Index alphanumerique

mercredi 13 juin 2012

Sous la férule d'Angela

Dans une tactique de contournement de la citadelle de Spandau, le président Hollande a invité aujourd'hui à l'Elysée trois délégués du SPD allemand. Veut-il entendre leur analyse sur l'ironie grinçante du chancelier Schroeder à son endroit, ou les convaincre que sa méthode de réduire la dette française par la dette européenne est bien supérieure à l'économie épicière de la chancellerie ? Nous anticipons le malaise qui régnera à l'Elysée au départ des Teutons qui descendront ce soir le parvis de la bonbonnière, l'air ahuri devant tant de bêtise !

On arrivera au bout du bout le 29 juin. La chancellerie allemande a balisé les travaux du Conseil européen de Bruxelles par une note de huit pages largement diffusée, destinée au SPD, au FDP et aux Grünen du Bundestag qu'elle rencontre à la mi-juin, et qui mérite un peu d'explication. Son titre est moqueur vis à vis des nouvelles positions françaises car le texte allemand les bannit de l'épure :
« Plus de croissance en Europe : emplois, investissements, innovation ».
Le Monde en a fait une recension à laquelle nous adressons notre distingué lectorat pour en dire ensuite ce que nous en pensons.
En voici les points forts :

- la croissance sera le fruit d'une réduction des dépenses publiques ;
- exemples à suivre : Canada, Finlande, pays baltes, Allemagne ;
- la réforme des codes du travail créera de l'emploi ;
- l'action décisive se situe au niveau de chaque Etat et pas au niveau européen ;
- l'efficacité de certaines administrations sera obtenue par la privatisation de leurs activités ;
- libéraliser partout le trafic ferroviaire ;
- les projets d'infrastructures seront jugés à l'aune de leur efficacité intrinsèque ;
- l'union budgétaire est un préalable à toute solidarité monétaire (eurobonds) ;
- l'Europe avancera à deux vitesses, les traînards seront laissés en arrière ;
- le texte ne cite par la taxe Tobin ;
- le texte ne cite pas l'union bancaire (à dessein).

A quoi s'ajoute la vacherie précitée de Gerhart Schroeder fin mai sur le "programme" socialiste français. On ne peut être plus clair, la délégation française pourra magouiller autant qu'elle en a l'intention dans les couloirs de Bruxelles comme elle a l'habitude de le faire dans les congrès du parti socialiste, l'Allemagne et ses clients¹ s'opposeront et elle obtiendra le renfort du Royaume-Uni. La diplomatie solidaire de M. Hollande va devenir solitaire, sauf si Mario Monti lui sauve la face, car l'art du compromis onctueux n'y suffira pas si la chancellerie s'entête sur son projet. Quel est-il ?

La République fédérale allemande marche à la fédération européenne pour au moins deux raisons simples. Elle connaît bien le mécanisme suppléance-subsidiarité, et elle a la force économique pour la dominer. On a qualifié ce projet déjà ancien de länderisation de l'Europe. L'obstacle est double, la France et le Royaume-Uni, deux anciennes puissances mondiales en déclin économique avancé malgré l'aéronautique et le nucléaire chez l'un, et la capitale financière qu'est la City chez l'autre. Dans tous les compartiments sauf le luxe, l'Allemagne mange sur la tête de ses partenaires européens.
De fait l'Allemagne va échanger la mutualisation (limitée) des dettes souveraines contre la réforme institutionnelle d'une fédération européenne qu'elle dirigera. Je paie, je parle ! Il sera facile de désintéresser l'Angleterre qui n'a jamais voulu mettre les deux pieds dans l'Union européenne et qui vient de rappeler par la bouche de M. Cameron son intention de demeurer hors de la zone euro et donc de l'Union budgétaire en construction. Reste à sortir la France du jeu car on ne pourra pas la convaincre, sa "grandeur" l'aveuglant. Déjà le "noyau dur" de 1994 (proposé par Helmut Kohl) avait échoué à Paris (gouvernement Balladur). Ils y reviennent surarmés cette fois.

La Fédération peut-elle se satifaire des frontières "carolingiennes" sans la France ? Non seulement elle le peut, mais elle risque bien d'attirer à elle les vieilles terres d'empire de la République française en capilotade. Un doigt de géographie : au traité de Verdun (843) l'empire partagé comprend grossièrement du sud au nord, outre la France actuelle amputée de la Bretagne, le Piemont-Lombardie, la Slovénie, l'Autriche, la Tchéquie, l'Allemagne de l'Ouest (d'avant 1990) et le Bénélux. Pourraient s'y joindre sans conditions, les états baltes et avec des aménagements spécifiques la Finlande et la Pologne ; le Danemark restant un cas spécial. Les terres françaises d'empire forment le tiers oriental de la République qui est aussi la partie de tradition industrielle. On aurait pu repartir du Saint Empire romain germanique dissous en 1806, mais c'était moins drôle.



Comme il est exclu que M. Hollande aille à Canossa, sauf à être sous l'influence de son entourage germanisant, il suffira de lui offrir le commandement des Gipsy Kings, celle de toute la latinité d'Europe méridionale et la Grèce en prime. On peut même lui faire miroiter une relance de l'Union méditerranéenne qui flatterait son surmoi. Ce serait certes beaucoup demander à ses capacités de manager corrézien, mais au sud, avec de la tchache, on peut avancer et il n'en manque pas. La fracture volontaire de l'Europe continentale en deux régions à vitesses adaptées ne sera pas bien difficile en l'absence de moyens de résistance disparus dans les pays du Club Med, d'autant que l'Europe teutonnique bénéficiera d'un atout souvent négligé, la continuité territoriale. Si les deux vitesses viennent et reviennent sur le tapis lors du sommet européen du 28-29 juin prochain, nous saurons que le projet est en marche. Nous serons déboutés de toute façon.
L'intendance suivra, disait le plus haut général que nous ayons eu. On mesure aujourd'hui son aveuglement !


La capitale de la Fédération ira-t-elle de Bruxelles à Aachen en 2020 ?





(1) Tout le bloc germanophone et au-dessus, la Pologne se ralliant ou pas.
Print Friendly and PDF

5 commentaires:

  1. Forum démocratique14 juin 2012 à 09:09

    Approche parallèle du Pr Lafay sur le Forum démocratique !

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Merci. L'article est dans Le Figaro de ce matin. M. Lafay est un libéral-socialiste unique au monde dans la continuité de Maurice Allais pas plus copié. Mais il voit juste !
      Le boeuf se gonfle autant que la grenouille et ça va lui donner des idées. La revanche du nain politique est en marche.
      A quand une rue Pierre-Laval à Paris ?
      :)

      Supprimer
  2. Dans un article de Reuters publié ce vendredi par Les Echos, la chancellière allemande dit son opposition catégorique au plan filandreux de mutualisation de la médiocrité promené partout par la France, nommément désignée.
    Tout est désormais dans les "mains" de l'opinion allemande qui poussera au clash ou à la réconciliation germano-française, mais on dit Outre-Rhin que l'opinion est derrière la chancellerie. Laisserons-nous "Strasbourg sous le feu des canons allemands" ?

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. L'insulte n'est jamais loin chez les socialistes :
      Le premier ministre Ayrault a demandé que la chancelière « ne se laisse pas aller à des formules simplistes » et le freluquet Montebourg qui s'essaie à l'industrie parle à son égard d'un « aveuglement idéologique » dans l'Usine nouvelle. Aveuglement idéologique dans la bouche d'un socialiste, c'est nouveau, ça vient de sortir, aurait dit Coluche !

      Supprimer
  3. Le divorce Paris-Berlin était déjà envisagé à la fin de 2011 et le compromis du pacte budgétaire a sauvé le couple en apparences. Mais au fond, les intérêts divergent de plus en plus et l'Allemagne n'a plus la conviction qu'un attelage franco-allemand tirera l'Europe. Elle commence à croire qu'elle peut le faire seule, du moins dans la partie utile de cette Europe. L'Allemagne est un acteur économique mondial, ce que la France n'est pas.

    RépondreSupprimer

Les commentaires sont modérés. On peut utiliser les balises a, b et i dans leur rédaction. Pas de commentaires "anonymes".