dans une ou des instances supérieures et différentes de ce parlement, qui pourrait être une chambre des Sages ou des Pairs, choisis pour leur indépendance, leur valeur morale et leur sens de la justice, en conformité avec la loi naturelle.
A une assemblée de partis il faut substituer une "assemblée d'Etats régionaux", économiques, sociaux, familiaux... expression du pays réel et des corps intermédiaires qui en sont les réalités vivantes. Seule une institution séculaire, issue de notre patrimoine historique, pourrait assurer cette fonction en la réactualisant : les Etats Généraux.


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VI.- Le Roi garant du bien commun.

Où il est expliqué que la formation des chambres et des gouvernements résulte chaque fois d'une coalition d'intérêts antagonistes dont la promotion lamine l'intérêt de l'individu-électeur encagé dans un corpus de lois qui le brident, quand le roi dans sa souveraineté réelle reste capable de transcender la justice humaine selon les circonstances pour la sauvegarde de chacun et de tous.
(auteurs cités: Louis XIV, Renan, O-Martin, La Tour du Pin, YMA, V.Cordonnier, Maistre, Bossuet, Maurras, Gilson)


ans ses "Mémoires", Louis XIV écrit notamment : "Notre Etat nous doit être plus précieux que notre famille qui n'en fait qu'une légère partie. Et le titre de père de nos peuples nous doit être beaucoup plus cher que celui de père de nos enfants". Et encore : "Car enfin, mon fils, nous devons considérer le bien de nos sujets bien plus que le nôtre propre. Il semble qu'ils fassent une partie de nous-mêmes, puisque nous sommes à nos peuples comme nos peuples sont à nous".
Renan¹⁸ va jusqu'à affirmer que ce fut un véritable sacerdoce : "A toute nationalité correspond une dynastie en laquelle s'incarne le génie et les intérêts de la nation. Une conscience nationale n'est fixe et ferme que quand elle a contracté un mariage indissoluble avec une famille, qui s'engage par le contrat à n'avoir aucun intérêt distinct de celui de la nation. Jamais cette identification ne fut aussi parfaite qu'entre la Maison Capétienne et la France. Ce fut plus qu'une loyauté, ce fut un sacerdoce".
François Olivier-Martin²¹ écrit :"Le Roi est persuadé, et son peuple l'est également avec lui, qu'il y a conformité entre le bien commun et sa volonté de roi. C'est dans la croyance en cette conformité que gît le mystère de la monarchie".
L'autorité est nécessaire pour sauvegarder la liberté de l'Etat, garantie des libertés individuelles, en face des coalitions d'intérêts particuliers. Un peuple n'est plus libre, en dépit de ses bulletins de vote, dès que le gouvernement qu'il a librement porté au pouvoir devient prisonnier de ces coalitions.
La Tour du Pin²² a fait ressortir l'erreur qu'il y avait à prendre les mots individu et société dans un sens abstrait et trop rigoureux. "Il n'existe pas d'individu qui puisse être considéré comme indépendant d'une société. En un certain sens, on pourrait dire qu'il n'y a pas d'individus, mais seulement des membres de la société. Tout rapport entre les individus est donc un rapport social qui retentit sur la société tout entière et ne peut être inorganique sans être anarchique. Au sein de la société humaine les facteurs d'antagonisme l'emportent le plus souvent sur les facteurs d'union, d'où la nécessité d'une organisation sociale où prédomine la notion du bien commun".
Yves-Marie Adeline là encore précise dans "La Droite piégée", que selon la logique de la droite, l'homme est libre, mais il n'est pas parfait. Sa liberté doit donc être soumise, en matière morale, à des obligations - selon la définition qu'il donne à ce mot : ob-ligere, un lien au-dessus de nous - et en matière politique, assujetti à un bien supérieur à chacun d'entre nous. Un bien commun, disaient les Anciens, mais cela ne suffit pas : il faut que ce bien commun soit hors de portée, même si un consensus croit pouvoir y toucher. C'est la grande différence entre l'institution, qui tempère la liberté, et la constitution, qui l'émancipe et l'organise.
La vraie utopie révolutionnaire est donc d'encourager tous les citoyens à se prendre pour le nombril du monde et à imaginer qu'ils pourront ensuite vivre en paix les uns à côté des autres. La civilisation occidentale avait en somme consisté depuis ses origines à domestiquer l'hubris de l'individu ; la Révolution française a été d'abord une révolution philosophique, une révolution qui a substitué à la tempérance, à la prudence, au sens de la justice et même au courage, l'impudence de l'egolâtrie. Elle a, comme disait Joseph de Maistre²³ quoique en un sens un peu différent, quelque chose de satanique : car il est bien satanique de vouloir être comme des Dieux.
A l'encontre des révolutionnaires, les penseurs de l'ancienne France avaient démontré que le pouvoir du Roi était la garantie des libertés de la nation. Car c'est ce pouvoir indépendant (ab-solu) qui permet au Roi de châtier aussi bien les grands seigneurs que les grands financiers. C'est lui qui permet au Roi de tenir tête aux ingérences du clergé dans la politique ; c'est lui qui lui permet de proclamer, en temps de guerre, le principe du bien commun, au-dessus des innombrables factions, écartelant la France. Bossuet²⁵ a démontré magistralement que l'absence de pouvoir, à la tête du peuple, amène en réalité l'absence de liberté pour tous : "Où tout le monde veut faire ce qu'il veut, nul ne fait ce qu'il veut; où il n'y a point de maître, tout le monde est maître; où tout le monde est maître, tout le monde est esclave".
"La prétention de tout traiter régulièrement, judiciairement et en forme, aura pour effet de fausser la justice et de faire recevoir pour l'expression pure de la loi ce qui en sera le travesti" nous dit Vincent Cordonnier²⁶. Et encore : "seul, un Etat très personnel, très pénétré de ses responsabilités personnelles peut exercer utilement les hautes prérogatives extra-judiciaires ou, si l'on veut, hyper-judiciaires, qui lui sont dévolues". Ici, Maurras²⁴ revendique l'Esprit vivant et incarné.
Car, entre cette rigidité de la lettre qui n'est pas sans rappeler celle des pharisiens de l'Ancien Testament, et les Béatitudes célestes, il reste un vide tragique, il manque sur terre l'intermédiaire indispensable d'un homme de pouvoir, vivant, souple, incarné et capable de transcender l'apparente incompatibilité de la justice et de l'amour. C'est le domaine d'une haute politique qui n'abolit certes pas la science politique et juridique comme point de départ nécessaire, naturel, réaliste, positif, mais qui peut accompagner les hommes dans leurs dépassements avec leur esprit, leur âme et leurs Dieux.
Si l'on ne peut demander au juge de s'évader de la loi écrite, il faut bien que quelqu'un puisse le faire parfois, non pour l'abolir, mais pour la transcender en vue d'un but qui la dépasse et cela n'est possible qu'au sacré dans l'optique d'une cause finale qui est le bien commun. Cette justice supérieure est une amitié ; elle ne trouve sa raison d'être, sa légitimité et son libre épanouissement que dans cette commune transcendance du sacré. Toutes les libertés y sont laissées "sur la terre comme au ciel", devant Dieu. Gilson²⁷ dit superbement : " La loi naturelle est à la loi éternelle comme l'être est à l'Etre" (Eléments de philosophie médiévale). Sur la terre, mais sur une terre sacrée, on peut transposer : "La loi laïque est à la loi vivante comme le robot est à l'être".
Le pouvoir politique est légitime et digne d'un humanisme libre et complet s'il peut assurer le passage d'une loi à une autre et représenter la synthèse et l'incarnation des deux justices. C'est existentiellement la fonction royale. Une fois au moins sur la terre de France, le miracle de la justice parfaite a été réalisé et proposé comme modèle, sous le chêne de Vincennes. Nous en gardons le projet.


Cosseron de Villenoisy
Paris, 2002



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Patrick Cosseron de Villenoisy est candidat de l'Alliance Royale à la prochaine élection présidentielle d'avril 2012 afin de promouvoir une plateforme politique royaliste au milieu du vacarme clientéliste qui est la règle du genre. Il a été présenté sur ce blogue le 24 octobre dernier et nous vous avons offert une de ses contributions à l'ANF dans un récent billet Noblesse & Aristocratie. Royal-Artillerie continuera de soutenir cette démarche intelligente et courageuse qu'Yves-Marie Adeline avait inaugurée avant l'élection présidentielle de 2007, et qui nous change, ô combien, du circuit "messe-galette-jeanne-invalides". On va commencer à faire un peu de politique du côté des gens au roi.


Bibliographie


1* Le Pouvoir légitime, Yves-Marie Adeline, Paris 2001
2* Opera Omnia vol.13 (p.401) de Francisci Suárez, sj (Apud Ludovicum Vives) Paris 1859
3* Somme théologique de saint Thomas d'Aquin
4* La Poésie du Moyen-Âge, leçons et lectures de Gaston Paris, 1887
5* L'Equilibre et l'harmonie de Gustave Thibon, Fayard 1976
6* Humanum Genus de Léon XIII, Rome 1884
7* De l'Esprit des lois, Montesquieu
8* Discours sur les sciences et les arts (1750) et Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes (1755), Jean-Jacques Rousseau
9* Le Quadrilogue invectif, d'Alain Chartier 1422
10* Pie XII, Allocution au Patriciat et à la Noblesse romaine, 1952
11* Le Zéro & l'Infini d'Arthur Koestler, Londres 1941
12* Discours du député Jacques Piou¹⁷ au banquet de la Presse régionale, Paris 1911
13* Vie de Benjamin Franklin par lui-même, Paris An VI
14* Lettre de Charles de Montalembert à Diane de Saint-Bonnet
15* Opinions & discours de M. Casimir Perier, collationnés par Lesieur, Paris 1838
16* Opinion de M. Malouet sur l'acte constitutionnel, commencée et interrompue dans la séance du lundi 8 août 1791, par Pierre-Victor Malouet
17* La Révolution à refaire d'André Tardieu, Paris série 1936-1937
18* La Réforme intellectuelle & morale de Renan, Paris 1871
19* Séance du 25.06.1969 au Palais Bourbon, message du Président Pompidou
20* Les Sociétés de pensée et la démocratie moderne d'Augustin Cochin, reprint Copernic 1978
21* L'Organisation corporative de la France d'Ancien Régime, François Olivier-Martin, Paris 1938
22* Etudes sociales & politiques de René de La Tour du Pin, Paris 1930
23* Considérations sur la France de Joseph de Maistre, Londres 1796
24* Nos raisons de Charles Maurras, Paris 1933
25* Politique tirée des propres paroles de l'Ecriture sainte de Bossuet, Paris 1709
26* Le roi existe, au-dessus de nos guerres civiles de Vincent Cordonnier, Paris 1986
27* The Elements of christian philosophy d'Etienne Gilson, New York reprint 1960



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