dimanche 4 novembre 2007

Roi diplomate

Juan Carlos I et la reineLe roi d'Espagne fait le tour du propriétaire. Ceuta et Melilla vont l'accueillir et le fêter du 5 au 6 novembre 2007. C'eut été le premier ministre en mission que les Marocains n'y auraient vu que le tour de ronde de l'adjudant-major de permanence inspectant ses postes de police. Par le roi, la démarche prend une toute autre signification.
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Sans entrer dans les circonstances exactes et discrètes de ce voyage en province, on sait déjà que Madrid a des choses à reprocher à son voisin nord-africain, malgré la bonne volonté montrée jusque là par Madrid à l'égard d'un pays arabe supposé en évolution et proche de l'émergence. La moindre n'est pas l'autisme officiel de Rabat à l'endroit de la nation sahraouie qui s'est adressée directement à l'ancienne puissance coloniale pour que le Maroc applique enfin les résolutions onusiennes. Et la requête a été faite auprès du roi d'Espagne lui-même, copie au gouvernement de M. Zapatero.
En pays arabe, l'affront à la monarchie chérifienne est de taille, bien au-delà du refus de vassalité que cette adresse confirme. Que reste-t-il de la Marche Verte de colonisation du Sahara espagnol ?

Les rois sont comme les éléphants. Ils ont la mémoire longue. L'ouverture d'esprit attendue de la succession du roi cruel Hassan II est en progression, lente. Il n'y suffit pas pour rejoindre le Club. Le voyage du roi Juan-Carlos Ier dans ses presidios marque au fer rouge une certaine différence ! Toutes relations reviennent désormais au niveau des égoïsmes réciproques et le droit international sera d'application stricte.

Ceci peut démontrer aux adversaires fervents de la monarchie qu'il y a quelque "indéfinissable plus" dans la fonction royale quand elle s'exerce sur le plan des affaires extérieures. Un pas ici ou là, sans commentaire suffit.

Les missions diplomatiques du roi Juan-Carlos ne se limitent pas à marquer le périmètre d'intérêts du domaine espagnol. Deux voyages très importants ont eu lieu cette année 2007, l'un en Amérique latine, l'autre en Algérie. Sa déconnexion des affaires courantes et son approche à long terme des problèmes internationaux suscitent une mise à niveau équivalente de la part de ses interlocuteurs, même s'ils sont embringués dans des crises impossibles comme en Colombie par exemple. Parler avec le roi c'est parler d'un avenir plus lointain qu'à l'ordinaire, sans jamais esquiver les mesures nécessaires à sa préparation, dans les meilleures conditions du moment certes, mais toujours avec cette priorité royale du futur. Cette projection que font ensemble le roi et le chef d'Etat visité n'a pas la même portée que s'il s'agissait d'un responsable politique sous contrat précaire dont l'horizon politique naturel est la fin de son mandat connue d'avance. Monsieur Sarkozy a un agenda de quatre ans et demi, c'est tout. On ne peut lui en vouloir, sauf à lui faire observer que le domaine diplomatique de longue résonance ne devrait être soumis au risque démocratique.

Il est d'ailleurs troublant que des républiques soumettant leur chef d'état à élection cherchent par des moyens scabreux à contourner cette règle du CDD. Poutine va repasser en deuxième semaine comme premier ministre ; le fils Moubarak, N°3 du régime, est pressenti pour succéder à son père au terme d'une construction électorale privilégiant son "parti unique" ; madame Kirchner succède à monsieur Kirchner sur le même programme ; et pour plaisanter, madame Clinton reprend le flambeau de l'Âne après l'interlude bushien des néo-cons, faucons, et vrais aussi.

C'est de bon augure pour convaincre l'Opinion de l'excellence monarchique, quoique il soit plus facile d'être diplomate que de veiller aux affaires intérieures comme nous l'a montré le président Chirac. La maison régnante a des difficultés en Espagne quand on veut bien approcher la loupe.

Dans le domaine des valeurs sociales, à moins qu'il ne l'ai fait en secret, le roi ne semble pas avoir critiqué les lois inéthiques du ministre Zapatero, ce que lui reprochent certains ecclésiastiques (surtout dans le bas-clergé) et les partis de droite. Peut-être un peu de créativité dans la Pratique de la charge aurait été bénéfique en posant des jalons au-delà desquels tout était permis. La coutume s'hérite, mais se construit aussi. Même ses adversaires pensaient qu'il viendrait sur le terrain sociétal et l'y attendaient. Un retour de flamme est possible, peut-être à l'ouverture de sa succession.
Mais le plus préoccupant n'est pas dans la socialisation des orientations curieuses.

Les provinces autonomes du Nord ne lui reconnaissent aucune souveraineté au delà d'un capital de sympathie véhiculé par les médias "people" à l'attention du bon peuple. L'hostilité politique est ancienne dans ces provinces dont le dessein est de s'arracher à l'Espagne en profitant de la "régionalisation" européenne, et jamais de construire quoique ce soit "en" Espagne. Tout projet monarchique s'affronte au républicanisme endémique des Basques et des Catalans.

Les circonstances de l'avènement du roi après la régence franquiste mais sous la surveillance d'un gouvernement franquiste puis démo-chrétien, ont formaté la monarchie sur le modèle scandinave. Le roi règne et ne gouverne pas. Des trois rôles régaliens, chef des armées, incarnation de la Nation et clef de voûte des institutions, un seul est assuré, le premier. C'est théoriquement insuffisant. Théoriquement ! Le troisième rôle, celui qui justifie la "solde", est purement formel s'il n'y a pas adhésion de deux plus riches provinces.

D'où l'évidence conclusive d'aujourd'hui : une monarchie ne s'installe sur un pays plus grand qu'une principauté, que s'il y a une large adhésion populaire sur son "utilité". Les Espagnols sont "juancarlistes" pour la transition bien conduite à la mort de Franco. Ils n'ont pas adhéré au principe monarchique ; il faut dire que les désordres de la maison espagnole de Bourbon depuis Carlos IV l'ont plombée, et que le couple royal actuel a un grand mérite de savoir remonter cette pente pour rétablir la dynastie sur des bases plus solides, à commencer par la normalisation des moeurs.

Ici, cette adhésion populaire doit être recherchée préalablement à toute accession. C'est un labour inlassable, un travail d'acclimatation du peuple au roi, dont nous parlons souvent sur ce blogue. Ce travail doit être porté par une propagande audible du plus grand nombre et adaptée aux réalités du terrain. C'est basique et pourtant nous en sommes encore loin à lire la presse royaliste :
L'observation des cibles potentielles de sa propagande laisse croire que nous réunissons déjà les matériaux pour édifier le rempart du Camp des Saints de Raspail. Nos discours - et ceci englobe ce blogue - sont jargonnés, quand ils ne convoquent pas l'encyclopédie maurrassienne et sa "physique sociale" ; nous les destinons à des initiés. Sans le chercher, nous parlons avec les mots de Bodin, Bossuet, Maistre, Bonald, Maurras qui sont précis comme un bistouri d'autopsieur mais peut-être un peu décalés en 2007, jusqu'à se demander si nous avons vraiment l'ambition de convaincre de larges couches sociales que nous détenons l'évangile politique, que "notre" régime, issu et adapté de l'ancienne monarchie absolue de droit divin, est un diamant rare, qu'il serait temps d'exposer à la lumière du soleil plutôt que de le couver dans des cryptes trop grandes pour le petit nombre de convers qui s'y pressent, cryptes obscurcies par des combats qui ne sont pas les nôtres. Nous avons une bonne nouvelle à annoncer. A tous, et sans complexe ! Il n'est à prévoir aucun coup d'état. Le roi reviendra au vu et au su de tous.

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4 commentaires:

  1. Je partage cette démonstration très convaincante sur la durée nécéssaire.

    Pour le Maroc, je me souviens des propos presque injurieux du roi du Maroc à l'égard du type de royauté incarné par Juan Carlos à la suite de l'affaire de Ceuta et Mellila...

    Ils peuvent donner une indication de la faible évolution que l'on peut escompter dans l'avenir de ce pays, dont la jeunesse fuit comme elle le peut, souvent en risquant sa vie dans un transport clandestin, pour se retrouver en Europe, ce qui est bien le signe que quelque chose ne va pas et que ce n'est pas aux transfuges que l'on doit adresser notre colère mais à ceux qui, en haut, soutiennent comme si de rien n'était des régimes peu fréquentables. Tandis que les milliardaires européens de la mode, de la politique et du show-business mène grand train dans les villégiatures de luxe.


    La lucidité de ce billet sur la presse monarchiste mérite le détour et me met de bonne humeur pour le trimestre !

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  2. L'agacement du roi d'Espagne date se la première visite de Mohammed VI à Madrid en septembre 2000.

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  3. Le premier ministre marocain déclarait hier que "l'Espagne doit comprendre que le temps du colonialisme est révolu, et irrévocablement".

    C'est une excellente nouvelle !

    On attend donc impatiemment le rapatriement des colons marocains installés au Sahara occidental sur les terres libérées des Sahraouis.
    Et une véritable autonomie du Rif berbère, mis en jachère par la maison chérifienne pour en crever.

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  4. Excellent article de Francisco Javier Esparza, journaliste, écrivain, ancien chef de cabinet du secrétariat d'État à la culture d'Espagne sur le pourquoi de l'espagnolité de Ceuta et Melilla.
    Traduit en français par Thribette pour le forum ViveLeRoy (cliquez).

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