jeudi 6 janvier 2011

L'euro de la Hanse

Ce billet est paru dans l'Action Française 2000 du 6 janvier 2011 sous le titre Tallinn embarque avec Berlin. Il entre en archives RA. Il peut paraître "désaxé" de prendre la défense de l'euro fédéraliste dans un journal royal-souverainiste, mais c'est à dessein. Le premier souci d'un premier ministre de roi sera de remettre de l'ordre dans les comptes publics avant de penser à revenir au prestige de la monarchie. L'adoption de l'euro par la République française était un défi de bonne gestion... à l'allemande. On a vu que la démagogie inhérente au régime et la "récompense" des électeurs du camp vainqueur dans le droit fil du clientélisme latin ont saccagé l'intention de saine gouvernance jusqu'à ruiner l'Etat. Un roi qui ne saurait pas remettre ses comptes publics à l'équilibre ? ce n'est même pas la peine d'y penser, ni de travailler à sa restauration.


Tallinn passe à l'euro pour achever de renouer avec une prospérité ancienne quand, à l'abri de forts remparts danois, elle était le port de bois et de sel le plus oriental de la Hanse allemande¹. Aujourd'hui, l'esprit hanséate est revivifié. Le plus petit des pays scandinaves est un acteur économique notable dans le domaine des nouvelles technologies au point que l'on se moque d'eux en parlant d'e-Stonie ; mais ils vendent aussi de la biotechnologie, des machines, des équipements électroniques, du textile et des produits de la filière bois ; leurs partenaires étant dans l'ordre, la Finlande (son frère culturel et plus gros investisseur industriel), la Suède qui tient le secteur bancaire et dont le comportement de crise a été critiqué, l'Allemagne qui jadis la créa et l'enrichit, puis la Lettonie, la Russie, la Lituanie et les États-Unis.
Est-ce dû au brassage d'étrangers résidents, les gens de Tallinn sont très ouverts d'esprit pour ne pas dire plus intelligents, comme l'ont montré par exemple les premières manoeuvres navales OTAN de la mini-flotte estonienne dont l'interopérabilité rapide fut remarquée (Baltron 1998). Cet Estonien à l'esprit vif n'a raté aucune occasion de prendre la remorque d'organisations internationales actives (OMC, OTAN, OCDE, OSCE, FMI, UE, OIF) qui lui apportent une ouverture concrète et un peu de sécurité, si l'on comprend bien que vivre dans le jardin de l'ours russe reste, malgré toutes les déclarations pacifiques de MM. Medvedev et Poutine, dangereux. Aussi, le gouvernement de Tallinn s'est-il ému officiellement de la vente à la Russie des bâtiments français de projection et commandement Mistral à mission offensive.


Ainsi donc, au moment où des économistes de renom mettent en pointillés la continuation de la zone monétaire Euro, un pays scandinave bien géré et industrieux rejoint-il le tournez-manège des preux et des gitans. Avec un déficit public de 1,3% du produit intérieur brut (pib) et une dette souveraine ridicule de 7,2% du pib, nul doute que l'Estonie se range avec les preux ! Anticipe-t-elle la scission des économies sérieuses du nord et des économies rieuses du sud ? A tout le moins elle embarque avec l'Allemagne et la Finlande dans ce qui pourrait être un nouvel euromark de la zone germanophone. La couronne estonienne (EEK) introduite en 1992 contre le rouble fut raccrochée dès le départ au deutschmark à la parité fixe de 8 pour 1. Le DEM prenant le nom d'euro, l'EEK continua à la parité de 1 EEK = 6,39 centimes d'euro ± 15 % au sein du mécanisme du taux de change européen (MCE II) à compter de 2004 comme le firent aussi ses cousins baltes et slovène. La Slovénie a converti ses tolars en euros en 2007 et la Lituanie et la Lettonie pensent abandonner litas et lats en 2014, si (?) les critères de convergence sont respectés. Pour eux, l'euromarkland est d'avenir. Pourquoi ?


L'euro fut créé par la France et l'Allemagne dans une optique de gestion prudente des comptes publics, après l'expérience concluante du SME qui avait vu M. Beregovoy accepter "à Montoire" de financer en creux une partie de la reconstruction des länder orientaux allemands en calant le franc sur le marc, ce qui modérait notre compétitivité relative.

La fin de l'euro actuel gangréné par les triples déficits³ des pays latins ne sera obtenue que par un divorce des créateurs. Où en sommes-nous ? Derrière l'enfumage de circonstances - les élections ici succèdent aux élections là - ce qui se débat en Allemagne aujourd'hui laisse accroire que la Deutschland AG a fait sa religion d'un largage des pays-lests, définitivement incapables de rétablir leurs comptes. L'ancien chef du patronat "teutonique", Hans-Olaf Henkel, n'envoie pas dire dans un livre au titre explicite, "Sauvez notre argent, l'Allemagne est en soldes", que les maillons faibles doivent dégager la piste et que toute péréquation des richesses dont ont abusé les cigales latines empruntant aux taux obtenus par la fourmi allemande, doit leur être refusée. La générosité allemande reste la limite infranchissable de la solidarité européenne ; elle est atteinte.

Quand on compare les poids et performances respectifs des deux zones évoquées, on est vite convaincu que la sécession est possible pour les uns et que, pour nous, la mise en accusation de l'euro dans le marasme français devra être remplacée par un bouc émissaire nouveau... je parie gros sur notre "fabuleux"² modèle social. Nous retournerons à notre piastre nationale, d'usage strictement intérieur, sans pouvoir interdire l'usage de devises cotées dans notre commerce de gros et à l'import-export. Le franc revenu, adossé à des déficits, monstrueux rapportés à l'économie du pays, sera incapable de tenir son rang sur les écrans des marchés et vite dévoré par l'euromark ou le dollar. Notre fibre européenne nous obtiendra le titre de leader des latins, quelque "Reine des gitans", et Berlin gouvernera en sous-main ce qui restera de l'Europe institutionnelle après le choc. Ces gens sont très sérieux quand il s'agit d'argent. Les Estoniens l'ont bien compris.

Notes:

(1)Union politique et mercantile des ports baltes et de la Mer du nord, étirée de Bruges à Novgorod, qui traitait sur un pied d'égalité avec les princes, ses voisins. Leurs comptoirs allaient très loin dans les terres par les fleuves. Elle achèvera son déclin au traité de Westphalie qui consolidera les états-nations, ses concurrents.

(2)Les brochures distribuées en Chine aux étudiants chinois cherchant une faculté à l'étranger mettent au premier plan les conditions extraordinaires faites aux étudiants inscrits en France, avant même le coût modique de telles études comparativement aux autres universités occidentales. Nous ne reprenons pas cet argumentaire que tout le monde connaît ici.

(3)Deficits budgétaire, social et commercial.

Postscriptum du 17.01.11:  Georges Lane donne une critique lourdement fondée de l'euroïsation de l'Estonie, en cliquant ici.


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7 commentaires:

  1. Les questions économiques et monétaires me sont encore très étrangères, mais j'ai compris qu'il n'était pas très utile de s'offrir une voiture sans être en mesure de la conduire. C'est, me semble-t-il, le sens de votre chapeau. ;)

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  2. La fin du modele social signifie simplement la guerre "civile"! L'etat peine de plus en plus à maintenir un semblant d'ordre public. S'il ne peut plus acheter la paix sociale, les turbulences seront plus qu'économiques! Preparez le casque lourd......ou le passeport

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  3. @Grégoire
    L'adage "les chiffres sont têtus" devrait être au fronton de l'ENA. Un roi défie l'impermanence du modèle républicain qui remplace le fautif périodiquement et efface ses péchés. Il doit supporter (lui-même ou son successeur dynastique) sa gabegie éventuelle. L'impéritie lui est interdite. Exposé dans sa personne, il doit être en capacité de décider au moment crucial sans attendre tout de ses conseils (syndrome Louis XVI) et ceci exige de fortes compétences économiques.
    @Camisard
    Le "modèle" a été financé par l'inflation, c'est à dire l'érosion de l'épargne populaire, jusqu'à ce que la Dette prenne le relais - gestion Mauroy. Par cette facilité mortifère, l'Etat est devenu une hydre. On coupe ici, il renaît là. Le problème est bien l'Etat qui devient une addiction sociale. Il ne sera vaincu que par la banqueroute (de Martinez ?). Par "chance" nous y arrivons, à moins que la Chine ne nous rachète à un prix avantageux (pour elle).

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  4. Cher catoneo

    Voilà un débat vital du plus haut intérêt !

    Mais est-il possible de le poursuivre ici dans le cadre de commentaires de cet article, si on veut se donner l'objectif de conclure par une action concrète lisible ... pour les Assises du royalisme du printemps 2011 ... par exemple, et s'il est encore permis de penser qu'on pourra passer du virtuel au réel ?

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  5. Convertissons-nous au libéralisme des Bastiat, Hayek, von Mises et consorts, refusons l'étatisme, modérons le jaconinisme bourbonien qui chausserait ses bottes gaulliennes s'il revenait, réinventons les républiques et limitons la monarchie à la pointe de la pyramide, la nation va se briser sur la Banqueroute.
    Projet pour les Assises ?

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  6. Plus sérieusement, c'est le GLR qui pilote les Assises de juin. Il doit ouvrir ses propres chapitres et les publier sur un site ad hoc.
    Attendons.

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  7. Attendons donc !

    merci de sonner la charge, au cas où je me serai endormi dans mes archives, sur lesquelles je vais me concentrer comme vous me l'avez conseillé un jour !

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