jeudi 7 décembre 2006

Le roi, le peuple et le tyran

tyrannosaure
Quand, harcelé par les règlements et bureaux en tout genre, et poussant d’un pas lent les cailloux du chemin de halage, je me désole de la dérive totalitaire de nos démocraties qui n'en finissent pas de se défendre en piétinant les principes mêmes qui les fondent - car organiser la démocratie c'est une gageure qui ressemble à conduire une horde de chats - je me dis que le roi s'il venait en lieu et place du satrape éphémère de l'Elysée, mais en CDI cette fois, pourrait bien s'exalter dans les bottes d'un tyran, comme l'époque moderne ne cesse de nous en proposer. Après tout !

La République est tyrannique depuis sa fondation car elle se sent très fragile, et si elle prête aux communistes le slogan "pas de liberté pour les ennemis de la liberté», elle est d'essence totalitaire pour sa propre survie ; mais elle y met les formes et a diffusé une rhétorique adaptée qui dissimule ses turpitudes philosophiques. Elle est soulagée de renaître chaque matin.

Le principe monarchique (qui ne requiert pas un roi pour s'exercer) trouve son aboutissement et ses garanties dans la royauté, et sans être chauvin, dans la royauté du modèle français. Ce modèle secrète ses propres limites infranchissables, ce qui explique qu'il n'y ait eu aucun Tyran de France en treize siècles.
Lieutenant du Seigneur sur terre, le roi de France est un cas à part dans le panthéon des rois. Le sacre confirmait cette "commission" divine. Ainsi que l'a dit Donoso Cortes "les peuples n'obéissant en la personne du prince qu'à Dieu seul, exprimaient la plus haute et la plus glorieuse prérogative humaine, celle de ne se soumettre qu'au joug de l'autorité divine". Sa fonction animait en lui deux corps distincts, le premier, le corps politique et sacrificiel, le second commun à l'espèce humaine. C'est ce joug sacré que les révolutionnaires ont voulu anéantir.

Y réussissant, ils ont donné le bout de la laisse coupée à quelques-uns d'entre eux qui ne pouvaient appartenir au même étage moral. Après deux cent sans de raffinage du concept, on confirme le dicton "la démocratie c'est l'envie" en contemplant la foire d'empoigne actuelle qui ferait remplacer au fronton de nos gloires la devise triple dont nous sommes si fiers par celle plus ramassée qui fait reculer la Mort : " Le Ridicule ne Tue plus ! "

Le samizdat Multitudes avait expliqué il y a quelques années la dualité des deux corps en insistant sur le politique.

Citant Kantorowitz il y était dit que « le Roi a en lui deux corps, un corps naturel et un corps politique. Son corps naturel considéré en soi est mortel, sujet à toutes les faiblesses, qu’elles viennent de la Nature ou par accident, de la stupidité de l’enfance ou de la vieillesse, ou des infirmités physiologiques qui peuvent survenir à tout un chacun.
Mais son corps politique est un corps qui ne peut être "vu" ni "utilisé". Incarnant la politique et le gouvernement et désigné pour diriger le peuple et gérer le bien commun, ce corps est complètement dénué des faiblesses dont le corps naturel est sujet et, pour cette raison, ne peut être invalidé ou mis en cause par ces faiblesses.
Ce dualisme au coeur du monarque souverain lui a donné les moyens par lesquels il a pu stabiliser son image devant le public au moment où le peuple est devenu partie constitutive de l’Etat. La concentration du pouvoir entre les mains du Roi signifiait l’unité du Peuple : le Roi devenait un symbole vivant du Corps politique tout entier. »

Les penseurs politiques contemporains ont-ils usé de cette notion des deux corps du roi pour rechercher des continuités entre la vie politique médiévale et la vie politique moderne ? Il est toujours tentant, même dans l'esprit progressiste, de se raccorder à la Tradition. Au minimum, ça décore.
C'est Michel Foucault qui a défendu la thèse du « roi à deux corps » pour traiter du citoyen politique moderne, à la fois souverain et usager de l'Etat. Grave affaire que le statut politique du souverain sujet de lui même. Malgré tous les cours d'éducation civique prodigués dans l'enseignement, le peuple n'a pas encore compris ce phénomène "naturel", sauf quand on lui dit d'un air convenu que c'était une blague !

« Il faut couper la tête du Roi et on ne l’a pas encore fait dans la vie politique » s'est écrié Foucault un lundi matin. On cherche encore d'où vient la lumière de cette recommandation. Peut-être de la réalité imaginaire qui loge cette souveraineté, ce roi, dans les institutions représentatives du peuple, érigées pour régler la vie de la société en tout ! Le peuple serait dès lors son propre tyran. Il accepterait bientôt que cette tyrannie perçue confusément, s’incarne dans un satrape comme nous en voyons surgir périodiquement dans les démocraties. Il faudrait donc couper la tête régalienne invisible en chacun de nous pour se prémunir de cette corruption de la démocratie. Mazette !

Ce corps immortel l'est-il vraiment ? Etant donné que l’ordre marchand capitaliste-politique-économique s’est étendu au sein et autour de toutes les conditions matérielles de notre vie quotidienne, la figure du « Corps Immortel » devrait transparaître dans la plupart des produits culturels qui la cernent et s'en nourrissent. Or c’est bien le cas. Les vecteurs culturels les plus puissants convoquent cette souveraineté impalpable et immanente à l’explication du Monde et de sa Justice. Le principe de souveraineté émiettée ne peut survivre que s'il est sublimé. On y parvient quand c’est du cinéma.

Au lieu de chercher l’immortalité du principe de souveraineté dans ce concept fumeux de la conscience collective et de la responsabilité « démocratique », laissons-le donc s'incarner dans le roi traditionnel qui dispose des attributs reconnus pour cela. Tout le monde comprendra enfin !

Mais alors que les « deux corps du roi » à la fois renforçaient autrefois et dépendaient de la confiance dans l’image chrétienne du lieutenant de Dieu, la confiance dans la relation entre Constitution et Autorité dépend aujourd’hui de mécanismes différents : Politiquement mortel, le président élu au scrutin universel sanctifie la Constitution immortelle. Le futur roi ne peut entrer dans ces chausses. Quoique ?
Deux solutions :

Soit nous appelons une reine d’Angleterre et le tour est joué. En passant, nous pourrions confier le trône au Plantagenêt et résoudre la querelle dynastique. Le marquis de Worcester,Henry Somerset, est du sang de Richard Cœur de Lion. Lance basse, il passe sur le ventre de quiconque, et venant d'Angleterre il aura parfaitement assimilé le rôle éminemment décoratif.

Soit nous appelons un roi « entier », indépendant, pour reconstruire une monarchie ab solu. Il suffit pour cela de royaliser la fonction occupée par le président actuel qui détient plus de pouvoirs que Louis XIV. Le roi rentre bien dans ces chausses. En ce cas il faudra trouver une "pointure". Easy !

La tyrannie est la tentation des médiocres. Le sang de France est au-dessus de ces contingences. Mettons un roi pour nous prémunir du tyran.


(ce billet tient lieu de Question Fréquente n°8)

3 commentaires:

  1. Dans ce remarquable article, il est une chose que je ne soutiens pas. Qu'en treize siècles, les rois n'ont produit aucun Tyran de France.

    S'il n'y en avait pas eu, l'Histoire se serait écrite autrement.

    Avec ma sympathie royaliste et royale.

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  2. Je ne saisis pas exactement la chute de votre commentaire, mais j'ai l'habitude de soutenir qu'un "pouvoir fort, voire tyrannique" n'aurait pas plié devant des émeutes populaires car il aurait toujours privilégié son armée comme ultime rempart et l'aurait fait marcher sans scrupules.

    S'il y a eu quand même des épisodes de brutalité sous l'Ancien régime, ce n'est pas à la fin.

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  3. Rien de si neuf sous le soleil.

    "Selon toute vraisemblance aucun régime ne peut donner naissance à la tyrannie sauf la démocratie.
    De la liberté extrême naît la servitude la plus complète et la plus terrible."
    Platon (La République)

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